S'abonner
Article de revue

Jeunes, travail et insécurité salariale

Pages 57 à 61

Citer cet article


  • Roulleau-Berger, L.
(2003). Jeunes, travail et insécurité salariale. Empan, no50(2), 57-61. https://doi.org/10.3917/empa.050.0057.

  • Roulleau-Berger, Laurence.
« Jeunes, travail et insécurité salariale ». Empan, 2003/2 no50, 2003. p.57-61. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-empan-2003-2-page-57?lang=fr.

  • ROULLEAU-BERGER, Laurence,
2003. Jeunes, travail et insécurité salariale. Empan, 2003/2 no50, p.57-61. DOI : 10.3917/empa.050.0057. URL : https://shs.cairn.info/revue-empan-2003-2-page-57?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/empa.050.0057


1 Les conditions d'entrée des jeunes dans les sociétés d'insécurité salariale (Wacquant, 1996) se sont profondément transformées ces trente dernières années. Le ralentissement de la croissance économique a touché de manière différenciée et inégale les groupes sociaux. Ce sont les nouvelles générations liées aux classes populaires qui subissent durement ce phénomène économique et social ; elles ont été affectées par la tertiarisation et l'explosion du chômage qui a comprimé leur place dans l'emploi et fait émerger une population complètement disqualifiée. Les jeunes d'origine étrangère et de milieu populaire en situation précaire ont notamment ressenti durement cette mise à distance des marchés du travail et les difficultés – voire l'impossibilité dans certains cas – de s'inscrire dans des parcours de mobilité sociale ascendante ou descendante. Beaucoup d'entre eux, n'ayant pas accès à une place sur le marché de l'emploi, développent alors des formes de mobilité horizontale dans leur cheminement, passant d'une situation de travail précaire à une autre (Roulleau-Berger, 1991). Hier peu discriminant, l'âge est devenu un facteur d'inégalités intergénérationnelles, la reproduction du statut de père à fils est empêchée par la dévalorisation de la condition ouvrière, l'intensification des conditions de travail, la précarisation des statuts, les processus de déclassement en chaîne qui résultent de la concurrence féroce entre les titres scolaires (Baudelot et Establet, 2000 ; Beaud et Pialoux, 1999).

Incertitudes et réversibilité des biographies

2 Les biographies des jeunes d'aujourd'hui apparaissent alors de moins en moins linéaires, de plus en plus clivées, diversifiées et complexes (Roulleau-Berger et Gauthier, 2001). Si les carrières de jeunes en situation précaire, dans leur dimension objective, se diversifient en fonction des ressources familiales, scolaires, sociales, économiques et culturelles, le rapport à l’emploi et le rapport à l’activité sont apparus comme des critères faisant sens pour les distinguer les unes des autres. Nous avons alors pu distinguer quatre principes d'organisation des carrières des jeunes : l'alternance, la superposition, la disjonction et la réversibilité.

3 Le principe d'alternance signifie la succession et l'enchaînement de formes particulières d'emploi et d'activités qui se déclinent sur des modes différents. Le principe de superposition définit l'empilement et la superposition de formes particulières d'emploi et d'activités pratiquées en même temps, à un instant t, et qui se déclinent de la même façon que le principe d'alternance. Le principe de disjonction se définit par l'écart plus ou moins grand entre la nature des formes particulières d'emploi. Le principe de réversibilité se définit par la répétition plus ou moins forte de situations de réversibilité de statut d'emploi atypique en statut de chômeur. Les modes de combinaison entre ces différents principes vont alors donner lieu à différents types de carrières : les carrières d'insertion vers l'emploi stable, les carrière d'adaptation à l'emploi précaire, les carrières de désaffiliation sociale, les carrières de résistance à la précarisation.

4 Les carrières d'insertion vers l'emploi stable se structurent autour d'un principe d'alternance et d’un principe de superposition forts, là où les principes de disjonction et de réversibilité sont faibles. Par exemple, des jeunes diplômés de l'enseignement supérieur enchaînent de manière continue des emplois précaires en pratiquant à côté des activités dont le contenu reste proche du travail accompli.

5 Les carrières d'adaptation à l'emploi précaire se définissent par un principe d'alternance fort, un principe de superposition faible, un principe de disjonction faible, un principe de réversibilité faible ; par exemple, elles caractérisent aussi bien des jeunes diplômés de niveau bac+2 que des jeunes de niveau IV ou V. Le principe d'alternance fait apparaître des périodes très courtes mais répétées de chômage, des enchaînements de « boulots d’esclave » et de statuts intermédiaires ; des activités associatives et culturelles sont pratiquées irrégulièrement « à côté » d'un travail précaire.

6 Les carrières de désaffiliation sociale (Castel, 1995) se structurent autour de principes d'alternance et de superposition faibles, un principe de disjonction fort et un principe de réversibilité forte ; par exemple, elles rassemblent des jeunes sortis aux niveaux les plus bas du système scolaire. De longues périodes de chômage rythment ces carrières et des emplois de courte durée les ponctuent, le travail au noir reste présent et les formes d'économie informelle « de proximité » existent, principalement avec le trafic de drogue.

7 Les carrières de résistance à la précarisation se structurent autour d'un principe d'alternance, d'un principe de superposition, d'un principe de disjonction fort et d'un principe de réversibilité faible. Par exemple, elles caractérisent aussi bien des jeunes diplômés de niveau bac+2 que des jeunes de niveau IV ou V qui pratiquent « en continu » plusieurs activités associatives, culturelles, sociales, économiques, sportives et politiques (Roulleau-Berger, 2003).

8 Ces quatre principes de distinction des carrières des jeunes en situation précaire n'ont cessé de s'affirmer depuis vingt ans. Au début des années 1980, le principe d'alternance apparaissait nettement dans les carrières des jeunes là où les autres principes n'étaient pas très distincts. Et la précarisation du salariat a favorisé les phénomènes de superposition, de disjonction et de réversibilité des formes précaires d’emploi et d'activités dans la construction des carrières des jeunes.

Double-bind et fragmentation du rapport au travail

9 Le phénomène de disqualification sociale, après avoir produit de la désillusion, contribue activement à brouiller les aspirations des jeunes dans le rapport au travail. Les principes d'alternance, de superposition, de disjonction et de réversibilité inhérents à la construction des carrières des jeunes produisent des socialisations plurielles et paradoxales qui donnent lieu à la formation de « double-bind » entre l'injonction à travailler et l'impossibilité de travailler sous les formes prescrites (Castel, 1995). Les jeunes qui ont vécu plusieurs fois l'épreuve du chômage ou de la précarité là où ils attendaient un emploi stable oscillent entre l’engagement dans un travail et le refus de tout emploi précaire ou disqualifiant. Mais plusieurs formes de double-bind naissent dans les différents types de carrières des jeunes.

10 Dans les carrières d'insertion vers l'emploi stable, les principes d'alternance et de superposition produisent un double-bind faible là où, dans les carrières de désaffiliation sociale, les principes de disjonction et de réversibilité produisent un double-bind fort exprimant une situation forte d'inégalité et de domination qui s'instaure dans l'impossibilité d'accéder à un emploi et la répétition d'expériences identiques toujours disqualifiantes, voire humiliantes, quand les jeunes sont victimes de discrimination ethnique. Dans les carrières d'adaptation à l'emploi précaire dominées par le principe d'alternance, le double-bind apparaît moins violent dans le sens où les jeunes ne vivent pas seulement la répétition d'expériences disqualifiantes mais des activités et des formes d'emploi précaire qui peuvent apporter une petite reconnaissance symbolique. Dans les carrières de résistance à la précarisation qui s'organisent autour de la gestion du double-bind, les jeunes se tiennent très à distance de l'emploi précaire et se montrent très actifs dans des espaces de travail non salarié ou d'activités.

11 Les différentes formes de double-bind dans le rapport au travail font valoir une pluralité de sens et de significations possibles accordés au travail et à l'activité. Elles révèlent que les sociétés occidentales semblent connaître une crise profonde autour du sens du travail quand le souci de soi apparaît particulièrement fort. La question de l'engagement des jeunes dans le travail se pose donc avec acuité dans les usages plurivoques des statuts d'emploi précaire, d'autant qu'il apparaît réversible, protéiforme, fluctuant selon les moments, les situations, les lieux dans lesquels ils se trouvent.

Insécurité salariale et mondes de la « petite production »

12 Simultanément, dans les sociétés d'insécurité salariale, se forment des mondes de la « petite production » où se mobilisent des groupes de jeunes en situation précaire qui coopèrent pour produire des activités diversifiées et gérer provisoirement les situations de double-bind (Roulleau-Berger, 1991, 1999). Ici, des populations vivent l'épreuve de la précarité et développent des stratégies économiques de survie, pour agencer et faire circuler des ressources de nature différente. Les mondes de la « petite » production naissent de la rencontre entre une économie de proximité, une économie symbolique et une économie de la « débrouille ». L'économie de la proximité s'organise autour d'activités d'animation, d'activités culturelles, périscolaires, sportives, d'informatique, de petite restauration, de coiffure, d'insertion dans les cités ouvrières. L'économie symbolique s'appuie sur la production de biens culturels, comme les productions musicales et chorégraphiques liées au hip-hop, de biens symboliques, comme l'hospitalité, de biens moraux, comme l'estime de soi. L'économie de la « débrouille » (Laé et al., 1996) autour du troc, du travail au noir, d'activités plus ou moins licites joue un rôle évident dans le fonctionnement des mondes de la « petite » production. Plus globalement, dans les mondes de la « petite » production se développe alors une économie polymorphe à partir de la diversité des formes d'activités et de travail (travail salarié sous forme d'emploi permanent, travail à temps partiel, travail lié aux statuts intermédiaires, travail intermittent, travail non rémunéré sous forme de bénévolat…).

13 La question qui se pose alors est celle de la sortie des mondes de la « petite production » et de l'évolution des carrières collectives et individuelles des jeunes en emploi précaire. Les mondes de la « petite production » peuvent « faire conjonction » ou « disjonction » avec des mondes de la production légitimés ; quand ils « font conjonction », ils produisent des formes d'intégration professionnelle ; les jeunes peuvent accéder à l'emploi stable, ils obtiennent une « place » et peuvent s'engager dans un travail ; quand ils « font disjonction », ils produisent des désaffiliations qui donnent lieu à des cultures de l'errance, des cultures de la rue, voire des cultures du risque (Roulleau-Berger, 1999).

Conclusion

14 Dans les sociétés d'insécurité salariale, les façons d'être au travail des jeunes apparaissent plurielles, paradoxales, contradictoires et nous imposent de redéfinir le travail plutôt que de parler de crise du travail (Erbès-Seguin, 1988). Et s'il y avait crise, ce serait plutôt crise de certaines formes du travail (travail parcellisé, sous-qualifié), crise de ses modalités de reconnaissance dans l'emploi (statut précaire, non-emploi), crise de certaines de ses représentations (travail aliénant, envahissant) et de ses conséquences (sur les rythmes et modes de vie). Il paraît alors nécessaire de mettre en équivalence le travail salarié avec les autres formes de travail en considérant que, si crise il y a, elle concerne non pas le travail mais sa reconnaissance sociale dans l'emploi ; nous nous trouvons alors devant la nécessité d'accorder une grande attention à la capacité socialisatrice de formes non classiques de travail et d'échange économique (Perret et Roustang, 1993) et de mettre en équivalence échanges marchands et échanges non marchands (Laville, Levesque et This-Saint-Jean, 2000).

Bibliographie

  • Baudelot, C. ; Establet, R. 2000. Avoir trente ans en 1968 et en 1998, Paris, Le Seuil.
  • Beaud, S. ; Pialoux, M. 1999. Retour sur la condition ouvrière, Bateson.
  • Castel, R. 1995. Les métamorphoses de la question sociale, Fayard.
  • Erbès-Seguin, S. Le travail dans la société, bilan de la sociologie du travail, tome 2, Paris, pug, 1988.
  • Laé, F. ; Madec, A. ; Joubert, M. ; Murard, N. 1996. « Économie et banlieue », in Réseaux productifs et territoires urbains, Toulouse, pum.
  • Lalive D'epinay, C. 1994. « Significations et valeurs du travail, de la société industrielle à nos jours », in Traité de sociologie du travail, Bruxelles, Éd. De Boeck-Wesmael.
  • Laville, J.-C. ; Levesque, B. ; This-Saint Jean, I. 2000. « La dimension sociale de l'économie selon Granovetter », dans Granovetter. Le marché autrement, Paris, Desclée de Brouwer.
  • Nicole-Drancourt, C. ; Roulleau-Berger, L. 2001. Les jeunes et le travail en France depuis 1950, Paris, puf, « Sociologies d'aujourd'hui ».
  • Perret, B. ; Roustang, G. 1993. L'économie contre la société, Paris, Le Seuil.
  • Roulleau-Berger, L. (1991, réédité en 1993). La ville-intervalle : jeunes entre centre et banlieue, Éditions Méridiens Klincksieck, collection « Réponses sociologiques ».
  • Roulleau-Berger, L. 1999. Le travail en friche. Les mondes de la petite production urbaine, La Tour d'Aigues, Éditions de l'Aube.
  • Roulleau-Berger, L. 2001. Socialisations du risque et différenciation des mondes. Les jeunes à l'épreuve de la précarisation salariale, Habilitation à diriger les recherches présentée et soutenue le 10 octobre 2001, Université Lumière Lyon II.
  • Roulleau-Berger, L. ; Gauthier, M. (dir.). 2001. Les jeunes et l'emploi dans les villes d'Amérique du Nord et d'Europe, La Tour d'Aigues, Éditions de l'Aube.
  • Roulleau-Berger, L. 2003. « Economic disqualification and social differenciation in the post-industrial city : youth, work and marginalization in France », dans Youth and Work in the Post-Industrial City of North America and Europe, Roulleau-Berger, L. (Ed.) Brill Academic Publishers, Boston, Leiden.
  • Supiot, A. 1994. Critique du droit du travail, Paris, puf.
  • Wacquant, L. 1996. « La généralisation de l'insécurité salariale en Amérique », Actes de la recherche en sciences sociales, no 115.