Le raisonnement analogique pour l’apprentissage terminologique dans la série pédagogique « Dr Cac »
- Par Silvia Modena
Pages 479 à 488
Citer cet article
- MODENA, Silvia,
- Modena, Silvia.
- Modena, S.
https://doi.org/10.3917/ela.192.0479
Citer cet article
- Modena, S.
- Modena, Silvia.
- MODENA, Silvia,
https://doi.org/10.3917/ela.192.0479
Notes
-
[1]
Nous citons, à titre d’exemple, l’introduction faite par le « Dr CAC » lors de l’épisode « Qu’est-ce qu’une banque centrale ? », https://www.youtube.com/watch?v=AzKrN9uIFLE, Mis en ligne le 22/12/2011.
-
[2]
L’épisode « Les agences de notation » est consultable à l’adresse suivante : https://www.youtube.com/watch?v=murD64tfpE4 (minute ‘0 : 35), Mis en ligne le 22/12/2011.
-
[3]
Première classe de l’école élémentaire française.
-
[4]
Le BTS est un brevet de technicien supérieur, un diplôme national de l’enseignement supérieur français.
-
[5]
https://www.youtube.com/watch?v=AzKrN9uIFLE, Mis en ligne le 22/12/2011.
-
[6]
https://www.youtube.com/watch?v=murD64tfpE4 (minute ‘2), Mis en ligne le 22/12/2011.
-
[7]
https://www.youtube.com/watch?v=2BtBgPTVq30 (minute ‘2 : 45), Mis en ligne le 19/02/2014.
-
[8]
https://www.youtube.com/watch?v=U_4vx9gb5JY, Mis en ligne le 22/12/2011.
-
[9]
https://www.youtube.com/watch?v=yD10srHgKTA, Mis en ligne le 19/02/2014.
-
[10]
https://www.dailymotion.com/video/xnekfv, Mis en ligne le 22/12/2011.
-
[11]
https://www.youtube.com/watch?v=HYQL1l6-k9o, Mis en ligne le 19/02/2014.
1. Introduction
Se poser la question de la métaphore dans les langues de spécialité, c’est commencer à affronter un problème plus large, celui de l’interaction entre le lexique de la langue et les terminologies. Dans la pratique, les deux domaines sont étroitement imbriqués. (...) Le lexique appartient en propre à la langue, qui est régie par la logique intensionnelle, cette logique qui prend seulement en compte la compréhension, et qui ignore l’extension. Les terminologies sont de l’ordre de la parole, et mettent en œuvre la logique extensionnelle, celle où compréhension et extension agissent symétriquement. Il importe de distinguer le concept et le signifié. C’est sur le signifié que joue la métaphore. (...) C’est l’observation des métaphores qui permet de prendre conscience de la tension permanente entre la langue et les terminologies.
2 En nous appuyant sur cette première définition méthodologique proposée par Le Guern, nous allons étudier comment, en France, le Ministère des finances et des comptes publics ainsi que le Ministère de l’économie, de l’Industrie et du numérique s’adressent aux citoyens à travers une multitude d’espaces sur la Toile. Plus spécifiquement, notre contribution portera sur les degrés métaphoriques de construction et de transmission de connaissances spécialisées mis en place à travers le site web Faciléco-Mieux comprendre l’économie. En particulier, nous focaliserons notre attention sur la mobilisation de métaphores stratifiées à l’intérieur de la série pédagogique « Dr CAC – C’est assez clair ! » (dorénavant « Dr CAC »). Nous allons prendre en considération cette stratification métaphorique dans une optique fonctionnaliste. Autrement dit, les métaphores que nous avons recensées se sont avérées être un puissant outil argumentatif pour véhiculer une image édulcorée du monde économique et financier.
3 Pour ce qui concerne notre plan, nous allons d’abord brièvement esquisser l’organisation du site web Faciléco-Mieux comprendre l’économie. Ensuite, nous allons décrire notre corpus d’étude, la série pédagogique « Dr CAC – C’est assez clair ! » en essayant de fournir une vaste gamme d’exemples tirés des nombreux épisodes de la série. Ces exemples vont nous permettre de photographier deux sections métaphoriques différentes mais complémentaires : la première, englobant la série pour la totalité de ses épisodes (à savoir la métaphore médicale), la seconde, habitée par une stratification métaphorique aux visages multiples (champ métaphorique de la « formation scolaire », des super-héros, des figures mythiques, du luxe, des personnages des fables). Enfin, on esquissera nos conclusions.
2. Le corpus d’étude
4 Faciléco, consultable à l’adresse internet http://www.economie.gouv.fr/facileco, affiche le logo de la République française ainsi que les dénominations officielles du Ministère des finances et des comptes publics et du Ministère de l’économie, de l’industrie et du numérique. Cette appartenance institutionnelle (Longhi et Sarfati, 2014) est amplifiée également par le fait que Faciléco est englobé dans le site officiel du Portail de l’Economie et des Finances de ces ministères.
5 La mise en page simplifiée et une organisation des contenus par catégories permettent un chemin de la navigation assez linéaire. Le menu principal de ce portail de divulgation économique et financière est clair et organisé selon des rubriques différentes mais complémentaires, dont la première d’entre elles est dédiée à la Culture économique. On y retrouve les « Grands noms et courants de l’économie », des frises historiques ainsi que la section « Règles du jeu ».
6 La section « Vidéos » accueille le dernier outil de notre analyse : la série pédagogique sur l’économie Dr CAC. À partir du 3 octobre 2011, Dr CAC est diffusée sur France 5 (chaîne à vocation éducationnelle et culturelle), tous les soirs à 20 h 20. Il s’agit d’une émission humoristique et décalée comptant 4 saisons, chacune d’entre elles occupée par un nombre d’épisodes assez homogènes : 1re saison (75 épisodes), 2e saison (55 épisodes), 3e saison (50 épisodes), 4e saison (65 épisodes). En 2012, Dr CAC a été consacrée Meilleure Émission TV info/doc lors du Grand Prix des Médias « CB News ». Le choix du nom Dr CAC n’est bien évidemment pas anodin : ce choix évoque immédiatement le CAC 40, c’est-à-dire l’indice principal de la Bourse de Paris qui reflète l’évolution de la capitalisation boursière de quarante sociétés majeures cotées à la Bourse de Paris.
7 La rédaction de cette série, qui associe des économistes, des journalistes et des enseignants, essaie de synthétiser et de transmettre enjeux et grandes notions de la science économique. Des auteurs-dialoguistes ont la mission de scénariser avec humour, sous la forme d’une séance de « thérapie économique », une situation pédagogique inédite. Mais ce qui nous intéresse sur le plan terminologique et de la construction/transmission des connaissances spécialisées réside dans le raisonnement analogique proposé dans chaque épisode.
8 Pour ce qui concerne les critères qui ont présidé à la construction du corpus de référence, nous avons focalisé notre attention sur la première série de la série Dr CAC étant donné que les épisodes des séries successives ne sont pas accessibles en ligne. Parmi les 75 épisodes de la première série, nous en avons sélectionnés presque une quarantaine. Le dépouillement du corpus a été donc assuré par l’observation des épisodes ainsi que par la sélection des exemples. Cette dernière étape a été rendue possible par la transcription des dialogues retenus comme étant les plus pertinents pour notre recherche.
3. La métaphore du champ médical
9 La métaphore peut jouer, dans les langues de spécialité, sur une panoplie de fonctions différentes et, pour le cas d’étude du Dr CAC, peut être encadrée en tant qu’instrument explicatif pour le public de la série, une sorte d’outil vulgarisateur (voir Jacobi, 1986 ; 1999). En effet,
c’est que la métaphore se relie à ce grand fonctionnement de l’esprit qu’est l’analogie, qu’elle en est l’expression linguistique, et que, en particulier dans des domaines nouveaux, elle est le moyen de les penser.
11 La réflexion de Gardes-Tamine, à propos des métaphores lexicalisées dans les langues de spécialité, permet de focaliser notre attention autour de la volonté affichée de faciliter l’apprentissage terminologique, notamment pour les locuteurs profanes. C’est en concevant la terminologie à la lumière de l’approche communicative (Cabré, 1998) que nous pouvons mettre en valeur la variété des outils proposés par Faciléco ainsi que leur dimension discursive.
12 Tout d’abord, d’un point de vue strictement lexical, l’acronyme « Dr CAC », dont l’enchaînement des lettres se lit comme un mot simple (il est prononçable au lieu de devoir être épelé C A C), est un premier signal du raisonnement analogique suggéré au public cible de la série. Le docteur « CAC » fait les introductions par le refrain suivant : « Bonjour à tous, je suis Christian CAC, docteur en économie, CAC en trois lettres comme c’est assez clair et avec moi l’économie va le devenir, assez claire, bien sûr » [1].
13 La formule fait le pari de la mise en fiction d’un contenu économique, en mettant en scène le personnage d’un « spécialiste », mi-professeur, mi-thérapeute, dont la mission est d’éclairer les patients angoissés qui viennent le consulter sur des thématiques économiques de tous ordres. Il s’agit là d’une sorte de scénario métaphorique « médical » employé pour n’importe quel épisode de la série. Le Dr CAC se charge également de clore les épisodes par la formule suivante : « Il est l’heure de retourner jouer aux billes avec vos pilules, notre émission est terminée. Rendez-vous demain pour une nouvelle thérapie économique du Dr CAC en trois lettres comme c’est assez clair ».
14 Dans son travail sur la métaphore en langue spécialisée, Resche (2002 : 4) recense pour l’anglais économique la même stratégie analogique : « [s]i l’économie est un organisme, sa santé relève de la responsabilité des spécialistes, c’est-à-dire des économistes, des autorités monétaires, qui deviennent les thérapeutes, chargés du diagnostic, puis du traitement ».
15 L’isotopie médicale est évoquée également dans d’autres épisodes comme dans celui intitulé « Combien gagne un trader ? ». Lorsqu’il traite des tradeurs, le Dr CAC dit « ils sont tradeurs et ils rêvent de voir leur progéniture devenir tradeurs à leur tour ; ils veulent transmettre le virus du pognon à leurs enfants dès leur plus jeune âge ». Notamment sur le renvoi analogique du « virus » en économie nous renvoyons à Humbley (2005).
16 De façon générale, le « docteur » CAC, ses « pilules », sa « thérapie » s’insèrent dans un cadre filmique qui utilise le procédé du détournement d’images pour incarner situations et personnages. Le tout sur des images de vieux films coloniaux ou anticommunistes, de westerns surannés ou de navets de science-fiction.
17 Mais ce qui nous intéresse sur le plan du raisonnement analogique, c’est justement la fonction des métaphores mobilisées par cette série. Le Dr CAC contextualise les problématiques abordées et assure le fil rouge de l’émission en présentant le thème, la situation et les protagonistes qu’elle met en scène. Le procédé du détournement filmique est utilisé de manière inédite car il a vocation pédagogique, pour supporter une initiation à l’économie. De plus, cette initiation est transmise à travers une panoplie de raisonnements analogiques dont les métaphores de notre corpus incarnent l’outil privilégié. Elles visent à réussir l’effet de persuasion, à vaincre les résistances de la partie adverse, à disqualifier le point de vue du profane :
La vocation pédagogique de la métaphore est, nous le savons, de faciliter la transmission des connaissances, la compréhension de l’abstraction, en suggérant des liens analogiques avec ce qui est concret ou déjà connu, ne serait-ce que parce qu’on en a fait l’expérience dans la vie quotidienne.
19 À côté de la métaphore médicale, en toile de fond de la série, chaque épisode, selon la thématique abordée, mobilise des champs métaphoriques différents qui ont en commun un certain mouvement « régressif », c’est-à-dire une forme qui nous renvoie à des lieux communs consolidés (voir Prandi, 2002 : 14). Les champs métaphoriques les plus utilisés au sein des épisodes de la série peuvent être regroupés de la façon suivante : champ métaphorique de la « formation scolaire », des super-héros, des figures mythiques, d’objets de luxe, des personnages des fables. Nous verrons que ces référents sociaux « préfabriqués » rentrent parfaitement dans la définition de l’analogie régressive de Prandi (2001 : 14) évoquée ci-après : « [l]’analogie régressive se reconnaît du fait qu’elle porte immédiatement à l’individuation d’un tertium comparationis préalablement disponible parmi nos stéréotypes cognitifs et culturels ».
4. Une stratification métaphorique
20 4. 1. Le champ métaphorique de la formation scolaire : le cas des « agences de notation »
21 Dans son article La socioterminologie, Gaudin souligne que
La circulation des termes est envisagée sous l’angle de la diversité de leurs usages sociaux, ce qui englobe à la fois l’étude des conditions de circulation et d’appropriation des termes, envisagés comme des signes linguistiques, et non comme des étiquettes de concepts.
23 Le cas spécifique qui nous intéresse est celui de la métaphore employée, dans le premier épisode de la série, « Les agences de notation » [2], pour mettre en commun, d’un côté, la terminologie spécifique des agences de notation et, de l’autre, le système d’évaluation sur une échelle de vingt de l’école au niveau national. L’« appropriation » citée par Gaudin semble effectivement se mettre en place à travers de nombreuses évocations de la comparaison scolaire ; au cours de l’épisode ces « clins d’œil » analogiques visent à simplifier de façon éclatante l’appropriation des connaissances et des savoirs techniques et scientifiques.
24 Tout au long de cet épisode, les indices de cette attitude réductrice de la métaphore évaluative scolaire sont différents : « Triple b (BBB), comme un vulgaire élève de CP [3] », « Ils auraient pu me mettre 10 sur 20 c’est plus joli »/ « Système de notation : va de A pour les bons élèves à D pour les bonnets d’âne, B c’est la note moyenne, C indique une faillite possible, Lettre D : attention Tocard (toquard) qui ne pourra pas payer sa dette ». L’expert interpelé par le Dr CAC réussit, à travers cette métaphore, à condenser l’imaginaire social du fonctionnement de l’école et les stratégies de notation des agences prises en considération. La circulation sociale des termes (Gaudin, 2005 : 90), comme c’est le cas des agences de « notation », est transmise grâce à l’exploitation d’un raisonnement analogique qui permet au locuteur/présentateur de mettre en place une certaine atténuation du dire (Mattioda, 2009).
25 Tout comme l’isotopie médicale, l’isotopie scolaire est localisable à l’intérieur d’autres épisodes, comme le témoigne « Le G20, c’est quoi ? » au cours duquel le citoyen profane demande : « Comment on fait pour devenir chef du G20, faut un BTS [4] ? ». CP, BTS ne sont que des sigles qui réduisent la complexité de la thématique abordée dans l’épisode afin de permettre, intuitivement, la compréhension de la part de l’apprenant non-initié.
4. 2. L’évocation ponctuelle de « personnages et objets célèbres »
4. 2. 1. Les personnages célèbres
26 Le discours imagé, mobilisé pour activer une certaine vulgarisation scientifique (Collombat, 2005), est incarné dans notre cas par l’évocation de nombreux personnages célèbres. La thérapie économique du Dr CAC se caractérise par l’évocation ponctuelle de super-héros, de figures mythiques. Le transfert de ces concepts ponctuels (Prandi, 2002 : 17) permet, par exemple, au présentateur, dans l’épisode 42 « Qu’est qu’une banque centrale ? » [5] de formuler ainsi le lancement :
Si Spiderman et Batman sont des modèles pour les jeunes, les banques centrales comme la BCE ou la FED américaine ou encore la Banque Populaire de Chine sont-elles des super banques ?
28 L’orientation argumentative de cette occurrence est strictement liée à sa mise en mots. Comme le suggère Doury :
un état du monde, par lui-même, n’argumente pas : c’est sa mise en mots qui va comporter des « indications de direction » vers telle conclusion plutôt que telle autre, lui conférer une orientation argumentative, appeler un enchaînement particulier et en écarter d’autres.
30 Spiderman et Batman peuvent donc être positionnés à l’intérieur d’un chemin argumentatif visant à encadrer de façon favorable les banques centrales, à les mettre sous une lumière positive. À l’exemple de cet épisode, celui consacré à la Poste (« Est-ce la fin de la poste ? » [6]) présente le même fonctionnement analogique. Cette fois-ci, le personnage auquel la série fait allusion est Jésus :
C’est quoi votre plan pour sauver la lettre à la poste ? D’abord on écrit des brouillons en crayon papier HB, ensuite on fait taper les lettres par nos gonzesses et pour finir on les photocopie (...) lettres photocopiées, ah oui ! Comme quand Jésus multipliait les pains (...) Jésus avec une photocopieuse... tu vois il faut être malin pour survivre à la Poste.
32 Dans cet extrait on évoque le miracle de la multiplication des pains tiré des textes des évangiles. Les métaphores des super-héros ainsi que celle concernant Jésus répondent à une argumentation « rapide » comme le suggère Bonhomme (2017 : 137) « tant lors de sa production (fusion d’éléments hétérogènes à travers une prédication) que de sa réception ».
4. 2. 2. L’évocation d’objets notoires
33 Dans l’épisode « Palaces, le luxe à quel prix ? » [7], la série du Dr CAC cherche à expliquer la réforme du classement hôtelier mise en place en 2009. Parmi les nouveautés introduites par cette réforme : la création de la catégorie « 5 étoiles ». Enjeu d’image, d’attractivité et de rayonnement, entraînant l’ensemble de l’offre, elle constitue désormais le meilleur de l’hôtellerie française. Toutefois, parmi les hôtels classés 5 étoiles, certains doivent être distingués. Situation géographique, intérêt historique, esthétique et/ou patrimonial particulier, service sur mesure, ces établissements d’exception font partie du paysage touristique français depuis toujours, mais aucune distinction officielle ne venait jusqu’ici saluer leur différence. C’est pourquoi, a été créée la Distinction Palace qui permet la reconnaissance d’hôtels présentant des caractéristiques exceptionnelles. Dans l’épisode, un hôte se plaint de la facture de son séjour dans le Palace et le directeur lui propose cette analogie proportionnelle : « Mais Monsieur ici c’est la Rolls-Royce de l’hôtel, le caviar de la literie ». Les Palaces sont aux hôtels ce que la Rolls-Royce est aux automobiles, les Palaces sont aux hôtels ce que le caviar est à la nourriture. Cette métaphore, issue d’une analogie proportionnelle, a valeur argumentative car les éléments supportant son emploi sont explicités dans l’explication suivante : « Tout se paye comme l’emplacement à deux pas de la Tour Eiffel, les fleurs ou le nombre d’employés : 645 salariés pour 245 chambres ». L’explication se fait donc par l’entremise d’une reformulation du contenu de l’analogie proposée. Suivant Plantin,
La force argumentative de la métaphore tient non seulement à ce que, comme l’analogie structurelle, elle introduit un modèle de la situation ciblée, mais en ce qu’elle pousse l’analogie jusqu’à l’identification. C’est en cela qu’elle produit un effet de restructuration du réel ; les êtres mutent de catégorie et en re-catégorisant radicalement les objets, la métaphore permet de leur appliquer tous les traits de la nouvelle catégorie.
35 Dans cet épisode, le locuteur construit une re-conceptualisation de la définition de Palace de manière ponctuelle (Rolls-Royce et caviar).
4. 2. 3. La mobilisation d’un tissu analogique vaste : le cas de l’or et de Blanche Neige
36 Le fait de chercher à recadrer d’un point de vue sémantique le terme « Palace » à travers des analogies précises et uniques s’oppose à ce qui se passe, par exemple, dans l’épisode « Pourquoi l’or flambe ? » [8]. En effet, la thématique du métal précieux, de l’or, ne s’opère plus à travers des métaphores « rapides » mais à travers une métaphore filée qui, d’après Robrieux (2007 : 52-53) « s’étend à un ensemble plus ou moins long d’une ou plusieurs phrases en utilisant plusieurs signifiants reliés en un réseau sémantiquement cohérent ». Plusieurs jeux de mots focalisés sur le terme « or » enrichissent le tissu métaphorique de l’épisode : d’un point de vue éminemment phonétique, par exemple, la prononciation des noms propre « Hortensia » ou encore « Laure » jouent sur le même signifiant /or/. Le Dr CAC présente ainsi la thématique de l’épisode à travers un certain « éparpillement métaphorique » :
C’est l’histoire d’Ignace Figuré et de sa femme Hortensia, une femme flamboyante, une pépite, un trésor, une femme en or en somme. Seulement voilà Ignace redoute de perdre sa précieuse épouse, face à la flambée du métal jaune. Il redoute de se la faire dérober et il voudrait la placer en lieu sûr : il hésite entre le coffre-fort du salon, le matelas, ou l’envoyer en Suisse (...) « Votre épouse est une femme en or. Intéressant. Combien pèse-t-elle ? » (...).
38 Après avoir illustré l’évocation ponctuelle de super-héros, de figures mythiques ainsi que d’objet luxueux, une dernière occurrence du corpus concerne les personnages des fables. L’épisode « Le livret A, comment ça marche ? » [9] est construit, dans son dispositif filmique ainsi qu’à travers des tournures typiques des fables, sur le renvoi métaphorique au conte de Blanche Neige.
39 « Il était une fois » : la formule introduisant d’habitude un conte présente Bernadette Cravache qui cherche à obtenir la jeunesse pour toujours. Son « Miroir magique » lui communique : « Bernadette pour rester jeune à tout jamais ouvre un livret A ». Le miroir magique est un miroir appartenant à l’univers du merveilleux. Il est tour à tour doué de parole, capable de révéler par l’image des vérités invisibles ou les souhaits les plus profonds. Selon Bonhomme :
On constatera notamment comment le cotexte immédiat, avec ses balisages et ses instructions, le contexte (genre textuel, situation d’énonciation) et l’interdiscours (à travers les représentations communes ou les stéréotypes) contribuent grandement à la réussite de l’argumentation métaphorique.
41 Le fonctionnement de cette métaphore, activant un mécanisme interdiscursif immédiat, peut être associé à celui d’un autre épisode que nous ne citons que rapidement, « Le numérique va-t-il tuer le livre ? » [10]. Le Dr CAC affirme « lecture électronique OR NOT lecture électronique » renvoyant de manière immédiate au « To be, or not to be, that is the question », tiré de la pièce « Hamlet » de William Shakespeare.
5. Conclusion
42 Le conflit métaphorique existe entre « expertise » et « ignorance ». En observant le rôle de la métaphore dans notre corpus, on s’est aperçu du fait que cette figure contribue souvent à réussir l’effet de persuasion à l’égard des profanes ridiculisés dans les épisodes de la série Dr CAC tout en disqualifiant leur point de vue. Dans la plupart des cas pris en considération, l’expert appelé à résoudre les « angoisses économiques » des profanes de la série ne fait que décomplexifier à travers un schéma métaphorique schématisé les notions en question. C’était le cas, par exemple, des agences de notation et du maire noté « Triple B ». Ou encore, ce mécanisme s’est activé à travers les métaphores ponctuelles de Spiderman, Batman, Jésus, Rolls-Royce et le caviar. La série pédagogique Dr CAC met donc en lumière le clivage existant entre égalité/ inégalité entre les énonciateurs et les co-énonciateurs visés. D’un côté les experts, le savoir, de l’autre côté le citoyen moyen/le jeune inexpert, profane. Or, parmi les métaphores recensées dans notre corpus, nous avons mis en lumière aussi un fonctionnement plus étendu du raisonnement analogique d’un point de vue argumentatif : les métaphores de l’or qui disséminent des graines isotopiques partout dans l’épisode consacré au métal précieux ainsi que celle du genre discursif des fables, liée à l’épisode traitant le livret A. Comme le suggère Le Guern (2009 : 13), « il est normal que le non spécialiste se serve du processus métaphorique pour décrypter un terme qui est étranger à sa compétence ». En effet, derrière les moyens de construction/transmission des connaissances spécialisées dans le portail Faciléco il y a des experts de l’économie et de la finance qui garantissent la correcte dissémination de ces connaissances. Autrement dit, l’expertise de ces professionnels est triée pour devenir un discours de vulgarisation pour les citoyens. D’un côté les experts, le savoir, de l’autre côté le citoyen moyen/le jeune inexpert.
43 Le poids du raisonnement analogique opère une sorte de re-contextualisation vitale pour les non-initiés et, dans le cas de la série Dr CAC, parfois énoncée de façon directe comme dans l’épisode « Le train à grande vitesse : une spécialité française ? » [11] ; le protagoniste déclare :
« Coralie, il faut que vous sachiez que je suis amoureux. »« Allez-y, faites votre déclaration. »
« Eh bien soit, pourquoi pas ? Le problème c’est que je suis un garçon effroyablement timide. »
« J’aime les timides. Et pour déclarer ma flamme j’ai besoin de faire des métaphores ferroviaires. Voici ma déclaration : Mon amour est tel qu’un TGV : il file, il file et bien que le train à grande vitesse soit une invention japonaise le tgv français est... »
« ..super mais votre métaphore ? »
« Contrairement au TGV mon amour lui est toujours en situation de monopole... »
« Ça c’est de la métaphore dis-donc ».
Références bibliographiques
- BONHOMME, M. 2017. « La métaphore comme argumentation par séduction », dans Marc Bonhomme et al., Métaphore et argumentation. Paris : Academia L’Harmattan. 135-152.
- CABRÉ, M. T. 1998. La terminologie. Théorie, méthode et applications. Paris : Colin.
- COLLOMBAT, I. 2003. « Le discours imagé en vulgarisation scientifique : étude comparée du français et de l’anglais », Metaphorik.de, n° 5, 36-61.
- DOURY, M. 2016. Argumentation. Analyser textes et discours. Paris : Colin.
- GARDES-TAMINE, J. 2017. « Les métaphores lexicalisées dans la langue et dans les langues de spécialité : un obstacle à la compréhension », Synergie Italie, n° 3, 13-22.
- GAUDIN, F. 2005. « La socioterminologie », Langages, n° 157, 81-93.
- GAUTIER, L. 2014. « Des langues de spécialité à la communication spécialisée : un nouveau paradigme de recherche à l’intersection entre sciences du langage, info-com et sciences cognitives ? », Études Interdisciplinaires en Sciences humaines, n° 1, 225-245.
- HUMBLEY, J. 2005. « La traduction des métaphores dans les langues de spécialité : le cas des virus informatiques », Linx, n° 52, 49-62.
- LE GUERN, M. 2009. « La métaphore dans les langues de spécialité », dans Pascaline Dury et François Maniez, La métaphore en langues de spécialité. Grenoble : PUG, 13-20.
- LONGHI, J. et SARFATI, J.-E. 2014. Les discours institutionnels en confrontation. Contribution à l’analyse des discours institutionnels et politiques. Paris : L’Harmattan.
- JACOBI, D. 1986. De la recherche à la vulgarisation : itinéraires du texte scientifique. Paris : Les Belles Lettres.
- JACOBI, D. 1999. La communication scientifique : discours, figures, modèles. Grenoble : PUG.
- MATTIODA, M. M. 2009. « Euphémismes et atténuation du dire dans la presse économique spécialisée : l’exemple du domaine de l’emploi », Synergies Italie, numéro spécial, 73-83.
- PLANTIN, C. 2016. Dictionnaire de l’argumentation. Une introduction aux études d’argumentation. Lyon : ENS Éditions.
- PRANDI, M. 2002. « La métaphore : de la définition à la typologie », Langue Française, n° 134, 6-20.
- RESCHE, C. 2002. « La métaphore en langue spécialisée, entre médiation et contradiction : étude d’une mutation métaphorique en anglais économique », ASp, n° 35-36, 103-120.
- ROBRIEUX, J.-J. 2007. Rhétorique et argumentation. Paris : Colin.