Article de revue

André Gorz, du « paria » aux « parias »

Pages 29 à 35

Citer cet article


  • Rozenholc, A.
  • et Dessendier, E.
(2017). André Gorz, du « paria » aux « parias » EcoRev' 45(2), 29-35. https://doi.org/10.3917/ecorev.045.0029.

  • Rozenholc, Anita.
  • et al.
« André Gorz, du “paria” aux “parias” ». EcoRev' 2017/2 N° 45, 2017. p.29-35. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-ecorev-2017-2-page-29?lang=fr.

  • ROZENHOLC, Anita
  • et DESSENDIER, Emmanuel,
2017. André Gorz, du « paria » aux « parias » EcoRev' 2017/2 N° 45, p.29-35. DOI : 10.3917/ecorev.045.0029. URL : https://shs.cairn.info/revue-ecorev-2017-2-page-29?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ecorev.045.0029


Notes

  • [1]
    Maurice Blanchot, « La terreur de l’identification », in L’amitié, Gallimard, 1971, p. 236-245.
  • [2]
    « Quelques réflexions sur la philosophie de l’hitlérisme », Esprit, 26, décembre 1934, repris avec le même titre aux Éd. Payot & Rivages, 1997, p. 7.
  • [3]
    André Gorz, Le traître, Gallimard, 2008 [1958]. Sauf indication contraire, toutes les citations d’André Gorz contenues dans cet article sont issues de ce livre, qui contient de nombreux passages allant dans le même sens.
  • [4]
    Hannah Arendt, « Le Juif comme paria. Une tradition cachée », in Écrits juifs, Fayard, 2011.
  • [5]
    Iris Mathieu, Le concept de paria dans l’œuvre de Hannah Arendt, Université Paris I, 2015, sur : dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-01223441
  • [6]
    André Gorz, Lettre à D. Histoire d’un amour, Galilée, 2006, p. 17.
La philosophie d’Hitler est primaire. Mais les puissances primitives qui s’y consument font éclater la phraséologie misérable sous la poussée d’une force élémentaire. Elles éveillent la nostalgie secrète de l’âme allemande. Plus qu’une contagion ou une folie, l’hitlérisme est un réveil des sentiments élémentaires.
Emmanuel Levinas [2]

1En Autriche, à Vienne, le 9 février 1923, André Gorz, naît sous le nom de Gerhart Hirsch. Il est le fils d’un père juif, industriel du bois, Robert Hirsch, et d’une mère catholique, secrétaire, Maria Starka, issue d’un milieu artistique. Si ses parents n’expriment pas un grand sens d’identité nationale ou religieuse, il est élevé dans le contexte antisémite autrichien de l’époque qui amène son père à changer son nom en 1930 et puis à se convertir au catholicisme. Son fils s’appelle désormais Gerhart Horst.

De son expérience de l’antisémitisme à la conscience d’être un « paria »

2C’est dès sa naissance que Gorz subit les conséquences de l’antisémitisme et le rejet, bien avant l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne, dans un contexte d’avènement et de diffusion de l’hitlérisme.

3Cette situation va être le terreau de son identité, comme il l’exprime lui-même à la troisième personne dans son ouvrage autobiographique Le traître[3] : « C’est donc à tort que j’ai cru pouvoir dire qu’en 1938, à quinze ans, il était sur le point de s’intégrer, et que l’Anschluss l’a de nouveau rejeté dans l’exil. Ce qui est seulement vrai, c’est que les événements d’alors lui ont donné conscience d’un exil dont en fait il n’était jamais sorti » (p. 144).

4Son identité se construit sur la base de nombreuses expériences de rejet qui le marqueront à vie.

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Un jour : à sept ou huit ans ; ils passaient en bande devant une palissade où étaient collés des papillons avec des têtes au nez charnu et arqué, à la bouche baveuse, aux « paiessl » bouclant le long des joues, et Félix a dit : “Voilà ton père.” “Mon père, a-t-il dit, il est pas comme ça !” Félix a ri et a dit “mais si qu’il est comme ça, puisqu’il est juif” et Borck s’est esclaffé et a raconté que son père était baron. Alors il s’est renseigné et sa mère lui a dit que son grand-père à elle était comte et qu’un comte était plus qu’un baron parce qu’il avait sept branches à la couronne de son blason et le baron cinq seulement. Mais Borck a affirmé que ça ne voulait rien dire, parce que c’est le père qui compte et qu’un Juif ne peut pas être noble. “Mon père, a-t-il dit, il était capitaine pendant la guerre. Et le tien ? Les Juifs ils sont jamais officiers. Ils savent pas se battre.” Et, bien qu’on lui ait montré une photo de son père en uniforme avec un long sabre, on a bien dû reconnaître que son père n’avait pas été officier et qu’il ne s’était pas battu. Il avait été scribe et son sabre était un sabre de scribe d’état-major.
(p. 67-68)

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En classe, ce jour-là, ils portaient presque tous des croix gammées, et quelques-uns même l’insigne de la H.J., mais Félix arborait l’insigne des jeunesses à Dollfuss “parce que, dit-il, je suis Autrichien”. Que Félix (vieille famille catholique, du Vorarlberg), le seul qui soit également fort en maths, en latin et en gym, se revendique autrichien, ça lui en a bouché un coin, et il s’est demandé si la vraie force, en fin de compte, n’était pas de ne pas porter de croix gammée. C’est peut-être Félix, ce jour-là, qui a mis le ver dans le fruit […], en lui faisant soupçonner que n’être pas nazi n’était pas forcément être “moins” que nazi, mais pouvait signifier être “plus”. Mais ce qui était possible à Félix ne lui était pas possible à lui ; car Félix était un type entier avec des droits de propriété très évidents sur le monde, avec un père catholique, qui s’appelait Thomas et était fonctionnaire, et une grand-mère paysanne qui faisait cuire le pain. Tandis que lui n’était qu’une moitié de type : demi-juif, demi-aryen, demi-homme, il se sentait deux moitiés qui ne feraient jamais l’unité, et dont il aurait fallu supprimer l’une.
(p. 135-136)

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Accepté, acceptable, non pas aimé, admiré, suivi. Accepté seulement par les groupes qui s’étaient constitués à l’école en fonction, généralement, du chemin que les uns et les autres prenaient pour rentrer. Accepté par Bradovic depuis qu’un soir il s’était battu contre lui, à coups d’équerre et, son équerre brisée, avait continué avec seulement un moignon de bois, la main en sang ; accepté par Félix depuis qu’il avait appris à lancer loin et fort des boules de neige et que, retranché derrière le talus formé par la neige balayée, il avait à deux reprises si bien visé des autos qui passaient que la boule, tirée devant la voiture, s’était écrasée contre le pare-brise et que le conducteur, furieux avait stoppé, les cherchant avec son phare mobile. Accepté, mais sans aucun ami ni confident ; même Félix qu’il aimait plus que les autres, prenait parti contre lui quand un type quelconque se mettait à le taquiner ; même Félix, quand ça lui chantait, lui lançait un « Juif, juif, lèche-moi le cul », réplique qui mettait fin à toute discussion possible, parole définitive que le Félix croyait d’une grande subtilité et dont il jouissait de pouvoir user à la place d’une réponse ou explication.
(p. 140)

8Ces expériences de vie vont néanmoins le préparer à en vivre une autre plus particulière, décisive selon nous, qui va lui permettre par la suite de se positionner intellectuellement et politiquement sans jamais chercher à choisir son « camp » en considérant la plus acceptable des alternatives pour lui-même.

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Il flaire chez eux la lâcheté enivrée de son propre (et pour elle-même surprenant) courage, comme lorsqu’à la faveur d’un bouleversement, le concierge, l’épicier, le coiffeur et le vendeur de journaux ont arboré la croix gammée et, montant chez la femme juive de l’immeuble, l’ont traînée par les cheveux, elle et sa fille, devant la voiture du S.A. stationnant à cent mètres de la bouche d’incendie. La foule a fait cercle ; ils leur ont craché dessus ; ils leur ont donné un seau. “Lave” a aboyé le S.A. et il les a envoyées chercher à cent mètres des seaux d’eau qu’elles traînaient en clopinant, des mèches grises pendant sur le front en sueur de la vieille essoufflée. “Plus vite” a aboyé le S.A. et il a arraché le seau des mains de la vieille pour lancer l’eau, d’une seule volée, sur la bagnole, une Steyr 100 noire, pendant que la foule, ahurie par sa propre audace, regardait, muette, et que lui-même, agité par une sorte de tremblement intérieur, sentait seulement qu’il se passait là quelque chose qu’il n’arrivait pas à comprendre, quelque chose qui le dérangeait profondément, qui résidait dans l’inexplicable contradiction entre, d’une part, la foule silencieuse et oisive, la silhouette immobile d’un S.A. costaud, ceinturon et bottes luisantes, incarnation de la puissance hautaine, et d’autre part deux femmes haletantes, l’air traquées, dont la faiblesse travaillait sous l’œil méprisant de la force. Première image du pogrom ; image décisive puisque c’est à partir de ce jour-là que, pris d’une discrète nausée à la vue de cette haine gratuite, il a compris que les puissants, les maîtres du monde, sont de l’autre côté et que sa place à lui, spectateur muet, assis sur le cadre de sa bicyclette, est nulle part, qu’il n’y a pour lui de passage possible ni dans le camp des puissants et des violents, ni dans le camp de la foule complice et bien de chez elle, jouissant, troublée, de son spectacle, ni dans le camp des victimes pour lesquelles il n’était pas préparé à avoir de la sympathie – une pitié révoltée seulement.
(p. 125)

10Témoin de ce pogrom, André Gorz fait alors l’expérience concrète de ne se sentir de nulle part, de n’être rien, d’être un paria a priori. De là, au sens de Hannah Arendt, André Gorz va devenir un paria conscient.

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Cette nullité qui est sa condition de fait et dont le seul dépassement possible est philosophique : parce que je ne suis de nulle part, d’aucun groupe, d’aucune entreprise, l’exilé de tous les groupes et entreprises, il n’y a que cette alternative : être, en marge de toute société et de l’histoire, le surnuméraire de l’espèce humaine, pur consommateur d’air, d’eau, de pain, du travail d’autrui, réduit à l’ennui de vivre, à la conscience aiguë de la contingence de tout ce qui m’entoure ; ou m’élever en conscience à l’absolu, c’est-à-dire tout fonder philosophiquement comme un moment de l’aventure spirituelle et, ceci fait, retrouver à partir de cet intérêt spéculatif le goût du concret.
(p. 65)

Du « paria conscient » au philosophe de l’écologie politique

12Hannah Arendt propose le concept de « paria conscient » comme une issue au statut de paria, alors que ceux de « paria soumis » et de « parvenu » – définis comme « une échappatoire individuelle » – sont sévèrement critiqués [4]. Le point le plus intéressant de la critique de Hannah Arendt est de penser la révolte du paria conscient comme une révolte politique, c’est-à-dire une révolte aux répercussions universelles, une révolte qui ne sert pas seulement l’intérêt du groupe dont le paria conscient est issu, mais qui refuse une certaine conception totalitaire de la politique et de l’humanité, qui uniformise les groupes pour les fondre dans une masse. Un concept qui ne vise pas seulement à analyser la situation des Juifs, mais peut éclairer la situation d’autres groupes : peuples minoritaires, femmes ou ouvriers, entre l’« acosmisme » d’un côté et la révolte politique de l’autre [5].

L’explication par l’objectif, matérialiste, ne peut pas venir d’abord : comment peut-il prendre conscience de sa condition de fait, sinon à travers l’expérience vécue qu’il a d’elle nécessairement ? Comment peut-il seulement concevoir le projet de changer sa condition s’il n’en décolle pas d’abord par la pensée réflexive, ne s’avoue pas d’abord le malheur subjectif absolu que cette condition occasionne ?
Ne pas aller plus loin. Dans l’explication de soi par sa condition (l’explication marxiste vulgaire) il y a quelque chose d’ignoblement satisfaisant : bien sûr, tu es comme ça parce que… (parce que le monde, la société, ton histoire sont comme ça) ; tu es une victime des circonstances. C’est faux, et je vais retrouver le problème de tout à l’heure : le problème de la “coïncidence miraculeuse” : ce n’est pas ma condition de nullité objective qui m’a donné le goût de la nullité subjective ou qui a déterminé celle-ci. C’est l’inverse : il y a eu rencontre : rencontre entre son goût immémorial de l’anéantissement […] et une condition objective de nullité qui semblait faite pour lui ; rencontre entre des complexes infantiles et des problèmes d’adolescent et d’adulte que le môme ne pouvait aucunement soupçonner.
(p. 66-67)
C’est cette démarche philosophique et politique qui va ensuite guider le travail et la vie d’André Gorz et lui permettre de mettre en lumière des concepts au cœur de l’écologie politique telle que nous la concevons, ceux que ce numéro d’ÉcoRev’ met en lumière : autonomie, liberté, émancipation, développement et production de soi, etc.

En toute simplicité

13En 1999, André Gorz acceptait de parrainer ÉcoRev’, à la seule lecture de son numéro 0 bricolé avec des agrafes et des photocopies. Huit ans plus tard, en 2007, il répondait avec cette même simplicité à la demande des deux parfaits inconnus que nous étions pour lui d’apporter sa contribution au numéro 28 que nous coordonnions à l’époque. Il nous envoya par la suite, avec enthousiasme, son ultime article, quelques jours avant sa mort. L’année d’avant, il avait écrit ces mots à l’adresse de la compagne de sa vie :

Rien […] ne peut rendre compte du lien invisible par lequel nous nous sommes sentis unis dès le début. Nous avions beau être profondément dissemblables, je n’en sentais pas moins que quelque chose de fondamental nous était commun, une sorte de blessure originaire […] : l’expérience de l’insécurité. La nature de celle-ci n’était pas la même chez toi et chez moi. Peu importe : pour toi comme pour moi, elle signifiait que nous n’avions pas dans le monde une place assurée. Nous n’aurions que celle que nous nous ferions[6].
Alors que le mode de production capitaliste mondialisé, pris dans la nasse du changement climatique, promet le statut de paria à un nombre grandissant d’humains, et le réserve déjà à diverses populations – réfugiés de guerre et réfugiés climatiques entre autres –, n’est-il pas urgent de faire mieux connaître la pensée d’André Gorz ? Dans cette optique, nous inspirant de sa propre simplicité, nous invitons chacun de nos lecteurs et chacune de nos lectrices à participer à la diffusion de cette pensée, en partant toujours de l’idée que l’autre en est digne.


Date de mise en ligne : 01/01/2018

https://doi.org/10.3917/ecorev.045.0029