Article de revue

Représenter Doreen et Gérard

Pages 161 à 172

Citer cet article


  • Geselson, D.
(2017). Représenter Doreen et Gérard. EcoRev' 45(2), 161-172. https://doi.org/10.3917/ecorev.045.0161.

  • Geselson, David.
« Représenter Doreen et Gérard ». EcoRev' 2017/2 N° 45, 2017. p.161-172. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-ecorev-2017-2-page-161?lang=fr.

  • GESELSON, David,
2017. Représenter Doreen et Gérard. EcoRev' 2017/2 N° 45, p.161-172. DOI : 10.3917/ecorev.045.0161. URL : https://shs.cairn.info/revue-ecorev-2017-2-page-161?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ecorev.045.0161


Notes

  • [1]
    Galilée, 2006 ; Gallimard, « Folio », 2008.
  • [2]
    Note inédite d’André Gorz trouvée dans le fonds André Gorz, Archives de l’IMEC, Caen.

1Lettre à D. raconte l’histoire de l’amour d’André Gorz avec Doreen Keir, de leurs années de jeunesse et d’engagement politique, jusqu’à leur retrait de la vie publique, du pacte de fidélité qu’ils s’étaient fait, de la nécessité vitale de leur amour, qui les mènera jusqu’à choisir de mourir ensemble plutôt que de survivre l’un à l’autre.

2Entre dévoilement et pudeur, Gorz nous fait naviguer dans une confession, à la fois hommage et repentance, et nous donne accès à l’intimité d’un amour bouleversant, qui s’inscrit dans une vie entière. À sa manière, il s’agit d’entrer dans l’intimité d’un couple, pour mieux nous renvoyer à la nôtre, à nos vertiges amoureux, à nos vides et à nos désirs. Doreen, est un contrepoint, un éclat, un à-côté, à cette confession rendue publique : le portrait d’une femme que nous imaginons à partir de ce que Gorz nous en dit, et le portrait d’un couple que nous regardons vivre, dans une extrême proximité. Un temps d’arrêt, à l’abri des bruits du monde.

3D. est ici Doreen. Il s’agit ainsi d’imaginer et d’écrire une voix pour elle, qu’à la lecture de la Lettre à D. on rêve plus qu’on ne connaît. André et Doreen nous parlent de leur insécurité d’être au monde, à travers les tumultes d’un 20e siècle qu’ils ont traversés tant bien que mal, indispensables l’un à l’autre. Ils témoignent du lien qui les unit et qui rend leur existence possible.

4Un homme et une femme aux identités mouvantes, qui vont bientôt mourir : nous sommes en septembre 2007, dans le salon de leur maison, à Vosnon. C’est le soir. Ils ont préparé de quoi manger et nous accueillent chez eux. Dans une heure ils se suicideront… En attendant, ils parlent.

5Doreen va se mettre à raconter leur amour, on entend la Lettre, aussi, dans ses mots. Et sans doute qu’André (qui s’appelait en réalité Gérard – André Gorz est le pseudonyme qu’il utilisa pour signer tous ses essais) finit par prendre la parole à son tour.

6Le réel sert ici de point de départ pour tracer un paysage plus large, au-delà d’eux. Il s’agit d’une adaptation, d’une tentative, entre le réel documentaire – l’histoire d’André Gorz-Gérard Horst et de Doreen Keir – et la mise en fiction de la figure de ce couple et de cette femme aimée que nous ne connaissons pas et qui va mourir avec l’homme qui dit lui devoir la vie. Il y a donc 3 voix : celle de la Lettre à D., celle de Doreen [Laure Mathis] et celle de Gérard [David Geselson].

Extrait 1

7Doreen et Gérard accueillent les spectateurs chez eux.

8Doreen : Bonjour, bienvenue. Vous pouvez vous installer où vous voulez ici et prendre ce dont vous avez envie, besoin. Prenez ce que vous voulez. On a préparé du thé, il y a du vin, c’est du bourgogne… servez-vous, faites comme chez vous.

9Je suis Doreen. Je suis l’épouse de Gérard, qui est là, qui est… c’est lui. Gérard ?

10Gérard : Oui.

11Doreen : On s’est rencontré à Lausanne en 1947. Je débarquais tout juste d’Angleterre – j’y avais vécu longtemps seule, avec mon chat, Tabby, et j’avais trouvé du travail comme jeune fille au pair. Gérard, lui, était là depuis quelques années, il avait fui la guerre, passé un diplôme d’ingénieur chimiste, et à l’époque il écrivait, un peu. Un essai, un roman, des articles pour manger, il errait encore dans sa propre existence…

12La première fois qu’on s’est rencontré, c’était à un dîner, là où je travaillais. Et je ne l’ai pas vu. Il était squelettique, sombre, un peu glauque en fait. Mais extrêmement beau. Ce que j’ai vu plus tard. Je venais de divorcer, j’avais fait un mariage absurde avec un sale type, qui s’appelait Victor. Et donc, bref. Je n’avais pas fait vraiment attention à lui.

13Et un mois après, je marchais dans la rue, un soir – il neigeait énormément ce jour-là –, un type m’appelle dans la rue. Je me retourne. C’était lui. Et il m’invite à danser. Je lui dis : why not (« pourquoi pas »). Et on est allé danser. Et ça a été un désastre. Gérard est un danseur catastrophique. J’ai rarement vu quelqu’un qui avait si peu le sens du rythme. […]

14Gérard : Je m’appelle Gérard, André et Michel. Je préfère, en fait, je crois, que les gens m’appellent Gérard qui est mon vrai prénom. Même si André ça me va pas mal non plus. Mais bref. Ce n’est pas la peine de me chercher un prénom, vous pouvez penser que je suis celui que vous voulez. Je n’ai pas envie de répondre à une identification, identité, description de quelqu’un qui aurait pour prénom mon prénom, je veux dire de façon définitive. Bref. Je suis Gérard. Et André.

15Bon, de toute façon tout le monde a le prénom de quelqu’un qui n’est pas lui. Donc, ça relativise beaucoup. Quel est le prénom qui est vraiment à soi et seulement à soi… ? Ça… Donc pensez ce que vous pouvez, si la question se pose vraiment pour vous de savoir qui je suis. Mais peu importe, je crois. Vous êtes chez nous, vous êtes chez moi, et moi c’est personne, c’est n’importe qui.

16Ce qu’il y a là, c’est la lettre, enfin… disons le livre. C’est une lettre pour Doreen, qui est là, qui est mon épouse.

17Doreen : C’est moi.

18Gérard : Et ces mots que vous entendez, que je dis, ce sont les mots de Gérard pour Doreen. Peu importe qui écrit, qui parle, je veux dire ; c’est pour elle. C’est une lettre pour elle.

Extrait 2

19Doreen : Il y a quelqu’un qui est venu ce matin à la maison et qui m’a demandé ce que je pensais de la lettre, pour savoir ce que j’en dis. Mais ça n’est pas très intéressant de savoir ça. Ce que j’en pense. C’est son truc à lui, la lettre.

20En Angleterre, j’ai appris à faire des pas de danse sur la neige. Il y a une femme qui m’a enseigné ça, pendant la guerre, à danser des pas sur la neige. On peut le faire partout, ici aussi. Mais le meilleur c’est de le faire dans une grande ville. Quand le silence a été forcé par la tempête et qu’on est tout de suite après, dans le calme. Là on peut faire quelque chose de tout à fait silencieux. Ça commence comme un tango, mais sans le mouvement. […]

21Vous connaissez la Manche ? La mer. Oui ?

22La traversée du silence je ne sais pas bien comment ça se raconte […] Quand j’avais quatre ans, la nuit, je faisais un rêve où un homme venait pour me tuer. Toutes les nuits. Et je me cachais dans l’armoire pour pas qu’il vienne m’attraper. On vivait seules avec ma mère. J’avais peur, c’était impossible.

23C’est insupportable, la peur, quand ça arrache quelque chose de soi. Et j’ai fini par perdre la vue. Ma mère m’a emmenée chez des médecins, pour voir. Et ils disaient tous que je n’avais rien. Qu’il n’y avait rien dans mes yeux. Et il y a un type un jour qui nous a dit que je pouvais me repérer avec la pluie. Que pour voir, il fallait écouter la pluie. Ils disaient que les gouttes de pluie ne font pas le même bruit en fonction de l’endroit où elles tombent. Et que donc on peut imaginer et voir en se concentrant sur ça, sur les paysages que la pluie peut décrire en tombant. Seulement, c’était en hiver. Et en décembre en Angleterre, il neige. Alors, je voyais du silence. […]

24Faire un enfant, c’est rester. La douleur ce n’est pas d’enfanter, c’est de ne pas pouvoir partir, en réalité. C’est ça. C’est rester. C’est ça la douleur.

25Ma mère a dit ça, au bord de la Manche. Et puis elle est partie. De toute façon tout le monde finit toujours par partir. J’ai peur d’être totalement aveugle maintenant, à nouveau.

Extrait 3

26Doreen : Tu entends ce que je te dis ?

27Gérard : C’est parfaitement ridicule.

28Doreen : Non, mais réponds à la question, Gérard.

29Gérard : Qu’est ce que tu veux que je te dise ?

30Doreen : Est-ce que tu veux te marier avec moi ?

Description de l'image par IA : Deux personnes assises proches l'une de l'autre, souriant. Homme en costume, femme en robe. Fond sombre.

31Gérard : Mais qu’est-ce qui te dis que dans 30 ans tu voudras toujours de moi… ?

32Doreen : Rien. Rien ne me dit ça. Je ne sais pas ce que représentent 30 ans, je sais ce que tu représentes toi, c’est tout. Je ne te demande pas de penser « 30 ans », ou plus, ou moins, je te…

33Gérard : Et alors ? Non, mais qu’est ce qui nous fait nous définir l’un par rapport à l’autre ?

34Doreen : Je ne te parle pas de « définir », je veux savoir si tu seras là encore longtemps, avec moi.

35Gérard : C’est la machinerie sociale qui doit dire qui tu dois être pour moi et qui je serai pour toi ?

36Doreen : Gérard, je veux vivre ma vie avec toi, c’est tout.

37Gérard : C’est tout ? Mais pourquoi est-ce que tu fais ça ? Faut pas donner plus que ce que l’autre est prêt à recevoir… Pourquoi est-ce que tu me mets dans ça, à me donner ta vie, là ? Pourquoi est-ce que tu me mets dans cette posture débilitante de mâle dominant, à qui on donne toute sa vie ?

38Doreen : Je ne vais pas te donner ma vie, Gérard, la vie on ne la donne à personne, c’est pas ça que je te dis […] Je ne te parle pas de politique, Gérard ! Là je ne te parle pas de politique. Je te parle d’une alliance. Tu entends ce que c’est une alliance ? Tu entends ce que je te dis ? […]

39Tu te suffis. Je ne te sers à rien. Je te fais perdre ton temps… Et tu me fais aussi perdre mon temps. Allez, ciao Gérard, reste en Suisse. Tu finiras bien par être heureux avec tes idées à la con sur l’amour.

Extrait 4

40Gérard : Pourquoi est-ce qu’ils t’ont fait ça ? « Vous aurez éliminé le produit dans 10 jours », dans « 10 jours » ! Mais je te revois toi avec ton aiguille, connard de médecin, dans « 10 jours » – assassin. Mais lis les journaux ! Lis, mais ne lis même pas une étude, même pas une étude scientifique, lis un journal scientifique, au moins ça. Tu découvrirais que la première fois que des médecins ont injecté du Lipiodol, le patient est mort tout de suite, tout de suite. « Vous aurez éliminé le produit dans 10 jours, ne vous inquiétez pas, madame, le Lipiodol est juste un produit de contraste pour mieux voir la radiographie, c’est de l’iode et de l’huile, c’est de l’iode et de l’huile, c’est naturel, dans 10 jours vous l’aurez éliminé ».

41Je l’entends ta voix qui dit « ne vous inquiétez pas, madame, c’est de l’iode et de l’huile, c’est de l’iode et de l’huile », et toi qui dis : « je ne m’inquiète, je ne m’inquiète pas, monsieur, si vous êtes inquiet prenez une pause, moi je vais très bien » ; et lui toujours calme, avec l’assurance de l’ignorant qui ne sait pas qu’il va devenir un meurtrier : « Le Lipiodol s’élimine en 10 jours. »

42Mais le Lipiodol ne s’éliminera jamais, monsieur. Et c’est trop tard, la piqûre est faite, l’injection est terminée. Et ça fait 40 ans. Ça fait 40 ans qu’elle meurt.

43Prévenir la gendarmerie, il faudra prévenir la gendarmerie. Que personne n’ait à nous voir comme ça.

Extrait 5

44Doreen : Tu te souviens des images de Beatriz Allende, la fille d’Allende. Juste après le coup d’État de Pinochet, au Chili… ? Il y a la tribune, Castro, il y a tous les généraux, elle est à la tribune, devant elle il y a une foule immense, elle regarde… et elle a le regard d’une perdue. On voit bien qu’elle ne tient pas. Et elle dit à la foule qui est devant : « Avant de mourir mon père a dit : “Jusqu’au bout, j’accomplirai ma tâche, l’Histoire est à nous, c’est le peuple qui l’a construite. Bientôt s’ouvriront de grandes avenues sur lesquelles passeront des hommes libres de construire une société meilleure, je sais que mon sacrifice ne sera pas inutile”. »

45Mais elle n’y est plus du tout. Elle se tient aux dernières forces qu’elle a, et il n’y a plus grand-chose. Elle n’a plus que de la douleur. Et alors déferlent sur elle des mains qui frappent. Il y a tous ces types qui l’applaudissent, et on croirait qu’ils lui disent tous : « Vive la révolution ! » Et avec ses yeux elle leur dit : « Tout est passé. Il n’y a que la mort et la barbarie qui reviendront. Il n’y a plus ni rêve ni possible. Les révolutions sont aveugles et nées mortes. » […]

46J’aurai préféré parler à un enfant que parler à la mort … Je lui aurai demandé pardon. Pardonne-moi mon enfant de te faire venir au monde, dans ce monde-là, mais on n’a pas réussi à faire autrement. Peu importe si nous nous trompons. Il n’y a pas d’hommes vrais et il n’y en aura jamais. Il y a que nous avons choisi de vivre.

Extrait 6

47Doreen : J’aimerais bien qu’on aille à la mer.

48Gérard : Oui…

49Doreen : On pourrait aller chez Marcuse.

50Gérard : Tu veux aller en Californie ?

51Doreen : Oui, pourquoi pas ?

52Gérard : Oui, oui, bien sûr, pourquoi pas… Non, mais simplement, je suis en train d’écrire un article sur la bagnole et c’est pas très crédible de se mettre à prendre l’avion alors que je suis en train d’expliquer que l’avènement de la bagnole est une catastrophe. C’est pas très cohérent. C’est tout. Voilà. Mais oui, oui, c’est une bonne idée.

53Doreen : Qu’est-ce que tu as avec la voiture Gérard ? Tout le monde a une voiture… nous, on a même deux voitures.

54Gérard : Non, mais c’est pas le problème, je ne te parle pas de nous.

55Doreen : Si, c’est le problème. Si tu as un problème avec la voiture, commence par revendre les nôtres.

56Gérard : Ça n’a rien à voir.

57Doreen : Évidemment que ça a à voir. Ça rend libre la voiture, regarde, toi, elles te rendent libre, tes voitures…

58Gérard : Non, elles ne me rendent pas libre, précisément pas. J’aimerais bien, mais la réalité, c’est que ça débilite, la voiture. Ça rend les gens débiles, ça nous rend dépendant. Alors qu’il y a tout un tas d’autres moyens de transport qui te permettent de conserver ton autonomie et ton indépendance. Par exemple : si tu veux aller à cheval quelque part, tu peux apprendre à faire du cheval et tu n’as besoin de rien d’autre.

59Doreen : Si, t’as besoin d’un cheval.

Extrait 7

60Doreen : J’ai une boule derrière l’œil droit, une bille là comme tu disais. Et il y a des kystes, il a dit.

61Gérard : Pourquoi est-ce qu’il y a un kyste ?

62Doreen : Tu écoutes ce que je te dis ? Il n’y en a pas juste un, il y en a partout. Là. Et c’est pour ça que j’ai mal.

63Gérard : Mais pourquoi ?

64Doreen : Quoi pourquoi ? Parce que ça appuie.

65Gérard : Non j’ai compris, mais pourquoi est-ce qu’il y en a là ?

66Doreen : … Qu’est-ce que ça veut dire arachnoïde ?

67Gérard : Je sais pas. Ça doit être un truc d’araignée ou…

68Doreen : Non… Tu sais ce que c’est ou pas ?

69Gérard : Non.

70Doreen : Bon, ok. Il dit qu’il y en a plein dans l’arachnoïde, ou sur l’arachnoïde je n’ai pas compris. Et il m’a demandé si on m’avait déjà fait des injonctions dans le… par ici… Mais non ? Non ?

71Gérard : Des injonctions ?

72Doreen : Des injections. Mais non ? Non ?

73Gérard : … Si, quand on t’a fait la radio du rachis.

74Doreen : Mais non Gérard, c’était en 67…

Description de l'image par IA : Un couple souriant, une femme touche doucement le visage de l'homme.

75Gérard : Bah, oui… mais… Ils t’avaient injecté un produit de contraste. Lipiodol. Quelque chose comme ça.

76Doreen : Oui, mais c’est vieux ça, ça fait 7 ans.

77Gérard : Peut-être, mais à part ça, non… je vois pas.

78Doreen : Il dit aussi que j’ai la tête en rotation. C’est sûrement depuis que je suis née. J’avais pas la tête bien mise. Il faut aller voir une chiropraticienne. Bon, mais ça, ça n’a rien à voir.

79Gérard : Ok.

80Doreen : Ok.

Extrait 8

81Doreen : Qu’est-ce que c’est que tu écris là sur le travail ?

82Gérard : C’est pas encore très clair… bon, mais je voudrais qu’on trouve une autre maison. Une maison plus calme, où tu puisses te soigner, où on puisse prendre soin de toi, manger du poisson bio, des haricots verts qui ne soient pas contaminés par une centrale nucléaire, je veux pouvoir aller voir des animaux.

83Doreen : Gérard, tu détestes les animaux, t’as jamais évidé un poisson de ta vie, pourquoi est-ce que tu veux arrêter le journal ?

84Gérard : Mais arrête avec ton truc de dire que j’aime pas les animaux : j’aime les animaux. Peut-être pas autant que toi, mais ça fait pas de moi un… un… bon, arrête, on s’en fout, c’est pas ça la question ; je veux pouvoir avoir des animaux, pas seulement des chats… et planter des arbres, et faire la cuisine, et ne pas avoir à dépendre de quoi que ce soit ni de qui que ce soit. J’ai assez travaillé, on a assez travaillé tous les deux. Je veux planter des arbres. Et rester près de toi. Le reste, ça n’a aucun intérêt.

85J’ai relu la lettre.

86Doreen : de Skalpe ?

87Gérard : Oui.

88Doreen : Qu’est-ce que tu as commencé sur le travail, Gérard ?

89Gérard : Je pars de statistiques sur la production mondiale et la réduction de la main-d’œuvre ouvrière, grâce au remplacement des travailleurs par les machines… L’automatisation, les robots, l’informatique, tout ça… Et ça montre que partout on produit de plus en plus en travaillant de moins en moins, je veux dire en utilisant moins de main-d’œuvre humaine. Il faut faire quelque chose de ce temps qui est libéré pour les travailleurs. D’abord, il faudrait commencer par redistribuer ces richesses qui sont produites dans des quantités de plus en plus importantes, et il faudrait faire en sorte que les gens regagnent du temps.

90Du temps pour rien, pour vivre, penser, élever ses enfants, se former à d’autres choses, faire des choses inutiles, fabriquer des choses qu’on ne peut pas vendre. Il y a quelque chose qui devient radicalement différent avec les technologies qui sont là. Et si on en fait rien, je veux dire si on ne pense pas ça, si on ne se saisit pas ça, on ira à la barbarie, tôt ou tard. Parce qu’on est dans une chose impossible.

91On se perd, il n’y a pas de sens, il n’y a pas de reconnaissance de soi possible dans le système parce que le système n’est plus fait pour les individus. Ce sont les individus qui doivent devenir des outils du système, des outils pour faire fonctionner le système. Et avec ça, on va à notre perte, et on en arrivera à la barbarie. Et ce sera logique.

92S’il doit y avoir une chose à faire qui tienne encore la route pour rendre tout ça vivable, c’est pas par le renversement de l’industrie que ça doit passer, ou la destitution du patronat, la reconquête de sa liberté dans le travail, la lutte des classes, etc. Tout ça, c’est périmé.

93Il faut penser autrement. S’il y a une liberté possible, c’est précisément en dehors du travail qu’elle aura lieu.

94Tu as vu ce film Mad Max qui vient de sortir ? Je crois qu’il faut qu’on aille voir ça.

95Doreen : Et tu veux y aller en Austin ou tu préfères prendre ta Renault carrosserie spéciale ? Ou alors à pied, sinon. C’est peut-être plus… plus cohérent. Non ?…

96Tu veux me faire lire ?

97Gérard : La lettre ?

98Doreen : Non, Gérard, la lettre je la connais par cœur et j’ai pas besoin de lettre pour comprendre, j’ai assez mal.

99Gérard : Là, t’as mal ?

100Doreen : … Tu veux me faire lire un début ?

101Gérard : Non, non, j’ai rien de lisible.

Extrait 9

102

Cette chose que j’écris sera la dernière. Je n’en viendrai peut-être pas à bout.
Quand tu n’en pourras plus, j’en ferai un paquet et je le porterai à la poste avec quelques lettres.
Ensuite je me coucherai auprès de toi, tu te coucheras auprès de moi, comme nous avons fait depuis 58 ans. Mais ce sera pour ne plus nous réveiller. C’est mieux ainsi. Je t’aime.
Dès que j’ai eu cette idée la paix s’est faite en moi. J’ai su que c’était la seule solution juste.
Nous poserons de nouveau le même regard sur les choses, nous aurons de nouveau le même avenir. Tu ne me regarderas plus comme quelqu’un qui va te survivre et te remplacer auprès de soi.
Tu n’as pas été une invitée dans ma vie. Tu y es chez toi. Je ne mènerai personne d’autre dans cette maison. Je ne te laisserai pas seule au dernier moment. Cela aussi, nous allons le vivre ensemble[2].

103Doreen : Nous avons trouvé un endroit pour que je puisse me replier. Que nous puissions nous replier ensemble. Un endroit où il y a du vent. Nous avons parlé avec des gens. Des gens nous ont guidés jusqu’ici. Quelqu’un nous a dit qu’ici il y avait ces très vieux chênes, et que l’un d’eux, le plus proche de la maison avait six cents ans. Je ne sais pas d’où il tenait ça. Je ne sais pas l’âge du chêne de la maison, pour être honnête. Il y a ces chênes très larges, au pied desquels sont de très grandes pierres. Et c’est comme si tout était dit là. Au pied des chênes, il y a quelque chose qui s’est écrit. Et ça va avec le vent. Alors, nous avons décidé que ce serait-là, que nous nous replierons là.

104Je crois qu’effectivement nous avons trouvé un endroit pour pouvoir mourir sans trop de bruit. C’est assez décousu de raconter ça comme ça, avec tout ce qui vient avec.

105Je crois qu’après tout, il y a quelque chose où on est étranger, toujours, avec ce qui nous entourait précédemment. Les arbres, les fleurs, les herbes et toutes ces choses dont on dit, assez maladroitement sans doute, que c’est la nature. C’est très étranger la nature, au fond comme chose. Ce n’est pas, je crois, très nécessaire de se sentir en faire partie. Il y a quelque chose comme se côtoyer. Nous nous côtoyons. C’est la possibilité de la douceur. Nous avons trouvé une place comme ça.

106On se retrouve avec soi seulement, qu’on a fabriqué avec le temps qui a fondu.

107Il faudra bien que la mélancolie s’arrête, un jour ou l’autre. Il faudrait que la mélancolie s’arrête. Je dois réfléchir à ça, trouver s’il y a de la joie encore. Seulement non, je ne crois pas.

108Il y a une tourterelle qui est venue aujourd’hui, vers cinq heures. J’étais occupée, je ne l’ai pas vraiment écoutée. Mais c’était très clair. C’est comme si c’était moi.


Date de mise en ligne : 01/01/2018

https://doi.org/10.3917/ecorev.045.0161