Introduction à la « critique de la valeur »
- Par Gérard Briche
Pages 145 à 152
Citer cet article
- BRICHE, Gérard,
- Briche, Gérard.
- Briche, G.
https://doi.org/10.3917/ecorev.045.0145
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- Briche, G.
- Briche, Gérard.
- BRICHE, Gérard,
https://doi.org/10.3917/ecorev.045.0145
Notes
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[1]
En rédigeant un hommage à André Gorz dans la revue allemande Exit ! (5, 2008), j’avais entre autres choses souligné combien la diversité des hommages brouillait la teneur de sa pensée.
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[2]
Correspondance personnelle.
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[3]
C’est particulièrement vrai des ouvrages comme Adieux au prolétariat (1980), Les chemins du paradis (1983), Métamorphoses du travail (1988) et L’immatériel (2003), tous traduits en allemand. De ce dernier ouvrage, une traduction remaniée a paru avec une préface inédite. Le courant de la Wertkritik est en particulier représenté par les revues allemandes Krisis et Exit !, et par le magazine autrichien Streifzüge, où a d’ailleurs paru l’un des derniers articles d’André Gorz, repris en français par Mouvements. On trouve en français quelques ouvrages de Robert Kurz et d’Anselm Jappe. Des articles wertkritisch ont été hébergés par quelques revues amies, dont Lignes et Illusio. Voir aussi le site en français Palim Psao sur : palim-psao.fr
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[4]
Karl Marx, Le capital, Puf, 1993, p. 39.
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[5]
On se rappelle le slogan trompeur de la CGT des années 30 : « Le patron a besoin de toi ; tu n’as pas besoin de lui. »
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[6]
Groupe Krisis, Manifeste contre le travail, L. Scheer, 2002.
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[7]
K. Marx, Le capital, op. cit., p. 173.
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[8]
Karl Marx, Manuscrits de 1857-1858. Grundrisse, Éd. sociales, 1980, t. 2, p. 187.
1Lorsque sa disparition fut connue, en septembre 2007, de nombreux hommages furent rendus à André Gorz, à l’homme et à son œuvre. Mort à l’âge de 84 ans, il avait sans relâche travaillé le contenu d’une discipline qu’il avait largement contribué à constituer, l’« écologie politique ». Et la diversité des hommages qui lui furent rendus était représentative de la diversité des courants qu’il avait permis de faire vivre. Car Gorz n’était pas seulement un théoricien toujours prêt à se remettre en cause – ce qu’il a fait jusqu’à la fin de sa vie –, il était aussi un interlocuteur toujours amical de ceux, et ils furent nombreux, qui dialoguaient avec lui.
2Tous les courants que l’on peut, de manière schématique, définir comme socialistes ou écologistes, ont reconnu en lui un théoricien original et profond, et tous se sont avec raison revendiqués de sa pensée [1]. Mais André Gorz, pour sa part, avait fini par se reconnaître dans un courant critique peu tapageur, dit « critique de la valeur » (en allemand : Wertkritik). Lui, qui avait prétendu à la fin de sa vie que ce qui était encore intéressant de ce qu’il avait écrit pourrait tenir en quelques centaines de pages, disait regretter, en lisant les thèses de la « critique de la valeur », de ne pas les avoir connues quelques années plus tôt. Il montrait, une fois de plus, sa modestie et sa capacité d’autocritique.
3Après avoir posé les bases d’un socialisme qui rompait avec les certitudes fallacieuses du productivisme, et ainsi avoir contribué à l’émergence tant d’une écologie politique que du mouvement de la décroissance, André Gorz affirmait donc au soir de sa vie se réclamer de la critique de la valeur [2].
4Effectivement, la lecture de ces derniers ouvrages révèle une singulière proximité avec les analyses de la Wertkritik allemande [3]. Des thèmes développés par Gorz comme celui du « travail » qui, dans sa réalité présente, n’est pas quelque chose d’ontologiquement lié à l’existence humaine mais de spécifique à la société capitaliste, celui de la révolution micro-informatique qui a décuplé la productivité des travailleurs, celui d’une « limite absolue » de la société capitaliste, sont aussi des thèmes fondamentaux de la Wertkritik.
5L’objet de cet article est de faire l’inventaire des thèmes qui, présents chez Gorz, sont typiquement des thèmes de la Wertkritik. Le lecteur familier de Gorz reconnaîtra aisément la parenté des pensées.
Les thèmes de la « critique de la valeur »
6La Wertkritik se définit comme critique radicale de la valeur. Le terme de valeur n’est bien sûr pas à comprendre dans son sens éthique, mais dans son sens économique, comme ce qui est susceptible de constituer une richesse représentable en argent. L’argent, c’est, classiquement, cet équivalent général qui permet d’acheter n’importe quelle marchandise. Ce qui explique que marchandises ou argent ne sont que des « supports » de valeur, et que lorsqu’on parle ici de richesse, on ne parle que de richesse monétaire, et non de richesse réelle.
7Lorsque Marx commence Le capital en écrivant que « la richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste apparaît comme une « gigantesque collection de marchandises » [4], il commence par une observation banale. Il est clair en effet que dans notre société, les marchandises sont partout disponibles – avec cette restriction que si elles sont effectivement disponibles, elles le sont seulement pour qui peut les acheter. Bref, dans notre société, la richesse ne se représente qu’en tant que marchandises ou en tant qu’argent permettant de les acheter. Une observation qui dénote qu’en fait, une seule chose gouverne réellement cette société : la valeur.
8Société gouvernée par la valeur, et société dans laquelle ne règne tendanciellement qu’une seule règle de circulation : la circulation marchande. Et le travail tombe, lui aussi, sous cette règle. Contrairement à une manière courante de parler, le travail n’a pas de valeur : il est la mise en œuvre d’une puissance de travail par quelqu’un qui peut la mettre en œuvre.
9Cela permet de définir ce qu’est un travailleur, et ce qu’il n’est pas. Avant la modernité capitaliste, le travail était largement le fait des artisans. Ceux-ci possédaient un métier, ils possédaient aussi les moyens de l’exercer (outils, atelier, etc.). La modernité capitaliste avait besoin de travailleurs peu qualifiés, extrêmement adaptables, déliés de cet enracinement culturel dans une corporation ou un village. Pour cela, elle a coupé les hommes de ce qui leur permettait de mettre en œuvre leur puissance de travail, les condamnant à être des travailleurs se vendant contre salaire à celui qui pouvait faire usage de cette puissance de travail. C’est ainsi que la modernité a inventé le prolétaire : celui qui n’a que sa puissance de travail et qui est donc condamné à la vendre pour ne pas mourir – pour être tout à fait exact, il faut préciser que cette « puissance de travail » est tout simplement la force vitale, transformée en puissance de travail par les capitalistes (c’est bien d’eux qu’il s’agit).
10L’homme n’est ainsi vu (par les capitalistes) que comme une « puissance de travail », une « valeur d’usage » et rien d’autre. Une valeur que le capitaliste peut insérer dans le cycle de production de marchandises et lui faire produire davantage de valeur que le salaire qu’il a versé.
11On voit bien que ce qui pose problème est ici le travail lui-même. Il ne fait pas de différence que l’usine soit surmontée d’un drapeau rouge ou que les travailleurs soient apparemment sans patron pour les exploiter [5]. Le problème, c’est que le travail est le lieu d’un échange marchand, et que cet échange marchand est aussi celui qui régit la circulation des marchandises. Il ne sert à rien d’affirmer que les « travailleurs sont sans patron pour les exploiter » : dans cette situation, l’exploitation subsiste par l’intermédiaire d’une instance qui tient lieu de « classe ouvrière » et qui, historiquement, a montré qu’elle se comporte comme un patron.
12La critique (radicale) de la valeur est donc aussi critique du travail, et le Manifeste contre le travail qui, sous forme de pamphlet, fait connaître ses thèses, l’atteste [6]. Le travail est ainsi le lieu d’un échange marchand entre le possesseur d’une puissance de travail et le possesseur des moyens de production susceptible de la mettre en œuvre. Mais le travail a pour but, non pas de produire des biens utiles, mais de produire des biens susceptibles d’être réalisés en valeur. Ce qui est bien sûr cohérent avec le principe de l’échange marchand. On peut dire les choses autrement en disant que le travail n’a pour but que de produire de la valeur. Ou encore que le travail est avant tout un « travail abstrait », dont le résultat attendu n’est pas des biens utiles mais des marchandises vendables. Que des biens utiles puissent être produits n’est pas mis en question, pour autant que ces biens puissent être vendus et donc faire apparaître ce qui est leur seule raison d’être : la valeur. Ce qui permet à Marx d’écrire que « la valeur passe constamment d’une forme à une autre, sans se perdre elle-même dans ce mouvement, et elle se transforme ainsi en sujet automate » [7].
13« Sujet automate » : même si les capitalistes en sont les bénéficiaires, ils ne sont pas les agents du processus par lequel la valeur est produite. Le sujet, c’est la valeur. Cela remet en perspective l’idée selon laquelle les sociétés ont toutes été des sociétés de classes. La lutte des classes sous le capitalisme, pour réelle qu’elle soit, n’est qu’un effet de la production et de l’accaparement de la valeur. Une valeur produite par le prolétaire, et qui se répartit en deux éléments : la valeur qui correspond au salaire qui lui est versé et une valeur produite au-delà dénommée « survaleur ». L’accumulation sans fin de cette survaleur est le « but » de la société de production de marchandises.
14Le « but » de cette société n’est donc pas, comme l’affirment les traités d’économie, la satisfaction de ses membres. L’idée que la satisfaction des membres de la société est de disposer de la plus grande quantité de richesse possible, sous forme de marchandises ou de moyens d’en acquérir (argent), est l’effet du « fétichisme de la marchandise », de l’hégémonie de la forme marchandise dans la société.
15Il n’est pas possible de « quantifier » la valeur produite. En effet, tout travail va mettre en œuvre des produits qui sont eux-mêmes déjà le résultat d’un travail. Aussi, et en mettant de côté la simplification « pédagogique » qui aborde la question de la production au niveau du travailleur individuel, est-il absurde de parler de valeur produite par un travailleur individuel. Car si chaque travailleur produit « de la valeur », cette valeur s’accumule au niveau de la société tout entière et ne pourrait être quantifiée qu’à ce niveau – ce qui est impossible. Au niveau individuel, le travailleur ne voit que son produit, et n’est pas conscient que l’essentiel de son travail produit de la valeur additionnée à toutes les valeurs produites par la société.
16Le « sujet automate » veut produire toujours davantage de valeur, sans égard pour les besoins des gens : seule a de l’intérêt la valeur produite. Et cela se fait sans égards, ni pour les ressources en hommes, ni pour les ressources naturelles. Seul a de l’intérêt « ce qui rapporte ». Aussi Marx a-t-il raison de dire que le capitalisme produit ses propres fossoyeurs, mais il faut ajouter que ce qu’il met en terre, c’est l’humanité et la planète. Bref, la fin du capitalisme, si on le laisse faire, est un véritable Armageddon.
La théorie de la crise finale et de la limite absolue
17La Wertkritik a remis au jour que la théorie de Marx est une théorie de la crise du capitalisme, ce que le marxisme traditionnel a un peu oublié. Mais cette théorie de la crise présente deux aspects essentiels. D’abord, le vieux slogan « socialisme ou barbarie » n’est plus de mise : contrairement au marxisme traditionnel qui voyait le socialisme comme l’issue de la crise du capitalisme, la Wertkritik juge que la crise finale du capitalisme ne préjuge pas de l’avènement du socialisme ; la barbarie est nettement plus plausible. Et ensuite, cette théorie de la crise finale du capitalisme ne signifie pas qu’il faille rester les bras croisés : la crise finale du capitalisme est sans doute la crise finale des hommes et de la planète.
18Une thèse fondamentale de la Wertkritik est que le capitalisme a atteint sa limite absolue. Ce qui a été une conséquence de la troisième révolution industrielle, la révolution micro-électronique. Cette révolution a eu deux conséquences complémentaires. D’une part, elle a permis d’intégrer dans des machines tout un « savoir-faire » humain. D’autre part, elle a permis une croissance de la productivité qui a rendu superflue une partie de la puissance de travail humain. D’où la croissance du chômage, dans la mesure où « il n’y a pas de travail pour tout le monde ». Et donc aussi une croissance d’une partie « non solvable » des consommateurs.
19Le fait qu’une part importante des marchandises produites n’est pas consommée entraîne une « sous-consommation », phénomène déjà analysé par Rosa Luxemburg qui voyait comme conséquence capitaliste la nécessaire extension des marchés.
20Le fait que le travail immédiat entre dans une proportion toujours moindre dans la production des marchandises a pour conséquence (analysée dans les Grundrisse et relevée par Gorz) que chaque marchandise produite « contient » moins de valeur réalisable et que le travail (immédiat) devient largement superflu : « L’ouvrier apparaît comme superflu » [8]. En d’autres termes, dans son développement, le capitalisme détruit la nécessité du travail. Avec cette nuance que cette destruction, dans le cadre de la société de production de marchandises, ne peut avoir d’autre signification que catastrophique. Alors que cette destruction du travail pourrait avoir, dans une autre société, une signification positive, ce que Gorz relève dans son analyse du même fragment. On comprend bien que dans le cadre du capitalisme, une telle superfluité du travail ne peut avoir pour conséquence un enrichissement des gens (et bien sûr, il s’agit ici de richesse réelle, ce que Gorz appelle « le sens »).
21À la différence des textes d’André Gorz, dont la lecture est toujours recommandable, on ne trouve pas dans les textes de la Wertkritik de perspectives sur ce que pourrait être un monde où la production de la valeur ne serait pas la fin poursuivie par la logique sociale. Ce pourrait être considéré comme un manque, et souvent dans les discussions animées par les tenants de la Wertkritik la remarque est faite : « Ce que vous dites est juste, mais que proposez-vous ? » Il est clair que la Wertkritik ne propose rien ; ce qu’elle prétend faire, en revanche, c’est indiquer quelles sont les voies qui ne mènent pas à grand-chose. C’est en particulier le cas de l’activisme mouvementiste qui veut « agir » avant même d’être conscient de ce qui constitue la société présente.
22Cela ne veut pas dire que les tenants de la Wertkritik restent les bras croisés. Ils sont au contraire actifs dans les mouvements qui ont comme fondement l’appropriation de ressources sans souci de la rentabilité de cette appropriation. À cet égard, la Wertkritik est du côté des non-rentables et des non-réalistes. Les exemples en sont ainsi le mouvement d’appropriation « sauvage » de ressources délaissées parce que non rentables, comme des terres qui ne permettent pas de cultures rémunératrices, ou des logements laissés vacants par des propriétaires attendant la montée des loyers. Plus largement, la Wertkritik fait confiance en la capacité créatrice des gens à partir du moment où ce qui les détermine, ce sont leurs besoins. Avec une certaine méfiance pour les « projets politiques » qui ont tous, peu ou prou, le souci d’être réalisables. C’est particulièrement vrai pour ce que la Wertkritik nomme l’« anticapitalisme tronqué », qui ne saisit pas fondamentalement que le capitalisme est le règne de la valeur au détriment des gens.