Compte rendu

Arno Münster Utopie, Ecologie, Ecosocialisme. De l’utopie concrète d’Ernst Bloch à l’écologie socialiste Paris, Harmattan, 2013, 164 pages.

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  • Löwy, M.
(2013). Arno Münster Utopie, Ecologie, Ecosocialisme. De l’utopie concrète d’Ernst Bloch à l’écologie socialiste Paris, Harmattan, 2013, 164 pages. EcoRev' 41(2), I-I. https://doi.org/10.3917/ecorev.041.0137a.

  • Löwy, Michael.
« Arno Münster Utopie, Ecologie, Ecosocialisme. De l’utopie concrète d’Ernst Bloch à l’écologie socialiste Paris, Harmattan, 2013, 164 pages. ». EcoRev' 2013/2 N° 41, 2013. p.I-I. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-ecorev-2013-2-page-I?lang=fr.

  • LÖWY, Michael,
2013. Arno Münster Utopie, Ecologie, Ecosocialisme. De l’utopie concrète d’Ernst Bloch à l’écologie socialiste Paris, Harmattan, 2013, 164 pages. EcoRev' 2013/2 N° 41, p.I-I. DOI : 10.3917/ecorev.041.0137a. URL : https://shs.cairn.info/revue-ecorev-2013-2-page-I?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ecorev.041.0137a


1 Attention, ce petit livre est important. Composé d’articles et conférences sur des thèmes apparemment assez divers, il est néanmoins – malgré quelques répétitions - d’une grande cohérence. Le fil conducteur nous amène de la philosophie de l’espérance d’Ernst Bloch à l’utopie concrète d’André Gorz, et finalement à l’écosocialisme. Par sa connaissance approfondie de l’œuvre de ces deux auteurs, Arno Münster apporte un éclairage philosophique intelligent au projet écosocialiste en tant qu’alternative radicale au capitalisme et à la gauche social-libérale.

2 Dans son Principe Espérance, véritable encyclopédie des images de souhait et des utopies à travers l’histoire humaine, Ernst Bloch renouvelle la théorie de la praxis marxiste en mettant en évidence le rôle décisif de la conscience anticipante. Il s’agit de rendre compte des potentialités utopiques immanentes, mais non-encore-réalisées, du monde. Son utopie concrète n’est pas un système fermé, mais une réflexion ouverte à l’expérimentation et à l’imagination créatrice du « rêve éveillé ». Or, l’œuvre d’André Gorz, qui avait beaucoup d’estime pour la pensée d’Ernst Bloch - en témoigne, entre autres, une lettre de 2005 à l’auteur de ce livre – vise, elle aussi, à une sorte d’utopie concrète, écologique et révolutionnaire.

3 L’écologie selon Gorz, rappelle AM, était incompatible aussi bien avec la rationalité capitaliste qu’avec le socialisme autoritaire de type soviétique. Critique intransigeant du capitalisme, du consumérisme, du productivisme et d’un industrialisme de la croissance, il aspirait à une alternative utopique, au sens blochien de possibilité réelle : une nouvelle société, égalitaire et écologique. Avec une intuition extraordinaire, il avait prévu, dès 2007, l’éclatement des bulles financières, la crise des sub-primes et les faillites en chaîne des banques, conduisant le système à une dépression prolongée. Ses propositions concrètes, telles que la sortie de l’impasse mortifère du nucléaire et des énérgies fossiles, la réduction de la journée de travail à une semaine de 20 heures, la décroissance économique, l’autolimitation des besoins, les ateliers coopératifs auto-gestionnaires, un revenu d’existence, sont encore aujourd’hui au cœur des débats sur des projets écologiques radicaux. Je suis plus réservé envers deux autres arguments de Gorz mentionnés par Münster. Tout d’abord, l’« adieu au prolétariat » : autant Gorz avait raison de critiquer la tradition marxiste dogmatique qui prétendait ériger les ouvriers d’industrie en seul sujet révolutionnaire, autant sa tentative de les remplacer par la « non-classe des non-travalleurs » (chômeurs, précaires, etc) me semble problématique. Ne serait-il plus raisonnable de penser à une large coalition de forces sociales, incluant ouvriers et chômeurs, femmes et hommes, employés et paysans, étudiants et intellectuels, bref, les 99 % dont parlait le mouvement Occupy Wall Street ? L’autre argument discutable est ce que j’appellerais « l’optimisme technologique » de Gorz : la croyance à un processus irréversible d’autodestruction du capitalisme à cause des nouvelles téchnologies numériques, qui conduisent nécessairement à la gratuité, rendant ainsi impossible la propriété privée des moyens de production… Hélas, comme l’avait déjà prévu Walter Benjamin en 1939, le capitalisme ne va jamais mourir de mort naturelle. Certaines des nouvelles technologies sont un point d’appui intéressant, mais le dépassement de la propriété privée des moyens de production passe par une action sociale et politique - révolutionnaire - consciente.

4 Arno Münster considère, à juste titre, André Gorz comme un des précurseurs de l’écosocialisme du XXIème siècle, c’est-à-dire la tentative d’associer le projet socialiste et la perspective écologique, en rejettant à la fois le productivisme des socialistes et l’écologie social-libérale des Verts. En tant que fondateur de l’écologie politique, et en tant que penseur socialiste, opposé à la logique du marché, de la concurrence et du profit, Gorz est sans doute un de ceux qui ont préparé le terrain pour le projet d’une civilisation écosocialiste. Mais pour cela, observe Münster, il faut pouvoir concilier son utopie écologique autogestionnaire avec la planification écologique socialiste : le concept de « planification » n’apparaît pas chez Gorz… Or, sans planification écologique, comment pourrait-on organiser l’immense chantier de la sortie du nucléaire et des énérgies fossiles - responsables du catastrophique changement climatique - et leur remplacement par des énergies renouvelables ?

5 Penseur et militant internationaliste de longue date, Arno Münster nous rappelle, en conclusion de ce beau livre, que l’alternative écologique et socialiste au capitalisme, au productivisme et à la dictature des marchés financiers ne pourra pas se réaliser dans un seul pays…

6 Michael Löwy


Date de mise en ligne : 01/12/2017

https://doi.org/10.3917/ecorev.041.0137a