De l’échec soviétique à la conversion écologique
- Par Pierre Delorme
Pages 83 à 98
Citer cet article
- DELORME, Pierre,
- Delorme, Pierre.
- Delorme, P.
https://doi.org/10.3917/ecorev.041.0083
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Notes
-
[1]
Michel Onfray : Manifeste hédoniste
-
[2]
Louis Aragon : Histoire parallèle URSS
-
[3]
Moshe Lewin : La formation du système soviétique
-
[4]
Moshe Lewin : Le siècle soviétique
-
[5]
P. Nikitine : Principesd’économie politique
-
[6]
Yves Pa ccalet : L’Humanité disparaitra, bon débarras !
-
[7]
Jacques Attali : Une brève histoire de l’avenir
-
[8]
André Gorz : EcoRev' n°28
-
[9]
Barack Obama : L’audace d’espérer
-
[10]
Jacques Robin, Laurence Baranski : L’urgence de lamétamor-phose
Le capitalisme : moment ou invariant ?
1La quasi-totalité des habitants de notre terre vivent aujourd’hui en économie capitaliste.
2Le philosophe Michel Onfray [1] écrit : « le capitalisme est aussi vieux que le monde et durera autant que lui » ; « du coquillage sans double qui fait la fortune de son propriétaire pendant la période néolithique à la monnaie virtuelle de l’agent de change, la rareté fait la loi. Le capitalisme est donc une machinerie indépassable. » Ainsi la rareté de ce que l’on nomme « richesse » et la propension de tout individu à vouloir s’enrichir assureraient les bases matérielles et morales du capitalisme ainsi que son assurance vie. Michel Onfray distingue plusieurs âges et plusieurs formes du capitalisme : néolithique, antique, médiéval, industriel, libéral, financier et pense possible un capitalisme libertaire.
3Nos ancêtres auraient ainsi vécu sans le savoir, et surtout sans le dire, en mode de production capitaliste. En effet le mot et donc le concept sont relativement récents. L’usage des mots « capital » associé à « richesse » et « capitaliste » (propriétaire de capital) précèdent l’émergence du mot « capitalisme » comme mode de production et système économique.
4Le capitalisme a été défini et assumé principalement au XIXème siècle dés lors qu’il a été analysé et critiqué et que les concepts de socialisme et de communisme lui furent opposés. Proudhon l’a caractérisé comme « régime économique et social dans lequel les capitaux source de revenu n’appartiennent pas en général à ceux qui les mettent en œuvre ». A la propriété privée des moyens de production qui caractérise le capitalisme on a donc opposé une propriété sociale des moyens de production pour caractériser le socialisme ou le communisme.
5Pour Marx le capitalisme est une période de l’histoire qui succède à d’autres époques : esclavage, féodalisme. Il apparait dés lors qu’une accumulation primitive de capital permet à ceux qui le possèdent d’enclencher un processus d’accumulation d’encore plus de capital grâce à l’appropriation de la plus-value. La plus-value existe parce que l’ouvrier crée une valeur plus grande que celle que coûte la « force de travail » de l’ouvrier considérée comme une marchandise. Le rôle historique du capitalisme est de permettre une forte expansion des forces productives (capacité et efficacité des machines et des hommes). Mais avec des rapports de production marqués par l’exploitation capitaliste de la force de travail. Marx prévoit l’écroulement du capitalisme miné par les antagonismes entre le caractère social du travail et l’appropriation privée du produit du travail et entre la rareté nécessaire à la création du profit et la surproduction qui provoque une baisse tendancielle du taux de profit. Néanmoins la révolte des prolétaires peut être nécessaire pour aider le capitalisme à clore sa mission historique et instaurer une société communiste délivrée de l’exploitation de l’homme par l’homme .
6La première application de l’analyse marxiste en vue de l’instauration d’un système alternatif au capitalisme est la révolution soviétique.
L’alternative soviétique au capitalisme
- Repères historiques, économiques et politiques [2] [3] [4]
7La Russie tsariste du XIXéme siècle est un régime autoritaire appuyé sur une aristocratie rurale. Plus de 85 % de la population est rurale. La paysannerie est encore soumise au régime du servage.
8Le servage est aboli en 1861 ce qui permet le développement d’une industrie par déplacement de la main d’œuvre paysanne et le début du capitalisme.
9Bien que combattues fortement par le régime, des formations politiques d’inspiration marxiste et révolutionnaire ont pu s’implanter dans le milieu ouvrier. De premières révoltes ouvrières se produisent en 1905. Cette première vague révolutionnaire voit se constituer les premiers soviets ouvriers.
10En 1906 le Tsar accepte une nouvelle constitution et une assemblée nationale (la Douma). La réforme agraire de Stolypine permet aux paysans de devenir propriétaires de leurs terres et donc de créer une classe de « paysans riches » (koulaks).
11En 1912 les socio démocrates de la Douma se séparent en bolcheviks et mencheviks.
12En 1914 la Russie s’engage au coté des alliés de l’Entente dans la première guerre mondiale contre les pays de l’Axe (Allemagne, Autriche-Hongrie, Turquie, Bulgarie).
13En 1916 les grèves d’octobre marquent le début de la révolution. L’opposition à la guerre entraine de nombreuses désertions dans l’armée qui viennent renforcer les forces révolutionnaires (soviets des ouvriers et des soldats). L’abdication du Tsar en mars 1917 laisse la place à un comité provisoire de la Douma tandis que s’organise parallèlement le pouvoir du comité exécutif du soviet. Les partis de gauche se concurrencent pour le contrôle des soviets et même au sein du parti bolchevik des débats houleux aboutissent à des exclusions et des démissions : Peut on instaurer le socialisme dans un pays qui n’a pas achevé sa révolution industrielle ? Peut on faire la révolution socialiste dans un seul pays ? Faut-il faire une paix séparée avec les pays de l’Axe ? Le mot d’ordre de « tout le pouvoir aux soviets » est-il compatible avec une voie pacifique ou nécessite t il une insurrection armée ? La paysannerie peut-elle concourir au processus révolutionnaire ou est elle par nature amenée à faire bloc avec la classe bourgeoise ?
14In fine les thèses de Lénine l’emportent : paix séparée avec l’Allemagne (traité de Brest-Litovsk) ; alliance prolétariat et paysannerie pauvre (approbation de la confiscation des terres par les paysans) ; insurrection armée.
15La prise du palais d’hiver à Petrograd le 8 novembre 1917 et la prise du kremlin à Moscou le 16 novembre marquent un pas important dans la prise du pouvoir par les soviets, incarné dans le conseil des commissaires du peuple (sovnarkom). Le parti bolchevik contrôle de plus en plus les instances de gouvernance par les soviets notamment le sovnarkom. En mars 1918, il devient le parti communiste. Le 14 mars 1918 le traité de Brest-Litovsk est ratifié au IVème congrés des soviets. Le 10 juillet 1918 est votée la constitution de la République Socialiste Fédérative des Soviets.
16L’opposition au pouvoir soviétique va se traduire par une guerre civile intense où terreur blanche et terreur rouge vont se déchainer. Les pays occidentaux, anciens alliés de la Russie contre l’Axe, acceptent mal la paix séparée, s’inquiètent des mouvements révolutionnaires dans leurs propres pays et veulent préserver l’Europe de la contagion soviétique. Ils soutiennent les armées blanches et interviennent parfois directement. La guerre civile va durer jusqu’en 1922.
17Cette période est marquée par l’instauration de la discipline militaire dans l’économie : le « communisme de guerre ». Les principales mesures sont l’imposition alimentaire en nature, la réquisition des surplus, le travail obligatoire, la monopolisation du blé.
18La guerre laisse un pays affaibli et épuisé. Les populations ont payé un lourd tribu à la guerre et à la famine. La « nouvelle politique économique » (NEP), voulue par Lénine en avril 1921, desserre les contraintes du communisme de guerre. On instaure le capitalisme d’Etat (le capital privé, y compris étranger est accepté sous le contrôle de l’Etat) et la liberté du commerce. On crée la monnaie et une banque d’état (gosbank). Le salaire monétaire remplace le salaire en nature, l’autofinancement des entreprises est admis, le capital initial étant fourni par la banque d’Etat. L’Etat fixe un salaire minimum obligatoire. On a recours à des spécialistes, souvent issus de l’ancien régime, tant dans l’armée que dans l’industrie.
19L’objectif de la NEP est aussi de bâtir l’économie en liaison avec la paysannerie car le problème centraldu pays est l’approvisionnement en céréales. Il faut pouvoir nourrir le secteur industriel en expansion rapide et l’armée. La réquisition imposée aux paysans est remplacée par un impôt en nature plus favorable.
20On peut considérer que la NEP est une manière de donner à un capitalisme très contrôlé par l’Etat l’opportunité de remplir son rôle historique de construction des forces productives. La conviction de ses partisans est que de la Russie de la NEP sortira la Russie socialiste.
21La NEP se poursuivra vaille que vaille après la mort de Lénine en 1924. Elle favorise l’apparition d’une couche d’affairistes (les nepman) et consolide la fraction des « paysans riches » (koulaks). Des conflits sévères opposent les dirigeants du parti notamment sur la question paysanne et la question du « socialisme dans un seul pays ». Purges et exclusions s’ensuivent.
22Mais c’est une crise des céréales qui en 1928 sonne le glas de la NEP. Pour y faire face on revient aux méthodes expéditives des collectes obligatoires. Au-delà de la conjoncture céréalière c’est un changement de cap politique qui est opéré par la direction du parti sous l’impulsion de Staline. Il s’agit de « supprimer » les capitalistes et les koulaks : collectivisation accélérée dans les campagnes, planification centralisée comme instrument majeur de la direction économique, priorité à l’industrie sur l’agriculture, priorité à l’industrie lourde sur l’industrie légère, priorité à l’accumulation sur la consommation. C’est une accélération frénétique des transformations économiques et sociales qui s’enclenche alors avec notamment l’industrialisation lourde à marche forcée et la collectivisation de l’agriculture. Les flux démographiques sont intenses des campagnes vers les villes ainsi que les efforts pour améliorer le niveau technique et culturel de la population. L’obsession d’atteindre le niveau de développement du capitalisme occidental, la volonté d’être assez puissant sur le plan économique et militaire pour ne plus craindre l’encerclement et même imposer la crainte aux autres sont des motivations essentielles. Sur le plan intérieur cela s’accompagne d’une centralisation des décisions et une mise en œuvre extrêmement brutale voire sanglante qui vise non seulement les « ennemis de classe » mais aussi tous les « déviants » du parti. Le pouvoir devient le pouvoir personnel de l’homme Staline appuyé sur une classe bureaucratique qui finira par s’autonomiser du parti pour s’occuper de ses propres intérêts.
23La deuxième guerre mondiale sera la cause de nouvelles souffrances pour le peuple soviétique mais à l’issue de ce conflit l’URSS a trouvé une place majeure sur la scène internationale en tête à tête avec les USA. Elle pourra même étendre son influence sur les pays de l’Europe de l’Est et dans les pays récemment décolonisés. Chaque pays est supposé emprunter sa propre voie vers le socialisme mais il s’agit souvent d’une voie abrupte et dictatoriale et parfois d’une adhésion de façade folklorique. La Chine communiste suivra aussi sa propre voie en s’appuyant au départ plutôt sur la paysannerie que sur le prolétariat industriel .
24Après le décès de Staline, on verra Khrouchtchev dénoncer le culte de la personnalité et desserrer l’étau du centralisme en créant les sovnarkhoses régionaux. La période de Brejnev et de ses successeurs s’efforce de maintenir un système qui commence à être miné de l’intérieur par le développement de circuits économiques parallèles, une privatisation rampante des propriétés de l’Etat et le pouvoir d’une nomenklatura affairiste et corrompue. La perestroika de Gorbatchev ne pourra empêcher l’effondrement du système. La nouvelle classe affairiste n’aura plus qu’à récupérer les moyens de production de l’Etat soviétique pour construire le capitalisme russe.
25La Chine et les autres états communistes suivront des évolutions qui aboutiront aussi au retour ou à l’instauration du capitalisme.
- L’économie politique officielle de l’URSS [5]
26Un manuel signé P. Nikitine, paru en langue française dans les années soixante, présente les fondements théoriques marxistes – léninistes de l’économie de l’URSS.
27Période de transition. « La transformation révolutionnaire de la société capitaliste en société socialiste nécessite une période de transition. Pendant un certain temps l’industrie, l’agriculture et le commerce conservent leurs entreprises privées. » Cette assertion est une justification a posteriori de la NEP.
28Les formes de propriété. « Au caractère social de la production correspond l’appropriation sociale des produits du travail. Les deux formes de la propriété sociale sont la propriété d’Etat (assimilée à la propriété du peuple entier) et la propriété coopérative kolkhozienne.
29La propriété d’Etat s’étend : à l’ensemble des ressources naturelles : terre, sous-sol, eaux, forêts, mines ; aux moyens de production des entreprises d’état : usines, transports, commerce, stockage, logements ; aux productions des entreprises d’état.
30La propriété coopérative kolkhozienne s’étend : aux moyens de production : machines, bâtiments, cheptel ; à la production du kolkhoze.
31Les produits fabriqués relèvent de la propriété sociale. Une partie de ces produits, les articles de consommation, sont répartis entre les travailleurs selon la quantité et la qualité du travail de chacun d’eux.
32La propriété individuelle des ménages est limitée aux revenus et à l’épargne provenant du travail, aux objets de ménage d’usage courant et de consommation personnelle. »
33La propriété d’Etat des ressources naturelles correspond au concept plus moderne de bien commun ; mais la gestion de ces ressources ne comporte en URSS aucun souci écologique de renouvellement ou d’usage raisonné. Au contraire on y puise sans retenue .
34Le régime de la propriété est extrêmement structurant dans la construction des sociétés. En URSS la ligne de démarcation entre propriété privée et propriété collective a sans doute été un facteur d’opposition au régime surtout en ce qui concerne la terre.
35Gestion des entreprises d’Etat. « Les entreprises de l’Etat sont administrées par des directeurs nommés et révocables par les organismes d’Etat. »
36Cette phrase laconique caractérise la période stalinienne où l’on a voulu faire des directeurs de véritables autocrates disposant de pouvoirs très forts pour obtenir des ouvriers la plus forte productivité.
37Dans une période antérieure, il existait une diarchie constitué du directeur et d’un adjoint « spécialiste » souvent issu de l’ancien régime. Un contre-pouvoir était constitué d’un « triangle » : l’encadrement, la cellule du parti, la section syndicale.
38Cet embryon de gestion participative ne résista pas à la volonté du pouvoir central : l’encadrement et le syndicat furent neutralisés tandis que le cellule du parti se mit au service du directeur.
39Le productivisme. « L’augmentation incessante de la productivité du travail est la condition la plus importante pour la victoire du socialisme sur le capitalisme. »
40Pour stimuler la productivité des travailleurs on utilise l’émulation socialiste mieux connue sous le nom de stakhanovisme et l’intéressement matériel notamment par des primes. On crée aussi l’insécurité du licenciement.
41La planification. « Les organismes de planification de l’Etat établissent les balances matérielles (en nature) et monétaires ainsi que la balance en main d’œuvre. La balance synthèse est la balance de l’économie nationale qui ramène en un tout les proportions fondamentales de l’économie socialiste. »
42La planification est le domaine dans lequel les économistes soviétiques ont fortement investi. Mais la pratique a buté sur le gigantisme d’une planification centrale qui n’a pas encore d’ordinateurs. Il y a au moins trois milliards d’indicateurs au niveau fédéral pour l’industrie et un manque d’échange avec les niveaux régionaux et les entreprises. D’où des incohérences et de la pagaille là où l’on voulait assurer de la rationalité.
43Valeur d’usage et valeur de la marchandise. « La valeur de la marchandise est déterminée par le temps de travail socialement nécessaire pour la produire (travail abstrait). Ce temps est estimé comme durée moyenne observée dans les entreprises qui livrent le gros des marchandises concernées. L’objectif est de le diminuer en augmentant la productivité.
44La valeur d’usage résulte de l’utilité et de la qualité de la marchandise réalisée par un producteur spécifique (travail concret), appréciées par les utilisateurs. Il peut y avoir contradiction entre ces deux valeurs si l’on fabrique des produits inadaptés aux besoins ou de mauvaise qualité. Le rôle de la planification est d’éliminer ces contradictions. Les prix sont calculés par l’Etat sur la base de la valeur (travail) mais l’écart des prix par rapport à la valeur constitue un mode de régulation pour favoriser le développement de certaines branches d’activités et, pour les objets de consommation personnelle, tenir comte de la corrélation entre l’offre et la demande. »
45Ces explications confuses traduisent la difficulté d’utiliser en pratique le concept théorique de la valeur travail.
46Irréversibilité de la transformation socialiste. « La victoire du socialisme en URSS est devenue définitive. A présent, il ne saurait être question de restaurer le capitalisme ni en Union soviétique ni dans les autres pays socialistes, les conditions sociales et économiques étant supprimées qui auraient pu y concourir ».
47Cette illusion montre à quel point sont complexes et aléatoires les processus de transformation des sociétés.
- Observations et conclusions
48La révolution soviétique est marquée par la recherche de ses bases sociales. L’industrialisation de la Russie était très peu avancée lors de la révolution. Ce sont néanmoins les ouvriers qui, appuyés par les soldats déserteurs, ont fait la révolution. Mais la guerre civile a décimé la classe ouvrière. La NEP est un compromis avec les classes bourgeoises et paysannes non favorables a priori aux idées de la révolution. La période stalinienne sous couvert d’un retour aux idéaux fondamentaux a de fait bouleversé la sociologie du pays et conforté une classe bureaucratique qui fut le véritable soutien du pouvoir. La paysannerie, du fait de son rapport particulier à la terre et de son attachement à ses traditions, a posé un problème que le pouvoir soviétique n’a su résoudre que par la violence.
49La conduite de la révolution, bien qu’inspirée par la philosophie marxiste, a été très pragmatique et empirique. Le pouvoir s’est déterminé en fonction des événements et des rapports de force en son sein. Lénine a même rejeté à un moment toute référence à l’utopie et s’est fait stratège de l’incertitude. L’espoir de voir la révolution s’étendre aux pays les plus industrialisés s’est vite dissipé. Le recentrage du projet communiste sur un seul pays s’est traduit par l’obsession de rejoindre et dépasser le capitalisme occidental sur son propre terrain. L’imitation du modèle l’a emporté sur l’invention de nouveaux modes de production.
50Les révolutions sont des ruptures violentes dans le cours de l’histoire. La révolution soviétique n’a pas fait l’économie de la violence pour imposer un nouveau corps politique. Mais les anciennes structures mentales, culturelles, religieuses peuvent résister à la violence. Pour Moshe Lewin : « D’importants aspects et dimensions de la vie sociale ne murissent pas à volonté et, à vouloir aller trop vite, on risque tout simplement de détruire ou de produire des résultats artificiels.
51Des ilusions de changement ne sauraient dissimuler très longtemps la persistance de valeurs et de pratiques héritées du passé ni la création de structures et d’attitudes tout à fait involontaires ». Une révolution n’est achevée que lorsque l’idéologie qui l’inspire est intégrée dans les mentalités profondes de la société. Il s’agit d’un processus long de « révolution culturelle » que n’a pas réussi l’union soviétique.
52Dans le match qui a opposé le communisme (de l’URSS, de la Chine et d’autres pays) au capitalisme ce dernier a gagné par KO. Les anciens pays communistes ont enfanté des systèmes spécifiques qui associent un Etat très autoritaire, prolongement de leur histoire récente, à un capitalisme débridé sur fond d’imprégnation des anciennes cultures.
53L’échec des expériences communistes a instauré le capitalisme comme norme incontournable quasiment inscrite dans les gènes de l’humanité. Le capitalisme s’est arrogé les valeurs positives de liberté, de démocratie, de dynamisme, de responsabilité, d’épanouissement de l’individu tandis que le communisme en ressort stigmatisé de valeurs négatives : tyrannie, collectivisme, coercition, sclérose, étouffement de l’individu. Même l’idée de planification en ressort abimée.
L’écologie : nouvelle alternative
54La révolution soviétique, comme les autres expériences communistes, s’inscrivait dans la perspective marxiste de réponse à la question sociale : mettre fin à l’exploitation de l’homme par l’homme. Aujourd’hui la question sociale est toujours d’actualité mais elle se double de la question écologique. Le communisme voulait créer l’harmonie entre les hommes dans un monde d’abondance. L’écologie vise l’harmonie entre les hommes et l’harmonie entre les hommes et la nature dans un monde de ressources rares.
55Pour l’écologie politique, dans la conception d’André Gorz, le capitalisme est responsable des dégâts écologiques par son productivisme exacerbé : des quantités toujours plus importantes de produits et services élaborés et consommés et donc toujours plus de prélèvements non renouvelables sur la nature ; des déchets à proportion des prélèvements, notamment les émissions de gaz responsables du réchauffement climatique. Il faudrait donc sortir du capitalisme pour instaurer uneécologie soucieuse du sort de l’humanité. Des échecs communistes du XXème siècle peut on tirer des enseignements pour que l’écologie politique réussisse au XXIème siècle ?
- La crise écologique n’est pas un big-bang
56La crise écologique tient aux transformations que l’homme fait subir à la planète : surconsommation des ressources naturelles ; modifications de l’environnement (climat, biodiversité, etc.)
57L’enjeu n’est pas la mort de l’humanité ou sa vie éternelle : le soleil s’arrêtera de briller un jour. Mais on peut vouloir pour l’humanité la plus longue vie possible. Cela suppose une considération certaine pour l’espèce humaine que l’on est pas tenu de partager. On peut aussi désespérer de l’homme et proclamer comme Yves Paccalet (un brin provocateur) [6] : « L’Humanité disparaitra, bon débarras ! ».
58Les conséquences de la crise écologique ne se manifesteront pas brutalement comme un tremblement soudain, un immense tsunami ou une rôtissoire planétaire. Les impacts se feront sentir progressivement. Le réchauffement interviendra degré par degré. Les ressources naturelles ne s’épuiseront pas du jour au lendemain et pas toutes ensemble. L’humanité dispose d’encore un peu de temps pour rectifier sa trajectoire. Elle doit se remettre profondément en question .
- Un capitalisme global sûr de sa force
59Le capitalisme d’aujourd’hui a profité de la chute des communismes pour se globaliser à l’échelle planétaire. Il s’est extrait des territoires nationaux grâce à la circulation sans entrave des marchandises et de l’argent. Les entreprises multinationales se sont désarticulées en unités disséminées sur plusieurs territoires nationaux y compris quelques paradis fiscaux. La globalisation a fait du capitalisme une puissance extraterritoriale mais non pas un pouvoir au sens d’organisation institutionnelle. La concurrence y est trop vive même si les entités qui concourent à cette puissance partagent la même idéologie.
60L’idéologie libérale voit dans la globalisation de l’économie le moyen d’augmenter la richesse totale pibesque (mesurée par le PIB) de l’humanité etd’organiser ainsi le rattrapage des pays pauvres sans nuire à la croissance des pays riches. En somme un système de vases communicants où l’on rajoute sans cesse du liquide. Mais, si le système se grippe, le nivellement peut se faire par le bas. En outre, le rapprochement des moyennes nationales s’accompagne d’un étirement interne à chaque pays : les riches des pays pauvres deviennent aussi riches que les riches des pays riches et les pauvres des pays riches deviennent aussi pauvres que les pauvres des pays pauvres. Ce qui active la question sociale.
61Néanmoins le capitalisme peut encore rêver d’un bel avenir. De nouvelles frontières s’offrent à lui dans les technologies du numérique, les biotechnologies, les nanotechnologies et d’autres technologies à inventer. Et nul ne peut nier sa capacité d’invention. Il peut ainsi créer de nouveaux produits et réinventer de la rareté. Il peut aussi investir des activités où les Etats sont encore fortement impliqués : la santé, l’éducation, etc, en commençant par des partenariats avec les Etats.
62Le capitalisme n’est pas qu’un système économique basé sur la propriété privée des moyens de production. Son emprise s’étend à tous les domaines de la vie des individus : culture, sport, loisirs, santé, etc. Plus qu’un mode de production c’est une forme de civilisation qui a réussi à se plaquer sur toutes les formes de civilisations anciennes. L’extension sans limite de l’emprise du capitalisme peut aboutir à ce que Jacques Attali nomme l’hyperempire [7] : « Le capitalisme ira alors a son terme : il détruira tout ce qui n’est pas lui. Il transformera le monde en un immense marché au destin déconnecté de celui des nations ».
63Ce terme peut signifier aussi l’atteinte des limites de la planète.
- L’hypothèse du capitalisme écolo
64La crise écologique n’inquiète pas vraiment le capitalisme. Les limites sur les ressources seront repoussées au maximum : on creusera des trous partout, on raclera le fond des mers, on ira peut-être chercher des cailloux dans l’espace ou y capter de l’énergie. Le réchauffement climatique peut même offrir des opportunités de business : adaptations à de nouvelles conditions climatiques, possibilité de circuler à la place de la banquise et d’y creuser des trous. On a foi en la technologie pourrégler les problèmes. L’écologie génère aussi de nouvelles activités : fabrication d’éoliennes, panneaux solaires, équipements pour réduire la consommation d’énergie, véhicules électriques, etc. Sans compter l’usage marketing du positionnement sur le « développement durable ».
65Mais la frontière que le capitalisme a du mal à franchir est la décroissance. Elle met en cause l’essence même du système. Pourtant rien ne prouve que le capitalisme ne puisse pas gérer un monde en décroissance du PIB s’il y est acculé par des tensions extrêmes sur les ressources naturelles.
66On peut voir quelques signes validant cette hypothèse dans la recherche de nouveaux indicateurs substituts ou compléments au PIB. Il est bon en effet d’afficher des indicateurs en croissance pour le moral des citoyens. Si le PIB ne rempli plus cet office on trouvera autre chose (cf. les travaux de la commission Stiglitz ou l’indicateur du bonheur au Bhoutan). On peut être assuré que dans ce scenario, de même que la croissance n’est pas la même pour tous, la décroissance ne touchera pas tout le monde de la même façon : les écarts de richesse seront encore accentués et la question sociale deviendra explosive.
- La sortie barbare du capitalisme
67André Gorz envisage une sortie barbare du capitalisme résultant des dérèglements infligés à la nature et à la société. La barbarie peut aussi se déchainer indépendamment de toute sortie du capitalisme. Les humains ont beaucoup d’autres raisons de s’entretuer.
68Cette barbarie est envisagée par J. Attali sous la forme d’un hyperconflit. Y. Paccalet imagine dix options d’autodestruction de l’humanité aussi alléchantes les unes que les autres. Les scénaristes d’Hollywood en ont plein leurs cartons.
69Ces scénarios noirs ne sont pas les moins probables mais ils ne doivent pas annihiler la volonté de fabriquer un autre avenir.
- La sortie civilisée
70L’alternative proposée par André Gorz [8] pour éviter ce sombre destin est formulée ainsi : « la décroissance est un impératif de survie. Mais elle suppose une autre économie, un autre style de vie, une autre civilisation, d’autres rapports sociaux ».
71Enoncé ainsi il s’agit bien d’un changement révolutionnaire que nous nommerons conversion écologique car elle dépasse largement les aspects politiques.
72Les expériences historiques et l’imaginaire collectif associent les changements révolutionnaires à une prise de pouvoir politique dans un territoire gouverné par un Etat. Et c’est bien dans le cadre d’un relais institutionnel étatique que l’action écologique est souvent envisagée.
73La conversion écologique au contraire concerne l’humanité et non tel ou tel Etat particulier ; elle vise un changement de civilisation et non un changement de politique. L’idée d’une conversion écologique dans un seul Etat n’a guère de sens stratégique et peu de plausibilité si l’on examine le sort réservé aux Etats dans la globalisation capitaliste.
- Le rétrécissement des Etats
74Mauvaise passe pour les Etats ; selon la formule de Manuel Castells « ils se vident par le haut et par le bas ».
75Par le haut, les Etats sont dominés par la puissance du capitalisme globalisé. Ils ont des frontières politiques mais pas de frontières économiques. Ils sont surveillés et notés de l’extérieur sur leur aptitude à faciliter la globalisation. Ils sont soumis aux lobbies, à la corruption, au chantage. Ils sont incités à confier au marché leurs institutions de santé, d’éducation, de retraite, de solidarité. Par le bas, les espaces nationaux se fractionnent tandis que se constituent ou se réactivent des espaces d’identité et de solidarité infranationaux ou transnationaux. Sortes d’ilots ou d’archipels à la fois virtuels et ancrés sur quelques territoires, ils se forment sur des bases culturelles, religieuses, ethniques ou autres et sont facilités par l’usage d’Internet. En contrepoint apparaissent des crispations nationalistes.
76Tous les principes décrits par un substantif accolé à l’adjectif national telle la « solidarité nationale » sont mis à mal. D’un côté on promeut une solidarité marchande sans frontières via des assurances, fonds de pension, etc. De l’autre on se recroqueville sur des solidarités communautaires car « je veux décider de qui je suis solidaire ».
77Néanmoins le capitalisme globalisé a encore besoin des Etats pour assurer des tâches de gendarme (maintien de l’ordre), d’infirmière (pansement des plaies sociales), de bâtisseur (création d’infrastructures), etc.
78Les Etats sont appelés à la rescousse lors des crises et pour sauver le capitalisme de ses propres excès.
79Ainsi Barack Obama [9] écrit à propos de l’action de F. D. Roosevelt après la seconde guerre : « il sauve le capitalisme de lui-même grâce à un gouvernement fédéral dynamique qui investit dans le peuple et les infrastructures, règlemente le marché et protège les travailleurs des souffrances et des privations chroniques ».
80Les Etats, qu’ils aient le capitalisme dans le sang comme les USA, qu’ils soient de zélés convertis comme la Chine, qu’ils pratiquent un capitalisme souverain comme le Qatar, qu’ils soient trublions tenus en respect comme certains Etats d’Europe ou d’Amérique latine, ne sont pas des lieux où l’on puisse imaginer un pouvoir politique menant une conversion écologique. Leurs gouvernants n’en ont ni le projet ni la capacité (la récente décision de l’Equateur de permettre l’exploitation pétrolière dans sa réserve naturelle en est hélas une triste illustration).
81Quant bien même certains s’y risqueraient, la conversion écologique dans un seul pays ne se situerait pas à la hauteur des enjeux planétaires. Néanmoins les petites avancées qui peuvent se produire dans tel ou tel Etat sont utiles (par exemple la transition énergétique en Allemagne).
- La stratégie du mitage
82Les expériences révolutionnaires du XXème siècle montrent que l’idée de la table rase ne marche pas lorsqu’il s’agit d’« installer dans les esprits » donc d’opérer une révolution culturelle. La pire violence, celle des khmers rouges, n’y est pas parvenue mais elle est encore utilisée pour déconsidérer l’écologie sous le terme de « khmers verts ».
83« Installer dans les esprits » ne peut être que le résultat d’un processus très long de fermentation diffuse au sein de la société.
84Les civilisations se construisent par couches successives. La sortie du capitalisme ne peut signifier un effacement brutal et total. Il laissera des traces. Des valeurs comme la liberté individuelle ou l’esprit d’entreprendre peuvent être universalisées. Jacques Robin écrit par exemple : « la capacité d’entreprendre est une caractéristique humaine très forte comme la curiosité » [10].
85L’indignation, la dénonciation, l’opposition, l’énonciation, l’explication sont indispensables pour sensibiliser aux enjeux écologiques et faire évoluer les comportements.
86Les utopies qui imaginent la vie d’après donnent du sens à l’action et font rêver.
87Mais ce sont surtout les expérimentations concrètes de la société civile dans les interstices du capitalisme qui peuvent inventer le futur : expérimentations sur les modes de production, les pratiques de consommation, l’exercice de la démocratie, les usages alternatifs des technologies ; expérimentations en tous points de la planète dans des environnements variés ; expérimentations reliées entre elles par le réseau.
88Que cela puisse déboucher un jour sur une société humaine et durable à l’échelle de la planète est un pari jouable. A condition que les dérèglements écologiques et les pulsions destructrices des hommes ne gagnent pas la course de vitesse.
89Au moment de signer cet article je me dis que je ne saurai jamais.