Gouverner l’éducation en Europe par le Benchmarking
- Par Magali Ballatore
Pages 73 à 89
Citer cet article
- BALLATORE, Magali,
- Ballatore, Magali.
- Ballatore, M.
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- Ballatore, M.
- Ballatore, Magali.
- BALLATORE, Magali,
Notes
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[2]
Le principe de subsidiarité renvoie au fait que la responsabilité d’une action publique revient à l’entité compétente la plus proche de ceux qui sont directement concernés par cette action. https://www.europarl.europa.eu/factsheets/fr/sheet/7/le-principe-de-subsidiarite.
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[3]
La globalisation définit l’intégration des marchés sur le plan mondial avec, au cœur de ce principe, la mise en place de stratégies commerciales internationales. Elle se caractérise notamment par le développement des échanges et des interactions humaines sur toute la planète.
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[4]
Leonardo da Vinci est un programme qui permet de faire un stage dans une entreprise étrangère, pour une durée maximale d’un an, tout en percevant une bourse d’aide de la part de l’Union européenne. La seconde phase du programme a débuté en janvier 2000 et s’est terminée en décembre 2006 (OECD, 2017, p. 51).
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[5]
Concernant le processus de Bologne, deux phases principales ont été observées : la première visant à poser les bases de l’espace européen de l’enseignement supérieur, à savoir harmoniser les systèmes nationaux en généralisant une division en trois cycles (graduate, post-graduate et doctorat), ce qui implique une reconnaissance réciproque des qualifications (basée notamment sur le système européen de transfert et d’accumulation de crédits, les ECTS) ; la seconde, notamment depuis la déclaration de Londres en 2007, visant à mettre en place une politique d’assurance qualité tant des établissements que des formations (Musselin et al., 2011).
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[6]
Des recherches comparatives sur la réorganisation des systèmes universitaires dans l’économie de la connaissance européenne suivront (à titre d’exemple, cf. Moscati et al., 2010). Ils nous renvoient souvent aux États-Unis, de là où, selon Sarah Croché, l’Union européenne a importé les nouvelles bases d’un système de pensée du supérieur, qui fait la part belle à la concurrence et à l’évaluation.
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[8]
Le concept de « capital humain » est développé par l’économiste américain Theodore Schultz, dans les années 1960. À partir de 1965, l’économiste Gary Becker approfondit le concept et le vulgarise, obtenant en 1992 le prix Nobel d’économie pour son développement de la théorie du capital humain.
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[9]
Face à la mondialisation et à la crise économique du début des années 1990, des réformes allant dans un sens libéral, ont été entreprises en Suède, mais l’État providence demeure ce que certains auteurs ont appelé compréhensif, c’est-à-dire un modèle mixte d’assistance universelle et relié au travail. Voir Lindborn et Rothstein (2006).
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[10]
La stratégie de Lisbonne, ou agenda / processus de Lisbonne, a été l’axe majeur de la politique économique et de développement de l’Union européenne entre 2000 et 2010, décidé au Conseil européen de Lisbonne, en mars 2000 par les quinze États membres de l’Union européenne d’alors. Europe 2020 prendra le relais. Cette stratégie a été conçue pour créer les conditions « d’une croissance intelligente, durable et inclusive ».
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[11]
Par exemple, enseignement général versus spécialisé, classes ou écoles de niveaux ou de réputations différents (surtout dans les systèmes éducatifs où le choix d’école est libre, sans sectorisation), différenciation des filières liées à une orientation, des options dont la difficulté relative ou la rareté engendre des hiérarchies (par exemple, enseignement immersif, choix des langues).
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[12]
Conclusions du Conseil européen du 12 mai 2009 concernant un cadre stratégique pour la coopération européenne dans le domaine de l’éducation et de la formation : (2009/C 119/02) https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/PDF/?uri=CELEX:52009XG0528(01)&from=EN.
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[13]
L’expression « darwinisme social » désigne l’application de la théorie de sélection naturelle, en principe réservée au monde animal, à la société humaine.
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« Au moins 20 % des diplômés [...] devront avoir bénéficié d’une période d’étude ou de formation à l’étranger », Communiqué de la Conférence des ministres européens chargés de l’Enseignement supérieur, Louvain et Louvain-la-Neuve, 28 et 29 avril 2009.
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[16]
Poucet (2012) parle pour la France d’une augmentation constante de la part du financement public tout au long du XXe siècle, augmentation qui a assuré indéniablement le maintien d’un ensemble d’établissements issus d’une tradition éducative catholique.
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[18]
Précisons qu’il est difficile de calculer ce taux dans de nombreux pays et de voir les évolutions dans le temps, tant les frontières d’Erasmus ont été mouvantes (première partie), que les chiffres affichés par de nombreux organismes statistiques le sont en absolu, que le dénominateur commun devant être l’ensemble des inscrits dans l’enseignement supérieur et que ce dernier recouvre des réalités diverses d’un pays à l’autre.
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1. Introduction
1 L’analyse des politiques éducatives de l’Union européenne présente des difficultés méthodologiques certaines. Dans ce domaine où le principe de subsidiarité [2] s’applique, on assiste depuis quelques décennies à l’adoption d’instruments de mesure communs et de toute une série d’actes communautaires (recommandations, décisions, résolutions, etc.) qui, bien que sans valeur juridique contraignante, ont une influence tantôt directe ou indirecte sur les affaires éducatives des États membres (Nóvoa, 1998 ; Croché, 2010 ; Delvaux, 2015). En effet, depuis le processus de Bologne (déclaration signée en 1999 par les ministres en charge de l’enseignement supérieur de 29 pays du continent européen), les systèmes éducatifs européens subissent, par le « haut » et par ce biais, une série d’influences qui les poussent vers des évolutions semblables en matière de configurations institutionnelles, voire même de modalités organisationnelles. Ce dernier a depuis conduit à des stratégies de développement des mobilités, descendantes du supérieur, jusqu’à leurs promotions au sein de l’école obligatoire. En effet, les conclusions du Conseil sur les enseignants et les formateurs européens de demain, adoptées en mai 2020, et la mise en place des académies Erasmus+ des enseignants illustrent bien cette « descente » des postures du supérieur à l’enseignement primaire et secondaire et consacrent par là même le rôle de la formation en tant que pierre angulaire de l’espace européen de l’éducation. La création de l’Union européenne et la « globalisation » [3] ne sont donc pas sans conséquence pour les questions éducatives. Elles interrogent la pertinence de l’État-nation comme espace de décision en matière d’éducation, sous la multiplication des niveaux de décision et de pouvoir entre le local (politiques de décentralisation) et le global.
2 Dans l’espace européen, le projet d’intégration économique et politique et son influence sur les questions éducatives, à travers l’approche du benchmarking, seront l’objet de cet article. Avant d’évoquer les indicateurs 2020, ainsi que les études quantitatives et comparatives internationales et leurs conséquences indirectes sur les politiques publiques nationales, nous ferons un retour analytique et historique montrant que les actions publiques européennes ont d’abord porté sur l’enseignement supérieur, la mobilité et la formation professionnelle. Nous nous inscrivons dans les études sur l’européanisation des politiques publiques (Barbier, 2014 ; 2011 ; Conter, 2012) par l’analyse des discours et de l’usage des indicateurs et des statistiques (cf. encadré méthodologique), qui conduisent à une convergence des discours au niveau des États membres (Salais, 2010 ; Bruno, 2010). Ce faisant, nous tenterons de répondre à la question suivante : Comment le caractère néolibéral des orientations européennes se reflète-t-il dans les indicateurs 2020 choisis ?
3 Dans la première section de cet article, nous aurons ainsi recours à l’histoire, à l’étude des politiques publiques qui retracent les changements institutionnels, sans ignorer les justifications morales et intellectuelles produites dans des discours, retranscrites dans des textes, indispensables à l’action réformatrice, dans les régimes démocratiques. Bien que les valeurs et les idées qui fondent les finalités des systèmes d’enseignement et orientent leur fonctionnement se déploient sur la longue durée (Durkheim, 1938 ; Isambert-Jamati, 1970), la démarche ici suivie sera celle du sociologue qui se donne un but plus modeste que l’historien : reconstruire quelques étapes clés de la construction d’une politique éducative européenne et saisir le rôle des actions publiques et des instances internationales dans la production et la diffusion d’une rationalité scolaire qui sert à « relocaliser » (du national au niveau européen) les actions éducatives à l’aide de dispositifs performatifs, dans un projet historique, celui de l’Union européenne. Dans une seconde section, nous verrons comment la question du benchmarking va s’intégrer progressivement dans des politiques néolibérales, dont l’utilité répond, selon son théoricien Robert Camp, à la maxime suivante : « Qui veut s’améliorer doit se mesurer ; qui veut être le meilleur doit se comparer » (Camp, 1989) et qui a permis de consacrer les présupposés managériaux selon lesquels toute organisation recherche en permanence « l’excellence » et ne peut devenir compétitive qu’en participant à une compétition (Bruno, 2010). Nous verrons ainsi comment le benchmarking a introduit peu à peu une dynamique concurrentielle dans le secteur éducatif non marchand, qui a été longtemps régi, même si seulement en partie, par des règles de coopération, d’universalisme et une certaine uniformité, dans le cas français, sur le territoire national.
Encadré 1 : Note méthodologique
2. Bref historique de l’évolution des politiques éducatives Européennes : d’Erasmus au Lifelong Learning : vers l’Europe « de la connaissance »
4 À la création de l’Union européenne, l’éducation, l’école, ni même l’enseignement supérieur n’ont été sujets à débats politiques. Le traité de Rome, en 1957, ne mentionnait aucun article relatif à l’éducation. Les préoccupations ne concernaient que la formation professionnelle de manière à « favoriser un développement harmonieux des économies nationales et du marché commun » (Article 128 du traité). Ce n’est qu’à partir des années 1980, avec la naissance des programmes d’échanges de la Communauté européenne, que s’ouvre la période de coopération et de mobilité académique internationale, comme la nomme Gisela Baumgratz-Gangl (1996).
5 L’avènement de politiques publiques éducatives provient de liens historiques forts entre les pays d’Europe et leurs anciennes colonies, mais aussi de considérations politiques centrées principalement sur la réconciliation et la consolidation de la paix à l’intérieur de l’Europe. C’est dans ce contexte que naît une politique éducative européenne embryonnaire, avec un premier programme d’actions communautaires, qui voit le jour lors du conseil du 9 février 1976, où les ministres de l’Éducation réunis décident d’un financement de programmes communs d’études, de visites et d’échanges de courte durée.
6 La politique éducative européenne se consolide ensuite à partir de trois moments cruciaux, qui marquent un changement majeur de la coopération et de la mobilité (1) dans l’enseignement supérieur en Europe (avec le lancement des programmes Comett, Erasmus et Lingua entre 1986 et 1989), (2) entre l’Europe occidentale et les pays d’Europe centrale et orientale (Programme Tempus en 1990) et (3) entre les différents niveaux éducatifs et le reste du monde (Socrates en 1995 et Erasmus Mundu durant les années 2000).
7 À partir de 2007, les programmes de mobilité professionnelle et d’étude – Leonardo II [4] (de mobilité professionnelle, de stage) et Socrates II (de mobilité d’étude principalement) – ont été remplacés par un programme unique : le « Programme européen d’éducation et de formation tout au long de la vie », qui dura de 2007 à 2013 et devint Erasmus+ en 2014, programme qui regroupera dorénavant l’ensemble des anciens programmes européens dédiés à l’éducation, à la formation, à la jeunesse et au sport (dont Erasmus, Leonardo, Grundtvig, Comenius, SVE -volontariat européen…). Ces changements ne doivent cependant pas occulter le fait que le programme Erasmus fait toujours la part belle à l’enseignement supérieur, à travers ses actions de mobilité qui resteront toujours les plus nombreuses et les plus financées. Pour résumer, c’est l’« Europe de la connaissance » (knowledge society) que l’Union appelle de ses vœux, où le niveau moyen de scolarité ne cesse d’augmenter, qui va orienter les financements vers l’enseignement supérieur et les entreprises, à travers notamment le financement de stages à l’étranger, toujours plus nombreux, qui vont être de plus en plus investis par des groupes agissant en interaction avec l’État dans une optique stratégique.
8 L’enseignement supérieur fait l’objet depuis d’actions systématiques en lien avec le processus de Bologne [5] (amorcé en 1998), qui a introduit un système de grades académiques facilement reconnaissables et comparables pour promouvoir la mobilité des étudiants, des enseignants et des chercheurs en Europe. À travers ce processus, une reformulation des politiques de l’enseignement et une transformation de la vision de la société sur les universités et plus généralement sur l’éducation vont s’ancrer. Sarah Croché (2010) montre comment la Commission est devenue l’artisan majeur de l’européanisation du pilotage de l’enseignement supérieur, un domaine qui n’était pas dans ses compétences. En 2001, elle a été intégrée dans les instances de pilotage du processus de Bologne et a mis l’accent sur l’apprentissage tout au long de la vie et sur le lien entre éducation et développement économique de l’Europe. Cet accent résulte d’une vingtaine d’années de débats dans des instances internationales comme l’UNESCO ou l’OCDE, mais qui n’avaient provoqué jusque-là que des initiatives modestes en matière de politique de formation de la part des gouvernements nationaux (Alheit et Dausien, 2005).
9 La configuration des relations entre les différents dispositifs européens et les institutions d’éducation et de formation débordera ainsi largement les institutions d’enseignement formel et se trouvera progressivement bousculée par le développement d’une stratégie européenne en matière de LifeLong Learning (Dumay, 2015). Comme pour l’enseignement supérieur [6], ce sont des transformations nationales, provenant principalement de l’Angleterre et des États-Unis, qui vont inspirer l’Europe. Dans la vague des réformes néolibérales anglaises des années 1980, va se mettre en place une réforme de l’éducation et de la formation qualifiantes, centrée sur l’élaboration d’un référentiel national des qualifications. Cette réforme inspirera l’UE dans sa publication (white paper) Teaching and Learning. Towards the Learning Society [7](1995), qui indique l’importance de se doter de tels cadres au niveau européen, permettant de la sorte une validation flexible des compétences acquises tout au long de la vie et une circulation plus fluide du « capital humain » [8] sur le marché du travail. Si l’inspiration première est ainsi clairement néolibérale, à travers la stratégie de Lisbonne (2000), une autre source d’inspiration, venue des pays du nord de l’Europe, sera de plus en plus mise en avant lors des phases successives. Le régime social-démocrate, et particulièrement les réformes entreprises dans les années 1990 en Suède (tendant en réalité vers un modèle plus libéral [9]), séduit autour de la possibilité de concilier et de combiner une stratégie centrée sur le développement de la compétitivité (à travers une « économie de la connaissance » à « haute valeur ajoutée ») avec un investissement fort (et tout au long de la vie) dans l’éducation, source d’une protection sociale élevée pour tous.
10 Les années 2000 verront ainsi le développement d’instruments divers au niveau européen concrétisant cette stratégie, fondée sur un double pilier normatif : un pilier néolibéral reposant sur une approche « adéquationniste » et un pilier social-démocrate valorisant un investissement fort de l’État dans les institutions favorisant la cohésion sociale (Dumay, 2015). L’adéquationnisme repose sur l’idée de correspondance entre un emploi ou une famille d’emplois et une formation. Ce principe sert ainsi de critère d’évaluation de l’efficacité et de la pertinence de la politique éducative. L’ambition récurrente est de « piloter » les formations dans cette perspective jugée optimale pour les entreprises comme pour les individus, permettant le bon usage des fonds publics. Sarah Croché (2010) souligne ainsi en conclusion de son ouvrage que, malgré les aspects progressistes d’un investissement plus fort dans l’éducation, la Commission a certes renforcé le processus de Bologne, favorisant l’harmonisation des systèmes d’enseignement supérieur, mais en trahissant le projet de ses initiateurs, le mettant au service des stratégies de Lisbonne et Europe 2020 [10], que nous allons discuter dans la seconde partie de cet article. Avec comme conséquence pour l’enseignement supérieur la survalorisation des caractéristiques des universités « prestigieuses », dont la sélection et l’internationalisation des formations font partie, allant de pair avec le développement de comportements mimétiques et normatifs chez leurs consœurs moins « prestigieuses » (Moscati et al., 2010). De même, loin de favoriser l’harmonisation des conditions d’études dans l’enseignement obligatoire, la multiplication des comparaisons et évaluations internationales, le suivi des « acquis » des élèves, va engendrer une différentiation interne [11] plus poussée des systèmes éducatifs européens, qui n’est pas sans conséquence sur les inégalités scolaires et sociales persistantes, au sein des pays membres.
3. Le cadre « éducation et formation 2020 », le Benchmarking et ses objectifs chiffrés
3.1. E&T2020, Indicateurs de performance et MOC
11 Le cadre stratégique adopté en 2009 [12] avait ainsi défini les priorités européennes en matière d’éducation et de formation à l’horizon2020. Communémentappelé « E&T2020 » pour « Education & Training 2020 », ce cadre fixait quatre objectifs stratégiques, dont le premier objectif reste prioritaire :
- faire de la mobilité et de l’apprentissage tout au long de la vie une réalité ;
- améliorer la qualité et l’efficacité de l’éducation et de la formation ;
- favoriser l’équité, la cohésion sociale et la citoyenneté active ;
- encourager la créativité et l’innovation, y compris l’esprit d’entreprise, à tous les niveaux de l’éducation et de la formation.
13 L’utilisation fréquente de termes tels que « la qualité » en éducation et « l’efficacité », « l’esprit d’entreprise », véhiculés dans le monde éducatif et ailleurs, tient pour partie à des effets de « signes », de « labels », car la « qualité » des études, « l’esprit », la « créativité » peuvent difficilement être mesurés, pour peu que l’on s’entende sur la définition de ces notions et sur les critères de leurs mesures. Nous nous interrogerons donc ici sur cette rhétorique en éducation qui semble cacher une vision de plus en plus partagée d’un darwinisme social [13], développée aux États-Unis au XXe siècle, « matrice théorique » du néolibéralisme actuel. Celui-ci passe en partie par l’établissement d’indicateurs de performance : les benchmarks, en lien avec la « Stratégie Europe 2020 ». Les avancées, ainsi que les « points de difficulté », de chaque État membre dans la réalisation de ces objectifs sont passées en revue tous les ans (rapport d’avancement conjoint). Ce cadre s’opérationnalise via la méthode ouverte de coordination (MOC), non contraignante mais « engageante ». Ainsi, le Conseil européen du 23 et 24 mars 2000 à Lisbonne a souligné que ce sera la méthode ouverte de coordination, qui permettra « de diffuser les meilleures pratiques » et « d’assurer une plus grande convergence » :
14 « Les systèmes européens d’éducation et de formation doivent s’adapter tant aux besoins de la société de la connaissance qu’à la nécessité de relever le niveau d’emploi et d’en améliorer la qualité […] Le Conseil européen demande au Conseil « Éducation » d’entreprendre une réflexion générale sur les objectifs concrets futurs des systèmes d’enseignement […]. La mise en œuvre de l’objectif stratégique sera facilitée par le recours à une nouvelle méthode ouverte de coordination permettant de diffuser les meilleures pratiques et d’assurer une plus grande convergence au regard des principaux objectifs de l’UE. Conçue pour aider les États membres à développer progressivement leurs propres politiques, cette méthode consiste à :
- définir des lignes directrices pour l’Union, assorties de calendriers spécifiques pour réaliser les objectifs à court, moyen et long terme fixés par les États membres ;
- établir le cas échéant, des indicateurs quanti- tatifs et qualitatifs et des critères d’évaluation par rapport aux meilleures performances mondiales, qui soient adaptés aux besoins des différents États membres et des divers secteurs, de manière à pouvoir comparer les meilleures pratiques ;
- traduire ces lignes directrices européennes en politiques nationales et régionales en fixant des objectifs spécifiques et en adoptant des mesures qui tiennent compte des diversités nationales et régionales ; procéder périodiquement à un suivi, une évaluation et un examen par les pairs, ce qui permettra à chacun d’en tirer des enseignements » [14].
16 La MOC est une méthode de travail des institutions européennes qualifiée tantôt de résultat de la modernisation du policy-making européen, tantôt de cheval de Troie de l’inter-gouvernementalisme (Dehousse, 2005). Quoi qu’il en soit, cette forme de coordination relève de soft law qui favorise la diffusion de ce que les politistes appellent les « idées » (conduisant à une forme d’européanisation cognitive) ; par leur déploiement, elles construisent de nouvelles ressources pour les acteurs administratifs et politiques qui peuvent s’en saisir (Chalmers et Lodge, 2003) ou pas ! En effet, comme l’indique Conter (2012), une pression européenne n’est pas une condition suffisante au changement. Elle peut être confrontée à des résistances, même si l’influence du changement de paradigme dans la conception, la fabrication et la délivrance des politiques du social, est confirmée par de multiples analyses des politiques de l’emploi, de la formation et de l’éducation (Berthet et Conter, 2015).
17 Les programmes européens de mobilité ont ainsi été les premiers à faire l’objet d’objectifs chiffrés. Longtemps fixés à 10 % des inscrits de l’enseignement supérieur bénéficiaires du programme Erasmus, cet objectif a été porté à 20 % en 2009 [15]. Une décennie après, les cinq objectifs chiffrés ont été mis en avant dans la stratégie E & T 2020 :
- au moins 95 % des enfants devraient participer à l’enseignement préscolaire ;
- la proportion de jeunes de 15 ans ayant une maîtrise insuffisante de la lecture, des mathématiques et des sciences devrait être inférieure à 15 % ;
- la proportion de jeunes de 18 à 24 ans ayant quitté prématurément le système d’éducation et de formation devrait être inférieure à 10 % ;
- au moins 40 % des personnes âgées de 30 à 34 ans devraient être diplômées de l’enseignement supérieur ;
- au moins 15 % des adultes devraient participer à des activités d’apprentissage.
19 Ces objectifs sont en lien direct avec les politiques européennes d’élargissement, d’inclusion, qui se traduisent dans les faits par une entrée de plus en plus précoce et massive dans des systèmes éducatifs qui se segmentent et une sortie de plus en plus tardive. La segmentation désignant la subdivision des systèmes d’enseignement en écoles et programmes parallèles se distingue à la fois par les cursus et l’origine sociale de leurs élèves (Ringer, 2003). Une des conséquences indirectes de ces politiques est la place grandissante du secteur privé subventionné [16] dans beaucoup de pays (Poucet, 2012), notamment au niveau pré-scolaire, une massification de l’enseignement supérieur et le maintien des élèves à des niveaux de plus en plus avancés dans des systèmes de formation formels, de plus en plus inégalitaires. Les changements que ces politiques de convergence et d’évaluation que nous avons évoquées ont engendrés dans différents pays, au sein des systèmes d’enseignement européens, renforcent donc des tensions existantes un peu partout entre une finalité de l’enseignement de type égalitaire, aujourd’hui de moins en moins défendue, et une finalité de type élitiste, distinctive, aujourd’hui de plus en plus largement répandue (Moscati et al., 2010).
20 Malgré les aspects progressistes de E&T2020 tels que la formation tout au long de la vie ou la volonté d’augmenter les niveaux d’étude, l’objectif de rendre les individus plus mobiles et plus « adaptables » aux changements, a ainsi eu des effets sur la structure des systèmes. Elle a développé une tendance, plus ou moins marquée selon les pays, à la fragmentation du champ de l’enseignement à tous les niveaux éducatifs aujourd’hui, dans des proportions variables, car il existe toujours une différenciation en termes d’objectifs entre, par exemple, ce qui est attendu des étudiants atteignant l’enseignement supérieur, dont on ne prévoit pas encore qu’ils représentent la majorité de la population, et ceux qui seront dirigés vers l’enseignement professionnel, qui ne bénéficieront pas non plus des mêmes possibilités de mobilité :
21 • au moins 20 % des diplômés de l’enseignement supérieur et 6 % des 18-34 ans disposant d’une qualification professionnelle initiale devraient avoir effectué une partie de leurs études ou de leur formation à l’étranger.
22 De plus, les indicateurs édictés pour l’éducation et la formation en Europe vont jusqu’à sortir d’objectifs strictement scolaires ou éducatifs pour englober, par exemple, le taux d’emploi des diplômés. Le taux d’emploi des personnes entre 20 et 34 ans ayant au minimum un niveau d’enseignement secondaire de deuxième cycle et ayant terminé leurs études depuis moins de trois ans, devait atteindre au moins 82 %. La politique éducative européenne a été légitimée par l’adéquationnisme, dans la plupart des cas et par une sorte de prolongement des actions prises dans le champ professionnel, ce qui a enfermé l’éducation à l’intérieur d’une définition restreinte, qui élude tout ce qui n’est pas directement en lien avec le monde du travail. C’est pourquoi Nóvoa (1998) y voit une première « perversion » : la surdétermination de l’éducation par le contexte économique et par le monde du travail. En regardant l’éducation par le prisme de la formation professionnelle et de l’adéquationnisme « tout au long de la vie », la Commission européenne a pris un détour qui l’a empêchée de mettre en œuvre une action éducative engagée par des logiques autres que les lois du marché.
23 La deuxième perversion tient à la mise sur pied par l’Union européenne, dans les faits, d’une politique éducative qui cherche à se rendre invisible, qui ne se donne pas les moyens d’une régulation et surtout d’un contrôle démocratique. C’est une politique parfois « gênée » (Frediani, 1992), qui ne peut pas se dire, en raison du principe de subsidiarité en matière éducative (les programmes scolaires notamment restant nationaux, comme les concours de l’enseignement et la plupart des diplômes) et qui, par conséquent, ne peut pas être participée, discutée et jugée par la communauté éducative concernée. En effet, cette situation de « semi-clandestinité légale » (Frediani, 1992) dans le domaine de l’éducation a empêché l’instauration d’un véritable débat, notamment sur les indicateurs choisis pour mesurer les améliorations vers les objectifs à atteindre. Fortement basées sur une logique d’experts, à travers la MOC et partant d’une rationalité essentiellement technique et statistique, les actions entreprises ont valorisé des stratégies adaptatives et normatives, au détriment d’une attitude proprement politique et de réflexions plus profondes portant notamment sur les curriculums, « réel, en acte et caché » (Vitale, 2022, p. 102-105). En effet, force est de constater avec Basil Bernstein que dans l’ère de la société totalement pédagogisée (Bernstein, 2001), où tout est médiatisé par une pédagogie (bricolage en ligne, tutoriel de géométrie dans l’espace 2.0, conduite d’un véhicule en webinaire…), depuis la déclaration de Bologne, les politiques publiques se centrent surtout sur des réformes de structure et de mesure. La question des savoirs scolaires, de leur justification, de la pédagogie et de l’accès des élèves à la maîtrise des connaissances est peu traitée. Seules les didactiques, qui travaillent le savoir, déjà considéré comme savant, en savoir à enseigner, sont valorisées. Les savoirs scolaires et la pédagogie (donc différente de la didactique) sont très rarement travaillés. Or, dans la lignée de la sociologie des curriculums (voir sur ce point la présentation et bibliographie exhaustive in Vitale, 2022), il existe de bonnes raisons de penser que c’est en se centrant sur les savoirs scolaires et leur transmission-acquisition que l’on pourra interroger autrement l’échec scolaire en particulier et construire des réponses aux problèmes éducatifs en général, notamment sur le sens et le rapport aux savoirs des élèves, comme des enseignants (ibid., p. 215-221). Il y a, ainsi, peu de débat sur des politiques éducatives européennes qui semblent préférer aujourd’hui « l’égalité des chances » à « l’égalité des places », avec tout ce que cela implique comme effets collatéraux (Dubet, 2011). Les valeurs mises en avant sont celles de la « méritocratie », de la mobilité et de la performance par le benchmarking. Ce qui renforce une tension existante entre les diverses missions de l’école et des systèmes d’éducation (sélection, socialisation, inclusion, intégration, etc.).
3.2 Des résultats contrastés et des moyennes qui cachent des disparités au niveau national
24 Aujourd’hui, la lutte contre le décrochage scolaire est souvent mise en avant dans de nombreuses politiques éducatives des pays membres. La proportion de jeunes de 18 à 24 ans ayant quitté le système d’éducation et de formation est ainsi effectivement passée de 17,0 %, en moyenne, en 2002, à 10,5 % en 2018 (cf. graphique 1), mais la proportion de jeunes quittant prématurément l’école en 2021 variait de 2,4 % en Croatie à 15,3 % en Roumanie (Eurostat, 2022) [17]. En outre, plus de 40 % des personnes âgées de 30 à 34 ans ont été diplômées de l’enseignement supérieur en 2018, contre 23,6 % en 2002 (cf. graphique 2). Ces moyennes cachent cependant de fortes disparités. L’Italie par exemple se situe toujours en bas du classement des pays de l’UE pour la part des diplômés universitaires (29 %, dans la tranche d’âge des 25-34 ans, en 2020, aux côtés de la Roumanie, 25 %). En tête du classement européen se trouve le Luxembourg (61 %).
25 En ce qui concerne la mobilité, aujourd’hui encore, les objectifs de 20 % des diplômés de l’enseignement supérieur ayant effectué une partie de leurs études ou de leur formation à l’étranger, comme les 6 % des 18-34 ans disposant d’une qualification professionnelle initiale avec une expérience de mobilité, sont encore loin d’être atteints dans tous les pays. Le taux moyen d’étudiants en mobilité institutionnalisée en Europe tourne plutôt autour des 5 % [18]. En outre, au sein d’un même pays, il y a également de fortes disparités selon les institutions d’appartenance. En France par exemple, le taux d’étudiants mobiles est bien plus élevé dans le segment des « Grandes Écoles » et autres écoles sélectives de l’enseignement supérieur, qu’au sein des départements de la plupart des universités, en raison de la place dépréciée des formations non sélectives, au sein d’un système d’enseignement dual – universités – Grandes Écoles (Ballatore, 2010). Même si un jour cet objectif était atteint, en déplaçant les frontières de ce qui est inclus, en partie, cela signifierait toujours qu’il n’y a aucune attente en la matière pour plus de 80 % des élèves/étudiants. Les conditions différentielles d’accès à une mobilité de plus en plus multiforme, les questions des conditions d’étude, d’accueil, de moyens, de durée et de soutiens notamment, continuent d’être ignorées.
Jeunes ayant quitté prématurément l’éducation et la formation dans l’UE28 entre 2002 et 2018 (en pourcentage de la population âgé de 18 à 24 ans)
Description
Jeunes ayant quitté prématurément l’éducation et la formation dans l’UE28 entre 2002 et 2018 (en pourcentage de la population âgé de 18 à 24 ans)
Note : Ruptures de séries en 2003, 2006 et 2014.Pourcentage de diplômés de l’enseignement supérieur parmi la population âgée de 30 à 34 ans dans l’UE28 entre 2002 et 2018
Description
Pourcentage de diplômés de l’enseignement supérieur parmi la population âgée de 30 à 34 ans dans l’UE28 entre 2002 et 2018
Note : Ruptures de séries en 2014 (passage de la CITE 1997 à la CITE 2011).26 Ces objectifs quantitatifs, s’ils devaient encore être revus à la hausse, se heurteraient également au manque de réflexion sur le capital culturel de type international, qui est loin d’être possédé par tout le monde, sur la question des dispositions à la mobilité, qui se développent avant tout dans les familles, comme l’appétence pour l’international, le goût du voyage, etc. et qui nécessitent des efforts et des moyens pour les non « initiés » (Draelants et Ballatore, 2014). Outre son caractère performatif, le discours sur l’« ouverture » des établissements scolaires et des individus a aussi ses marqueurs sociaux (être anglophone, savoir tisser un réseau de sociabilité à l’étranger, parler plusieurs langues, etc.). Au-delà des prédispositions, la mobilité est aussi et avant tout affaire de réseaux, de capital culturel informationnel, de stratégies, de paris sur l’avenir, d’enchaînements institutionnels. Le rôle des institutions éducatives est d’ailleurs primordial. Ce qui n’est pas discuté non plus dans l’injonction à la mobilité et au brassage, même si rappelons-le, les actions publiques européennes ciblent seulement une minorité d’individus, c’est qu’elle construit des hiérarchies linguistiques scolaires ou universitaires parfois explicitement, mais plus souvent implicitement. L’internationalisation de l’enseignement et de la production scientifique ne fait pas seulement circuler des personnes, des capitaux et des biens, mais aussi des modèles d’apprentissage, de formation.
27 De plus, ces moyennes ne disent rien des disparités au sein des pays. L’enjeu n’est pas ici d’intégrer les systèmes nationaux d’éducation dans un espace supranational à l’instar du Marché unique, mais de les engager dans une course à la compétitivité en confrontant les statistiques nationales, à l’image bien souvent de scores dans un palmarès. Ce qui a conduit à choisir ces objectifs chiffrés n’a pas été discuté, pas plus que le fait de conforter les capacités individuelles d’insertion professionnelle et d’augmenter la population scolarisée, jusqu’à un âge le plus avancé possible, sans discuter de la segmentation des systèmes éducatifs, avec des voies « royales » vers des formations sélectives et internationalisées et des voies « sans issue », non sélectives et locales. Cette « politique des indicateurs », « forme technique apparemment neutre », comme l’indique Robert Salais, ne peut se confondre avec « une simple description relevant d’une démarche de connaissance » : « l’emploi d’indicateurs résulte d’un choix qui doit être qualifié de politique, même s’il n’est pas assumé comme tel » (Salais, 2004) et ces chiffres sont loin de refléter la complexité de la réalité sociale et éducative des pays européens.
28 Les indicateurs choisis dans la stratégie « E&T2020 » minimisent ainsi l’ampleur des inégalités au sein et entre des pays. Il manque, dans ce cadre, un faisceau d’indicateurs complémentaires sur les conditions d’étude et le bien-être à l’école, sur la mixité sociale, par exemple. Des études plus qualitatives seraient donc nécessaires face aux questions de sous-enseignements, d’orientations différentielles et de dégradation des conditions d’étude, car une grande partie des obstacles que rencontrent les systèmes scolaires qui cherchent à élever le niveau de formation de la totalité des enfants dépend de causes extérieures à l’institution scolaire. Une école ne constitue pas, dans une société, un isolat autonome. L’école doit composer avec la nature et le degré des inégalités qui préexistent au sein de la société : le niveau de richesse du pays, la composition sociale de sa population, le régime des inégalités économiques et sociales, sans compter la place occupée par le système scolaire dans cette société. Une école est ainsi toujours à l’image de l’écosystème, du territoire, du modèle économique et social, qui l’entoure.
4. Conclusion
29 Les comparaisons internationales en éducation portées par le benchmarking ne peuvent être comprises sans penser l’idéologie globale porteuse d’un certain modèle d’organisation scolaire, fortement en lien avec le monde du travail aujourd’hui. La caractéristique des objectifs chiffrés et des classements est à l’origine d’orientations qui affaiblissent certains modèles alternatifs de pédagogies coopératives qui pensent que mettre des élèves, comme des établissements, en compétition, de les évaluer en permanence, n’est pas source de progrès pour tous et les contraignent à se rapprocher du modèle dominant. Dans ce contexte, peu importe la qualité des présupposés et des hypothèses qui sous-tendent les classements, la norme de comportement est appliquée le plus souvent pour elle-même, sans qu’il en soit attendu autre chose qu’une amélioration du « capital réputationnel » de l’entité qui la met en œuvre (Akerlof, 1980). Ainsi, les indicateurs et classements internationaux fonctionnent comme les « normes sociales » étudiées par Akerlof (1980). Ce dernier montre que, même lorsqu’il est coûteux pour un individu de s’y conformer, les normes sociales peuvent néanmoins perdurer si le fait d’y contrevenir entraîne une perte de réputation (Fitoussi et Saraceno, 2007). Ainsi, cette nouvelle gouvernance de l’éducation par objectifs chiffrés fonctionne au bénéfice d’un modèle mu par des valeurs particulières (compétition, flexibilité, ouverture internationale, etc.), qui y voit une occasion d’affermir sa position sans forcément avoir besoin d’agir pour cela.
30 Nous avons ainsi observé des convergences, des postures descendant du supérieur au niveau de l’enseignement obligatoire, autour de valeurs comme la mobilité, la flexibilité et la mesure des performances, dues à l’adoption d’une approche de benchmarking en éducation en Europe. Les actions publiques éducatives européennes ont conduit ainsi à des stratégies individuelles et institutionnelles de développement des mobilités, physiques initialement, mais de plus en plus virtuelles aujourd’hui, « hybrides », pour assurer une certaine « inclusion », terme que l’on retrouve dans de nombreux textes qui traitent de questions éducatives de nos jours [19]. Le benchmarking est ainsi un projet politique partagé par de nombreuses élites européennes, au fait des logiques et innovations managériales - le New public management en est une illustration (Van Haeperen, 2012). Ainsi, bien que la massification par le bas (élargissement du nombre d’élèves accueillis dans l’enseignement préscolaire) et par le haut (augmentation des mobilités et du nombre de personnes qualifiées de l’enseignement supérieur) puisse faire l’objet d’une lecture progressiste, le caractère néolibéral des orientations européennes se reflète dans les notions diffusées et par l’adoption d’un benchmarking non-participé, qui se soucie peu de la question de l’égalité des positions sociales et de la forte segmentation des systèmes d’enseignement européens.
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Date de mise en ligne : 16/12/2025