Formations professionnelles d’adultes en risque de précarité : une lecture en termes de capacités
- Par Périne Brotcorne
Pages 29 à 40
Citer cet article
- BROTCORNE, Périne,
- Brotcorne, Périne.
- Brotcorne, P.
https://doi.org/10.3917/dyre.004.0029
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- Brotcorne, P.
- Brotcorne, Périne.
- BROTCORNE, Périne,
https://doi.org/10.3917/dyre.004.0029
Notes
-
[1]
Le rapport intégral de cette étude est accessible sur le site du projet « T-CAP » http://www.t-cap.eu/fr/. Son objectif était d’être un guide pour l’action. Il visait à mettre à disposition des acteurs de terrain des outils de compréhension et d’action en vue de leur permettre de construire des actions capacitantes de formation professionnelle à destination d’un public précarisé.
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[2]
Le dossier Formation Emploi, n°113, publié en 2011 est dédié à cette question.
-
[3]
Voir « PROJET DE DÉCRET portant assentiment à l’avenant à l’accord de coopération-cadre relatif à la formation en alternance, conclu à Bruxelles, le 24 octobre 2008, entre la Communauté française, la Région wallonne et la Commission communautaire française » en ligne sur le site du Parlement Wallon : document 1034, voir http://nautilus.parlement-wallon.be/Archives/2013_2014/DECRET/1054_3.pdf [consulté le 15 juillet 2016].
1 – Introduction
1Dans le contexte actuel des politiques d’activation, la formation professionnelle constitue un outil public privilégié pour améliorer l’employabilité des travailleurs sans emploi et répondre au problème du chômage massif. Dans ce cadre, la réussite des programmes de formation est évaluée à partir de la (ré)insertion rapide des demandeurs d’emploi sur le marché du travail.
2L’approche par les capacités, initiée par A. Sen (2000), offre une perspective renouvelée d’évaluation des politiques actives de l’emploi et des dispositifs de formation professionnelle mis en œuvre dans leur cadre [2]. Elle invite à dépasser l’évaluation classique des résultats des dispositifs de formation et d’insertion, souvent limitée à des critères quantitatifs en termes de « sorties positives » ; elle propose d’envisager la formation comme une « liberté » visant l’épanouissement socioprofessionnel des individus et non pas seulement l’adaptation de leurs compétences aux besoins des entreprises.
3Cette contribution s’inscrit dans cette perspective théorique. Elle constitue la synthèse d’une étude exploratoire menée dans le cadre du projet européen « T-cap » financé par le programme d’éducation et de formation tout au long de la vie – Grundtvig Projets multilatéraux. Son objectif était de s’appuyer sur l’approche par les capacités pour analyser la mise en œuvre de quinze dispositifs de formation professionnelle à destination d’adultes en risque de précarité, issus de cinq pays européens : Belgique, Espagne, France (Corse), Italie et Slovaquie. En particulier, cette étude visait à identifier les aspects capacitants des pratiques sociopédagogiques, organisationnelles et institutionnelles des opérateurs de formation, à savoir leur contribution à l’extension de la liberté des individus éloignés de l’emploi à mener à bien un projet de formation et d’insertion qu’ils valorisent. L’objectif de cette contribution est d’exposer quelques cas exemplaires d’actions « capacitantes » déployées par les opérateurs étudiés au cours du parcours de formation et d’insertion.
4Pour ce faire, après une brève présentation des concepts principaux qui fondent l’approche par les capacités, l’article expose les dimensions de cette approche théorique retenues pour l’analyse des données empiriques. Il esquisse les grandes lignes de la méthodologie de récolte et d’analyse de données et s’attache ensuite à exposer les principaux résultats de l’enquête. Enfin, quelques balises pour l’action sont formulées en guise de conclusion.
2 – L’approche par les capacités
5L’approche par les capacités, initiée par A. Sen dans les années 70, constitue une contribution majeure aux théories contemporaines de la justice. Elle considère la liberté comme un fondement à la fois du développement humain et de la justice sociale. Depuis, cette approche a été développée par Sen et d’autres chercheurs à la fois au niveau théorique et sur la question de son opérationnalisation (De Munck, 2007). Elle offre aujourd’hui un cadre d’évaluation renouvelé des politiques et des dispositifs d’action publique, notamment dans le champ de la formation et de l’emploi. Il est impossible de résumer l’approche par les capacités dans le cadre de cet article. On se contente, dès lors, de définir les concepts fondamentaux qui ont inspiré l’analyse des actions de formation et d’insertion socioprofessionnelle à destination d’un public adulte précarisé.
6Cette approche suggère que les situations individuelles et sociales en termes de justice sociale doivent s’apprécier à partir des « capacités », c’est-à-dire des libertés réelles des personnes de mener à bien des projets auxquels elles accordent de la valeur (en termes de parcours de formation et d’insertion socioprofessionnelle dans cet article). En portant l’attention sur l’étendue de la liberté réelle d’accomplir des individus, cette approche vise entre autres à dépasser les théories de la justice centrées sur l’égalité des ressources qui sous-tendent le principe d’égalité des chances. Selon Sen, ces approches sont insuffisantes, car elles se limitent aux « moyens » de la liberté sans se préoccuper de son étendue effective – « c’est-à-dire sur ce que les individus peuvent réellement réaliser ou obtenir à partir de ces moyens » (Sen, 2000, p. 115) dans leur propre contexte de vie. Les « ressources » sont à entendre au sens large ; elles représentent les biens et les services dont une personne dispose, qu’ils soient produits ou dispensés par le marché, par le secteur associatif ou par le secteur public (i.e. revenus, transferts sociaux, prestations de services, dont les programmes et dispositifs de formation). Elles incluent aussi les droits formels accordés aux individus, c’est-à-dire les droits inscrits dans les documents législatifs et juridiques, comme le droit à l’éducation, ou à la formation professionnelle par exemple (Bonvin & Farvaque, 2007).
7L’insistance portée au devenir concret de la liberté permet de souligner que des personnes ayant formellement accès aux mêmes ressources n’ont pas pour autant les mêmes possibilités de les mobiliser pour réaliser un projet qu’ils valorisent. Cette inégalité dans les possibilités des individus à pouvoir convertir effectivement ces ressources et droits formels dans une réalisation de leur choix résulte de différences dans leurs situations individuelles et sociales respectives. Ces différences relatives à ce que Sen nomme « facteurs de conversion » entravent ou facilitent la transformation de ressources en liberté réelle de choix et d’action, comme l’accomplissement d’un projet de formation valorisé par l’individu par exemple. Ces facteurs sont à la fois individuels (compétences, niveau de formation ou de qualification, etc.), sociaux (normes liées aux processus de sélection des candidats et d’évaluation des bénéficiaires de formation, par exemple) et environnementaux (facteurs externes liés aux opportunités de formation, de stages professionnels, d’emplois, etc.). Dès lors, la seule égalisation des ressources et droits formels ne suffit pas pour garantir l’amélioration des libertés réelles des bénéficiaires de formation, si les facteurs de conversion adéquats dans les trois domaines indiqués font défaut. La transformation effective des ressources formelles en liberté réelle suppose donc bien d’agir non seulement sur les ressources (égalité des droits d’accès à la formation) et les facteurs individuels (les compétences des personnes), mais aussi sur des facteurs sociaux et environnementaux pour que ceux-ci soient favorables au développement de la capacité d’agir d’un individu dans un contexte donné (Bonvin & Farvaque, 2007, 2008).
8Cette liberté réelle – que l’on peut aussi appeler latitude effective de choix et d’action individuelle – s’articule autour de deux dimensions indissociables et complémentaires. L’une est liée aux « opportunités » et renvoie à l’étendue et à la nature des options réellement disponibles (nombre et qualité des formations, des stages professionnels, des opportunités d’emplois). Cette dimension constitue les supports à la liberté de choix et d’action. L’autre dimension a trait au « processus » ; elle renvoie à la liberté réelle de décision d’une personne face aux différentes possibilités qui s’offrent à elle. Dans cette optique, des politiques et des dispositifs de formation capacitants doivent viser à développer des opportunités et des supports d’action accessibles aux personnes tout en veillant à ne pas empiéter sur leur liberté de choix en ce qui concerne l’orientation de leur parcours d’insertion.
9Toutefois, selon l’approche par les capacités, cette liberté réelle n’est pas une fin en soi. Elle vise un accomplissement : l’épanouissement « c’est-à-dire la capacité d’un individu à être et à faire ce à quoi il aspire » (Sen, 2000, p.30). Rapportée à cette enquête, il s’agit du développement professionnel et social. Celui-ci doit être envisagé dans une perspective large de bien-être personnel. Il ne se réduit pas au développement de connaissances et de savoir-faire professionnels et implique l’acquisition de compétences sociales et citoyennes. Dans ce cadre, la notion de capacités se distingue d’une autre notion fondamentale : les fonctionnements, c’est-à-dire les réalisations effectives d’une personne, les actes qu’elle choisit d’accomplir parmi l’ensemble des fonctionnements qui lui sont réellement accessibles. Les capacités reflètent ainsi « les diverses combinaisons de fonctionnements qu’un individu peut accomplir et parmi lesquelles il peut faire son choix » (Sen, 2000, p.31). Celles-ci incluent donc les fonctionnements, c’est-à-dire les réalisations et les résultats effectifs, mais ne s’y réduisent pas. Cette distinction peut sembler futile mais elle est fondamentale. En ne se limitant pas au seul résultat de l’action (la réalisation d’une formation ou d’un stage professionnel), mais en s’intéressant en priorité à l’ensemble des alternatives de fonctionnements accessibles en amont de ce choix (nombre et qualité d’autres formations ou stages possibles), l’approche par les capacités renseigne sur l’étendue de la liberté réelle dont dispose une personne pour faire ce choix. Autrement dit, elle permet d’insister sur la liberté individuelle d’agir. Deux personnes qui réalisent un même accomplissement n’ont pas bénéficié pour autant du même degré de liberté réelle, d’un même ensemble d’opportunités. L’épanouissement socioprofessionnel est donc d’autant plus accessible que les opportunités alternatives et l’espace de liberté dont dispose un individu pour mener un parcours de formation sont larges.
10En somme, la mission des politiques publiques et des dispositifs de formation professionnelle consiste à agir à la fois sur le développement de ce qu’une personne est capable de faire (ses compétences), sur les possibilités concrètes qui lui sont accessibles pour accroître ses compétences (les opportunités et les supports sociaux individuels et collectifs), ainsi que sur la possibilité d’exprimer ses préférences et de les faire valoir (Zimmerman, 2011). En ce sens, tout en n’évinçant pas l’importance de la responsabilité des individus à devoir se former pour favoriser leur intégration socioprofessionnelle, cette approche accorde aussi une place centrale à la responsabilité collective, en charge de distribuer également les opportunités et les moyens d’agir tout en ne prédéterminant pas le champ des possibles des individus.
3 – Une enquête à dimension européenne
11L’objectif de l’enquête de terrain consiste à saisir le caractère capacitant de pratiques sociopédagogiques, organisationnelles et institutionnelles de quinze opérateurs de formation professionnelle organisant des filières de formation préqualifiantes et/ou qualifiantes, à destination d’adultes éloignés de l’emploi. Ceux-ci sont issus de cinq pays européens – Belgique francophone (Wallonie), Espagne, France (Corse), Italie, Slovaquie. En Belgique, les centres belges analysés appartiennent au secteur des Centres d’Insertion Socioprofessionnelle (CISP). Celui-ci regroupe les organismes de formation professionnelle intervenant auprès d’un public peu qualifié et éloigné de l’emploi, mieux connus sous le nom d’Organismes d’Insertion Socio-Professionnelle (OISP) et d’Entreprises de Formation par le Travail (EFT).
Encadré 1 : le secteur CISP
Les CISP ont pour mission la formation socioprofessionnelle des demandeurs d’emploi faiblement qualifiés, les plus éloignés du marché du travail. Concrètement, les formations sont destinées aux demandeurs d’emploi inoccupés (DEI) inscrits au FOREM ne disposant pas plus que le certificat d’enseignement secondaire du deuxième degré (CESDD) ainsi qu’à ceux qui ont ce statut depuis au moins 18 mois dans les 24 mois qui précèdent la formation. Elles sont aussi accessibles à des adultes dont la situation est assimilée aux DEI (personnes relevant de l’INAMI, personnes incarcérées, personnes d’origine étrangère faiblement qualifiées, etc.). Les CISP proposent des filières de formation en orientation, en alphabétisation et en savoirs de base ainsi que des formations métiers dans des domaines variés : métiers de l’horéca et de la restauration, du bâtiment, services à la personne et à domicile, métiers du bureau et de secrétariat, métiers verts et de l’environnement, etc. Au-delà de leur diversité, ces formations métiers ont en commun de mener à des métiers dont les compétences peuvent s’acquérir en un temps court de formation (entre 6 à 18 mois).
Pour redonner une chance à ces personnes de se réinsérer socialement et professionnellement, le secteur propose une pédagogie spécifique et individualisée. Les CISP ont comme particularité de viser à articuler un travail d’accompagnement à l’insertion professionnelle à un travail d’émancipation sociale et citoyenne.
Les actions de formation des CISP se déploient selon deux types de démarches. Celles-ci ont chacune un cadre méthodologique fixé par le nouveau décret du gouvernement wallon qui régit le secteur depuis le 10 juillet 2013.
- La démarche « entreprise de formation par le travail » (EFT) combine une approche théorique d’un métier et une mise en situation réelle de travail à travers une production de biens et services.
- La démarche de formation et d’insertion (DEFI) qui comprend des cours, des exercices pratiques et éventuellement des stages en entreprise.
Encadré 2 : le profil du public en formation dans le secteur CISP en quelques chiffres
| Répartition des stagiaires selon le genre en 2014 en % | |||||
|---|---|---|---|---|---|
| OISP | EFT | Total | |||
| Femme | Homme | Femme | Homme | Femme | Homme |
| 61 | 39 | 33 | 67 | 53 | 47 |
12Pour ce faire, l’analyse vise à identifier les actions des opérateurs de formation qui agissent sur divers facteurs de conversion favorables à l’extension de la liberté des personnes à accomplir une formation qui contribue à leur développement socioprofessionnel. Les facteurs de conversion constituent l’ensemble des « supports » qui participent au renforcement de la liberté d’action des individus. Ceux-ci sont de natures diverses. La mission première des opérateurs est d’agir sur les facteurs individuels de conversion, à savoir la mise en place de dispositifs pédagogiques et d’accompagnement socioprofessionnel adaptés aux besoins des bénéficiaires au cours des étapes de la formation. Ceux-ci visent à développer leurs diverses compétences afin de les armer à faire face au monde professionnel et à la vie sociale en général. Néanmoins, dans une optique réellement capacitante, l’action des centres doit aussi porter sur des facteurs collectifs de conversion, comme l’élargissement des opportunités en matière de formation, de stage et/ou d’emploi par exemple. Il s’agit, dès lors, d’identifier les actions des opérateurs de formation et de leur environnement direct sur l’ensemble des paramètres individuels, sociaux et environnementaux susceptibles de soutenir les personnes dans l’accomplissement d’un parcours de formation et d’insertion qu’ils valorisent.
13L’approche par les capacités ne se résume toutefois pas à la question du pouvoir d’agir, elle englobe aussi la dimension relative à la liberté processuelle « grâce à laquelle les personnes restent maîtresses de leurs choix et de leurs actions » (Bonvin & Farvaque, 2007, p.24). La mise à disposition d’opportunités accessibles et de soutiens adaptés est certes nécessaire mais insuffisante si on ne laisse pas aux personnes la liberté réelle de décider de l’orientation de leur parcours d’insertion. Il s’agit ici d’identifier la manière dont les centres traduisent concrètement le développement de ce « modèle d’implication » dans leurs pratiques quotidiennes. « Dans quelle mesure donnent-ils concrètement la possibilité aux personnes d’exprimer et de faire valoir leurs points de vue sur des décisions qui les concernent ? ».
14Finalement, rappelons que, selon cette approche, la formation n’est pas une fin en soi mais doit viser l’épanouissement socioprofessionnel. Dans cette optique, l’insertion dans l’emploi n’est pas le seul résultat à attendre d’une formation, elle doit aussi permettre plus largement l’émancipation sociale. Il s’agit dès lors d’identifier les différentes finalités vers lesquelles les formations sont orientées.
15Pour saisir la complexité des interactions entre les facteurs qui façonnent les opportunités sociales disponibles, les divers « supports » sociopédagogiques accessibles et la latitude de choix laissée aux bénéficiaires dans un environnement formatif donné, une méthode qualitative a été privilégiée (voir encadré 1). Le niveau organisationnel est l’axe central de l’enquête. Toutefois, il constitue aussi le niveau intermédiaire entre le contexte institutionnel dans lequel il s’inscrit et le niveau individuel sur lequel il agit. L’analyse s’est donc centrée sur les contextes organisationnels des opérateurs en croisant certains aspects institutionnels, d’une part, et biographiques, d’autre part.
16La difficulté méthodologique majeure a consisté à comparer des actions de formation déployées par des opérateurs aux finalités et réalités politico-institutionnelles parfois fort différentes. Il s’est agi dès lors de saisir les « pratiques capacitantes » dans ces contextes variés en veillant à tenir compte de certaines contraintes politiques et institutionnelles qui (dé) limitent les possibilités d’action des opérateurs de formation (par exemple, les contraintes liées à l’accréditation officielle de la formation comme l’obligation de standardiser les formations en termes de durée et de contenu, les contraintes liées au profil du public en formation ou celles liées aux politiques d’activation comme le contrôle d’assiduité du public en formation). Dans la mesure où certains contextes politiques nationaux ou régionaux sont plus capacitants que d’autres, les bonnes pratiques décrites dans la suite de l’article sont souvent issues de mêmes pays. Par ailleurs, nous avons volontairement choisi d’illustrer un maximum notre propos par des pratiques identifiées dans les organismes belges de formation.
Encadré 3 : l’enquête
4 – Principaux résultats
4.1 – Réduire les inégalités d’accès aux formations
17La réduction des inégalités effectives d’accès aux formations est une première condition nécessaire pour élargir l’opportunité au plus grand nombre de candidats d’entamer un parcours formatif qu’ils ont choisi et valorisent. Les pratiques privilégiées par certains opérateurs de l’échantillon en matière d’accueil et de sélection témoignent de la possibilité d’agir à la fois sur des facteurs individuels et sociaux de conversion afin de développer des dispositifs moins discriminants, et qui sont conçus, avant tout, comme un instrument au service du projet d’intégration sociale et professionnelle de la personne.
18La mise en place de dispositifs de sélection à l’entrée des formations est une pratique courante dans la plupart des centres de formation. Toutefois, les modalités d’organisation de certains d’entre eux peuvent constituer un frein réel à l’entrée en formation de publics moins qualifiés et plus éloignés de l’emploi. L’exemple de pratiques de sélection dans deux filières de soutien à la création d’entreprises, situées respectivement en France et en Slovaquie, est éclairant à cet égard. Théoriquement, ces filières sont accessibles à tout public, quel que soit le niveau de diplôme. Toutefois, dans les faits, la mise en place d’une longue phase de sélection basée sur l’introduction d’un solide dossier de candidature mène à éliminer les personnes qui ont des difficultés d’expression écrite, et ce, en dépit d’un projet professionnel potentiellement de qualité. Tout en ne suggérant pas de supprimer tout processus de sélection, il est possible de concevoir des modalités de sélection et d’accueil qui n’éliminent pas d’emblée les candidats les moins dotés en capital scolaire, garantissant ainsi la conversion de ce droit théorique en une opportunité réellement accessible au plus grand nombre. Il peut s’agir par exemple, dans ce cas-ci, d’une offre d’accompagnement au montage du projet et, de façon plus générale, d’un développement de tests à l’entrée qui ne soient pas exclusivement basés sur l’écrit.
19Une réflexion similaire peut être menée à propos de l’entretien de motivation comme critère de sélection des candidats. Bien que celui-ci soit une pratique courante chez de nombreux opérateurs, le recours à cette technique comme seule modalité de sélection pénalise les publics moins qualifiés. Ceux-ci ne disposent souvent pas des outils langagiers suffisants pour exprimer oralement leur motivation, en dehors de tout contexte formatif ou professionnel.
20Dans les cas étudiés en Belgique, cette réflexion a notamment guidé les pratiques d’une Entreprise de Formation par le Travail en restauration. Les professionnels du centre ont choisi d’évaluer la motivation dans l’action en cours de parcours sur base des attitudes dans le travail plutôt que de l’évaluer oralement dans le cadre formel d’un entretien de sélection. Ils jugent ce type de dispositif inadapté pour sonder la motivation réelle de leur public socialement fragilisé. Notons que cet opérateur bénéficie d’un cadre réglementaire qui permet une absence de sélection à l’entrée dans la mesure où de nouvelles entrées en formation sont possibles toute l’année dès un abandon.
21En revanche, d’autres opérateurs ne peuvent faire l’impasse sur l’étape de sélection en raison de règles administratives plus contraignantes concernant les périodes d’entrée en formation. Pour contourner en partie les aspects discriminants de cette étape, certains centres, dont la plupart des organismes belges de l’échantillon, offrent, au terme d’entretiens de motivation peu concluants, la possibilité aux candidats de suivre un module de découverte du métier de quelques semaines au sein de la structure. Cette option permet à la fois aux professionnels d’évaluer la motivation de la personne dans l’action, et à celle-ci de faire un choix professionnel plus éclairé avant un engagement définitif, ce qui élargit son espace d’opportunités. Dans cette optique, les entretiens de motivation reposent sur une philosophie différente d’une logique dominante qui sonde l’adéquation du candidat à la formation et sa « bonne volonté » d’adhérer au projet. Ils sont conçus de manière à apprécier la plus-value de l’offre formative proposée pour le projet socioprofessionnel de la personne. La motivation est davantage utilisée comme horizon de travail que comme critère d’élimination. Elle sert à décoder les aspects de la formation qui suscitent l’intérêt et rejoint les aspirations socioprofessionnelles des individus. L’objectif est de s’assurer que l’engagement dans la formation ne conduise pas à un nouvel échec pour le candidat ainsi que de l’informer correctement des exigences qui sont liées à cet engagement.
22Ces pratiques de sélection conçues de façon plus inclusive peuvent être considérées comme des actions sur les facteurs individuels de conversion dans la mesure où elles tentent de s’adapter aux aptitudes et difficultés spécifiques des personnes. Toutefois, en bouleversant les normes de sélection valorisées par les institutions classiques de formation, qui avantagent de facto les personnes socioculturellement favorisées, elles agissent aussi au niveau des facteurs sociaux de conversion. La sociologie de l’éducation a effectivement bien montré le caractère socialement construit de ces formes spécifiques de savoirs (capacité d’expression écrite et orale) et leur inégale répartition au sein des différents groupes sociaux (Verhoeven & al., 2009).
23Par ailleurs, plusieurs barrières d’ordre organisationnel peuvent aussi entraver la participation de bénéficiaires aux formations, comme les problèmes de mobilité dans les zones rurales, par exemple. Pour contrer ces difficultés, parmi les centres corses et italiens étudiés, certains d’entre eux proposent un aménagement des horaires de formation afin que ceux-ci soient compatibles avec les contraintes personnelles des bénéficiaires. À cet égard, les propos de nombreux stagiaires témoignent du rôle décisif qu’a joué la possibilité de bénéficier de cette souplesse organisationnelle dans leur décision de s’engager dans la formation. Ces pratiques organisationnelles agissent ici sur un facteur environnemental de conversion et mène ainsi à élargir les possibilités réelles de se former pour le plus grand nombre.
4.2 – Connecter les formations aux réalités professionnelles
24Il n’est pas neuf d’affirmer que l’articulation entre les acquisitions des savoirs et les mises en situation de travail est un facteur clé de réussite pour les personnes engagées dans des dispositifs de formation professionnelle. Certains observateurs et acteurs de terrain suggèrent même de remettre le travail au centre des démarches de formation dans la mesure où celui-ci est reconnu comme le lieu d’apprentissage principal, surtout dans le cadre de formations d’adultes faiblement qualifiés (Santelman, 2015). Cette articulation entre formation et travail offre plusieurs avantages pédagogiques. Elle permet d’abord à un public doutant souvent de l’utilité de la formation de lui donner un sens concret et de l’appréhender comme un moyen d’accès effectif à un métier. Les personnes prennent conscience qu’ils contribuent à la réalisation d’un accomplissement qui possède une utilité sociale valorisée (Tilman, 2011). Elle offre ensuite aux apprenants l’opportunité de se préparer à intégrer un collectif de travail avec ses propres règles et de développer ainsi les compétences sociales nécessaires pour s’y insérer. Par ailleurs, former professionnellement des personnes éloignées de l’emploi implique de ne pas les maintenir dans un « cocon » hors du monde du travail, mais de les accompagner à se mettre en situation réelle et à se confronter aux exigences de la sphère professionnelle.
25Si de nombreuses personnes s’accordent aujourd’hui pour reconnaître la plus-value d’une pédagogie basée sur l’alternance, ceci n’induit pas pour autant une unanimité sur les manières de la mettre en œuvre. Dans les faits, ce principe renvoie à un éventail de pratiques hétérogènes, dont la portée capacitante peut être fort variable. Dès lors l’analyse des pratiques de terrain a permis d’identifier quelques conditions nécessaires à la mise en œuvre d’une pédagogie de l’alternance qui contribue au développement des capacités des personnes en formation.
26La première condition est la présence de possibilités concrètes d’expériences professionnelles. Pour ce faire, il s’agit de privilégier l’alternance des lieux – centre de formation et lieu de travail – et non pas seulement celle des objets d’apprentissage (théorie/pratique au centre) (Tilman, 2011). Si celle-ci est certes utile pour concrétiser les apprentissages théoriques, elle n’est pas suffisante pour donner l’opportunité d’intégrer un collectif professionnel et se tester dans un environnement réel de travail. De plus, la régularité de l’alternance et la multiplication des séquences d’immersion dans différents lieux de travail tout au long du parcours de formation permettent une confrontation à diverses réalités professionnelles ou facettes d’un même métier. Qu’il s’agisse d’ »essais-métiers » dans le cadre de modules d’orientation ou de stages plus longs en entreprise dans le cadre de formations (pré)qualifiantes, cette confrontation à des expériences multiples de travail offre l’occasion de tester plusieurs options. Ceci permet aux personnes de valider progressivement la pertinence de leur projet professionnel et de faire ainsi un choix plus éclairé. En Corse, par exemple, dans le cadre de deux filières d’orientation étudiées, la nécessité d’effectuer plusieurs essais-métiers au cours de la formation constitue un aspect pédagogique majeur du dispositif.
27Ensuite, pour mettre les expériences professionnelles au service des apprentissages, il est nécessaire que celles-ci soient étroitement articulées à un encadrement pédagogique en amont et en aval de chaque séquence d’immersion. En amont, celui-ci soutient le bénéficiaire dans sa préparation à la confrontation au terrain. En aval, cet accompagnement l’aide à identifier les difficultés rencontrées et à faire le point sur la progression de ses acquis. Ces supports à l’expérience constituent une deuxième condition nécessaire à la mise en place d’une pédagogie de l’alternance capacitante. Ils ont pour fonction de donner du sens à l’expérience et de transformer cette opportunité en apprentissages effectifs. Les professionnels en charge de la formation sont appelés à concevoir leur mission dans une optique de coaching. Leur rôle consiste à mettre les bénéficiaires en situation réelle de travail, tout en sécurisant cette confrontation.
28Enfin, le respect de la liberté de choix est une dernière condition indispensable au déploiement de pratiques pédagogiques alternantes capacitantes. La réelle prise en compte du point de vue et du vécu des bénéficiaires est un élément essentiel de cet accompagnement. Celui-ci gagne à être un espace d’écoute de leurs aspirations professionnelles ainsi que de leurs peurs et doutes face au monde du travail. Dans cette optique, la démarche d’encadrement vise à soutenir les personnes dans leurs choix et leurs difficultés, tout en visant leur autonomie. Concrètement, ceci implique de les conseiller judicieusement sur leurs lieux de stage, tout en les encourageant à entreprendre les démarches par elles-mêmes (sélection des stages, prises de contact, etc.) et en leur laissant, en définitive, la liberté de choisir celui ou ceux qu’elles préfèrent.
29Parmi les cas analysés en Corse et en Belgique francophone, plusieurs opérateurs de formation inscrivent clairement leurs pratiques d’encadrement pédagogiques d’expériences professionnelles dans la logique du respect de la liberté de choix et d’autonomisation du bénéficiaire. Ils font de cette philosophie une orientation pédagogique explicite. Ce faisant, ils s’inscrivent en faux contre les pratiques dominantes en la matière au sein des autres organismes impliqués dans l’étude. Les professionnels des filières qui assument cette orientation pédagogique insistent sur l’importance de ne pas décider ni d’agir à la place des stagiaires, au risque d’encourager à la fois l’assistanat et l’infantilisation. Ainsi, les stagiaires sont aiguillés et conseillés sur leurs lieux de stage, mais toutes démarches et décisions en la matière leur reviennent. Les professionnels reconnaissent toutefois que cette posture d’accompagnement place certains stagiaires dans une position inconfortable dans la mesure où ils ont pris l’habitude que leurs démarches soient prises en charge par les institutions fréquentées.
30En somme, il s’agit d’encourager l’autonomisation des stagiaires aux différentes étapes de leur encadrement professionnel, de les accompagner dans l’exercice de leurs choix libres et informés, de leur proposer, en définitive, de se prendre en charge mais de manière sécurisée en leur donnant les soutiens nécessaires en cas de difficulté. Des pratiques sociopédagogiques capacitantes conduisent donc la personne vers les objectifs qu’elle s’est fixés en la soutenant dans la construction de son autonomie et de ses choix.
4.3 – Privilégier une formation globale valorisante
31La tendance récente des formations professionnelles à se focaliser sur un retour rapide des demandeurs d’emploi sur le marché du travail conduit les dispositifs à se centrer uniquement sur le développement des compétences utiles à l’emploi. Cette logique axée sur l’amélioration de l’employabilité oublie une donnée essentielle, surtout lorsqu’on travaille à la (ré)insertion d’un public moins qualifié et éloigné de l’emploi : la nécessité de reconstruire aussi et avant tout leur rapport à l’activité et au travail (Santelman, 2015). Il s’agit aussi de reconstruire avec les personnes une image positive et apaisée d’elles-mêmes, garante d’une intégration professionnelle et d’une émancipation sociale durables.
32Les organismes s’adressant à un public peu qualifié ne peuvent faire l’économie d’une telle réflexion. Pour favoriser une intégration socioprofessionnelle durable des bénéficiaires, une piste privilégiée est le déploiement d’actions de formation visant, au-delà d’une insertion dans l’emploi, un objectif de réhabilitation identitaire (Devres-Limonet, 2015). Ceci implique de prendre en compte les multiples dimensions des expériences des personnes, y compris celles vécues hors de la sphère professionnelle, et de considérer la manière dont celles-ci influencent leur rapport à la formation et au travail.
33Cette conception holistique de la formation s’inscrit dans une perspective capacitante. Rappelons que, selon cette approche, la question du bien-être des individus comme accomplissement est fondamentale. La formation ne doit pas uniquement contribuer à ouvrir des possibles en termes de (ré)insertion professionnelle, mais aussi en termes d’épanouissement personnel et social. Dans cette optique, il s’agit de mettre en place des actions de formation qui visent le développement non seulement des compétences professionnelles mais aussi des compétences plus larges – émotionnelles, sociales et citoyennes.
34De nombreux opérateurs de l’échantillon développent des pratiques de formation qui articulent étroitement le travail sur les compétences professionnelles et celui sur les compétences sociales et émotionnelles. Dans le cadre strict des apprentissages professionnels, cette approche conduit à mettre en œuvre des dispositifs pédagogiques visant la valorisation et la reconnaissance de ce que sont les individus, de leurs expériences et de leurs compétences. On pense, par exemple, à la valorisation des savoirs d’expérience des apprenants. Pour le formateur, l’objectif est de les accompagner à transformer cette expérience en compétences mobilisables dans le travail. Cette attention portée à leurs connaissances est essentielle, car elle renforce le sentiment de compétences et revalorise l’estime de soi. Certaines équipes pédagogiques affirment clairement appliquer ce principe pédagogique. Par ailleurs, la réalisation d’évaluations formatives régulières dans la perspective d’une pédagogie de la réussite est une autre pratique qui va dans ce sens. Ces évaluations privilégient la mise en évidence des acquis d’apprentissage plutôt que des manques. Mise au service de la progression du bénéficiaire, celui-ci peut envisager l’évaluation comme une alliée de son apprentissage et non plus une sanction.
35Dans le cadre du travail d’accompagnement à l’insertion, cette approche globale mène à la mise en place d’un encadrement multidisciplinaire. On pense aux « tuteurs de développement » dans une filière qualifiante en multimédia en Italie, par exemple. Ce dispositif prévoit un accompagnement individualisé pour chaque apprenant par un même référent tout au long du cursus. Ces tuteurs sont au départ des éducateurs, mais ils sont formés à certains aspects du métier de façon à pouvoir soutenir les bénéficiaires à la fois sur le plan social et professionnel. Dans un cas étudié en Corse, au sein d’une filière d’orientation vers l’emploi, les entretiens individuels relatifs au projet professionnel sont l’occasion de tisser des liens de confiance avec les stagiaires et de faire le point sur les difficultés personnelles qui freinent leur retour vers l’emploi. Les formateurs insistent sur l’importance d’articuler ce travail sur les compétences sociales avec celui sur les compétences professionnelles afin de ne pas le désincarner de la réalité de la formation et des exigences que celle-ci impose.
36L’articulation du volet professionnel et du volet social de la démarche est donc une condition nécessaire au déploiement de pratiques de formation capacitantes. Néanmoins, ce travail est à lui seul insuffisant s’il est conçu dans une logique prescriptive qui tente d’imposer à la personne ce qui semble bon ou non pour elle. Une démarche capacitante invite, au contraire, à concevoir un accompagnement avec autrui, dans une optique d’empowerment. Ceci suppose de reconnaître le bénéficiaire comme acteur à part entière de son intégration, de prendre au sérieux ses aspirations et ses limites, tout en le conseillant et l’informant correctement sur les tenants et les aboutissants de ses décisions.
4.4 – Développer des pratiques émancipatrices
37Ces démarches d’empowerment contribuent à la construction d’une image positive de soi, ce qui est un préalable indispensable pour mener à bien tout projet d’insertion qui tient à cœur. Celles-ci sont d’ailleurs largement développées au sein des filières de formation analysées dans le cadre des dispositifs d’accompagnement psychosocial, mis en place par les opérateurs ou par leurs partenaires du monde de l’action sociale. Néanmoins, ce travail est souvent limité au développement de la dimension individuelle de l’empowerment visant à renforcer le pouvoir de la personne sur elle-même et sur sa vie ; il évince la dynamique collective, pourtant centrale dans la démarche originelle. En effet, à la base, les démarches d’empowerment visent au développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités (Le Bossé, 2008). Cette notion fait ainsi référence à un double processus d’acquisition du pouvoir d’action au niveau individuel et collectif, en vue d’accroître l’emprise des personnes sur leur environnement. À l’échelle individuelle, cet apprentissage vise à renforcer la confiance et l’estime de soi ainsi que le contrôle sur les divers aspects de sa vie. À l’échelle collective, celui-ci vise à augmenter la capacité d’un collectif à avoir prise sur des réalités sociales communes en vue de les améliorer (Bacque & Biewener, 2013).
38Reconnaître la nécessité de ce travail individuel ne s’oppose donc pas à une approche plus collective des problèmes rencontrés par les personnes au cours de leur parcours de formation. Au contraire, l’approche individuelle gagne à s’articuler à un travail d’empowerment collectif qui apprend aux bénéficiaires qu’ils sont en capacité d’agir ensemble sur des questions communes qui les préoccupent, au premier rang desquelles la formation. D’ailleurs, la démarche de formation se prête à la création de lieux de discussion, voire de mobilisation collective. Ainsi, créer des moments dédiés à l’expression des points de vue des bénéficiaires sur divers aspects de la formation en cours est une pratique collective d’empowerment.
39La plupart des opérateurs interrogés affirme consacrer des temps dédiés à l’empowerment collectif. Néanmoins, l’intégration formelle de ces temps d’échanges au sein du programme de formation est plus rare. On rencontre cette pratique au sein d’une filière en Italie et dans l’ensemble des filières étudiées en Belgique francophone, dont c’est une spécificité pédagogique. Appelés conseils coopératifs en Belgique, ces lieux constituent des espaces privilégiés pour exprimer les difficultés et mécontentements concernant le cursus en cours ainsi que pour apprendre à construire des demandes collectives argumentées à faire valoir auprès de la direction du centre. Pour les apprenants, faire l’expérience que leur avis a de la valeur est essentiel pour accroître la confiance en eux et le sentiment de maîtrise sur leur environnement. Toutefois, leur principale condition de réussite réside dans la prise en compte effective, par l’équipe pédagogique, des suggestions formulées par les stagiaires à défaut de quoi ces derniers expriment un sentiment d’instrumentalisation.
40Ce type d’initiatives s’inscrit dans des pratiques de formation dont l’objectif est d’articuler un travail d’émancipation sociale à celui d’insertion professionnelle dans une logique d’éducation permanente. Cette double mission est une spécificité historique du secteur CISP en Belgique, lequel fait figure d’exception parmi les opérateurs étudiés. Pourtant, selon l’approche par les capacités, cette articulation est essentielle pour accroître l’épanouissement des individus en formation.
41Une démarche globale et émancipatrice de formation implique d’y consacrer du temps. Ce temps long est nécessaire pour résoudre les problèmes connexes qui freinent le chemin vers l’emploi et pour redonner confiance à un public qui doute souvent de ses capacités. Ces personnes ont généralement besoin de temps pour construire un projet de (ré)insertion qu’elles valorisent et qui fait sens pour elles. Ainsi, comme le souligne Mazade (2015, p.105), « pour les demandeurs d’emploi, le temps est au centre de la construction de leur espace d’opportunités ».
4.5 – Élargir les opportunités socioprofessionnelles
42Pour assurer le développement socioprofessionnel des personnes en formation, la mission prioritaire des opérateurs est de mettre en place des dispositifs centrés sur le soutien aux bénéficiaires en vue de les outiller au mieux pour s’insérer sur le marché de l’emploi. Toutefois, ces actions centrées exclusivement sur les personnes restent souvent insuffisantes si elles ne sont pas articulées à des initiatives visant à donner accès à des opportunités réelles d’intégration professionnelle et sociale. Comme le résument Bonvin et Conter (cités dans Franssen & al., p.17) : « hors situation de plein emploi, l’aptitude des politiques et des dispositifs à accroître les opportunités individuelles en agissant sur l’offre de travail (incitation, formations, etc.) reste d’une efficacité très limitée ». Les opérateurs de formation sont susceptibles de développer des leviers d’action à leur niveau par le biais de la création de partenariats durables et effectifs avec les autres acteurs du monde de l’insertion : ceux de l’entreprise et d’autres formations professionnelles aux objectifs complémentaires notamment. Cette mise en réseau assure au bénéficiaire une plus grande continuité entre les différentes étapes de son parcours d’insertion et met à sa disposition des ressources effectives en termes de formations complémentaires, de stages professionnels, voire d’emplois.
43Parmi les pratiques des opérateurs analysés, une démarche innovante pour créer des opportunités concrètes d’embauche accessibles aux personnes en fin de formation consiste à développer des activités alternatives portées par l’économie sociale. C’est le cas en Corse par exemple où une coopérative d’activités organise une formation à la création d’entreprises. Dans ce cadre, elle donne la possibilité aux porteurs de projet qui ont réussi avec succès leur formation d’intégrer leur activité entrepreneuriale au sein de la structure, en créant leur propre emploi salarié. D’autres formes juridiques issues de l’économie sociale permettent aussi de favoriser l’insertion professionnelle des bénéficiaires défavorisés. Citons, en Belgique francophone, le cas de l’entreprise d’insertion (EI). Cette société commerciale, dotée par ailleurs d’une finalité sociale, peut être créée à l’initiative d’un organisme de formation, ce qui offre la possibilité d’engager les stagiaires formés par le centre au sein de l’entreprise d’insertion. Par ailleurs, dans le cas de la Coopérative corse, les porteurs de projet ont l’occasion, au cours de leur formation, de bénéficier d’un hébergement juridique provisoire pour leur entreprise naissante au sein de la structure afin de tester sa viabilité financière, tout en maintenant leur droit au chômage.
44Ces initiatives portant sur la création d’emplois accessibles à la sortie de formation sont néanmoins relativement rares dans la mesure où ces actions ne sont pas directement de la prérogative des opérateurs. En revanche, plus nombreuses sont celles qui visent à augmenter les chances d’intégration professionnelle des bénéficiaires grâce à des actions plus indirectes sur le monde socioéconomique. Ainsi, pour maximiser leurs chances d’accéder à des possibilités concrètes d’embauche au terme de la formation, une démarche pertinente consiste à adapter l’offre de formation en fonction de l’évolution des besoins en compétences du secteur professionnel concerné, voire de positionner son offre dans des secteurs porteurs en termes d’emplois (métiers en pénurie ou dans des secteurs d’avenir). Une telle démarche suppose toutefois que les opérateurs développent une connaissance fine de la réalité de l’emploi des secteurs en lien avec leurs formations, ce qui implique de nouer des contacts réguliers avec les entreprises locales.
45Le développement de stratégies coopératives avec les employeurs est, en effet, un défi majeur pour les opérateurs de formation. Une pratique courante porte sur l’offre de stages en entreprise en cours ou en fin de formation. Dès lors, tout l’enjeu consiste à créer des collaborations avec des entreprises susceptibles de proposer des stages avec de véritables possibilités d’engagement à la clé. La plupart des opérateurs interrogés donnent la possibilité aux stagiaires de réaliser des stages professionnels grâce à des collaborations plus ou moins formalisées avec un réseau d’employeurs du secteur. Toutefois, ils sont moins nombreux à parvenir à établir des partenariats basés sur de réelles relations de confiance. Or, la qualité des relations partenariales est un atout pour travailler à la fois avec les bénéficiaires et les entreprises. Ce faisant, les professionnels de la formation parviennent à développer une bonne connaissance des besoins des employeurs et de leurs stagiaires. Ils peuvent ainsi calibrer la formation aux exigences des entreprises en fonction de la réalité du métier, tout en orientant les bénéficiaires vers des structures adaptées à leurs intérêts et besoins. Cette dynamique partenariale positive permet aux opérateurs d’éviter un positionnement uniquement adéquationniste de réponse aux besoins du marché et d’assumer une logique plus symétrique dans laquelle la réalité des stagiaires est aussi considérée.
46Par ailleurs, une autre façon d’élargir les opportunités de développement professionnel des personnes en fin de formation consiste à faciliter leurs transitions vers des formations complémentaires. La création de partenariats entre différents opérateurs aux missions complémentaires est un moyen essentiel pour soutenir ces transitions dans une approche intégrée. L’exemple le plus abouti de ce travail en réseau est la création de filières et passerelles entre différents opérateurs. L’enjeu est alors la reconnaissance automatique des acquis de formation, ce qui suppose de longues concertations afin que chacun reconnaisse ses spécificités respectives et ses complémentarités.
47Des partenariats entre organismes de formation non certifiants et certifiants ont ainsi abouti à la mise en place de filières complètes de formation certifiantes accessibles à un public, au départ, insuffisamment diplômé pour y entrer. Parmi les pratiques analysées, ce cas de figure est notamment rencontré en Belgique francophone. Grâce à la mise en place d’une codiplomation avec l’enseignement de promotion sociale, deux opérateurs non certifiants issus du secteur CISP offrent la possibilité aux bénéficiaires d’accéder à une certification reconnue par la Fédération Wallonie-Bruxelles pour le métier d’aide-soignant. Cette approche intégrée garantit aux personnes un accès réel aux services proposés par différents opérateurs sur le marché.
48Dans l’ensemble, il ressort de l’enquête que la mise en réseau des divers acteurs du monde de l’insertion n’est pas une démarche aisée. La tendance dominante est le morcellement des dispositifs et la segmentation de leurs missions. Pour la contrer, les opérateurs doivent déployer beaucoup d’énergie et dépasser les comportements de concurrence et de repli institutionnel. Certes, ce constat n’est pas nouveau ; il y a plus de 10 ans, des recherches mettaient déjà en évidence ce phénomène (Maroy & Van Haeperen, 2005). Force est toutefois de constater que cette difficulté perdure. Pourtant, le développement de relations partenariales de confiance constitue une condition majeure à l’élargissement des perspectives d’intégration professionnelle et sociale des personnes en formation, en particulier celles éloignées de l’emploi.
5 – Conclusion
49Inspiré des travaux d’A. Sen (2000), cet article avait pour ambition de synthétiser les résultats d’une étude exploratoire visant à identifier les aspects capacitants de dispositifs de formation professionnelle à destination d’un public en risque de précarité. Celle-ci se basait sur l’analyse de filières de formation organisées par quinze opérateurs issus de cinq pays européens : Belgique, Espagne, France (Corse), Italie et Slovaquie. La présente contribution s’attachait à présenter quelques cas exemplaires de pratiques pédagogiques, organisationnelles et institutionnelles à cet égard.
50Au terme de cet article, une conclusion majeure porte sur la nécessité de développer conjointement des leviers d’action sur les facteurs de conversion individuels et environnementaux si les opérateurs de formation souhaitent inscrire leurs pratiques dans une visée de capacitation des individus. Concrètement, ceci implique de renforcer les capacités individuelles et collectives des personnes en formation en vue de les armer à faire face aux exigences du marché de l’emploi et de la vie sociale tout en veillant à étendre le champ réel des possibles de leurs bénéficiaires en termes d’intégration socioprofessionnelle.
51Le cœur de la mission des organismes destinés à former des adultes en risque de précarité est de mettre à disposition de leur public cible des supports sociopédagogiques adaptés à la singularité de leur situation. Ainsi, l’élaboration de processus d’accueil inclusifs, la connexion permanente du parcours de formation aux réalités professionnelles, la conception d’une approche sociopédagogique globale où l’ensemble des dimensions de la personne sont prises en compte et la mise en place de pratiques émancipatrices visant à leur apprendre à faire valoir leurs points de vue individuels et collectifs sont apparus comme quelques aspects essentiels au développement d’actions de formation et d’accompagnement capacitantes. Dans l’ensemble, un pilier central de ce type de dispositifs est le soutien à l’autonomisation des individus en favorisant l’exercice de leurs choix libres et informés.
52S’il est important d’agir sur les personnes, on ne peut néanmoins pas leur faire porter toute la responsabilité de leur intégration, surtout dans une situation où les offres d’emploi ne sont pas disponibles pour tout le monde. Pour développer des démarches formatives réellement capacitantes, il est apparu essentiel que les opérateurs agissent parallèlement sur l’environnement socioéconomique pour accroître les possibilités effectives d’insertion socioprofessionnelle des bénéficiaires. À ce niveau, l’enjeu est de favoriser des stratégies inclusives et coopératives avec les différents acteurs de l’insertion en vue de permettre aux bénéficiaires d’accéder à des ressources effectives en termes de stages professionnels, de formations complémentaires et d’emplois. Les opérateurs de formation sont amenés à assumer davantage une fonction d’intermédiaires et de passeurs, en favorisant la création de ponts entre les différents « mondes sociaux » de l’insertion (Franssen & al, 2014). L’établissement de partenariats ancrés dans le tissu local leur permet ainsi d’endosser un vrai rôle d’accompagnement des individus vers l’intégration professionnelle et sociale, et non pas seulement un rôle d’accompagnement des demandeurs d’emploi en risque de précarité.
53En Fédération Wallonie-Bruxelles, les acteurs politiques semblent avoir pris la mesure de cet enjeu puisque de nouvelles dispositions légales visent à faciliter cette collaboration. En effet, dans le cadre de la récente réforme de la formation en l’alternance [3], dont l’objectif est d’harmoniser le système de la formation en alternance, l’Office Francophone de la Formation en Alternance – OFFA – a vu le jour en septembre 2015. La création de cet organisme d’intérêt public, chargé du pilotage de l’alternance en Belgique francophone, a occasionné de nombreux changements, dont une nouveauté majeure : la mise en circulation d’un contrat d’alternance unique pour l’ensemble des apprentis des opérateurs historiques de l’alternance, les CEFA d’une part, et l’IFAPME / SFPME / EFP, d’autre part. En uniformisant la relation entre apprenant, centre d’enseignement/formation et entreprise, ce contrat vise à assurer un fonctionnement optimal de cette « collaboration tripartite » et à faciliter ainsi les partenariats entreprises-formation initiale-formation continue.
54Il est donc finalement important de souligner la responsabilité des acteurs politiques dans le développement d’un cadre institutionnel permettant le déploiement de pratiques de formation professionnelle capacitantes. Au cours de cette analyse, Il est apparu combien les contextes institutionnels et législatifs conditionnent à la fois le champ des opportunités offertes aux demandeurs d’emploi et leurs possibilités à convertir effectivement ces ressources et droits formels dans une réalisation de leur choix. Dès lors, une lecture par l’approche par les capacités invite à poursuivre l’analyse portant sur une dimension, non abordée dans le cadre de cet article, mais pourtant essentielle : l’action politique des acteurs de l’insertion sur leur environnement institutionnel en vue de faire valoir les besoins du terrain insuffisamment pris en compte dans les dispositifs actuels. Dans ce cadre, il serait entre autres intéressant d’investiguer la capacité des acteurs en charge de l’insertion à développer une stratégie d’action collective, une réflexion politique construite et un pouvoir de négociation institutionnelle afin de peser davantage sur les décisions publiques en matière de formation socioprofessionnelle.
Bibliographie
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- Bonvin, J.-M., Farvaque, N. (2008), Amartya Sen. Une politique de la liberté. Paris, Michalon.
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Mots-clés éditeurs : approche par les capacités, demandeurs d’emploi peu qualifiés, formation professionnelle
Date de mise en ligne : 01/07/2018
https://doi.org/10.3917/dyre.004.0029