Soutenance de thèse
- Compte rendu établi par Thomas Ledru
Pages 457 à 463
Citer cet article
- Compte rendu établi par LEDRU, Thomas,
- Compte rendu établi par Ledru, Thomas.
- Compte rendu établi par Ledru, T.
https://doi.org/10.3917/rdn.420.0457
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Paul Chaffenet (Université de Lille SHS et Université libre de Bruxelles), Aristocratie et communautés religieuses aux marges septentrionales du royaume de France (fin ixe – début xiie siècle). Le cas du diocèse de Noyon, 16 juin 2017, Université de Lille SHS
1Jury : Anne-Marie Helvétius, professeur à l’Université de Paris 8 (présidente et rapporteur) ; Michèle Gaillard, professeur émérite à l’Université de Lille SHS (co-directrice) ; Alain Dierkens, professeur à l’Université libre de Bruxelles (co-directeur) ; Laurent Morelle, directeur d’études à l’EPHE (rapporteur) ; Alexis Wilkin, professeur à l’Université libre de Bruxelles.
2Anne-Marie Helvétius invite dans un premier temps Paul Chaffenet à présenter les résultats de ses recherches. Ce dernier explique que sa thèse, réalisée en co-tutelle à l’Université de Lille SHS et à l’Université libre de Bruxelles, est l’aboutissement d’un parcours académique qui l’a amené à réorienter son intérêt initial pour l’histoire des abbayes et des chapitres ainsi que pour les textes hagiographiques et diplomatiques vers l’étude des relations entre l’aristocratie et les communautés religieuses. La période considérée va de la fin du ixe (affaiblissement du pouvoir des Carolingiens et début de la période dite féodale) au début du xiie siècle (apparition de nouveaux ordres religieux comme les Cisterciens et les chanoines réguliers). Alors que le cadre géographique de l’étude devait, au départ, comprendre les diocèses de Cambrai, Arras, Laon et Noyon, il a rapidement été réduit au seul diocèse de Noyon davantage négligé par les historiens malgré les travaux sur la Picardie de Robert Fossier ou d’Olivier Guyotjeannin. Il présente néanmoins un réel intérêt en ce qui concerne la recomposition des pouvoirs laïques et ecclésiastiques et la diversité des politiques religieuses mises en œuvre. Le but de la thèse de Paul Chaffenet est ainsi d’étudier, à l’échelle du diocèse de Noyon, les relations à la fois matérielles et spirituelles existant entre les élites ecclésiastiques (l’évêque de Noyon-Tournai, le chapitre cathédral de Noyon, les abbayes d’Homblières, du Mont-Saint-Quentin, etc.) et les élites laïques (le comte de Vermandois, les seigneurs châtelains et les milites qui constituent la haute, la moyenne et la petite aristocratie) ainsi que la variété et l’évolution des politiques religieuses de ces deux types d’élites. Ayant suivi un plan chronologique, Paul Chaffenet met en évidence deux processus successifs. Dans un premier temps, de la fin du ixe au milieu du xie siècle, l’évêque de Noyon-Tournai et le comte de Vermandois s’assurent le contrôle des principales communautés religieuses de leur zone d’influence respective (le Noyonnais au sud, le Vermandois au nord). Pour ce faire, l’évêque favorise les temporels monastiques et canoniaux noyonnais, marginalisant ainsi les élites laïques, tandis que le comte est à l’origine de l’émergence de ce que Paul Chaffenet appelle « l’Église comtale du Vermandois oriental » qui repose principalement sur l’abbatiat laïque de Saint-Quentin et des liens privilégiés avec l’abbaye d’Homblières. Dans un second temps, du milieu du xie au début du xiie siècle, dans le contexte de la Réforme grégorienne, l’évêque étend son pouvoir dans le Vermandois au détriment du comte qui perd notamment l’abbatiat laïque de Saint-Quentin et doit faire face aux revendications autonomistes hombliéroises. Cette période est également marquée par la complexité des réseaux religieux de la petite et de la moyenne aristocratie qui rend difficile, pour l’évêque et plus encore pour le comte, le maintien de structures de domination pérennes. Plus généralement, Paul Chaffenet retient l’impact limité du pouvoir royal, la précocité de l’acquisition par l’évêque des droits comtaux à Noyon, la faible importance de l’abbaye de Saint-Quentin pour les comtes de Vermandois avant le comte Herbert II, l’absence des mouvements de Paix et de Trêve de Dieu et le fait que le diocèse de Noyon ne livre pas réellement d’indices plaidant en faveur de l’idée conventionnelle d’un « surgissement châtelain ». En guise d’ouverture, il propose cinq pistes de recherche : l’impact de la réforme grégorienne dans le diocèse de Noyon, la spécificité des rapports entre les diocèses de Noyon et de Tournai (notamment leur complémentarité), l’édition des actes des comtes de Vermandois, les stratégies écrites employées par les communautés religieuses (notamment le chapitre cathédral de Noyon) et enfin le mouvement communal.
3Anne-Marie Helvétius remercie Paul Chaffenet pour cette présentation et donne la parole à Michèle Gaillard. Celle-ci remercie les membres du jury, en particulier les deux rapporteurs. Elle se réjouit que cette soutenance puisse avoir lieu à l’issue d’un travail considérable de dépouillement des sources. La thèse comprend deux volumes pour un total de 1 386 pages (711 pages pour la thèse proprement dite et 675 pages pour les annexes). Elle souligne les qualités tant personnelles que scientifiques de Paul Chaffenet et sa capacité à nouer de solides amitiés à Lille comme à Bruxelles et à surmonter les difficultés, son analyse pointilleuse des sources et son honnêteté intellectuelle. Elle note cependant qu’il a tendance à rédiger des développements parfois inutiles et à employer un vocabulaire ainsi que des tournures trop recherchés qui nuisent à la fluidité de la lecture. Michèle Gaillard détaille ensuite la structure de la thèse : une introduction d’environ 40 pages, un chapitre préliminaire d’environ 60 pages, quatre parties chronologiques (vers 880-vers 940 ; vers 940-vers 990 ; vers 990-vers 1050 ; vers 1050-vers 1120) et une conclusion. Elle pose ensuite trois questions : le comte Thierry de Vermandois (mort à la fin du ixe siècle), lié à la famille des Nibelungen, se revendiquait-il comme tel ? Les abbatiolae sont-elles de petites abbayes ou des églises rurales ? Les conversions à la vie monastique sont-elles précoces ou ad succurendum ? Comme la thèse est difficilement publiable en l’état, elle conseille à Paul Chaffenet de recentrer le propos sur Homblières et Saint-Quentin.
4Paul Chaffenet remercie Michèle Gaillard pour son intervention puis répond à ses questions et remarques. Le comte Thierry a bien conscience de ses liens avec les Nibelungen. Les abbatiolae sont plutôt de petites abbayes urbaines. Les mentions de conversions à la vie monastique sont assez rares et ce sont surtout des conversions ad succurendum. Enfin, il reconnaît que sa thèse n’est pas publiable en l’état mais propose plutôt de la recentrer sur l’abbaye du Mont-Saint-Quentin qui constitue, à ses yeux, un dossier plus intéressant.
5Anne-Marie Helvétius donne ensuite la parole à Alain Dierkens. Celui-ci exprime sa satisfaction de voir la thèse parvenue à son terme. Il complimente Paul Chaffenet pour sa bonne intégration à Bruxelles et voit en lui un jeune chercheur à la fois perfectionniste, érudit et prudent. Il insiste sur le fait que la thèse, quoique dense et parfois difficile à lire, est un travail solide qui comble de nombreuses lacunes. Il aurait toutefois préféré un plan par institution religieuse suivi d’une synthèse chronologique. De même, un index et des renvois plus efficaces aux annexes auraient été les bienvenus. Alain Dierkens note que la thèse, qui s’appuie essentiellement sur des sources diplomatiques et, dans une moindre mesure, hagiographiques, est un travail d’histoire politique et institutionnelle de qualité mais qu’il n’y a pas assez d’histoire économique, sociale et religieuse. Il estime que Paul Chaffenet aurait pu être plus précis au sujet de l’avouerie, de l’abbatiat laïque et des rapports entre l’évêque et le chapitre cathédral. Il estime aussi que les dossiers de Péronne et d’Eilbert de Florennes mériteraient d’être approfondis. Alain Dierkens fait ensuite plusieurs remarques : il se demande s’il est pertinent de parler de « marges septentrionales » au sujet du diocèse de Noyon et signale qu’on aurait pu davantage étudier ce diocèse par rapport à ses voisins et notamment par rapport au diocèse de Tournai. Il se demande combien de temps prendra l’édition des actes des comtes de Vermandois envisagée par Paul Chaffenet ; il lui suggère enfin de livrer une contribution sur l’abbaye d’Ourscamp.
6Paul Chaffenet remercie Alain Dierkens pour son intervention puis répond à ses questions et remarques. Il indique que le diocèse de Noyon était davantage dans une position marginale au xe siècle qu’aux xie-xiie siècles. Il explique ensuite avoir manqué de temps pour parler du diocèse de Tournai et avoir craint que l’étude de celui-ci fasse perdre de vue la spécificité du diocèse de Noyon. Il pense qu’il faudra plusieurs années avant de publier une édition satisfaisante des actes des comtes de Vermandois. Enfin, il reconnaît qu’il serait utile de réaliser un travail pluridisciplinaire sur la fondation et l’affirmation de l’abbaye d’Ourscamp et précise qu’il a des contacts avec deux archéologues américains s’intéressant à celle-ci.
7Anne-Marie Helvétius donne ensuite la parole à Laurent Morelle. Celui-ci remercie Michèle Gaillard et Alain Dierkens de l’avoir sollicité pour participer à ce jury de thèse. Il rappelle que Paul Chaffenet a suivi son séminaire à l’EPHE et qu’il a eu plaisir à discuter à plusieurs reprises avec lui. Il estime que ce dernier a fait œuvre utile car le diocèse de Noyon n’était pas assez connu. Il souligne l’exigence de l’impétrant envers lui-même, sa capacité à émettre des hypothèses, son goût de l’étude des actes et ses efforts de contextualisation. Laurent Morelle indique cependant que certains éléments formels sont perfectibles, notamment la bibliographie, les citations et les cartes. Il met également le doigt sur quelques erreurs de traduction, comme les spicae cités dans un miracle de sainte Hunégonde qui sont des épis et non des piques. Il apprécie que les actes étudiés aient été reproduits dans le volume d’annexes mais trouve que Paul Chaffenet a hésité entre une vraie édition d’actes et un simple recueil de pièces justificatives. Laurent Morelle aurait également aimé que le vocabulaire et les expressions employés dans les actes soient étudiés plus précisément car ces écrits présentent à ses yeux la particularité d’associer des caractéristiques de la diplomatique franque et carolingienne ainsi que des éléments qui annoncent celle du xiie siècle. S’arrêtant sur certains de ces actes, il fait remarquer que les interventions comtales auraient pu être analysées plus finement et que l’avouerie, au cœur des relations entre l’Église et l’aristocratie, méritait plus d’attention. Pour finir, il admet bien volontiers que Paul Chaffenet est désormais le mieux placé pour faire parler le corpus diplomatique de cette région.
8Paul Chaffenet remercie Laurent Morelle pour son intervention puis répond à ses questions et remarques. Il reconnaît des maladresses quant à la forme de la thèse puis propose des explications à certaines des remarques concernant les actes qu’il a étudiés et la nature de l’avouerie.
9Alexis Wilkin est invité à s’exprimer. Il remercie d’abord Michèle Gaillard et Alain Dierkens de l’avoir sollicité pour participer à ce jury de thèse. Il souligne la rigueur intellectuelle de Paul Chaffenet, sa capacité à critiquer ses sources et qualifie sa thèse de travail monumental. Les conclusions générales de celle-ci lui paraissent en outre très acceptables. Cependant, il note la tendance de Paul Chaffenet à parfois spéculer et à compliquer ce qui est simple. Il émet des doutes sur le choix d’un plan chronologique, lui préférant, à l’instar d’Alain Dierkens, un plan par institution religieuse suivi d’une synthèse chronologique. Ayant constaté le déséquilibre des sources en faveur des sources diplomatiques, il s’interroge sur la rareté des sources narratives, se demandant si elles n’ont pas été sous-exploitées. Alexis Wilkin fait également remarquer qu’il est assez peu question d’histoire religieuse et d’histoire économique alors que les actes étudiés témoignent de transactions variées qui sont au cœur des relations entre l’Église et l’aristocratie. Il aurait ainsi aimé voir une réflexion sur la nature économique des biens échangés, sur l’évolution des fortunes nobiliaires, sur les rapports avec les nouvelles communautés (Cluny, Cîteaux, les collégiales régulières) ou encore, dans une perspective prosopographique, sur les liens familiaux unissant les membres des communautés religieuses et les membres des familles aristocratiques. S’il note enfin que les communautés religieuses paraissent quelque peu passives et que les réformes monastiques sont peu évoquées, il convient toutefois que le travail de Paul Chaffenet est digne d’éloges.
10Paul Chaffenet remercie Alexis Wilkin pour son intervention puis répond à ses questions et remarques. En ce qui concerne le choix du plan, il explique en effet avoir hésité entre le plan chronologique (français) et le plan par institution religieuse (belge). Il indique que les sources narratives locales sont rares dans le diocèse de Noyon (absence de gesta episcoporum, par exemple). Il reconnaît avoir sous-estimé la dimension économique, justifiant ce point par l’importance des travaux de Robert Fossier.
11À son tour, Anne-Marie Helvétius remercie Michèle Gaillard et Alain Dierkens de l’avoir sollicitée pour présider ce jury de thèse. Elle félicite Paul Chaffenet pour le travail impressionnant qu’il a réalisé ainsi que pour la rigueur et l’honnêteté intellectuelle dont il a fait preuve, deux qualités qui lui ont d’ailleurs permis de se rendre compte d’une erreur qu’elle avait commise dans un de ses articles. Le choix du diocèse de Noyon lui paraît judicieux. Elle constate cependant des erreurs formelles et quelques jugements de valeur involontaires, notamment au sujet de l’abbatiat laïque souvent assimilé à un accaparement de biens ecclésiastiques. Le plan choisi lui semble avoir conduit Paul Chaffenet à des répétitions et, sur les cartes, elle aurait aimé voir figurer les diocèses voisins de celui de Noyon car les relations entre l’Église et l’aristocratie ne s’arrêtent pas aux frontières diocésaines. Anne-Marie Helvétius rappelle par ailleurs qu’il ne faut pas trop opposer le religieux et le profane au Moyen Âge. Elle estime également que certaines sources hagiographiques auraient pu être davantage exploitées, en particulier la Vie de sainte Hunégonde, dont elle donne de nouvelles pistes d’analyse, mais aussi le Sermo de adventu sancti Praeiecti et les miracles de Saint-Quentin-en-l’Isle. Elle s’étonne que le livre de Dominique Barthélemy, Chevaliers et miracles, ne soit pas cité plus souvent. En dépit de ces remarques, Anne-Marie Helvétius conclut en soulignant que la thèse de Paul Chaffenet apporte des résultats appréciables qui permettent de mieux connaître les relations entre l’Église et l’aristocratie dans cette région.
12Invité à répondre, Paul Chaffenet admet ne pas avoir songé aux pistes d’analyse des sources hagiographiques qu’elle a données. Il reconnaît qu’un croisement plus équilibré des sources diplomatiques et hagiographiques aurait été possible et utile mais souligne le fait que ces sources n’ont pas été rédigées dans le même contexte ni avec les mêmes enjeux, ce à quoi Anne-Marie Helvétius répond qu’elles peuvent tout de même avoir des points communs. Paul Chaffenet évoque ensuite le Sermo de elevatione sancti Quintini sur lequel un article mérite d’être écrit puis, à une remarque d’Anne-Marie Helvétius concernant la faiblesse des mentions de translations de reliques, il indique qu’il y en a effectivement peu dans le diocèse de Noyon.
13À l’issue d’une soutenance qui aura duré toute l’après-midi, Paul Chaffenet se voit conférer le grade de docteur de l’Université de Lille SHS et de docteur de l’Université libre de Bruxelles. La décision du jury est saluée par les applaudissements nourris de l’assistance.