Compte rendu

Élodie Lecuppre-Desjardins, Le royaume inachevé des ducs de Bourgogne (xive-xve siècles), Paris, Belin, 2016, 432 pages, cahier central de 8 pages en couleur

Page IV

Citer cet article


  • Santamaria, J.-B.
(2016). Élodie Lecuppre-Desjardins, Le royaume inachevé des ducs de Bourgogne (xive-xve siècles), Paris, Belin, 2016, 432 pages, cahier central de 8 pages en couleur. Revue du Nord, 416(3), IV-IV. https://doi.org/10.3917/rdn.416.0645d.

  • Santamaria, Jean-Baptiste.
« Élodie Lecuppre-Desjardins, Le royaume inachevé des ducs de Bourgogne (xive-xve siècles), Paris, Belin, 2016, 432 pages, cahier central de 8 pages en couleur ». Revue du Nord, 2016/3 n° 416, 2016. p.IV-IV. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-du-nord-2016-3-page-IV?lang=fr.

  • SANTAMARIA, Jean-Baptiste,
2016. Élodie Lecuppre-Desjardins, Le royaume inachevé des ducs de Bourgogne (xive-xve siècles), Paris, Belin, 2016, 432 pages, cahier central de 8 pages en couleur. Revue du Nord, 2016/3 n° 416, p.IV-IV. DOI : 10.3917/rdn.416.0645d. URL : https://shs.cairn.info/revue-du-nord-2016-3-page-IV?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rdn.416.0645d


1 Le très ancien débat sur la nature de l’espace politique réuni par les ducs Valois de Bourgogne fait l’objet de l’étude offerte par Élodie Lecuppre-Desjardins, Le royaume inachevé des ducs de Bourgogne, issu de son mémoire d’habilitation à diriger les recherches, dans lequel elle conteste fortement l’idée d’une nation et même d’un État bourguignon, sans réduire l’expérience bourguignonne à une simple constellation de petites principautés, ce qui la conduit à proposer de la qualifier de « Grande Principauté bourguignonne », formule peu utilisée par l’ouvrage mais qui démontre cependant la volonté de maintenir une unité tout en se départissant de la notion d’État jugée trop connotée. L’originalité, la difficulté et donc le mérite de l’analyse sont de se placer sur le terrain de la subjectivité, de la conscience par les agents historiques de leur propre histoire, ce qui conduit à un portrait moral et culturel audacieux, toujours foisonnant et précis, s’appuyant sur une très vaste bibliographie up to date englobant les travaux fournis par des auteurs de langue française, néerlandaise, allemande et anglaise. Le tout est placé au service d’une lecture des textes et des images relevant d’une intuition sans naïveté, capable d’interroger ses présupposés. De là procède une démarche cohérente portée par la perception et refusant la téléologie (le plus souvent), conduisant sur les divers terrains où peut se lire – ou non – la construction de cette étrange entité, qui place décidément la construction de l’État en lien avec l’histoire culturelle et notamment l’ethnogenèse, tant l’État est ici considéré comme une union solide des peuples à une construction politique commune, faisant presque de la nation une condition de l’État. En partant de la splendeur des cérémonies et de la cour de Bourgogne, l’auteur met en garde contre les mirages d’une communication symbolique magistrale, déployant les principes de la magnificence mais ne dissipant nullement les malentendus : tout en mobilisant la sublimation esthétique et les analogies religieuses, le prince véhicule des valeurs chevaleresques ou nobiliaires attachées à l’honneur, à la fidélité dynastique, à la défense de la foi chrétienne, sans chercher à comprendre les aspirations et valeurs de ses sujets, manifestant en outre un opportunisme voire une inconstance qui créent une certaine déception. Dans les rapports avec la noblesse dominent surtout des intérêts privés qui ne résistent pas à l’échec de 1477, d’autant que la personnalité d’un Charles le Téméraire distend par son mépris les liens affectifs patiemment tissés, et rompt avec les concepts féodaux encore forts au profit d’une souveraineté jusque-là peu acclimatée en pays bourguignon. Plus largement, l’analyse de l’opportunisme politique des ducs, surtout l’usage du double discours manifesteraient l’absence de pensée étatique : dénonçant à Paris un impôt qu’ils lèvent à Bruges, ils font preuve d’un manque de constance dans la répression de la lèse-majesté tout en puisant dans l’imaginaire monarchique français des solutions peu adaptées aux villes du Nord. Charles le Téméraire est ainsi incapable de combiner sa vision d’une souveraineté à la nécessité d’une politique associant les états. L’essentiel est de renforcer la maison ducale qui conserve un sens dynastique et non territorial ou abstrait (à la différence de la Couronne). Le tournant qu’il amorce en 1473, parce qu’en contradiction avec les pratiques antérieures et les usages locaux, ne pouvait qu’échouer, surtout de la part d’un prince incapable d’empathie pour ses interlocuteurs, qu’il s’agisse de l’empereur et des princes allemands dont il exige une couronne lors de la conférence de Trêves, ou de ses sujets. Même l’armée peine à forger une conscience étatique, malgré son organisation solide. Faute d’une cause commune et légitime, l’opportunisme des ducs ne peut rassembler des contrées aux intérêts divergents, souvent liées au Royaume de France, ou dominés par une bourgeoisie dont la conception défensive de la guerre est peu sensible à la « vaine gloire ». Plus en phase avec ses moyens Philippe le Bon se révèle manœuvrier, n’oubliant pas son rôle de prince français et exaltant surtout son honneur, à la différence d’un Téméraire administrateur mais obstiné dans la fuite en avant, sans intelligence stratégique ni humaine.

2 Une des thèses majeures est l’incapacité des institutions à créer l’adhésion, critique assez claire de la construction (ou déconstruction) européenne actuelle, avec une tendance à favoriser le point de vue des chroniques néerlandophones sensées mieux comprendre la complexité des faits et les attentes des gens. Dans le rapport à l’espace, la conscience d’un territoire uni fait défaut, au profit d’une accumulation de seigneuries, droits et profits, y compris lisible dans l’héraldique et la titulature : ce sont les documents fiscaux qui fournissent l’image la plus claire malgré des tentatives ponctuelles de cartographie, qui ne peuvent s’imposer tant l’espace vécu du prince et des villes est différent entre des villes ou du prince. Sans capitale et face à une idéologie urbaine valorisant les échanges, la paix, la stabilité fiscale, concevant ses rapports au prince sur un mode contractuel, le prince trouve certes des villes divisées mais qu’il ne parvient pas à unir dans une adhésion universelle au miracle de l’État. Les villes conçoivent d’ailleurs leur relation au pouvoir central comme un contrat passé avec des dynasties changeantes. La nation bourguignonne, tard venue, est un fantasme de l’historiographie en quête d’une identité. Si affleure dans le discours des Anglais et des Français l’idée d’une parité avec Bourgogne, on ne trouve nulle volonté de promouvoir une unification nationale. Non que les langues constituent un obstacle majeur, encore qu’elles se révèlent un étendard en cas de crispation ; mais c’est une histoire particulière à chaque pays qui domine. Nul échec en tout cela car les ducs n’ont pas même cherché à construire un État cohérent ni une nation.

3 L’imaginaire politique bourguignon est ainsi appréhendé pour la première fois dans sa complexité, ses contradictions, ses soubassements moraux, sociaux et intellectuels. Le royaume inachevé enrichit le choix des nomenclatures possibles avec de solides arguments. Il constitue un complément désormais indispensable à L’État bourguignon de Bertrand Schnerb, une contre-enquête en profondeur. Reste que discréditer l’usage du terme État au nom du fait qu’il empêcherait de « réfléchir sereinement » est audacieux pour un texte assumant volontiers la provocation. Par ailleurs la critique de la notion d’État princier repose sur une conception très élevée de l’État, qui s’appliquerait encore aujourd’hui à une infime partie des 193 États membres de l’ONU. Par ailleurs l’échec d’un État ne signifie pas l’échec de l’État. À ce titre l’existence d’une culture administrative commune au sein du monde des officiers est trop vite évacuée : l’État ne se construit pas que par le haut, par le prince, et le bilan des institutions ne peut se résumer à l’échec d’une centralisation absolue, tant les rassemblements opérés par des ressorts nouveaux (Chambres des comptes par exemple), seront durables. Il y a une autre manière de lire la progression de l’État dont l’expérience bourguignonne est une des formes : certes l’État bourguignon est bien une entité singulière qui échoua partiellement en tant que projet politique et fut emporté par l’histoire ; mais il témoigne d’une mutation plus durable par l’implémentation dans le paysage historique de principes et d’usages, par l’acclimatation de nombreux territoires à une forme plus homogène, plus normée et centralisée d’un pouvoir qui n’était d’ailleurs pas propre aux ducs Valois, à savoir le gouvernement princier, dont la nature est par essence publique depuis Auguste, et qui put ensuite être repris par d’autres. Les institutions bourguignonnes seront largement conservées par Louis XI comme par les Habsbourg.

4 Reste que l’histoire a tranché. Au total, on se demande si l’essentiel ne s’est pas joué dans le tempo auquel l’auteur se réfère rapidement en conclusion. La fin du xive siècle est une période tardive, quand l’espace monarchique français mais aussi les identités régionales et urbaines ont eu tout loisir de se forger dans la conjoncture porteuse intellectuellement et économiquement des xiie-xiiie siècle. Les désastres militaires de Charles le Téméraire survenus après à peine un siècle, ne laissèrent guère le temps d’une installation durable, d’autant que les structures déjà forgées ne pouvaient être rapidement refondues. La leçon est politique en ce début de xxie siècle qui se veut post-national mais plus vraiment mondialiste, et l’auteur ne cache nullement l’arrière-fonds contemporain de son inspiration : le désenchantement de la construction européenne en est la toile de fonds avec pour horizon d’attente la dislocation sous les coups d’une contradiction entre aspirations des peuples et « technocratie » sourde et aveugle (d’autant que le siège de ces deux pouvoirs « faillis » pourrait bien être le même, à savoir Bruxelles). Fouiller les poubelles de l’histoire ou autopsier les cadavres de la construction politique, c’est effectivement s’offrir des perspectives que l’on qualifiera d’inquiétantes ou de salutaires, c’est selon.

5 Jean-Baptiste Santamaria


Date de mise en ligne : 24/04/2017

https://doi.org/10.3917/rdn.416.0645d