Concilier les ambitions militaires et les intérêts civils : l'occupation anglaise de la Normandie (1417-1450)
- Par Anne Curry
Pages 967 à 976
Citer cet article
- CURRY, Anne,
- Curry, Anne.
- Curry, A.
https://doi.org/10.3917/rdn.402.0967
Citer cet article
- Curry, A.
- Curry, Anne.
- CURRY, Anne,
https://doi.org/10.3917/rdn.402.0967
Notes
-
[*]
Anne Curry, Professor of Medieval History, Faculty of Humanities, University of Southampton, Avenue Campus, Southampton, SO17 1BF, United Kingdom.
-
[1]
Pour une vision complète de la période, on se référera à C. Allmand, Lancastrian Normandy. The history of a medieval occupation 1415-1450, Oxford, Clarendon Press, 1983. Voir aussi A. Curry, « Lancastrian Normandy. The jewel in the crown », Anne Curry et David Bates (éd.),
England and Normandy in the Middle Ages, London, Hambledon Press, 1994, p. 235-252. -
[2]
C. Allmand, « The Lancastrian land settlement in Normandy 1417-1450 », Economic History Review, XXI, 1968.
-
[3]
Pour une étude de cas, voir A. Curry, « Bourgeois et soldats dans la ville de Mantes pendant l’occupation anglaise de 1419 à 1449 », Guerre, pouvoir et noblesse au Moyen Âge. Mélanges en l ‘honneur de Philippe Contamine, Jacques Paviot et Jacques Verger (dir.), Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2000, p. 175-184.
-
[4]
Pour un exemple de 1423 voir P.-A. Chéruel, Histoire de Rouen sous la domination anglaise, Rouen, 1840, t. II, p. 85-91.
-
[5]
A. Curry, « Sex and the soldier in Lancastrian Normandy, 1415-1450 », Reading Medieval Studies, 14, 1988, p. 17-45 ; eadem, « Isolated or integrated ? The English soldier in Lancastrian Normandy », in Courts and Regions of Medieval Europe, Sarah Rees Jones, Richard Marks and Alistair Minnis (éd.) Woodbridge,York Medieval Press, 2000, p. 191-210.
-
[6]
Letters and Papers Illustrative of the Wars of the English in France during the reign of Henry VI, Joseph Stevenson (éd.), London, Rolls Series, 1861, t. II, 2e partie, p. 540-546 ; A. Curry, « English armies in the fifteenth century », Anne Curry et Michael Hughes (éd.), Arms, Armies and Fortifications of the Hundred Years War,Woodbridge, The Boydell Press, 1994, p. 49-60.
-
[7]
R. Jouet, « La Résistance à l’occupation anglaise en Basse-Normandie (1418-1450) », Cahier des Annales de Normandie 5, Caen, 1969, p. 15-19.
-
[8]
D. Angers, « La guerre et le pluralisme linguistique : aspects de la Guerre de Cent Ans », Annales de Normandie 43, 1993, p. 125-139.
-
[9]
–Warwickshire County Record Office CR/1618/W, 19/5, fol. 18v, 30r, 127v. Quatre bourgeois de Rouen accompagnèrent la comtesse de Warwick à Paris pour assister au sacre d’Henri VI en décembre 1431 (fol. 135 r°).
-
[10]
P. Contamine, « The Soldier in late medieval urban society », French History, 8, 1994, p. 1-13.
-
[11]
Actes de la Chancellerie d’Henri VI concernant la Normandie sous la domination anglaise (1422-1435), Pierre Le Cacheux (éd.), Rouen et Paris, Société de l’Histoire de Normandie, 1907-1908, t. II, CCCXXXVI, CCCLV.
-
[12]
« […] adversarii ex parte Dolphini multum remoti a dicta civitate », Letters and Papers, t. II, 2e partie, p. 541.
-
[13]
A. Curry, « The impact of war and occupation on urban life in Normandy, 1417-1450 », French History, 1, 1987, p. 169.
-
[14]
A. Curry, « Harfleur et les anglais 1415-1422 », La Normandie et l’Angleterre au Moyen Âge, Pierre Bouet et Véronique Gazeau (éd.), Caen, Publications du CRAHM, 2003, p. 250-252.
-
[15]
Voir B. Schnerb, « Sauver les meubles. À propos de quelques traités de capitulation de forteresses du début du xve siècle », dans G. Naegle (dir.), Faire la paix et se défendre – actes du colloque organisé à Paris les 11 et 12 janvier 2010, Munich, 2012, p. 215-264.
-
[16]
A. Curry, « Pour ou contre le roi d’Angleterre. La discipline militaire et la contestation de pouvoir en Normandie au quinzième siècle (1415-1422) », Images de la contestation du pouvoir dans le monde normand, Catherine Bougy et Sophie Poirey (éd.), Caen, Presse Universitaire de Caen, 2007, p. 147-162.
-
[17]
B. Rowe, « Discipline in the Norman garrisons under Bedford, 1422-1435 », English Historical Review 41, 1929.
-
[18]
D. Angers, « La résistance à l’occupant anglais en Haute-Normandie », Annales de Normandie, 36, 1986, n° 1, p. 37-55, n° 2, p. 91-104.
-
[19]
G. Bois, Crise du féodalisme : économie rurale et démographie en Normandie orientale du début du 14e siècle au milieu du 16e siècle, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1976.
-
[20]
Paris, Bibliothèque Nationale pièces originales, 2623 Salvain 47.
-
[21]
A. Curry, « Les gens vivans sur le pais pendant l’occupation de Normandie, 1417-1450 », in La guerre, la violence et les gens au Moyen Âge, vol. 1, Guerre et violence, Philippe Contamine et Olivier Guyotjeannin (dir), Paris, CTHS, 1996, p. 209-221.
-
[22]
A. Curry, « Towns at war. Relations between the towns of Normandy and their English rulers 1417-1450 », Towns and townspeople in the fifteenth century, John Thomson (éd.), Gloucester, Alan Sutton, 1988, p. 149-160.
-
[23]
British Library, Birch ms. 4101 fol. 65 ; B. Rowe, Discipline in the Norman garrisons, p. 202.
1Les relations entre militaires et civils ont été brutalement mises en relief par l’engagement récent de l’armée britannique en Irak et en Afghanistan. Deux leçons principales peuvent en être tirées qui ne sont pas étrangères au présent propos. La première est que, dans le contexte d’une occupation ou d’une opération de maintien de la paix (quelle que soit la manière dont on veut définir ce type d’invasion), les considérations politiques jouent un rôle majeur, « interférant », si l’on peut utiliser cette expression, dans les considérations militaires. Il ne s’agit pas d’un combat bien clair opposant deux armées ennemies et dans lequel il est aisé d’évaluer les forces et les faiblesses des deux partis et d’expliquer la victoire et la défaite, mais d’un jeu, caractérisé par l’imbrication complexe, et souvent problématique, de facteurs stratégiques et politiques, dans lequel interviennent plusieurs acteurs, apportant des réponses diverses aux problèmes posés : la population locale, qui est elle-même loin d’être homogène, l’ancien et le nouveau régimes, les gouvernants et leurs agents, enfin les soldats eux-mêmes.
2La seconde leçon à tirer de la situation présente est que les soldats sont des soldats. Ils sont formés pour combattre. On peut dire qu’il est facile pour une armée de conquérir un territoire en avançant d’une position à l’autre, en particulier lorsque l’ennemi est trop faible pour contre-attaquer, mais le véritable défi vient ensuite, lors de l’occupation du pays conquis, quand il faut agir au contact de la population civile. Peu de temps après l’invasion de l’Irak, j’ai entendu l’exposé d’un expert militaire qui remarquait que bien peu avait été fait pour préparer les soldats aux suites de l’invasion, et qu’il n’était pas toujours facile pour ceux qui avaient été formés pour l’action de quitter cet état d’esprit ou de se glisser dans le rôle de « soldats de la paix ». Des efforts ont été fournis, ces dernières années, pour y remédier mais la présence continuelle d’une armée en territoire conquis pose une autre question importante : sa présence doit-elle être comprise comme une continuation de la guerre ou comme un moyen d’établir et de maintenir la paix ? L’important pour le vainqueur est que l’ennemi ait été défait. Dans ce cas, la population civile attend la paix et le vainqueur doit en être vu comme le garant.
3Il est facile de considérer les situations du passé comme moins complexes que celles d’aujourd’hui. Toutefois, si les armes étaient moins destructrices et les communications beaucoup plus lentes, les mêmes problèmes prévalaient. De mes propres recherches, centrées sur la conquête et l’occupation de la Normandie par les Anglais dans la première moitié du xve siècle, je dirais certainement que les deux questions que j’ai évoquées en commençant se posaient alors comme elles se posent dans le cadre de la guerre moderne. Des batailles, comme celle d’Azincourt, opposaient des armées professionnelles, et leurs conséquences n’affectaient qu’indirectement ceux qui n’y prenaient pas part. Par contraste, la conquête et l’occupation d’un territoire impliquaient et touchaient directement les civils et, de ce fait, imposaient des choix importants tant aux conquérants et occupants potentiels qu’aux populations qu’ils avaient conquises et sur lesquelles ils imposaient une occupation militaire.
4Toutefois, le concept d’occupation pourrait être considéré comme inadéquat pour les Anglais de cette période. Le roi Henri V se lança dans la guerre pour recouvrer des possessions qu’il considérait de plein droit comme siennes, puisqu’il revendiquait la couronne de France [1]. Dans les documents du temps, il parle de « notre duché », « notre peuple », « notre ville de Rouen », etc. À partir de 1422, Henri VI gouverna la France en tant que roi en vertu du traité de Troyes, dont les termes avaient été acceptés par une autorité légitime, celle de Charles VI, et auxquels avaient souscrit des représentants des gens d’Église, de la noblesse et des bonnes villes. De ce fait, la situation politique des Anglais n’impliquait nullement l’idée d’une occupation de la Normandie ou d’une autre partie de la France. Au contraire, la ligne politique d’Henri V contenait l’affirmation qu’il était venu pour libérer les Normands de la tyrannie française.
5Mais qu’en était-il pour les Normands eux-mêmes ? Dans notre perspective moderne, il est difficile d’imaginer qu’ils ne considéraient pas la présence anglaise autrement que comme une occupation. Après tout, tout avait commencé par une invasion et par des sièges de villes donnant lieu, en quelques occasions, à des dégâts dus à l’artillerie, à des famines, à des dommages supportés par les individus ou les communautés. Cette présence se traduisait aussi par l’établissement d’environ quarante-cinq garnisons anglaises, renforcées, dans certaines périodes de crise, et par le passage dans le pays de corps expéditionnaires et de troupes en campagne. Pratiquement tous les capitaines de places fortes étaient anglais, de même que tous les détenteurs d’offices supérieurs (les baillis). Les Anglais constituaient également une forte proportion des gens de guerre présents dans le duché. Les Normands qui refusèrent d’accepter le régime anglais furent privés de leurs terres et celles-ci furent ensuite données à des Anglais [2].
6Ainsi, à première vue, on est en présence d’un gouvernement qui revendique sa légitimité, mais qui est essentiellement soutenu par la présence d’une force armée. En réalité, cependant, la situation était plus complexe [3]. Après la période initiale marquée par des mesures militaires d’urgence, comme l’expulsion des femmes et des enfants d’Harfleur après la prise de la ville, des efforts furent faits pour conserver les institutions locales, pour confirmer les privilèges antérieurs et permettre à ceux qui avaient accepté de se soumettre au roi d’Angleterre – et ils formaient une majorité en Normandie – de conserver leurs terres. On prit en considération l’opinion des sujets – et on peut même dire bien davantage que sous le gouvernement des rois de France – par la convocation régulière des États du duché. Et il est vrai que l’établissement d’un contrôle plus strict du comportement des gens de guerre fut souvent le produit de plaintes exprimées en ce domaine lors des réunions de telles assemblées [4]. Les habitants, à l’échelon local, continuaient à jouer un rôle dans leur propre défense. Certains vinrent renforcer les garnisons et combattirent aux côtés des gens de guerre anglais. Il y eut des mariages, des relations sexuelles, des transactions commerciales, des amitiés, des partenariats économiques, des prêts d’argent et une multitude d’autres liens unissant occupants et occupés [5].
7On peut en conclure que, sans l’aide militaire du roi Valois, les Normands ne pouvaient offrir une résistance significative et, du reste, pour la majeure partie d’entre eux, n’en avaient pas la volonté. Étant donné la taille de la population (600 000 habitants), la proportion de Normands ayant commis des actes hostiles à l’occupant est réduite. En d’autres termes, ils apprirent tout simplement à vivre avec leurs maîtres anglais, à tel point qu’au début des années 1430, il n’était pas nécessaire de maintenir une présence militaire importante au cœur du duché de Normandie [6].
8Des travaux historiques français anciens suggèrent qu’au fond de leur cœur les Normands nourrissaient de la haine à l’égard des Anglais et portaient le désir d’en être libérés [7]. Ce fut certainement l’impression qu’ils donnèrent lorsqu’ils furent libérés en 1449-1450, en réservant un accueil chaleureux à Charles VII. Mais n’avaient-ils pas réservé le même accueil à Henri VI, à Bedford, à Henri V ? Leur attitude n’était-elle pas essentiellement pragmatique ? Si ce fut le cas, on pourrait y voir un comportement caractéristique de civils face à des hommes de guerre. En terme sociologique, on peut l’interpréter comme le comportement du faible désarmé face au fort armé. Le fait confirmerait, si une confirmation était nécessaire, que les gens de guerre constituaient un groupe caractérisé non seulement par une détention d’armes légitime, mais aussi par la maîtrise de l’utilisation de ces armes. De ce point de vue, dès lors, la Normandie lancastrienne n’est pas différente de la Normandie occupée par les Allemands entre 1940 et 1944, où les actes d’opposition furent extrêmement minoritaires.
9Doit-on parler d’un « gouvernement de la peur » ? Les efforts déployés par les Anglais en Normandie suggèrent que telle n’était pas leur intention. Les questions politiques entrent de nouveau en ligne de compte. Il aurait été difficile pour les Anglais de se présenter comme détenteurs d’un pouvoir légitime s’ils n’avaient pas pris à cœur les intérêts des populations locales. Ils durent aussi comprendre qu’une population heureuse avait plus de chance d’être pacifique qu’une population opprimée, aussi durent-ils, eux aussi, adopter une vision pragmatique de la manière dont les gens de guerre devaient se comporter à l’égard des civils. De telles considérations devaient être rendues d’autant plus nécessaires que les troupes étaient dépendantes, sur place, tant des fournitures de vivres, de chevaux et d’armes, que du recours à la main-d’œuvre locale pour la construction des fortifications.
10Mais ces relations étaient-elles réciproques ? Une population civile se comporte-t-elle en fonction de la manière dont elle est traitée ? La violence engendre-t-elle la violence, le compromis engendre-t-il le compromis, un traitement pacifique engendre-t-il une réponse pacifique ? Il serait intéressant de poser de telles questions pour des périodes différentes. Cela révélerait des éléments de continuité dans l’action politico-militaire, mais aussi des ruptures, en particulier dans le cadre de conflits interculturels. Il n’est pas indifférent de souligner que dans la Normandie du XVe siècle, occupants et occupés étaient des chrétiens. Depuis la fin du Schisme, commencé en 1378, mais résolu en 1417, ils reconnaissaient l’autorité du même pape. Ils respectaient le même système moral et acceptaient le même principe général de soumission à l’autorité. De plus, ils étaient unis par des liens linguistiques forts. Les représentants de la noblesse et de la gentry anglaises, qui assumaient les fonctions de chefs militaires, de capitaines de place, de baillis, lisaient et parlaient tous le « français d’Angleterre ». Il est certain que cela procura un avantage aux Anglais dans leurs invasions de la France durant la guerre de Cent Ans [8]. Certains Anglais, venus en Normandie en tant qu’hommes de guerre ou colons, épousèrent des femmes du cru et s’intégrèrent à la population. Certains choisirent même de faire allégeance au roi de France après la reconquête par Charles VII (en 1449-1450) afin de conserver les terres qu’ils avaient acquises grâce à leur conjointe normande.
11De plus, Angleterre et Normandie avaient des systèmes de gouvernement et des structures sociales très semblables, et un droit et une procédure judiciaire très comparables. L’héritage du duché anglo-normand renforçait les liens, malgré la conquête de Philippe Auguste en 1204. Il est important de rappeler qu’il y avait des garnisons françaises en Normandie avant l’invasion anglaise de 1415. La couronne de France avait largement utilisé son droit de requérir le service des populations, comme la levée de l’arrière-ban, la corvée, le guet et la garde, et le système de taxation des aides, des fouages, de la gabelle et du quatrième était solidement établi. Les Anglais n’ont fait que reprendre tout cela à leur compte.
12Les Anglais et les Normands avaient une même compréhension de la hiérarchie sociale et respectaient de la même façon une autorité gouvernementale régulièrement constituée. Le fait qu’ils partageaient le même concept en matière de gouvernance légitime est illustré par le Household Book de Richard, comte de Warwick, lorsque ce dernier était capitaine de Rouen [9]. On y constate la fréquence des banquets organisés au château de Rouen, au cours desquels des bourgeois de Rouen et leurs épouses figuraient aux côtés de chefs de guerre anglais accompagnés de leurs femmes. Les habitants de la capitale normande accueillirent le jeune Henri VI lors de sa visite en France en 1430. Le roi séjourna à Rouen durant le procès de Jeanne d’Arc, tous deux résidant, d’ailleurs, dans le même château. Lors de sa visite, l’Université de Caen fut fondée comme une rivale normande de l’Université de Paris. Globalement, les Normands ont accepté le régime anglais. Ce fut en partie parce que les Anglais promurent l’identité normande et aussi en partie parce qu’ils gouvernaient en vertu des termes du traité de Troyes que la couronne de France avait acceptés. Et tandis qu’il existait un pouvoir concurrent au sud de la Loire jusqu’en 1429, et dans un espace plus large après cette date, il n’existait pas d’alternative politique en Normandie même. Les nobles normands qui restèrent sur place après l’invasion anglaise se montrèrent loyaux aux Anglais, de même que ceux qui revinrent dans des conditions de paix après le traité de Troyes et la victoire anglaise de Verneuil en août 1424, événement qui écarta pendant un temps du duché de Normandie toute menace militaire venant du parti de Charles VII. Ceux qui avaient choisi l’exil virent leur influence décliner tandis que l’occupation anglaise se pérennisait. Le clergé fut, dans son ensemble, respectueux de l’autorité anglaise. Ce ne fut qu’au début de l’occupation que des mesures militaires d’urgences furent prises. Les années passant, les Anglais gouvernèrent en s’appuyant sur les institutions existantes et souvent en employant un personnel de recrutement local pour l’administration, la justice et l’Église.
13Il serait très intéressant de comparer des occupations de ce type avec celles qui impliquent des populations ayant des mœurs sociales, culturelles et religieuses différentes. De telles différences expliquent largement les difficultés rencontrées, par exemple, par les Principautés latines d’Orient du temps des croisades, et par les puissances occidentales dans les conflits du temps présent. Il est possible aussi que des cultures différentes produisent des perceptions différentes du rôle des soldats. Sont-ils voués à protéger les populations civiles ou à exécuter la volonté du conquérant, ou aux deux ? Comme Philippe Contamine l’a montré, l’idée que l’homme de guerre était un protecteur des populations était fortement ancrée dans les mentalités [10]. Les Français et les Anglais avaient les mêmes règles disciplinaires. Ces règles plongeaient leurs racines dans une tradition chrétienne commune qui tendait à limiter la violence exercée à l’encontre des non-combattants, spécialement les gens d’Église, les femmes et les paysans.
14Un autre facteur à prendre en compte dans le débat est la question de la durée. Plus longtemps un occupant est en mesure d’asseoir sa présence dans un secteur donné et plus élevé est le degré de paix sociale et économique qu’il y établit, plus grande est la soumission à son autorité. Les actions des Anglais à l’encontre de la population civile diminuèrent avec le temps. Toutefois, une dimension géographique doit être ajoutée. L’attitude des occupés était influencée par leur proximité des théâtres d’opérations et des territoires tenus par les gens du roi Valois. Par exemple, lorsqu’en 1424 des informations erronées selon lesquelles les Anglais avaient été vaincus à Verneuil circulèrent, le nombre des actions hostiles aux Anglais augmentèrent dans la population, jusqu’à ce que la vérité soit connue [11]. En 1433, les Anglais considéraient que douze combattants étaient suffisants pour défendre Bayeux, « parce que l’ennemi qui soutenait le dauphin était très éloigné de la ville » [12]. On doit distinguer la Normandie intérieure et les frontières. Certaines places comme Avranches, situées à proximité du Mont-Saint-Michel que les Anglais ne parvinrent jamais à conquérir, eut toujours une garnison importante, de même que Rouen, la capitale du duché. Mais le facteur géographique ne cessa pas de varier avec le temps. Le pays de Caux resta paisible et épargné par les opérations de guerre dans les années 1420 et jusqu’au début des années 1430, mais devint une zone de guerre à la fin des années 1430, lorsque les Français reprirent Harfleur et bien d’autres places. Harfleur fut reconquis par les Anglais en 1440 et reçut alors une garnison de 200 combattants, soit deux fois plus qu’avant sa reprise par les Français. Dieppe resta entre les mains des partisans du roi Valois, la population devant supporter une garnison française de 400 combattants au lieu des soixante Anglais présents dans les années 1420 et au début des années 1430 [13]. La reconquête de Louviers et d’Évreux en 1440-1441 provoqua une grande insécurité dans cette région, aggravée par les efforts répétés des Anglais pour reprendre ces villes.
15On peut également distinguer différentes phases d’occupation, bien qu’elles soient un peu floues sur les bords. Lors de la conquête initiale de 1415, les Anglais donnèrent la priorité aux considérations militaires. Cela peut se voir avec l’expulsion d’un grand nombre des habitants d’Harfleur et l’installation de colons anglais afin d’assurer la sécurité de la ville qui était une base militaire anglaise [14]. Lors de la seconde invasion de 1417, les Anglais imposèrent leur autorité à leur première conquête importante, la ville de Caen, en brûlant publiquement les archives urbaines et en donnant des maisons de la ville à des hommes de guerre et des agents de leur administration, mais avec la poursuite de la conquête, les droits et privilèges antérieurs des Normands furent confirmés. Les succès militaires anglais et l’absence de soutien de la part du roi de France eurent pour effet de convaincre les Normands d’accepter le régime anglais [15]. En contrepartie, les autorités anglaises ordonnèrent à leurs gens de guerre de ne porter aucun dommage aux Normands « bulletés », c’est-à-dire s’étant soumis formellement et portant un acte ou « bullette » attestant cette soumission. Henri V affirma toujours la nécessité pour les hommes de guerre d’adopter un comportement responsable. L’exigence exprimée à leur égard de veiller au respect des droits des populations s’accrut à partir du moment où des garnisons furent établies dans les principaux centres de peuplement [16]. En corollaire, l’existence de bonnes relations entre hommes de guerre et civils fit de la Normandie un pays sûr et permit aux Anglais d’étendre l’espace de leur conquête en direction de Paris. La mort prématurée d’Henri V en 1422 provoqua un accroissement de la résistance et une incursion franco-écossaise en Normandie ; mais la victoire anglaise de Verneuil, en août 1424, renforça la soumission de la population. La traduction de cette situation dans le domaine militaire fut une réduction de l’importance des garnisons en Normandie, ce qui permit de libérer des troupes pour l’invasion du Maine. Les Anglais eurent ainsi la possibilité de donner priorité aux intérêts civils, comme l’atteste une vague de mesures restrictives concernant le comportement des gens de guerre et des capitaines de garnison [17]. Mais les revers des années 1429-1430 réveillèrent la méfiance des Anglais envers la population locale. C’est ainsi, par exemple, que le recrutement de Normands et de Français pour les garnisons, phénomène qui avait augmenté durant les années de paix, fut alors limité. Cependant, la préoccupation restait forte de garantir que les gens de guerre eussent un bon comportement à l’égard des civils, et il n’est pas douteux que cela aida les Anglais à maintenir leur autorité et à mener la guerre largement hors de la Normandie.
16L’hiver 1435-1436 marqua réellement le tournant, quand la guerre toucha le duché et stimula de nouveau la résistance, particulièrement dans le pays de Caux [18]. Et, alors même que toutes les ordonnances sur la discipline restaient en application, les troupes anglaises furent vues progressivement comme une force d’oppression. Ce fut, sans aucun doute, parce qu’il fut alors nécessaire, pour la première fois depuis 1420, de mener des actions de guerre en Normandie même. Cela créa des difficultés de ravitaillement et la mise en place d’une fiscalité lourde alors que la période était marquée par un déclin économique généralisé [19]. On n’est pas surpris de trouver des signes de soulagement chez les Normands lorsque des trêves furent négociées avec Charles VII en mai 1444. Il est également intéressant de constater que les chefs de guerre anglais étaient bien conscients du problème posé par la manière dont leurs gens devaient se comporter en dehors des actions militaires. Ordre était donné aux capitaines de défendre à leurs hommes de passer plus d’un jour « sur les champs » de crainte qu’ils portent dommage à la population [20]. Par la suite, des efforts furent déployés pour contraindre les gens de guerre, désormais en surnombre, à retourner en Angleterre [21]. Mais en fin de compte, la diminution des effectifs anglais dans le duché facilita la reconquête menée par Charles VII. Les événements de 1449-1450 furent une répétition de ceux de 1417-1419 et montrèrent une fois de plus que les civils étaient pragmatiques dans leur réaction face à une invasion militaire de grande ampleur [22].
17Une étude de la Normandie sous le régime anglais montre qu’il n’était jamais possible d’éviter des heurts entre gens de guerre et civils. La réitération fréquente d’ordonnances portant sur la discipline et les enquêtes prouvent que le comportement des hommes de guerre n’était pas toujours conforme à ce que les gouvernants anglais pouvaient espérer. En fait, il n’était possible de contrôler que les hommes qui recevaient leur paye. Ceux qui se retrouvaient hors du système – les combattants sans emploi qui choisissaient de vivre sur le pays, ou n’avaient pas d’autres solutions que de le faire – étaient une cause permanente de plainte pour les civils. Par ailleurs, la personnalité du capitaine était également essentielle. Aujourd’hui, on est très attentif au choix de chefs adaptés à leur mission et bien entraînés. Un parallèle peut être fait, sur ce point, avec la Normandie anglaise. C’est ainsi, par exemple, que les ordonnances sur la discipline élaborées lors de l’assemblée des États de Normandie tenue à Caen en décembre 1423 définissaient les qualités attendues d’un capitaine comme suit :
Avons ordonné et ordonnons que pour la garde et seureté des chasteaulx et forteresses de notre dit duchié soient ordonnées et commises notables et souffisans persones de bonne fame et renommee, lesquelles seront tenues et astrainctes de bien et deuement gouverner les gens de leur retenue, de les tenir ensemble, et de les garder et deffendre de pillier, robber ne faire grief, dommaige ou molestation a noz bons et loyaulx subgiez [23].
19Pour sauvegarder les intérêts des civils, il était nécessaire de réglementer le comportement des gens de guerre à leur égard. C’était particulièrement nécessaire dans une période où il fallait établir une relation de confiance avec la population locale, non seulement pour la levée des taxes et la fourniture des vivres, mais aussi pour le service de garde et l’entretien des fortifications. La contribution des civils à l’occupation de la Normandie était essentielle, alors que les Anglais ne purent jamais accorder une totale confiance à la population locale. C’est pourquoi ils durent toujours s’assurer de l’efficacité de leurs troupes. La tension inhérente à toute occupation militaire ne disparut jamais. Peut-être qu’elle ne peut jamais disparaître.
Mots-clés éditeurs : guerre de Cent Ans, Normandie, occupation militaire, soldats
Date de mise en ligne : 18/07/2014
https://doi.org/10.3917/rdn.402.0967