Philippe Guignet : un historien du monde urbain et de l'éthique sociale
Pages 281 à 283
Citer cet article
- LEGAY, Marie-Laure,
- Legay, Marie-Laure.
- Legay, M.-L.
https://doi.org/10.3917/rdn.400.0281
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- Legay, M.-L.
- Legay, Marie-Laure.
- LEGAY, Marie-Laure,
https://doi.org/10.3917/rdn.400.0281
1Philippe Guignet appartient à cette génération d’historiens formée par les plus grands, engagé dans la discipline historique au moment où celle-ci vivait son âge d’or. Les choix scientifiques que l’on faisait alors n’étaient jamais neutres. Ils révélaient non seulement l’engagement intellectuel, mais l’homme dans son entier. Bachelier en 1966, il commence ses études à la Faculté des Lettres de Lille, devient élève-professeur de l’IPES (Institut de Préparation à l’Enseignement du Second degré) dès 1967. Licencié en 1969, il entame ses recherches dans une institution devenue entre-temps l’université de Lille 3, sous la direction de Pierre Deyon, lui-même disciple d’Ernest Labrousse, tout en recevant les enseignements de Marcel Gillet qui lui transmit le goût pour l’histoire statistique et la maîtrise des outils méthodologiques rigoureux de l’histoire sérielle. L’empreinte est donc celle d’une époque où l’histoire moderne faisait figure de période innovante avec les personnalités majeures de Pierre Goubert et d’Emmanuel Leroy Ladurie. Lauréat au concours du Capes en 1970, de l’agrégation d’histoire en 1971, Philippe Guignet devient assistant agrégé l’année suivante et présente sa thèse de doctorat de troisième cycle sur le thème Mines, manufactures et ouvriers du Valenciennois au xviiie siècle. Contribution à l’histoire du travail dans l’ancienne France, thèse publiée en 1977 à New York par Arno Press. À travers elle, il met en évidence l’odyssée des charbonnages, de l’industrie manufacturière, et le bouleversement de l’organisation du travail par le développement de la proto-industrie. On y lit déjà les préoccupations d’un chercheur soucieux de comprendre les liens inextricables qui animent ensemble l’économie et la société et de combattre les tentations libérales des décideurs. Cette première étude d’un bassin d’emploi soumis à de fortes évolutions structurelles souligne les enjeux démographiques, – dont Philippe Guignet est un grand spécialiste – et les dangers sociaux d’une orientation économique comme « désimbriquée » des réalités humaines. Nommé maître-assistant en 1981, il prend parallèlement à cœur son métier d’enseignant, diversifiant ses centres d’intérêt en assistant notamment le professeur Claude Nordmann, spécialiste des relations internationales dans l’Europe du Nord. Il a alors pour collègues Solange Deyon, Charles Engrand, Gérard Gayot, Alain Lottin et Robert Muchembled.
2Marqué par le rôle régulateur que joua le Magistrat de Valenciennes vis-à-vis du monde négociant et manufacturier, il choisit de s’intéresser de plus près à ce corps, clef de voûte d’une civilisation urbaine qu’il appréhende également à travers les travaux de Jean-Claude Perrot. Pressentant la possibilité de dessiner les contours d’une histoire sociale des institutions, il rouvre parmi les premiers le chantier sur les grands Magistrats, – Guy Saupin le rejoint peu de temps après – et révèle, à travers l’étude approfondie de sept villes des Pays-Bas (Lille, Valenciennes, Douai, Cambrai, Tournai, Ath, Mons), un pouvoir municipal omniprésent dans les affaires économiques, qui agit comme défenseur d’équilibres fondés sur une représentation post-tridentine du monde. Cette thèse de doctorat d’État qui porte le titre Le pouvoir urbain dans la ville au xviiie siècle. Notabilité, pratiques politiques et éthique sociale de part et d’autre de la frontière franco-belge, soutenue en 1988 et publiée en 1990 aux éditions EHESS, se situe au carrefour des faits politiques, idéologiques et sociaux et utilise l’approche prosopographique pour mettre en évidence une anthropologie familiale « totale ». L’auteur y définit l’éthique sociale des Magistrats, une éthique qui entre en concordance avec la sienne et qu’il interrogera jusqu’au bout, le dernier ouvrage paru sous sa co-direction, avec Philippe Martin, cette année 2013 sous le titre Transmettre les valeurs morales, en témoigne.
3Devenu professeur des universités dès 1988, d’abord à l’université de Poitiers puis à l’université de Lille 3 cinq ans plus tard, il organise la recherche, encadre de nombreux étudiants et guide la réalisation de près de 200 mémoires. À Poitiers, il crée le Groupe d’Études et de Recherches sur l’histoire du Centre-Ouest Atlantique (GERHICO) qu’il anime comme directeur aux côtés de l’antiquisant Jean Hiernard (colloque sur les Réseaux urbains du Centre-Ouest de l’Antiquité à nos jours), de Jacques Marcadé, historien de la sociologie religieuse, Jacques Peret, Didier Poton …entre autres. De retour à Lille 3, il renoue avec l’espace des anciens Pays-Bas et de l’Europe du Nord-Ouest et devient membre, directeur-adjoint (à partir de 1997), puis directeur (à partir de 2002) du Centre régional d’Histoire de l’Europe du Nord-Ouest (CRHEN-O), laboratoire d’études initialement fondé par Michel Mollat en 1954 et qui perpétua jusqu’en 2006 la tradition d’ouverture de la recherche scientifique vers les universités des pays voisins du Nord, Belgique, Pays-Bas et Angleterre. Là, il s’emploie à reconstruire une équipe d’histoire urbaine dont la réflexion s’organise autour de thématiques multiples : les élites (Revue du Nord n° 332), les métamorphoses des réseaux urbains (Revue du Nord nos 335-336), mais aussi le Peuple des villes dans l’Europe du Nord-Ouest de la fin du Moyen Âge à 1945, colloque tenu en 2000 et 2001 à Lille, l’armée et la société urbaine dans l’Europe du Nord-Ouest, colloque de 2004, la femme dans la ville, ou encore les Trente glorieuses du xviie siècle (vers 1600-vers 1630), colloque de 2007. Il associe volontiers à ces travaux les collègues des universités de Louvain (autour de Claude Bruneel), de Bruxelles (FUSL, ULB) et de Gand. Au cours de cette période très productive, il noue des liens et travaille avec des universitaires de la Sorbonne, de l’EHESS, de Lyon, de Dijon, de Tours, de Nantes, de Bordeaux et de Montpellier. Avec Françoise Bayard, il publie un ouvrage sur l’économie française des xvie-xviiie siècles qui rencontra un franc succès. Il anime à Lille 3 un séminaire fréquenté par de nombreux étudiants, dirige une dizaine de thèses portant sur les États provinciaux septentrionaux (Marie-Laure Legay), la société valenciennoise aux xvie et xviie siècles (Yves Junot), le commerce des grains dans les Pays-Bas au xviiie siècle (Patrick Cerisier), les marchés foncier et immobilier (Sylvain Vigneron), les élites de Dunkerque (Agathe Leyssens), les corporations de métiers de Douai et Valenciennes (Frédéric Caron), les élites urbaines de Douai (Frédéric Duquesne)… Il participe aux jurys de concours (CAPES et agrégation), aux jurys de DEA et à une quarantaine de soutenances de thèses à l’extérieur, contribue à la création de la Société française d’histoire urbaine (SFHU) en 1999 pour représenter l’histoire moderne avec Olivier Zeller.
4Philippe Guignet a été appelé aux fonctions de secrétaire général de rédaction de la Revue du Nord en 1996. Il en a assumé la direction de 2002 à 2013 à la suite du départ en retraite de Bernard Delmaire. Très appréciée en Belgique et dans les Pays-Bas, la Revue couvre une aire géographique cohérente et appuie, grâce à sa ligne éditoriale, l’orientation de la recherche historique de l’université de Lille et aujourd’hui de l’Institut de Recherches Historiques du Septentrion qui développe aussi ses centres d’intérêt autour de l’Europe du Nord-Ouest. La Revue du Nord est diffusée également au Royaume-Uni, en Allemagne, aux États-Unis et jusqu’à Séoul grâce à l’abonnement du Center of humanities de Korea University. Ses quelques 600 abonnés, dont nombre de bibliothèques étrangères, témoignent de la qualité des travaux soutenus, tant en archéologie et histoire ancienne, qu’en histoire médiévale et moderne ou en histoire contemporaine. Lors de sa gouvernance, Philippe Guignet a toujours encouragé l’implication des jeunes chercheurs de la région dans l’animation de la revue, a su préserver l’héritage intellectuel de cet outil tout en accompagnant sa mise en ligne sur les sites Persée et Cairn. Centenaire, la Revue du Nord entre ainsi de plain-pied dans l’ère de la société informatisée. Sa visibilité n’en sera que plus forte.