Article de revue

In memoriam Pierre Pierrard (1920-2005)

Pages 723 à 725

Citer cet article


  • Guignet, P.
  • et Marchand, P.
(2005). In memoriam Pierre Pierrard (1920-2005) Revue du Nord, 362(4), 723-725. https://doi.org/10.3917/rdn.362.0723.

  • Guignet, Philippe.
  • et al.
« In memoriam Pierre Pierrard (1920-2005) ». Revue du Nord, 2005/4 n° 362, 2005. p.723-725. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-du-nord-2005-4-page-723?lang=fr.

  • GUIGNET, Philippe
  • et MARCHAND, Philippe,
2005. In memoriam Pierre Pierrard (1920-2005) Revue du Nord, 2005/4 n° 362, p.723-725. DOI : 10.3917/rdn.362.0723. URL : https://shs.cairn.info/revue-du-nord-2005-4-page-723?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rdn.362.0723


Notes

  • [1]
    « Éli, Éli, lema sabachthani, c’est-à-dire : mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Évangile selon saint Mathieu, 27, 46).
  • [2]
    Il s’agit des articles suivants : « Poésie et chanson non patoisantes à Lille sous le Second Empire », n° 182, juillet-septembre 1964, p. 393-408 ; « Un grand bourgeois de Lille : Charles Kolb-Bernard (1798-1888) », n° 190, juillet-septembre 1966, p. 381-425 ; « L’enseignement primaire à Lille sous la Restauration », n° 217, avril-juin 1973, p. 123-133 ; « L’enseignement primaire à Lille sous la monarchie de Juillet », n° 220, janvier-mars 1974, p. 1-11.

1Pierre Pierrard, né à Roubaix le 26 février 1920 dans un milieu populaire auquel il fut toujours très attaché, est décédé à Cachan le 8 décembre 2005 des suites d’un infarctus. L’annonce de ce décès a fait naître beaucoup d’émotion, non seulement parmi les historiens universitaires, mais aussi dans un large public fasciné à la fois par la qualité des travaux de P. Pierrard et l’ardente générosité humaine qui s’en dégageait. Nous avons eu la chance de rencontrer à maintes reprises P. Pierrard, un homme d’un humanisme frémissant et d’une trempe peu commune que l’Université de Lille eut l’honneur de compter parmi ses étudiants. Nous voudrions dire à quel point nous nous sentons humainement touchés par ce décès et lui rendre l’hommage de la Revue du Nord avec la simplicité qu’il aurait souhaitée.

2Pierre Pierrard fit ses études à Lille, et notamment à la Faculté des lettres de la rue Angellier, où il soutint en 1949, comme il était d’usage à l’époque, deux mémoires dans le cadre du DES. Le mémoire principal préparé sous la férule d’Edouard Perroy, alors professeur à Lille et directeur de la Revue du Nord, portait sur L’écolâtrerie de Saint-Jean et l’enseignement à Valenciennes des origines aux premières années du xviie siècle, et le mémoire complémentaire élaboré sous la direction de V.-L. Tapié sur L’établissement des frères des écoles chrétiennes à Valenciennes (1824-1848). P. Pierrard se fit vraiment connaître de la communauté scientifique et du grand public en 1965 avec ses thèses rapidement publiées et devenues bien vite des classiques. La thèse principale était consacrée à La vie ouvrière sous le Second Empire, la thèse complémentaire faisait découvrir Les chansons en patois de Lille sous le Second Empire. Yves-Marie Hilaire ne manqua pas de rendre compte de façon précise et globalement élogieuse à la fois de la soutenance et des thèmes majeurs développés dans ces opera magna dès le numéro d’octobre-décembre 1965 de notre revue.

3En choisissant le Second Empire à Lille, P. Pierrard avait installé sa réflexion au cœur de la période la plus décisive de l’histoire lilloise du xixe siècle, lorsque la ville se transformait sous l’effet de l’industrialisation et connaissait un développement spatial et démographique spectaculaire. En rassemblant une documentation considérable, il fournit une anthologie commentée, et précédée d’une étude critique, de près d’un millier de chansons composées par soixante-dix chansonniers patoisants de Lille. Surtout dans sa thèse principale, il fait découvrir de façon poignante les conditions de vie et de travail extrêmement dures de la population ouvrière de Lille. Il y décrit sans fard la longue persistance des faits de paupérisme. Il souligne, ce qui, à court terme, ne laissa pas d’indisposer certains, les impasses du paternalisme catholique et l’échec, au moins relatif, des œuvres inspirées par cette conception, aujourd’hui bien oubliée, des rapports sociaux. Un fossé se creuse entre les privilégiés de la fortune et la masse de ceux qui n’ont que le travail pour patrimoine. P. Pierrard fait aisément comprendre pourquoi le socialisme ne tarda pas à trouver à Lille un terrain tout préparé. Nul ne peut au vrai sortir indemne de la lecture d’une thèse que Jean Bouvier présenta lors de la soutenance comme « une œuvre de cœur et une œuvre de science ». P. Pierrard rend compte, avec la sourcilleuse probité qu’on lui connaît, du désintéressement de tous ceux (médecins, hygiénistes, hommes d’œuvres, voire dames pieuses…) qui tentèrent de porter remède au lema sabachthani[1] des pauvres ; il délivre un appel, au moins implicite, à ne jamais se résigner au triomphe apparent de l’injustice sociale. Sans doute est-on fondé à souligner comme un ami de P. Pierrard, Alain Lottin, le fit trois ans plus tard dans sa première thèse, que la misère du peuple de Lille ne date pas du xixe siècle et est déjà clairement identifiable à l’époque de Louis XIV et du sayetteur-chroniqueur Pierre-Ignace Chavatte. Il demeure que l’auteur, qui vécut une grande partie de son enfance et de son adolescence rue du Molinel à peu de distance du quartier emblématique de Saint-Sauveur, propose une plongée vraiment bouleversante au cœur de la détresse sociale et morale des ouvriers lillois au temps où Desrousseaux composait le Petit Quinquin.

4Professeur d’histoire sociale à l’École supérieure de journalisme et d’histoire contemporaine durant trente ans à l’Institut catholique de Paris, il exerçait simultanément les fonctions de responsable de la section historique des Éditions Larousse. Homme de fidélité, il orienta ses recherches dans deux directions : l’histoire des relations de l’Église et de la société, l’histoire du Nord. Il s’attacha avec passion, conviction et honnêteté à l’analyse des relations de l’Église et du monde ouvrier à l’époque contemporaine. Il ne cessa alors de s’interroger sur les raisons de leur divorce. La vie scientifique de P. Pierrard à beaucoup d’égards est à l’évidence indissociable de son engagement de militant catholique ; on s’épuiserait à recenser ses articles dans la presse chrétienne, qu’il s’agisse de La Croix, de La Vie ou de Témoignage Chrétien. De ses recherches de nature plus académique devait naître en 1984 une première somme L’Église et les ouvriers en France 1840-1940 complétée en 1991 par un second volume allant de 1940 à 1990. De son engagement chrétien étaient nés d’autres livres : Le Prêtre français du Concile de Trente à nos jours (1986), L’Église et la Révolution (17891889) (1988). Son intérêt pour les plus humbles se manifeste avec en 1987 un livre Enfants et jeunes ouvriers en France, xixe-xxe siècle et en 2005 avec la publication de son dernier livre Les Pauvres et leur histoire. Président de l’Amitié Judéo-chrétienne de 1985 à 1999, il milite pour le rapprochement des juifs et des catholiques. En 1970, il publie Juifs et catholiques français : de Drumont à Jules Isaac (1886-1945) dont il donne une nouvelle édition en 1997 qui le conduit à s’interroger sur les relations entre les deux confessions dans les années 1945-1994. Cet homme de conviction marqué par le message social du cardinal Liénart inlassablement œuvra pour un catholicisme plus proche des pauvres et des exclus. C’est ainsi qu’il faut interpréter sa promptitude à soutenir Mgr J. Gailliot après la sanction dont l’évêque d’Evreux avait été l’objet en 1995.

5Pierre Pierrard était également un homme du Nord ce qui a déterminé le second axe de son œuvre. Il a beaucoup écrit sur l’histoire de Lille et sur l’histoire de la région du Nord. On ne peut citer tous ses ouvrages. On retiendra Lille et les Lillois, essai d’histoire collective contemporaine de 1815 à nos jours (1967), Histoire du Nord Flandres-Artois-Hainaut-Picardie dans lesquels il témoigne d’une connaissance profonde de leurs populations et de leur vie quotidienne souvent marquée par la souffrance. Dans le compte rendu qu’il donnait d’un de ses ouvrages, Marcel Gillet soulignait : « Pierre Pierrard à égale distance d’une érudition réservée aux initiés et de la vulgarisation démagogique répond à un besoin évident ».

6Son œuvre régionale avait su conquérir un vaste public sensible à son style agréable et chaleureux. En témoignent les rééditions dont ses thèses et ses autres livres ont fait l’objet. En témoigne aussi le Grand prix de la ville de Lille qui lui avait été décerné en 1972 pour sa contribution à la valorisation de notre patrimoine culturel. Enfin, rappelons que Pierre Pierrard a donné plusieurs articles, quatre au total, à la Revue du Nord[2].

7Le 8 décembre dernier, c’est une vie juste et rectiligne, entièrement donnée à sa mission d’historien savant et exigeant, comme d’intellectuel engagé qui s’est interrompue. Les amis de P. Pierrard n’oublieront pas son message.


Date de mise en ligne : 19/03/2013

https://doi.org/10.3917/rdn.362.0723