Article de revue

Sigefroid, abbé de Gorze, et le mariage du roi Henri III avec Agnès de Poitou (1043). Un aspect de la réforme lotharingienne

Pages 543 à 566

Citer cet article


  • Parisse, M.
(2004). Sigefroid, abbé de Gorze, et le mariage du roi Henri III avec Agnès de Poitou (1043). Un aspect de la réforme lotharingienne. Revue du Nord, 356 - 357(3), 543-566. https://doi.org/10.3917/rdn.356.0543.

  • Parisse, Michel.
« Sigefroid, abbé de Gorze, et le mariage du roi Henri III avec Agnès de Poitou (1043). Un aspect de la réforme lotharingienne ». Revue du Nord, 2004/3 n° 356 - 357, 2004. p.543-566. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-du-nord-2004-3-page-543?lang=fr.

  • PARISSE, Michel,
2004. Sigefroid, abbé de Gorze, et le mariage du roi Henri III avec Agnès de Poitou (1043). Un aspect de la réforme lotharingienne. Revue du Nord, 2004/3 n° 356 - 357, p.543-566. DOI : 10.3917/rdn.356.0543. URL : https://shs.cairn.info/revue-du-nord-2004-3-page-543?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rdn.356.0543


Notes

  • [*]
    Michel Parisse, professeur émérite à l’Université de Paris 1, 63, rue du Chemin Vert, 75011 Paris.
  • [1]
    On trouvera une bibliographie complète dans le dernier ouvrage où soit analysée cette lettre : P. Corbet, Autour de Burchard de Worms. L’Église allemande et les interdits de parenté (ixe- xiie siècle) (Jus commune. Veröffentlichungen des Max-Planck-Instituts für Europäische Rechtsgeschichte Frankfort-am-Main, Sonderhefte, Studien zur Europäischen Rechtsgeschichte, 142), Francfort-sur-le-Main, 2001, p. 137-146. On relèvera particulièrement : H. Platelle, « Le problème du scandale : les nouvelles modes masculines aux xie et xiie siècles », Revue belge de philologie et d’histoire 53 (1975), rééd. dans Terre et ciel aux Anciens Pays-Bas. Recueil d’articles, Lille, 1991, p. 303-328 et H. Thomas, « Abt Siegfried von Gorze und die Friedenmassnahmen Heinrichs III. vom Jahre 1043 », Chronik des Staatl. Regino-Guymnasiums Prüm, 1976, p. 125-137 ; Id., « Zur Kritik an der Ehe Heinrichs III. mit Agnes von Poitou », dans Festschrift für Helmut Beumann zum 65. Geburtstag, Sigmaringen, 1977, p. 224-235 ; A. Wagner, L’abbaye de Gorze au xie siècle. Contribution à l’histoire du monachisme bénédictin dans l’Empire, Turnhout, 1997, p. 58-62.
  • [2]
    W. von Giesebrecht, Geschichte der deutschen Kaiserzeit, Leipzig, 1885, t. II, p. 715-718.
  • [3]
    M. Black-Veldtrup, Kaiserin Agnes (1043-1077). Quellenkritische Studien, Cologne-Vienne, 1995.
  • [4]
    Cette réunion n’est pas connue autrement.
  • [5]
    Voir tableau un peu plus loin.
  • [6]
    N. Gaedeke, Zeugnisse bildlicher Darstellung der Nachkommenschaft Heinrichs I., Berlin-New York, 1992 ; W. Maleczek, Echte und zweifelhafte Stammbäume bei kanonischen Eheprozessen bis ins frühe 13. Jahrhundert (XVIII. International Kongress für Genealogie und Heraldik, Innsbruck, 1988),Veröffentlichungen des Innsbrücker Stadtarchiv, N.F., Bd 18, Innsbruck, 1989, p. 129-143.
  • [7]
    La référence est donnée plus loin avec le texte.
  • [8]
    MGH, SS, 6, p. 32 (Liber aureus de Prum) ; SS 3, p. 215 (Codex de Steinfeld).
  • [9]
    Allusion est faite à l’union illicite du roi Conrad II et de Gisèle de Souabe. Ce cas est également étudié par Patrick Corbet (op. cit. [n. 1], p. 128-137).
  • [10]
    P. Corbet, Autour de Burchard de Worms, op. cit. (n. 1), p. 212-215.
  • [11]
    M. Parisse, Le nécrologe de Gorze, Nancy, 1971, p. 80.
  • [12]
    BNF, coll. Lorraine 981, n° 1, bulle du 15 janvier 1051 ; A. d’Herbomez, Cartulaire de l’abbaye de Gorze, ms. 826 de la bibliothèque de Metz (Mettensia II), Paris, 1898, n° 126-129, p. 226-231.
  • [13]
    A.Wagner, L’abbaye de Gorze, op. cit. (voir n. 1).
  • [14]
    J. Hourlier, « Anselme de Saint-Remi, Histoire de la dédicace de Saint-Remi », dans Contribution à l’année Saint-Benoît (480-1980), La Champagne bénédictine (Travaux de l’Académie nationale de Reims 160), Reims, 1981, p. 181-361.
  • [15]
    P. Ladewig, Poppo von Stablo und die Klosterreformen unter den ersten Saliern, Berlin, 1883.
  • [16]
    H. Dauphin, Le Bienheureux Richard, Abbé de Saint-Vanne de Verdun, † 1046, Louvain-Paris, 1946, passim.
  • [17]
    La Vie du pape Léon IX (Brunon, évêque de Toul) (Les classiques de l’histoire de France au Moyen Âge), Paris, 1997, p. XII-XIV.
  • [18]
    I. Voss, Herrschertreffen im frühen und hohen Mittelalter, Cologne-Vienne, 1987, p. 66-72.
  • [19]
    Chronique et chartes de l’abbaye de Saint-Mihiel, A. Lesort éd. (Mettensia VI) Paris, 1909-1912, p. 14: le jeune moine allait fréquemment au palais avec l’abbé. Le duc Thierry l’envoie en légation auprès du roi de France.
  • [20]
    I. Voss, Herrschertreffen, op. cit. (n. 18), p. 69.
  • [21]
    H. Thomas, « Abt Siegfried von Gorze », op. cit. (voir n. 1).
  • [22]
    Jean de Saint-Arnoul, La Vie de Jean abbé de Gorze, M. Parisse éd. et trad., Paris, 1999.
  • [23]
    Cf. A.Wagner, L’abbaye de Gorze, op. cit. (voir n. 1).
  • [24]
    H. Dauphin, Le Bienheureux Richard, op. cit.(voir n. 16).
  • [25]
    Cette abbaye a fait l’objet d’un mémoire inédit de Nicolas Huyghebaert en 1944.
  • [26]
    H. Thomas, « Zur Kritik », op. cit. (voir n. 1).
  • [27]
    La rencontre eut lieu en avril 1043 à Ivois sur les bords de la Chiers. I. Voss, Herrschertreffen, op. cit. (voir n. 18), p. 69.
  • [28]
    P. Corbet, Autour de Burchard de Worms, op. cit. (n. 1), p. 117-119.
  • [29]
    H. Platelle a consacré plusieurs pages aux modes scandaleuses de cette époque, auxquelles il est fait allusion chez Raoul Glaber et Orderic Vital. H. Platelle, « Le problème du scandale », op. cit. (voir n. 1), avec traduction du passage page 1076.
  • [30]
    Cette rubrique a été ajoutée d’une main du xviiie siècle. Je remercie vivement Anne Wagner qui a mis à ma disposition une photocopie du manuscrit.
  • [31]
    2 Cor. 11, 26-30.
  • [32]
    Albérade et Mathilde.
  • [33]
    Ecclesiaste 26, 22.
  • [34]
    Virgile, Éneide, IV, 173 et sq. fama volans.
  • [35]
    3 Rois 12-13.
  • [36]
    3 Rois 14, 16.
  • [37]
    Ce mot manque dans le manuscrit ; il a été ajouté par les éditeurs.
  • [38]
    Ézechiel, 18, 20.
  • [39]
    4 Rois 22, 8
  • [40]
    4 Rois 22, 18-20.
  • [41]
    Ps 52, 6.
  • [42]
    Isaie 48, 2.
  • [43]
    Césaire d’Arles, Sermon 47, cap. 4, l. 6 (CC SL 103).
  • [44]
    Ce mot manque dans le manuscrit ; il a été ajouté par les éditeurs.
  • [45]
    Matthieu 10, 34.
  • [46]
    Jean, 14, 27.
  • [47]
    Ce mot est donné par le manuscrit ; les éditeurs lui ont substitué singuli.
  • [48]
    Luc 14, 28
  • [49]
    Ps 119, 165.
  • [50]
    En marge, le mot exiguam est proposé.
  • [51]
    Ambrosiaster, Commentarium in Pauli epistulam ad Romanos, cap. 3, versus 8, p. 103, l. 16 (CSEL, 81, 1).
  • [52]
    H. Platelle, dans l’article cité plus haut, a donné une traduction de ce passage (page 1076).
  • [53]
    Il n’y a pas de rubrique dans le manuscrit.

1 Les deux lettres adressées par l’abbé de Gorze Sigefroid à l’abbé de Stavelot Poppon et à l’évêque de Toul Brunon ont été maintes fois citées et expliquées, au moins en partie, par les historiens, particulièrement dans les vingt dernières années. L’intérêt s’est porté sur la représentation des généalogies, les interdits de parenté, l’établissement de la paix, la dénonciation de scandales [1]. Chacun de ceux que ce texte a intéressés en a cité des extraits. Le texte complet, édité à la fin du xixe siècle, n’a jamais été repris dans sa totalité [2]. Il a donc paru bon de le reproduire en l’accompagnant d’une traduction pour permettre à chacun d’en voir toutes les richesses, mais aussi de le confronter avec l’esprit de réforme du pays, la Lotharingie.

2 Nous sommes en 1043. Le roi Henri III de Germanie, veuf de Gunhilde de Danemark, envisage de se remarier et a jeté son dévolu sur Agnès de Poitou, fille du duc d’Aquitaine Guillaume V [3]. Ce projet est venu aux oreilles de l’abbé de Gorze Sigefroid. Estimant que la parenté entre les futurs époux interdit leur union, il en parle à l’abbé Poppon de Stavelot à la faveur d’une réunion qui s’est tenue à Thionville, sur les bords de la Moselle [4], et il l’incite à mettre en garde le souverain sur les dangers que ferait courir à son État une union condamnable. Malheureusement Sigefroid ne peut alors lui développer suffisamment ses arguments car il manque deux chaînons à sa démonstration. De retour dans son abbaye, il fait les recherches qui lui permettent de dresser des généalogies complètes et de mettre en garde le roi avec plus de fermeté ; il adresse alors à Poppon son argumentation dans une longue lettre et écrit en outre à l’évêque de Toul Brunon pour lui demander d’agir de son côté.

3 En préambule de la première lettre, Sigefroid rappelle que saint Paul met en garde les hommes contre les dangers que fait encourir à l’Église la dépravation des moeurs. C’est ainsi que le mariage envisagé par le roi risque de mettre en cause l’équilibre de l’État, car Dieu ne restera pas insensible devant un péché aussi grave que la rupture des interdits de parenté. L’abbé de Gorze dresse alors le dossier généalogique accusateur, montrant que les ancêtres des deux membres du couple remontent à une souche unique pas très lointaine, à savoir Gerberge, fille d’Henri Ier l’Oiseleur, roi en Germanie de 919 à 936 [5]. Le tableau de descendance dressé à partir de ce roi fait apparaître que plusieurs lignées princières sont ainsi apparentées et que les unions matrimoniales entre elles sont interdites par les règles énoncées par l’Église. Au reste cela vaut non seulement pour le mariage dont il est ici question, mais aussi pour une alliance qui avait été prévue entre la France et l’Empire sous le règne de Conrad II et même pour le mariage de ce dernier souverain.

Tableau de descendance d’Henri Ier

Description de l'image par IA : Arbre généalogique d'Henri Ier, montrant sa descendance et ses liens familiaux.

Tableau de descendance d’Henri Ier

4 La démonstration de Sigefroid appelle plusieurs observations :

5 1. Le roi ignorait ou feignait d’ignorer quel était son degré de parenté avec Agnès de Poitou, puisqu’il avait (ou aurait) demandé à Poppon de faire une recherche à ce sujet. Cela dit, il est bien décidé à ne pas tenir compte des conclusions de la recherche.

6 2. L’abbé de Gorze dispose d’ouvrages lui permettant de reconstituer la généalogie ascendante des futurs époux. Il se contente d’énumérer les échelons où seules sont retenues des femmes, et ajoute quelques noms qui servent de repères pour ancrer sa démonstration.

7 3. Il renonce à prouver si oui ou non la première épouse d’Henri III, la défunte Gunhilde de Danemark, et la seconde à venir, Agnès, étaient apparentées comme certains le disent. En revanche il peut affirmer que la grandmère du roi, Mathilde, était bien la deuxième femme de Conrad de Bourgogne et non pas la première, s’appuyant pour cela sur la répétition alternée des mêmes noms.

8 4. Il ne méconnaît pas le danger des hypothèses et des bruits infondés, et il craint que « des choses non prouvées ne soient tenues pour des certitudes et que par là ce qui est faux ne devienne vérité ».

9 5. Sigefroid a réalisé un schéma généalogique, un dessin, une figura, qui illustre sa démonstration à la manière d’autres dessins qui ont fleuri à cette époque pour reconstituer des familles royales et princières [6]. Ce dessin ne figure pas sur la copie conservée des lettres, un manuscrit unique du xvie siècle [7]. Mais on peut le rapprocher de dessins quasi identiques retrouvés dans des manuscrits de Prüm et de Steinfeld [8].

10 Sigefroid invite donc Poppon à montrer ce dessin au roi pour qu’il fasse ainsi connaissance de sa parentèle et comprenne le double danger qui le guette : devoir payer pour la faute déjà commise par ses propres parents [9], risquer la stérilité que fait encourir une union entre des proches. Pour ce dernier point, il semble faire allusion à l’extinction des deux dynasties des Carolingiens (987) et des Rodolphiens (1032) sans dire en quoi elles furent coupables. L’abbé de Gorze élève ensuite le débat en mettant en cause la majesté royale, qui est un modèle pour tous les sujets. Si le roi commet une faute, d’autres prendront argument de ce qu’il a fait pour faire de même, et le roi sera ainsi responsable des péchés de ses imitateurs. La Sainte Écriture vient au secours de Sigefroid qui évoque les exemples de Jéroboam et de Josias : « Le (bon) fils n’a pas à supporter l’iniquité de son père ». D’aucuns laissent entendre que le mariage prévu aidera à faire la paix entre les deux royaumes de France et de Germanie, mais la paix ne sera jamais donnée aux impies et Sigefroid développe son argumentation sur la vraie paix qui est la paix du Christ [10]. Sigefroid presse Poppon d’aller voir le roi et de le convaincre ; il redit toute sa soumission au souverain pour lequel il a promis de prier. Il dénonce encore des attitudes et des comportements sociaux dont il rend les Français responsables et qu’il voit menacer l’Empire. Il termine ainsi sa lettre en reprenant les craintes exprimées dans les premières lignes.

11 Sigefroid ne lâche pas la plume pour autant et se tourne vers l’évêque de Toul, Brunon de Dabo. Il s’adresse à lui qui fut ambassadeur du roi germanique auprès du roi français, et, comme tel, coupable d’avoir préparé l’union condamnée. Pourtant il reconnaît que cette information, qu’on lui a transmise, est en réalité fausse, et le prie d’appuyer la démarche de Poppon. Il fait un bref rappel de l’histoire de l’Église en mentionnant la fermeté avec laquelle Ambroise a résisté à l’empereur Théodose. Enfin il souhaite que Brunon puisse avoir copie de la lettre adressée à Poppon pour appuyer son intervention à la cour. Cette dernière observation apporte une précieuse information sur la copie qu’on faisait des lettres, privées ou publiques, et la diffusion qu’on leur assurait. Les deux lettres de Sigefroid venaient toutefois trop tard, puisque l’auteur dit lui-même que les noces étaient proches ; elles auront effectivement lieu à Ingelheim fin novembre 1043, ce qui permet de proposer octobre 1043 comme date de la rédaction des lettres de l’abbé.

12 Il convient à présent de replacer les lettres dans leur contexte historique lotharingien. Sigefroid est devenu abbé de Gorze en 1031 et il est mort en 1055, le 12 juin [11]. Peut-être d’origine lorraine, il était sans doute moine à Gorze quand Guillaume de Volpiano, appelé pour rétablir la discipline dans le monastère lorrain, en fit son prieur. À la mort du réformateur, le 1er janvier 1031, le prieur était prêt à remplacer son maître. Le peu que l’on sache de son action nous est fourni par le cartulaire de son abbaye. Il figure dans quatre actes donnés de 1032 à 1054 [12], et sut obtenir du pape Léon IX une bulle de confirmation des biens de son monastère en 1051. Pour en dresser le portrait, Anne Wagner, qui l’a présenté dans son étude sur l’abbaye de Gorze au xie siècle et qui était à court d’informations, n’a rien pu faire d’autre que de s’arrêter aux deux lettres conservées à son nom [13]. On sait encore que Sigefroid fut mis à l’honneur au concile de Reims réuni en 1049 par Léon IX [14] ; à sa mort, il fut inscrit aux nécrologes de Saint-Clément de Metz (11 juin), de Saint-Bénigne de Dijon (12 juin) et de Saint-Mansuy de Toul (13 juin). L’abbé de Gorze faisait autorité ; du moins peut-on le conclure de sa présence à des réunions importantes comme celles qui, d’après sa lettre, eurent lieu à Thionville, Aix et Metz. Il fut ensuite un fervent partisan de l’action réformatrice conduite par l’évêque de Toul auquel il écrit et qui devint le pape Léon IX.

13 L’abbé de Stavelot est un personnage bien connu de la première moitié du xie siècle. Sa carrière nous amène en Basse-Lotharingie [15]. Né à Deinze sur la Lys en Flandre en 978, très tôt orphelin de père, il fut élevé par une mère très pieuse, Adelvive, et destiné à la carrière des armes. Mais sa piété le jeta sur les routes de pèlerinage et un appel divin le détourna vers la vie monastique. Il reçut sa formation à Saint-Thierry de Reims, où il fut frère hôtelier. Poppon fut emmené à Verdun par l’abbé réformateur Richard de Saint-Vanne dont il allait devenir le plus fervent disciple [16]. À la manière de son maître, Poppon passa d’une abbaye à l’autre pour en rétablir et la discipline et le patrimoine. Il fut ainsi chargé de Stravelot dès 1020, puis de Saint-Waast d’Arras et d’autres abbayes. Il devint ainsi un support principal de la réforme de Richard, dont il prit le relais en Basse-Lotharingie, et mourut deux ans seulement après lui, à Marchiennes, le 25 janvier 1048.

14 Le second interlocuteur de Sigefroid est l’évêque de Toul Brunon de Dabo (ou d’Eguisheim). Avec lui on plonge dans une parentèle bien connue qui est celle de familles de Lotharingie et des pays rhénans. Brunon, on le sait avec certitude, était un lointain cousin des rois Conrad II et Henri III, qui l’ont accueilli volontiers à leur cour. Conrad en fit son chapelain peu après son propre avènement et lui donna le siège épiscopal de Toul en 1026. La vie de Léon IX rappelle volontiers leur parenté [17]. Le pape a laissé un souvenir si profond de son activité réformatrice qu’on tente de trouver dans son activité épiscopale des éléments de son action future. Malheureusement les sources nous informent très peu de ce qu’il réalisa comme évêque. Deux faits au moins sont assurés : d’une part il fit appel à l’abbé de Saint-Bénigne, Guillaume de Volpiano, pour ranimer et corriger les abbayes de Saint-Mansuy et de Saint-Èvre à Toul, ainsi que de Moyenmoutier ; d’autre part il joua un rôle d’intermédiaire entre les cours de France et d’Empire. Sigefroid déclare que son informateur sur le rôle de Brunon était le princier de Metz Adalbéron. Ce dernier n’est pas un inconnu. Il a fait ses études à Toul en même temps que Brunon et il en fut le précepteur. Neveu de l’évêque de Metz Thierry II de Luxembourg, Adalbéron fit carrière auprès de lui comme princier du chapitre avant de lui succéder comme évêque en 1047. Il était naturellement proche de l’abbé de Gorze, qu’il rencontrait aussi bien dans l’entourage royal (Aix, Thionville) que dans la cité mosellane. Il fit partie de l’entourage de Léon IX dans les premiers temps du pontificat de celui-ci.

15 Les personnages dont il vient d’être question appartenaient à l’aristocratie lotharingienne, qui fournit des comtes et des évêques aux xe et xie siècles dans ce pays frontalier. Les personnes d’autorité, ecclésiastiques et laïques, étaient bilingues. C’est parmi elles que les souverains choisissaient leurs représentants lors des négociations. Par exemple en 1033, l’évêque de Toul et l’abbé de Stavelot ont préparé la rencontre de Deville, où Conrad II et Henri Ier ont décidé de confier au duc Gozelon la totalité de la Lotharingie [18]. À cette occasion Poppon était présent avec l’abbé de Saint-Mihiel Nantère [19]. En 1043, dans les environs d’Ivois et des bords de la Meuse, les deux rois se retrouvèrent et c’est alors, selon d’aucuns, que la préparation du mariage avec Agnès de Poitou aurait commencé [20]. Il serait aisé de montrer que les évêques et les abbés lotharingiens entretenaient des relations étroites avec le milieu de la cour, dans le cadre bien connu de l’Église impériale. Même quand il s’agissait de réforme, le souverain tenait une place non négligeable. Le choix et la nomination des prélats, évêques ou abbés royaux, se faisaient à la cour avec la plus grande attention et c’est à tort que l’on parlerait de simonie. Henri II le Saint intervint avec énergie dans de nombreux monastères et facilitait la constitution des réseaux monastiques. Il confia lui-même à l’abbé Immon de Gorze Prüm et Reichenau à restaurer, et c’est le successeur de celui-ci dans l’abbaye du lac de Constance, Bernon, qui fut un des rares à réagir avec Sigefroid contre le projet de mariage royal [21]. C’est Henri II encore qui imposa Poppon à Stavelot ; plus tard, Saint-Maximin de Trèves lui fut aussi confiée.

Un esprit de réforme

16 Dans la première moitié du xie siècle, l’esprit de réforme soufflait dans de très nombreux monastères sous la direction de plusieurs chefs de file, à Gorze, Saint-Airy et Saint-Vanne de Verdun, Stavelot, Saint-Maximin de Trèves ; en outre les cités et les évêques allaient dans la même direction. Il n’est pas inutile de revenir sur ces réseaux et leur action.

17 La réforme monastique à laquelle est attaché le nom de Gorze s’est parfaitement exprimée dans la Vie de Jean de Vandières, moine et abbé de Gorze [22]. Son idéal était le rétablissement de la discipline bénédictine ; le mouvement respectait l’indépendance de chaque maison dans le cadre de l’Empire. L’influence de Gorze s’est répandue dans toute la Lotharingie au cours du xe siècle, et même au-delà du Rhin ; elle s’exerçait encore au xie siècle jusqu’au mouvement de la querelle des investitures. Les abbés qui se sont succédé à la tête de cette abbaye ont été tous des personnalités remarquables : Einold, Jean, Odilbert, Immo, Guillaume, Sigefroid [23]. Alors que le monastère paraissait bien solide, l’évêque Adalbéron II fit pourtant appel pour la diriger à Guillaume de Volpiano, abbé de Saint-Bénigne de Dijon, qui avait une influence très large jusqu’en Normandie et qui fut très présent en Lorraine, à Metz et à Toul, jusqu’à sa mort en 1031. Bien plus, à Metz encore, l’évêque du lieu établit des moines irlandais dans le monastère rénové de Saint-Symphorien (992), ce qui accroissait encore la variété des coutumes en usage.

18 Au xie siècle, le mouvement de Gorze n’est donc plus isolé. À la même époque, Saint-Vanne de Verdun est le lieu d’une autre réforme dont l’abbé Richard fut le promoteur et qui reprenait à son compte des choix de Gorze et de ses voisins [24]. Comme on l’a vu déjà, Richard exerça son influence en Champagne, en Normandie et en Basse-Lotharingie ; il eut de nombreux disciples, dont le plus connu et le plus efficace ne fut autre que Poppon de Stavelot. Ce dernier, à partir de 1020 et de son arrivée à Stavelot, joua un rôle capital dans la réforme monastique de Basse-Lotharingie. Il ne put refuser de reprendre en mains Saint-Maximin de Trèves, qui était chef de file un siècle plus tôt. Ce n’était pas tout, car Saint-Airy, fondée à Verdun en 1038, animée par un premier abbé venu de Liège et marquée par une influence clunisienne, se trouva bientôt à la tête d’une douzaine de maisons dans les deux Lotharingies [25]. À Toul la réforme était plus modeste. Mais là aussi Guillaume de Volpiano fut appelé par l’évêque, en l’occurrence Brunon, et les abbayes de Saint-Èvre, Saint-Mansuy et Moyenmoutier furent ranimées par cet abbé avant d’être confiées à des disciples comme le prieur Werry. Les cités lotharingiennes étaient donc des foyers permanents de réforme monastique, et aussi des guides pour le clergé séculier. Au premier rang de celui-ci se trouvaient les évêques, qui, depuis le début du xe siècle, suivaient avec attention l’action des réformateurs, soit en fondant de nouvelles maisons, soit en veillant au rétablissement des patrimoines.

19 Revenons sur les deux destinataires des lettres de Sigefroid et sur leur auteur. La connaissance du royaume d’Henri Ier de France est ici évidente chez ce dernier, qui fait des allusions très claires, avec beaucoup de vigueur et d’acrimonie, aux nouveautés détestables que son État contribuait à répandre dans l’Empire. En réalité leur transmission était moins rapide qu’il n’y paraît. Les nouveautés françaises se répandaient d’abord dans la Lotharingie francophone, pas nécessairement en pays de langue germanique. L’attitude de Sigefroid illustre à sa manière celle du « clan lotharingien » de la réforme. Son orientation est aussi celle que l’évêque de Toul Brunon allait transporter à Rome, où il la répandit quand il fut devenu pape sous le nom de Léon IX (1049-1054). Sigefroid se montrait virulent à l’égard d’Henri III et en même temps protestait de sa fidèle soumission. En cela il était bien un religieux de l’Église impériale, comme tous ceux qui partageaient leurs convictions entre une soumission fidèle et obéissante à l’empereur et à son Église impériale d’une part, et une fidélité soumise à la papauté d’autre part. De nombreux témoignages ont été donnés du soin avec lequel des évêques comme Gérard de Cambrai, Théodouin et Wazon de Liège, Richard et Thierry de Verdun, Thierry et Adalbéron de Metz, Brunon de Toul savaient faire la distinction entre le pouvoir temporel du souverain et l’autorité spirituelle de l’évêque de Rome. L’esprit de réforme s’accommodait bien du pouvoir impérial et de sa façon de s’exercer. Les prélats se sentaient libres d’intervenir dans tous les compartiments de la société.

20 Le projet de mariage d’Henri III ne pouvait préoccuper la papauté, alors partagée entre plusieurs titulaires, trois ans avant que le roi ne vienne déposer trois papes d’un coup pour imposer le sien. La papauté étant défaillante, il revenait donc aux évêques et aux abbés de jouer le rôle de chiens de garde, mais ils ne se sentaient certainement pas en mesure de contrarier les desseins matrimoniaux de l’empereur, en appliquant des règles qui nécessitaient une certaine souplesse dans leur adaptation à la classe nobiliaire. C’est pourquoi à cette époque les abbés étaient souvent les plus prompts à réagir. On le voit ici avec Sigefroid de Gorze, mais Heinz Thomas a lu dans une lettre de Bernon de Reichenau quelques phrases qui vont dans le sens de l’abbé de Gorze [26]. Poppon aurait dû suivre la même voie s’il n’avait pas eu très tôt des relations étroites avec les deux souverains successifs, Conrad II et Henri III, ce qui lui inspirait une certaine réserve. Dès lors l’abbé de Stavelot pouvait agir comme le souhaitait son compère, mais de façon purement théorique, car il ne devait pas tenir à se montrer trop sévère vis-à-vis de son roi. Au reste la lettre de Sigefroid arrivait beaucoup trop tard pour stopper un processus qui avait peut-être été engagé dans le courant de l’année 1043, à la faveur d’une rencontre entre le roi de France et le roi de Germanie [27].

21 Depuis le synode de Thionville en 1003 où on avait vu l’évêque de Metz vitupérer contre les unions illégitimes [28], jusqu’aux mesures prises au concile de Reims en 1049 par Léon IX contre les nobles mal mariés, la Lotharingie avait été un lieu de rappel des règles de la consanguinité, en même temps qu’elle luttait contre la simonie. Bien placée entre les deux royaumes, elle était tenue au courant des discussions, des conflits, des tentatives de réforme. Dans de telles conditions, le brûlot de Sigefroid avait naturellement sa place. Mais l’abbé ne s’en tenait pas au projet de mariage. Dès le début de sa lettre, il rappelait ses inquiétudes anciennes devant le comportement des hommes, qu’il commentait en parlant d’incestes, de parjures, de religion déclinante, de perversités croissantes. Tout cela était à la fois vague et précis. L’abbé entrait dans les détails à la fin de sa missive, quand il parlait de l’indécence de l’habillement, des modifications concernant les armes et l’équitation, des innovations scandaleuses dans la coupe de la barbe, le raccourcissement des vêtements, qui heurtait la pudeur [29].

22 Quand on parle de réforme lotharingienne, on entend d’abord le rétablissement de la discipline régulière avec une relecture attentive de la règle de saint Benoît ; on associe au redressement de la vie monastique le comportement du clergé séculier et la restauration d’élections non simoniaques, le respect du célibat des prêtres. Or dans les lettres de Sigefroid, il n’est question de rien de tout cela. La réforme s’ouvre sur d’autres champs. L’abbé se tourne vers les laïcs, parle du déclin de leur religiosité, puis jette un regard sur la société dans son ensemble, sur les unions matrimoniales comme sur la mode vestimentaire. Un jour on vitupère les manches tombantes, une autre fois la longueur des robes et des tuniques qui laissent voir les jambes, et puis il est question des barbus ou des imberbes. Bien plus, on parle ici d’armes et d’équitation, sans que l’on puisse savoir en quoi le comportement des cavaliers était devenu critiquable. Ce n’est pas le lieu d’entrer dans les détails. Il convient seulement de faire observer que ces deux lettres, replacées dans le climat qui précède la réforme grégorienne, nous dévoilent que la société tout entière était placée sous les regards des réformateurs. La Lotharingie, au contact des deux États, du royaume de France et de l’Empire, était naturellement livrée à l’influence des modes de part et d’autre de la frontière ; elle devenait un observatoire privilégié et un lieu choisi pour la critique. Au-delà de la virulente critique des mariages qualifiés volontiers d’incestueux, il y avait ainsi matière à vitupérer contre tout, et l’abbé de Gorze ne s’en est pas privé ; il avait sans doute l’occasion de le faire à chaque fois que les circonstances lui permettaient de rencontrer des prélats, abbés et évêques, dans les milieux dirigeants, à la diète comme aux conciles diocésains ou provinciaux. On ne saurait oublier pour finir quelle importance avait la volonté de faire respecter la paix publique générale. Le mouvement de la paix de Dieu, engagé depuis trois quarts de siècle, s’était largement répandu, y compris aux frontières de la France et de l’Empire, d’Anse à Cambrai. Pour le bon succès de la réforme, la paix était souhaitable et l’abbé de Gorze ne s’est pas fait faute de le rappeler. Au total toutes les questions en suspens étaient ici abordées de façon plus ou moins directe. C’est dire la richesse de ces deux lettres de l’abbé lorrain.

23 En outre leur exemple montre encore qu’en plus des conversations qu’avaient les prélats, évêques et abbés, au cours de leurs nombreux voyages, il y avait leurs lettres qui circulaient, copiées et recopiées.


Annexe

(1043, septembre-octobre)

24 Lettre de Sigefroid abbé de Gorze à Poppon abbé (de Stavelot) au sujet du projet de mariage du roi Henri III.

25 B. Copie sur papier, Österreichische National Bibliothek ms. n° 5584, fol. 185-192. « Sigifridi Görziensis coenobii abbatis de Henrici regis matrimonio ob cognationem impediendo » [30].

26 a. Büdinger, Zu den Quellen der Geschichte Kaiser Heinrichs III, Vienne, 1853. - b.Walter von Giesebrecht, Geschichte der deutschen Kaiserzeit, Bd 2, Leipzig 1885, p. 714-718.

Sincera dilectione et perfecta veneratione amplectendo domno abbati Popponi frater Sigifridus Gorziensis coenobii indignus minister, praesentis vitae prolixam foelicitatem et futurae perpetuam beatitudinem. Au seigneur abbé Poppon, qu’il faut entourer d’un amour sincère et d’une parfaite révérence, frère Sigefroid, indigne serviteur de la communauté de Gorze, (souhaite) une abondante félicité dans la vie présente et une béatitude éternelle dans la vie future.
Paternitatem vestram meminisse non dubito, quia dudum, cum apud Teodonisvillam convenissemus, de periculis nostrae aetatis temporibus olim ab apostolo praedictis, de moribus et conversatione hominum, de incestibus et periuriis multorum, de defectu religionis et augmento perversitatis et, ut breviter concludam, de variis ecclesiae periculis [31] multa conquesti sumus. Inter quae, cum pro ausu benignitatis vestrae a vobis requirerem, cur regi nostro taceretis puellam quam ducere disponit, adeo sibi esse consanguineam, ut ei sine gravi offensione in Dominum coniungi non possit, respondistis, ne vos tacuisse nec illum contra Dominum velle facere, sed potius plurimum postulasse, ut veritatem inquireretis et eum, antequam contra fas quicquam perpetraret, certum faceretis. Igitur de bona eius intentione plurimum confortatus, quicquid de illa parentela iampridem cognoveram, vobis retuli, sed duarum feminarum nomina, quae tunc memoriae deerant, dicere non potui. Rogastis ergo, ut et de ipsis et de aliis huius cognationis nominibus certitudinem diligenter inquirerem vobisque literis intimare curarem. Huic sane petitioni tanto libentius obedio, quanto, ne tantum malum perficiatur, sollicitior existo.  
Je ne doute pas que votre Paternité se souvienne du fait suivant : récemment, alors que nous nous étions rencontrés à Thionville, nous nous sommes abondamment plaints des dangers que l’Apôtre a jadis prédits pour les temps qui sont les nôtres, des moeurs et du comportement des hommes, des incestes et des parjures de nombreuses personnes, du déclin de la religion et du progrès de la fausse doctrine, et, pour conclure brièvement, des divers dangers que risque l’Église. Entre autres choses, avec une pleine confiance en votre Bonté, je vous avais demandé pourquoi vous ne disiez pas à notre roi que la jeune femme qu’il se dispose à épouser lui est si étroitement apparentée par le sang qu’elle ne peut lui être unie sans que Dieu soit gravement offensé, et vous avez répondu que vous n’aviez pas manqué de le lui dire et que lui ne voulait pas agir contre Dieu : au contraire, il vous avait demandé plusieurs fois de rechercher la vérité et de lui donner des certitudes avant qu’il ne commette une faute contre le droit divin. Par conséquent, pleinement rassuré sur sa bonne intention, je vous ai rapporté tout ce que je savais déjà depuis longtemps sur leur parenté, mais je n’avais pu donner les noms de deux femmes, qui échappaient alors à ma mémoire. Vous m’avez donc demandé de chercher à acquérir des certitudes à leur sujet et au sujet des autres noms de cette parenté et de veiller à vous en informer par lettre. J’obéis d’autant plus volontiers à cette demande que je suis très inquiet qu’un tel mal ne se réalise.
Igitur postquam a vobis discessi, quod prius non audieram, a multis didici, videlicet illam quam prius habuit, et hanc, quam nunc ducere vult uxorem, non plus quam tertia sive quarta generatione a se disiunctas fuisse. Quarum parentelam scribere supersedi, cum propter barbariam Danorum sive Nortmannorum nominum tum propter cautelam, ne minus experta pro certis ac per hoc falsa pro veris teneantur.  
Donc, après vous avoir quitté, j’ai appris de nombreuses personnes ce que je n’avais pas encore entendu dire, à savoir que sa première femme et celle qu’il veut épouser à présent ne sont pas éloignées de plus de trois ou quatre générations. J’ai remis à plus tard de vous renseigner sur leur parenté, d’une part à cause du côté barbare des noms danois et normands, d’autre part par précaution, de peur que des choses non prouvées ne soient tenues pour des certitudes et que par là ce qui est faux ne devienne vérité.
 
His omissis iam nunc ad ea, quae plurimis sunt notissima, veniamus. Heinricus rex ex Mathilde genuit tres filios: Ottonem imperatorem, Brunonem archiepiscopum, Heinricum ducem, duas quoque filias, Gerbergam [p. 186] et Hadewidam. Quarum altera, id est Hadewidis, Hugoni; altera, id est Gerberga, nupsit Gisleberto ducis eique filiam Alberadam nomine peperit. Post obitum vero Gisleberti iuncta est in matrimonium Ludovico Francorum regi, a quo filios duos, Lotharium regem et Karolum ducem, filiamque Mathildem, postea Cuonradi regis Burgundionum uxorem, suscepit.
Mais laissons cela, et venons-en maintenant à ce qui est très bien connu de la plupart des gens. De Mathilde le roi Henri a eu trois fils, l’empereur Otton, l’archevêque Brunon, le duc Henri, et deux filles, Gerberge et Hadwide. L’une d’elles, Hadwide, a épousé Hugues, l’autre, Gerberge, a épousé le duc Giselbert et lui a donné une fille nommée Albérade ; après la mort de Giselbert, elle a épousé le roi des Francs Louis, de qui elle a eu deux fils, le roi Lothaire et le duc Charles, ainsi qu’une fille Mathilde, plus tard épouse du roi des Bourguignons Conrad.
Porro ex his sororibus, non quidem de uno patre, sed de una matre scilicet Gerberga genitis, de altera quidem, id est Alberada, Ermentrudis, de altera vero, id est Mathilde, Gepa, quae et Gerberga, processit. Et haec prima generatio. Sane Ermentrudis Agnetem, Gepa vero Gislam augustam sororemque eius Mathildem genuit. Et ecce secunda generatio. Gislae autem filius domnus Heinricus rex, et Agnetis filia simulque equivoca, Agnes ipsa videlicet, de qua hoc totum agitur, in tertia genealogiae linea invenitur.  
Ensuite, de ces sœurs [32], issues non pas certes du même père, mais de la même mère, c’est-à-dire Gerberge, sont nées d’une part Ermentrude, fille de la première, Albérade, d’autre part Gepa-Gerberge, fille de l’autre, Mathilde. Ce fut la première génération. Ermentrude enfanta Agnès, et Gepa l’impératrice Gisèle et sa sœur Mathilde. Ce fut la seconde génération. Quant au fils de Gisèle, le seigneur roi Henri, et à la fille et homonyme d’Agnès, à savoir cette Agnès qui est très précisément au cœur de toute l’affaire, ils se situent au troisième degré de la généalogie.
 
Audivi autem dictum esse regi, aviam suam Gepam non ex Mathilde, sed ex priore Cuonradi regis uxore fuisse progenitam. Quod non ita esse et veridicorum hominum asserit relatio et ipsa feminarum ostendit equivocatio. A Mathilde enim magni Heinrici regis coniuge usque ad Mathildem huius regis materteram genealogiae descensio per Mathildes et Gerbergas facta est, ita ut Mathildis, Gerbergae filia, aviae suae equivoca, filiam suam matris suae nomine vocaret et nepti suae nomen suum ut haereditarium relinqueret.
 
Or j’ai appris qu’on avait dit au roi que sa grand-mère Gepa était née non pas de Mathilde, mais de la première femme du roi Conrad. Cela est faux, comme le rapportent des hommes dignes de foi et comme le prouve l’homonymie des femmes. En effet de Mathilde, femme du grand roi Henri, jusqu’à Mathilde, tante de notre roi, la lignée généalogique est passée par des Mathilde et des Gerberge, de sorte que Mathilde, fille de Gerberge, homonyme de sa grand-mère, a donné à sa fille le nom de sa mère et à sa petite-fille son propre nom pour le lui laisser en héritage.
 
Est et alius huius consanguinitatis descensus, cui nullus sani capitits contradicat, hoc modo : Otho magnus imperator et soror eius saepedicta Gerberga filias procrearunt, alter Dudicam, altera Alberadam, cuius filia Ermentrudis peperit Agnetem, puellae Agnetis matrem. Otho autem dux, Dudichae filius, avi equivocus, genuit Heinricum, patrem Cuonradi caesaris, qui fuit pater huius Heinrici imperatoris. Et sic iste in quinto, puella vero Agnes in quarto genealogiae computatur loco. Ut autem evidentius haec appareant, figuram quandam facere curavimus, in qua supramemorata necnon et quaedam alia utriusque sexus nomina ad eandem parentelam pertinentia descripsimus.
Il y a une autre ligne de parenté qu’aucune personne de bon sens ne saurait contredire. La voici : Otton, le grand empereur, et sa sœur souvent citée Gerberge eurent tous deux des filles, l’un Dudicha, et l’autre Albérade, dont la fille Ermentrude enfanta Agnès, mère de la jeune Agnès. Le duc Otton, fils de Dudicha, homonyme de son grand-père, engendra Henri, père de l’empereur Conrad, qui est le père de notre empereur Henri. Et de la sorte celui-ci vient au cinquième degré, et la jeune Agnès au quatrième degré de généalogie. Pour que ces choses apparaissent avec plus de clarté, j’ai tenu à faire un dessin, sur lequel j’ai placé les noms susdits et quelques autres des deux sexes relevant de la même parentèle.
Hanc, si placet, regi ostendite eumque suppliciter obsecrando praemonete, ut, cum ibi parentum suorum [p. 187] nomina invenerit eorumque pericula cognoverit, non induretur cor eius neque ad indignationam et iram sed potius ad compunctionem et planctum commoveatur, ne, quod absit, parentum delicta faciat esse sua. Hinc enim culpa eorum simul et culpae vindicta in ipsum redundabit, si eos in malo imitatus fuerit. Pro his enim, qui parentum vitia sequuntur, terribiliter et veridice dominus minatur, quod reddat iniquitatem patrum filiis ac nepotibus in tertiam et quartam generationem. Rogate ergo et iterum atque iterum opportune importune eum commonete, ut hanc nimis metuendam sententiam semper in mente habeat ac tantum incurrere periculum vigilanter caveat. Verum non modo animae, sed etiam corporis et in hac re metuenda est ultio, quia pro certo creditur, generationem ex illicita copulatione venientem diu non posse foeliciter succrescere. Hoc sane quam verum sit, liquido potest agnoscere, si de eius nobilissima olimque amplissima parentela quam pauci supersint, prudenter voluerit attendere.  
Montrez-le au roi, s’il vous plaît, et en l’adjurant humblement, prévenez-le de ne pas laisser son cœur durcir, quand il aura découvert les noms de ses parents et qu’il aura pris conscience du danger qu’il court, et de ne pas se laisser aller à l’indignation et à la colère, mais plutôt au remords et à la plainte, de peur que, Dieu l’en préserve, la faute de ses parents ne devienne la sienne. En effet leur faute et la punition de la faute retomberont ensemble sur lui, s’il les imite dans le mal. Car pour ceux qui imitent les vices de leurs parents, Dieu lance la menace terrible et véridique de rendre l’injustice de leurs pères aux fils et aux petits-fils à la troisième et à la quatrième génération. Interrogez-le encore et encore, et avertissez-le de façon opportune et importune pour qu’il ait toujours en tête la crainte de cette menace, et pour qu’il se garde soigneusement de courir ce danger. Il lui faut d’ailleurs craindre sur ce point une vengeance non seulement sur son âme, mais aussi sur son corps, parce qu’on tient pour certain que la génération qui naît d’une union illicite ne peut pendant longtemps avoir une descendance féconde. Que cela soit vrai, le roi peut aisément le constater, s’il veut bien examiner avec attention combien il demeure peu de personnes de sa très noble et autrefois très vaste parentèle.
Audiat praeterea et diligenter per vos intelligat, quia, etsi omnibus cavenda est infamia, regiae tamen majestati eo attentius est vitanda, quo omnibus sublimius apparet exaltata. Nam sicut civitas supra montem posita Domine testante non potest abscondi et sicut lucerna super candelabrum [33] levata omnibus lucet, qui in domo sunt, sic regie sive bona fama sive infamia latere non potest plurimos intra et extra regnum suum degentes. Et quod gravius est, ita sunt mores hominum, ut ignominiosa fama celerius crescat latiusque in dies diffundatur et, accrescentibus alis, per ora multorum volitans [34] semper augeatur, honestus vero rumor tardius strictiusque currat, multosque sui infamatores, paucos vero imitatores reperiens, cito minoretur et deficiat. Si ergo voluntatem suam canonicis sanctionibus, quod absit, praeponens, hoc, quod coeptum est, perficere non timuerit, o quanti, qui eius metu coerceri, ne tale quid auderent, poterant, ipsius exemplo exhilarati audaciamque sumentes, similia multoque deteriora facient, et si ab aliquo commoneri aut argui coeperint, protinus hoc regiae celsitudinis factum in defensionem suorum malorum assument ! Pro certo [p. 188] autem credimus, quia, quotquot quos juvare ad salutem posset, suo exemplo peccare ac per hoc perire fecerit, eorum et culpa et poena in ipsum redundabit.  
En outre, il doit s’appliquer à apprendre et comprendre par votre intermédiaire la chose suivante : bien que tout le monde doive éviter l’infamie, la majesté royale doit pourtant l’éviter avec d’autant plus d’attention qu’elle apparaît comme élevée plus haut que tous les autres. En effet, tout comme une cité placée sur une montagne ne peut être invisible, Dieu l’atteste, et tout comme la lampe placée sur le candélabre éclaire tous ceux qui sont dans la maison, de même la bonne renommée du roi, pas plus que sa mauvaise réputation, ne peut échapper aux très nombreuses personnes qui vivent dans son royaume ou au dehors. Et, ce qui est plus grave, les coutumes des hommes sont telles qu’une renommée déshonorante grandit très vite et qu’elle se répand de jour en jour plus largement, et, ses ailes grandissant, volant de bouche en bouche, elle s’accroît sans cesse, tandis qu’une réputation honorable court plus lentement et sur un espace plus étroit, et, comme elle trouve de nombreux détracteurs et peu d’imitateurs, elle diminue rapidement et décline. Si donc, plaçant sa volonté avant les règles canoniques, — Dieu nous en préserve ! — il ne craint pas de mener à son terme ce qu’il a commencé, combien de gens, qui pourraient s’interdire de faire la même chose par crainte de lui, réjouis par son exemple et trouvant de l’audace, feront la même chose et même pis, et si quelqu’un s’avise de les mettre en garde ou de les accuser, ils mentionneront aussitôt cet acte de la majesté royale pour assurer la défense de leurs mauvaises actions. Nous le tenons pour assuré, la faute et le châtiment de tous ceux qu’il pourrait aider à obtenir leur salut, mais que par son exemple il aura conduits à pécher et à en périr, retomberont sur lui.
Legat, si placeat, vel coram se legi faciat, quid de Jeroboam rege Scriptura sancta dicat [35], et inveniet, crebrius commemorari quod alios peccare fecerit, quam quod ipse peccaverit. De omnibus enim regibus, ipsum imitantibus, legitur, quia non recesserint a peccatis Jeroboam filii Nabat, et non additur, « qui peccavit », sed signanter dicitur : Qui peccare fecit Israel[36], ut patenter intelligamus, quam gravissime Dei indignationem incurramus, quotiens nostro malo exemplo alios ad peccandum provocamus.  
Qu’il lise, s’il le veut, ou qu’il fasse lire devant lui ce que la Sainte Écriture dit du roi Jéroboam, et il y trouvera qu’on se souvient plus souvent des péchés qu’on a fait faire aux autres que des siens propres. En effet, à propos de tous les rois qui agissent comme lui, on lit que les fils de Nabat ne se sont pas écartés des péchés de Jéroboam et on n’ajoute pas qui a péché mais on dit clairement : qui a fait pécher Israel, pour que nous comprenions de façon évidente combien nous encourons très gravement la colère de Dieu chaque fois que, par notre exemple, nous incitons les autres à pécher.
 
Attendat ergo generositas domni regis et diligenter recogitet, quam multiplex et immineat periculum, si, quod cogitat, contra canones peregerit malum. Quod si pro timore et amore Dei propriam voluntatem a se reiecerit, si praedecessores suos in illicitis sequi noluerit, si justiciae ac pietatis amator exstiterit, si inter regalem excellentiam et prosperos successus se pro humilitate tenuerit, si Dei potius quam suam gloriam quaesierit, si denique non modo se ipsum, sed et alios a vitiis reprimere et ad virtutes excitare strenue curaverit, si, inquam, in talibus exercitiis finetenus vigilanter perseveraverit, profecto non modo parentum aliorumve hominum peccatis [37] astrictus non tenebitur, verum etiam Dei gratia se praeeunte ac subsequente, in hac vita et in futura cum Christo regnare merebitur. Sicut namque de malis filiis terribiliter scriptum est, quod peccata patrum ipsis reddantur, sic de bonis misericorditer dictum est, quia filius non portet iniquitatem patris[38].
 
Que la générosité de notre roi se montre donc attentive et qu’elle réfléchisse avec soin aux multiples dangers qui la menacent si elle accomplit contre les canons le mal qu’elle médite. Mais si par crainte et amour de Dieu, il renonce à son désir, s’il se refuse à suivre ses prédécesseurs dans l’interdit, s’il continue d’aimer la justice et la piété, s’il se maintient par humilité entre l’excellence royale et les heureux succès, s’il recherche la gloire de Dieu plutôt que la sienne, si enfin il se soucie avec ardeur d’éloigner des vices non seulement sa personne, mais aussi celle des autres, et de les inciter à la vertu, si, comme je le dis, il persévère longtemps et attentivement dans de tels exercices, non seulement il ne sera pas étroitement ligoté par les péchés de ses parents et d’autres hommes, mais, précédé et suivi par la grâce de Dieu, il méritera même de régner avec le Christ dans cette vie et dans la vie future. De même qu’à propos des mauvais fils il est écrit ce mot terrible que les péchés leur reviennent, de même sur les bons fils est écrite cette parole de miséricorde, qui dit que le fils n’a pas à supporter l’iniquité de son père.
Iosias rex, ex flagitiosis parentibus natus, cum scelera eorum cognovisset ex libro divinae legis reperto, quanta sibi et populo vindicta immineret, ex ipso libro addisceret, quia doluit, quia amare flevit, quia ad indicium interni doloris, ut tunc mos erat, vestimenta sua scidit[39], quia denique paterna mala derelinquens Dominumque toto corde quaerens, ei studiose servire et alios ad placandam divinam animadversionem commonere curaverit, non solum ei praedecessorum suorum culpa non obfuit, sed etiam divinam consolationem hoc mode audire promeruit. Haec, dicit dominus Deus Israel, pro eo quod audisti verba voluminis et [p. 189] perterritum est cor tuum et humiliatus es coram Domino, auditis sermonibus contra locum istum et habitatores eius, quod videlicet fierent in stuporem et in maledictum, et scidisti vestimenta tua et flevisti coram me et ego te audivi, ait Dominus ; idcirco colligam te ad patres tuos et colligeris ad sepulchrum tuum in pace, ut non videant oculi tui omnia mala, quae inducturus sum super locum istum[40]. Haec de Iosia rege inserere placuit, ut domnus rex, a vobis commonitus, illum imitari studeat et, cum figuram quam fecimus in manus sumens nomine parentum suorum inibi adnotate perspexerit, et pro his et pro se timeat, Deique indignationem in se et in populum sibi subditum provocare cavens, contra decreta canonum non faciat, sed Dei voluntatem suae praeponens in omnibus ei placere conetur, quatinus et nunc et semper cum illo gaudere mereatur.  
Le roi Josias, qui est né de parents à la conduite déshonorante, quand il eut connaissance de leurs fautes, et quand, ayant découvert le livre de la loi divine, il eut appris dans ce livre combien la vengeance était imminente sur lui et sur son peuple, parce qu’il s’affligea, parce qu’il versa des larmes amères, parce qu’il déchira ses vêtements, comme c’était alors la coutume, pour exprimer sa profonde douleur, et enfin parce que, oubliant les méfaits de ses parents et recherchant le Seigneur de tout son cœur, il eut le souci de se mettre avec zèle à son service et de mettre les autres en garde pour adoucir le châtiment divin, non seulement la faute de ses prédécesseurs ne fut pas un obstacle, mais il eut même la chance d’entendre la consolation divine dans les termes suivants :Voici ce que le seigneur Dieu dit à Israël : Parce que tu as entendu les mots du Livre, que ton cœur s’est ému et que tu t’es humilié devant le Seigneur, après avoir entendu les paroles que j’ai prononcées contre ce lieu et ses habitants, à savoir qu’ils seront un objet de stupeur et de malédiction, et parce que tu as déchiré tes vêtements et que tu as pleuré devant moi, moi aussi je t’ai entendu, dit le Seigneur; c’est pourquoi je te recueillerai auprès de tes pères et tu seras déposé en paix dans ton tombeau, pour que tes yeux ne voient pas tous les malheurs que je vais faire venir sur ce lieu. J’ai voulu insérer ces mots qui traitent du roi Josias pour que le seigneur roi, mis en garde par vous, s’efforce de l’imiter; pour que, quand il prendra en mains le dessin que j’ai fait et qu’il y verra inscrits les noms de ses parents, il craigne pour lui-même et pour eux; pour qu’enfin il évite de provoquer l’indignation de Dieu contre lui-même et contre le peuple qui lui est soumis en n’agissant pas contre les décrets des canons: qu’il place au contraire la volonté de Dieu avant la sienne et qu’il s’efforce de lui plaire en tout, pour mériter de se réjouir avec lui maintenant et toujours.
Memini praeterea dudum, cum pater eius filiam suam regi Francorum desponsare vellet, et hoc contra fas, sicut in praedicta figura cognosci potest, agere disponeret, multos fuisse, qui imperatoris majestati placere volentes tales nuptias bene et utiliter fieri posse persuadere contenderent, eo quod per ipsas duo regna in magnam pacem confoederari vel in unum redigi sperarent. Sed et nunc tales non deesse credo, qui similiter adulantes et regiam laudem affectantes eadem dicant, et, dum terreno principi placere desiderant, falsitatem proferre ac per hoc Domino displicere parvipendant, non attendentes aut parum metuentes, quod scriptum est : Quoniam dissipabit ossa eorum, qui hominibus placent[41].  
En outre je me souviens du fait suivant: alors que son père (Conrad II) voulait marier sa fille au roi des Francs et qu’il s’apprêtait à le faire contre la loi divine, ainsi qu’on peut le voir dans le dessin susdit, beaucoup de gens, voulant complaire à la majesté impériale, se sont battus pour la persuader que de telles noces pouvaient se révéler bonnes et utiles, parce que, grâce à elles, ils espéraient que les deux royaumes seraient réunis dans une grande paix et ramenés à un seul. Mais aujourd’hui encore à mon avis, il ne manque pas de gens pour tenir les mêmes propos en flattant le roi à l’identique et en feignant de travailler à sa gloire; et pour plaire au prince terrestre ils se moquent bien de proférer une contre-vérité et, par-là même, de déplaire au Seigneur, car ils ne prennent pas en compte, ou bien ils ne craignent guère ce qui est écrit: Parce qu’il dissipera les os de ceux qui plaisent aux hommes.
 
Horum ergo qui per transgressionem divinae legis promittunt sibi et aliis pacem, venenosam sententiam libet refellere et, quam sit veritati contraria, ostendere. Constat et indubitanter verum est, canonicam auctoritatem Dei esse legem. Qui ergo contra canones facit, contra legem Dei facit ; qui autem contra legem Dei facit, impietatem facit, ac per hoc impius est. Scriptum [p. 190] est autem : Non est pax impiis, dicit Dominus [42]. Ex his igitur colligitur, praevaricatoribus canonum veram non esse pacem. Veram autem ideo diximus, quia et falsam esse pacem non ignoramus. Habent namque reprobi et trangressores pacem, scilicet adulteri cum adulteriis, homicidae cum homicidiis [43], periuri cum periuris. Nonnumquam hi [44] hisque similes habent inter se pacem, sed simulatam, sed deceptoriam, sed sibi et aliis perniciosam. Hanc Dominus Jhesus destruere venit et de ipsa auditoribus suis dixit : Nolite putare, quod venerim pacem mittere in terram. Non veni pacem mittere, sed gladium[45]. Ceterum eam quam mundus dare non potest pacem et de qua Dominus discipulis ait : Pacem meam relinquo vobis, pacem meam do vobis[46] quamque angeli [47] annunciaverunt canentes : Gloria in excelsis Deo et in terra pax hominibus bonae voluntatis[48], non nisi boni et divinorum praeceptorum observatores habere queunt, psalmista testante, qui ait : Pax multa diligentibus legem tuam, Domine, et non est illis scandalum[49].
 
Il me plaît donc de démentir les pensées vénéneuses de ceux qui se promettent la paix à eux, et aux autres, tout en transgressant la loi de Dieu, et de montrer combien elles sont contraires à la vérité. Il est clair et vrai sans réserve que la loi canonique est l’autorité de Dieu. Qui agit donc contre les canons, agit contre la loi de Dieu; qui agit contre la loi de Dieu, commet une impiété, et par-là même il est impie. Or il est écrit : Il n’y a pas de paix pour les impies, dit le Seigneur. Il ressort donc de ces paroles qu’il n’y a pas de vraie paix pour ceux qui s’écartent des canons. Nous avons dit « vraie paix » parce que nous n’ignorons pas qu’il existe aussi une « fausse paix ». En effet les réprouvés et les transgresseurs ont aussi leur paix, à savoir les adultères avec les adultères, les homicides avec les homicides, les parjures avec les parjures. Parfois ceux-ci et leurs semblables font entre eux la paix, mais une paix simulée, une paix trompeuse, une paix nuisible pour eux et les autres. Le Seigneur Jésus est venu pour la détruire et à son propos il a déclaré à ses auditeurs: Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix en ce monde; je ne suis pas venu apporter la paix mais le glaive. En outre, cette paix que le monde ne peut donner et à propos de laquelle le Seigneur a dit à ses disciples: Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix, et celle que les anges ont annoncée en chantant : Gloire à Dieu dans les Cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté, seuls peuvent la posséder les gens de bien et ceux qui observent les préceptes divins, selon le témoignage du psalmiste qui dit: La paix est donnée à profusion à ceux qui aiment ta loi, Seigneur, et il n’est pas de péché pour eux.
Ubi diligenter attendendum, quia, dum diceret pax, addidit multa, ac datur intelligi, quoniam qui non obediunt divinae legi, etsi videntur habere pacem, non tamen habent multam pacem, sed brevem [50] et cito mutabilem, et si quando exterius prosperari et quiescere videntur, interius variis impulsi malis semper agitantur, et dum singulis vitiis vicissim deserviunt, multa intra se ipsos scandala incurrunt. At diligentibus legem Dei pax multa est, et non est illis scandalum, quia, etsi exterius diversis turbationum procellis inquietantur, interius tamen in verae fidei soliditate fixi, in charitate firmiter radicati, pro spe aeternae retributionis quaeque adversa tranquilla mente tolerant et cum omnibus hominibus, si fieri potest, pacem habere desiderant, ut nec ipsi pro aliquo casu scandalizari, nec, unde quisquam scandalizetur, facere volunt, dumque semper ad meliora festinant, dominum sibi et angelos conciliant, ut eorum [p. 191] auxilio ad aeternam pacem perveniant. Haec per excessum proferre voluimus, ut eos decipi et alios decipere monstraremus, qui dominis suis illicita facere suggerunt et sic eis firmam pacem affuturam promittunt. Quod tale est acsi dicant : « Faciamus mala ut veniant bona » [51]. Si ergo talem aliquem repperiretis, in faciem ei viriliter resistite et, ne ei assensum praebeat, gloriosum regem nostrum exorate. Et quia constitutus dies nuptiarum jam prope est, obsecro, beatissime pater, ut regem adire et haec ei manifestare non differatis, cum et ipse hoc vos inquirere petierit et multum vobis periculum immineat, si vobis tardante tantum malum peregerit.  
Il faut être très attentif ici au fait que, quand il dit paix, il ajoute à profusion, et il donne à comprendre que ceux qui n’obéissent pas à la loi de Dieu, même s’ils semblent posséder la paix, pourtant ils ne la possèdent pas à profusion: ils ne possèdent qu’une paix brève et vite changeante, et s’ils semblent un jour être extérieurement prospères et en repos, intérieurement ils sont toujours agités par toutes sortes de maux, et tandis qu’ils se consacrent, chacun de son côté, à leurs vices, entre eux ils encourent beaucoup de risques de péché. Mais pour ceux qui aiment la loi de Dieu, la paix est donnée à profusion et il n’y a pas pour eux d’occasion de péché parce que, même si extérieurement ils sont troublés par divers orages et désordres, intérieurement pourtant, solidement attachés à la vraie foi, fermement enracinés dans la charité, dans l’espoir de la récompense éternelle, ils supportent l’adversité d’un esprit calme et, si cela se peut, ils souhaitent être en paix avec tous les hommes. Et pour aucune occasion ils ne veulent risquer de tomber dans le péché, ni faire tomber dans le péché qui que ce soit, et en se hâtant vers des biens toujours plus grands, ils se concilient le Seigneur et les anges, afin de parvenir avec leur aide à la paix éternelle. Nous avons voulu faire cette digression pour montrer qu’ils se trompent et qu’ils trompent les autres, ceux qui suggèrent à leurs maîtres de faire des choses interdites et leur promettent de leur assurer ainsi une paix solide. C’est exactement comme s’ils disaient: Faisons le mal pour qu’il en sorte un bien. Si donc vous croisez une telle personne, résistez-lui vigoureusement de front, et priez notre glorieux roi de ne pas lui donner son accord. Et parce que le jour fixé pour les noces est déjà proche, je vous prie, très saint père, d’aller voir le roi, et ne différez pas de lui dire clairement cela, puisqu’il vous a lui-même demandé de faire une enquête et qu’un grand danger vous menace si un si grand malheur survient à cause de votre retard.
Festinate ergo illi hanc epistolam cum figura ostendere, eumque obnixe precamini, ne celsitudo eius parvitati meae indignetur, quod tale quid dicere vel scribere praesumpserim, nec attendat ad rusticitatem incultae locutionis, sed consideret intentionem mei cordis et cognoscat quantam habeam sollicitudinem eius et totius regni salutis. Ex quo enim prius Aquisgrani et postea Mettis pro se orare humiliter me petiit, in oratiunculis meis ac fratrum nostrorum memoria ejus non defuit. Quod parum aut nihil profuisse dolebimus, si eum in hoc malum incidere audierimus. Porro si, quod absit, haec nos scripsisse indigne ferens irasci voluerit, noverit, quia etsi eum, ut par est, reveremur, Dominum tamen plus timere et amare debemus, et idcirco veritatem tacere non possumus. Verum convenientius esse duximus, eum ante factum humiliter commonere, quam post factum mordacius ac per hoc periculosius arguere.  
Hâtez-vous donc de lui montrer cette lettre avec le dessin, et nous l’en prions fermement : que sa grandeur n’en veuille pas à ma petitesse de ce que j’aie osé dire ou écrire une telle chose ; qu’il ne prête pas attention à la rudesse de ma langue inculte, mais qu’il considère l’intention de mon cœur et qu’il reconnaisse quelle sollicitude j’ai pour le salut de lui-même et de tout son royaume. En effet, depuis le jour où, à Aix d’abord, à Metz ensuite, il m’a demandé humblement de prier pour lui, il n’a jamais été absent de mes modestes prières et du souvenir de nos frères. Nous regretterons que cela n’ait servi à rien, ou si peu, si nous apprenons qu’il tombe dans ce malheur. Bien plus, si, — Dieu nous en préserve ! — il supporte mal que nous ayons écrit cela, et s’il veut se mettre en colère, qu’il sache que, même si nous l’honorons, comme le veut la justice, nous devons pourtant davantage encore craindre et aimer Dieu, et c’est pourquoi nous ne pouvons pas taire la vérité. Nous avons vraiment pensé qu’il est plus convenable de le mettre en garde humblement avant qu’il n’agisse, plutôt que de l’accuser plus violemment après les faits, et par suite plus dangereusement.
Haec et his similia, o venerabilis pater, prout Deus dederit, sine taedio inculcate, quia, quicquid supererogaverititis, cum bonus Samaritanus ad judicium venerit, multipliciter restituet vobis, et si illum ab incepto revocare potueritis mercedem a Domino recipietis. Sin autem, vos ipsum a culpa silentii liberabitis. Praeterea plurima videmus fieri nobis admodum displicentia et emendatione indigentia, quae interim tacemus, [p. 192] ne regiis auribus molestiam inferamus. Unum tamen est quod nos plurimum angit et silentii omnino impatientes facit, videlicet quod honestas regni, quae temporibus priorum imperatorum veste et habitu, necnon in armis et equitatione decentissime viguerat, nostris diebus postponitur et ignominiosa franciscarum ineptiarum consuetudo introducitur, scilicet in tonsione barbarum, in turpissima et pudicis obtutibus execranda decurtatione ac deformitate vestium multisque aliis novitatibus, quas enumerare longum est quasque temporibus Othonum et Henricorum introducere nulli fuit licitum.  
Ces choses-là et d’autres identiques, ô vénérable père, pour autant que Dieu le permettra, inculquez-les lui sans vous lasser, parce que, tout ce que vous aurez donné en plus, quand le bon Samaritain sera venu au jour du jugement, il vous le rendra au centuple, et si vous pouvez éloigner le roi de ce qu’il a entrepris, vous en serez récompensé par le Seigneur. Sinon, vous le libérerez de la faute que vous aurez commise en vous taisant. En outre je vois faire beaucoup d’autres choses qui me déplaisent et qu’il faudrait corriger ; je n’en parle pas pour le moment afin de ne pas importuner les oreilles du roi. Pourtant il en est une qui m’angoisse particulièrement et que je ne souffre pas de passer sous silence, à savoir que l’honorabilité du royaume, qui, à l’époque des empereurs précédents, s’affirmait de façon très convenable dans la décence de l’habillement, le comportement, les armes et l’équitation, est de nos jours passée en second, au profit de la déshonorante pratique d’inepties françaises dans la coupe des barbes, dans le raccourcissement et la laideur des vêtements, particulièrement honteux et odieux aux regards pudiques, et dans de nombreuses autres nouveautés qu’il serait trop long d’énumérer et dont l’introduction fut interdite à l’époque des Ottons et des Henris.
At nunc plurimi patrios et honestos mores parvipendant et exterorum hominum vestes simulque mox perversitates appetunt ac per omnia his etiam similes esse cupiunt, quos hostes et insidiatores suos esse sciunt, et quod magis dolendum est, hi tales non modo non corriguntur, verum etiam apud regem et quosdam alios principes familiariores habentur, ampliorique mercede eo quisque donatur, quo in talibus neniis promptior esse videtur. Hoc vero alii videntes eorum similes fieri non verecundantur et, quia eos impune ferre simul et munerari considerant, majores novitatum insanias excogitare festinant. Pro his ac talibus, o beate pater, ideo quam maxime dolebimus, quia cum exterioribus permutationibus simul et mores mutari et in regno aliis hactenus honestiori cedes, rapinas, periuria, traditiones et varias deceptiones paulatim accrescere videmus, et haec majorum malorum praecurrentia indicia esse timemus. Quocirca suppliciter imploramus et per caritatem Dei vos testamur ut per domnum regem et per quoscumque potestis his tantis malis pro posse et nosse obviare et mederi curetis. Valete.  
Aujourd’hui la plupart des gens méprisent les moeurs honorables de nos pères, recherchent les vêtements des étrangers et, du même coup et très vite, leurs perversités ; par-là même ils souhaitent ressembler à ceux qu’ils savent être des ennemis et des traîtres, et, ce qui est plus déplorable encore, loin de se corriger, ces gens-là se tiennent dans la plus étroite familiarité des rois et des autres princes, et chacun reçoit une récompense d’autant plus grande qu’il paraît plus prompt à adopter de telles futilités. Et les autres qui, voyant cela, n’ont pas honte de leur ressembler et, parce qu’ils voient les grands à la fois les supporter sans les punir et leur donner même des récompenses, ils s’empressent d’imaginer de plus grandes folies en matière d’innovations. De ces choses-là et d’autres identiques, ô saint père, je me désole très vivement, parce qu’avec ces changements venus de l’étranger je vois en même temps, dans un royaume jusque-là plus honorable que les autres, changer les moeurs et augmenter peu à peu les meurtres, les pillages, les parjures, les traîtrises et tromperies en tout genre. C’est pourquoi nous vous supplions, nous vous implorons, et, au nom de l’amour de Dieu, nous vous adjurons de veiller, par l’intermédiaire du roi et de tous ceux que vous pouvez, dans la mesure de ce que vous pouvez et savez, à vous opposer à de si grands maux et à les soigner [52]. Portez-vous bien.

(1043, septembre-octobre)

27 Lettre de Sigefroid, abbé de Gorze, à B(runon), évêque, au sujet du projet de mariage du roi Henri III

28 B. Copie sur papier, Österreichische National Bibliothek ms. n° 5584, fol. 192-194 [53].

29 a. Büdinger, Zu den Quellen der Geschichte Kaiser Heinrichs III., Vienne, 1853. - b. Walter von Giesebrecht, Geschichte der deutschen Kaiserzeit, Bd 2, Leipzig 1885, p. 714-718.

Verae religionis eximio propugnatori domno [p. 193] B. episcopo, frater Sigifridus, ultimus abbatum et minister Gorziensium fratrum, quascumque oratiunculas et fidele servitium. À l’illustre défenseur de la vraie religion, au seigneur évêque Brunon, frère Sigefroid, le dernier des abbés et le serviteur des frères de Gorze (adresse) ces très modestes prières et son service fidèle.
Ex quo sublimitas vestrae nobilitatis parvitatem meam gratiae suae participem esse voluit, dilectionis vestrae calor in me ideo non tepuit, quia zelum Dei et regis justitiam in corde vestro fervere cognovi. Praeterea relatio consanguinei et amicissimi vestri domni Adalberonis primicerii mihi et omnibus bonis merito carissimi, ad fidelitatem vestram plurimum me provocavit, qui me et quoscumque potuit de studio vestrae bonae conversationis admodum exhilaravit. Ut autem verum fateor, unum est quod mihi scrupulum injecit, meque mirari ac de vestri aestimatione aliquantulum titubare fecit, scilicet quod audieram has illicitas, quas rex vult facere, nuptias vestra legatione et ordinatione esse procuratas. Quia vero non ita esse a familiaribus vestris ac nostris nuper didici, pro fidelitate vestra Deo gratias retuli. Quod si ita, ut fama vulgaverat, esset, non latet prudentiam vestram, quantum sibi periculum instaret, cum de solo consensu vel silentio non modo vobis, sed et aliis pastoribus, ad quos regis et puellae, quam ducere vult, parentelae cognitio venerit, divinae animadversionis ultio sit metuenda, si non restiterint, si canonum defensores non fuerint, et maxime, si homini plus quam Deo placere voluerint, si illicitae copulationis fautores extiterint. Quocirca generositatem vestram humiliter imploramus, ut tam magno totius regni periculo viriliter obvietis et coepiscopos vestros, ut vobiscum laborent, opportune et importune commoneatis. Nunc enim declarabitur, qui pastores, qui vero mercenarii merito (habeantur). [p. 194] Expendite, quaeso, quid facerent, si Neronianis et Decianis temporibus fuissent, dum sibi tormenta tanta parari viderent, quicumque nunc non solum pro metu parvi incommodi justicias tacent, verum etiam regi transitoriae gratiae affectu ad malum favent. Mementote et aliis ad memoriam reducite Ambrosium episcopum et imperatorem Theodosium et episcopos quidem ad Ambrosii constantiam animate, regem vero ad Theodosii mansuetudinem et obedientiam inflectere curate. Epistolam cum figura, quedam regiae parentelae nomine continente, domno abbati Poponi scripsi et, ut eam domno regi insinuaret, obnixe petii. Hanc si potestis acquirere et legere, ne, precor, differatis, ut ipsa de periculo vos commonente celeriter accuratis et pro laudabili studio aeternam mercedem acquiratis. [Valete]  
Depuis que votre noble Grandeur a bien voulu faire bénéficier ma petitesse de sa grâce, la chaleur de votre affection n’a jamais tiédi en moi, parce que je sais que dans votre cœur l’amour de Dieu et le respect de la justice bouillonnent. En outre le rapport de votre parent et grand ami, le seigneur princier Adalbéron, à juste titre très cher à moi et à tous les gens de bien, m’a très fortement incité à vous être fidèle, lui qui nous a tout à fait réjouis, moi et tous ceux qu’il a pu, pour ce qui est de votre ardeur à mener une bonne vie. Pour dire vrai, il est une chose qui m’a fait scrupule, qui a provoqué mon étonnement et m’a fait quelque peu hésiter sur l’estime que j’avais de vous, c’est que j’ai entendu parler des noces illégales que projette le roi et qui ont été préparées grâce à votre ambassade et à votre organisation. Mais comme j’ai appris récemment de personnes qui nous sont proches à tous deux que cela n’était pas vrai, j’ai rendu grâces à Dieu de votre foi. Mais, s’il en était ainsi que le bruit en avait couru, il n’échappe pas à votre sagesse quel danger la menacerait, puisque, du fait de votre seul consentement ou de votre seul silence, il faudrait craindre la vengeance divine non seulement pour vous, mais aussi pour les autres pasteurs, qui auraient connaissance de la parenté du roi et de la jeune fille qu’il veut épouser, s’ils ne faisaient pas de résistance, s’ils n’étaient pas défenseurs des canons, et surtout, s’ils voulaient plaire à l’homme plutôt qu’à Dieu, s’ils devenaient fauteurs d’une union illicite. C’est pourquoi nous implorons humblement votre générosité de s’opposer vigoureusement à un si grand danger pour tout le royaume et d’inviter vos frères évêques de façon opportune autant qu’importune à œuvrer avec vous. Car c’est maintenant qu’on verra qui est à bon droit considéré comme pasteur et qui comme mercenaire. Je vous en prie, jugez ce qu’ils feraient s’ils se trouvaient à l’époque de Néron et de Dèce, quand ils verraient se préparer pour eux de si grands supplices, eux qui, non contents de faire taire la justice par crainte d’un petit inconvénient, vont jusqu’à encourager le roi à mal faire par amour d’une faveur passagère. Rappelez-vous, rappelez à autrui la mémoire de l’évêque Ambroise et de l’empereur Théodose, encouragez les évêques à avoir la fermeté d’Ambroise, efforcezvous d’infléchir le roi à la mansuétude et à l’obéissance de Théodose. J’ai écrit pour le seigneur abbé Poppon une lettre avec un dessin qui contient les noms de la parentèle royale et je lui ai instamment demandé de la communiquer au seigneur roi. Si vous pouvez l’obtenir, lisez-la pour que vous ne différiez pas, je vous en prie, de venir promptement à son aide à propos de ce danger et que vous obteniez pour votre louable zèle une récompense éternelle.

Mots-clés éditeurs : Empire, Gorze, Henri III, mariage, réforme

Date de mise en ligne : 30/09/2014

https://doi.org/10.3917/rdn.356.0543