Roger Dupuy, La politique du peuple, Racines, permanences et ambiguïtés du populisme, Paris, Albin Michel, 2002, 251 p., 18 €
Page XXVIII
Citer cet article
- JESSENNE, Jean-Pierre,
- Jessenne, Jean-Pierre.
- Jessenne, J.-P.
https://doi.org/10.3917/rdn.350.0427ab
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Notes
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Débat aussi ouvert en Angleterre par l’ouvrage de K. Wilson, The Sense of the People. Politics, Culture and Imperialism in England, 1715-1785, Cambridge, CUP, 1998, 460 p., compte rendu et bilan critique par R. Morieux, à paraître in Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine.
1 Roger Dupuy propose un essai qui s’inscrit dans la continuité de l’historiographie dont il fut l’un des principaux initiateurs et qui, depuis les années 1970, vise à restituer toute l’ampleur des engagements politiques des gens ordinaires, qu’une forte tradition d’acception restrictive de la vie politique considère comme voués à la passivité ou à la seule flambée contestatrice. En même temps, cet essai va au-delà des travaux antérieurs de l’auteur, notamment centrés sur la France de l’Ouest au temps de la Révolution française, puisqu’il élargit son propos à une interprétation des comportements politiques populaires et à une relecture du populisme du xviiie au xixe siècle, la démarche aboutissant d’ailleurs à une post-face qui propose une lecture des résultats électoraux du printemps 2002 à l’aune des antécédents historiques étudiés.
2 En fait les six chapitres couvrent trois thèmes qui assemblent le rapprochement de travaux plus ou moins connus et les réflexions de l’auteur : la minoration du rôle politique du peuple dans l’historiographie ; la définition et l’appréhension de « la politique du peuple » au temps de la Révolution ; les permanences et les variations du populisme depuis le début du xixe siècle.
3 Le parcours historiographique des deux premiers chapitres repose avant tout sur les grands monuments de l’historiographie de Michelet à Maurice Agulhon ; ce parcours met en exergue la tendance lourde de ces classiques de l’Histoire à nier au peuple toute initiative politique autonome, tendance particulièrement marquée en ce qui concerne les paysans. Ainsi, à la page 27, Roger Dupuy résume le diagnostic pour l’historiographie de la Révolution française du xixe siècle :
« À l’extrême fin du xixe siècle, il existe une sorte de convergence historiographique pour continuer de refuser aux couches populaires tout rôle spécifique et déterminant dans la Révolution française. Une historiographie réactionnaire a ressuscité les vieux fantasmes méprisants nourris par les élites d’Ancien Régime à l’encontre d’une populace mue par le simple instinct de peur […] et par la volonté haineuse d’abaisser et d’exterminer les riches […]. L’histoire républicaine radicale célèbre l’unité nationale et une révolution fidèle aux principes libérateurs de 1789, hérités des Lumières et donc essentiellement bourgeois, mais partagés par le peuple et qu’il a fallu défendre par tous les moyens. […]. Finalement l’historiographie socialiste ne peut accorder qu’un rôle d’adjuvant à ces comparses de la lutte de classes que seraient vingt-cinq millions de paysans et les quelques dizaines de milliers de sans-culottes citadins mobilisés de 1792 à 1795 ».
5 La critique est étendue à des œuvres majeures, en matière d’histoire de la politisation, comme celles de Maurice Agulhon dans la mesure où l’accent que celui-ci met sur la diffusion des thèmes et clivages nationaux, reproduit, remarque Roger Dupuy, le schéma de l’absence d’autonomie politique du peuple avant 1830. De même, les travaux d’anthropologie et de sociologie contribuent aux mêmes clichés, en insistant sur la permanence du règlement communautaire des affaires, hors critères politiques. L’appréciation des apports de Yves-Marie Bercé dérive vers des observations voisines : certes, celui-ci souligne les capacités d’organisation et de défense des communautés villageoises, mais la mise en évidence du « fondamentalisme populaire » aboutit à renforcer les thèses de l’archaïsme politique des paysans.
6 Néanmoins, Roger Dupuy discerne un tournant heuristique vers 1985, à l’occasion de deux colloques, le premier organisé par François Lebrun et lui-même à Rennes sur Les résistances à la Révolution, le second suscité par Jean Nicolas autour du thème Mouvement populaire et conscience sociale. Ils mettent en exergue la diversité et la complexité des comportements collectifs ; dans cette démarche, Roger Dupuy réserve une mention particulière pour les propositions de Raymond Huard visant à définir l’originalité de la politique populaire. Toutefois, l’auteur de La politique du peuple regrette que cette mise à jour ne fut que partielle car encore marquée soit par la subordination plus ou moins explicite et étendue des comportements politiques populaires à des impulsions extérieures, soit par des chronologies trop tranchées, faisant par exemple débuter la politisation à la Révolution.
7 Le parcours ainsi proposé offre une synthèse efficace d’ouvrages classiques. On peut regretter néanmoins que pour servir la suite de son essai, Roger Dupuy favorise une lecture très univoque écartant beaucoup de contributions qui accordent une place décisive aux mouvements politiques populaires : aucune allusion n’est faite aux nombreuses études régionales ou locales ayant restitué les dimensions complexes des participations populaires aux affaires collectives que ce soit dans les villes d’Ancien Régime, au travers des manifestations du pouvoir au village ou à l’occasion des émeutes frumentaires ; les réflexions initiées par E.P. Thompson sur l’économie politique populaire ne sont pas évoquées ; des recherches considérables sur la sociabilité politique pendant la Révolution française, il n’est pas question. L’historiographie n’est donc pas si ignorante ; en fait, la lacune authentique tient plutôt au hiatus entre l’attention, confirmée depuis plusieurs décennies, aux comportements politiques « décentrés » et les analyses de la politique nationale souvent ramenées aux seuls engagements, idées et décisions des cercles étroits du pouvoir central.
8 Toujours est-il que Roger Dupuy propose, en contrepoint de l’historiographie qu’il a critiquée, d’aller plus loin dans la mise à jour, en prolongeant les suggestions de Raymond Huard. Il suggère donc d’élargir la politique du peuple à l’ensemble des convictions et des comportements attestant dès le xviiie siècle d’une conscience collective des conditions de survie des plus modestes. Il caractérise ainsi la politique du peuple par six couples de caractéristiques : localisme identitaire et solidarité communautaire, acceptation de l’autorité de la sanior pars et égalitarisme latent, parentèle, clientèlisme et contractualité, ritualisme agraire et religiosité propitiatoire, oralité du patrimoine et de l’information, violence sélective, fondatrice, réparatrice et restauratrice.
9 Après une justification de ces notions par quelques observations sociologiques ou anthropologiques, Roger Dupuy retrouve un terrain historique et familier en analysant les manifestations de la politique du peuple dans quelques épisodes révolutionnaires ; on retiendra quelques conclusions de ce passage, à mon sens le plus innovant et étayé du livre. La reconnaissance d’une politique du peuple doit conduire à admettre que l’acculturation politique opère dans les deux sens : les couches populaires infléchissent les pratiques politiques des dirigeants autant que celles-ci peuvent agir sur elles ; la Terreur peut, pour partie, être interprétée comme la résultante de cette interaction (p. 137). La politique populaire en Révolution, marquée qu’elle est par la « plasticité idéologique », peut aussi bien déboucher sur la surenchère et le radicalisme révolutionnaires que sur le refus anti-révolutionnaire si bien que « paradoxalement sans-culottes et insurgés de l’Ouest, sont deux produits contradictoires de la politique du peuple » (p. 149) ; le succès bonapartiste s’explique par la forte adéquation de la démarche de Bonaparte à cette politique du peuple ; enfin, cette politique se trouve plus ou moins utilisée par les élites politiques dans le sens d’un premier populisme tantôt de gauche — les Montagnards en 1793 —, tantôt de droite — la greffe aristocratique sur les mouvements de l’Ouest — ; mais pour R. Dupuy ces orientations ne sont pas intrinsèques à la politique populaire qui « n’est ni de droite ni de gauche ».
10 Cette perspective débouche sur la troisième facette de l’ouvrage qui consiste en un suivi des survivances de cette politique et de sa relation avec le populisme contemporain. Sont ainsi abordés l’émergence du « chauvinisme » national, les révolutions de 1830 et 1848, le bonapartisme revu par Napoléon III et bien sûr le boulangisme… De ces analyses ressortent deux observations essentielles : le populisme ne naît pas vers 1885, l’acception restrictive du terme, associée à l’épisode boulangiste, ne doit pas masquer la forte influence de la politique populaire préexistante, mais réinvestie sous des formes en partie transformées ; par ailleurs et plus largement, la politique du peuple n’étant pas idéologiquement structurée,
« son contenu contradictoire fait prévaloir selon la conjoncture nationale et locale des configurations thématiques variables ; elle se coule dans les programmes des formations politiques classiques, en fonction d’inclinations héritées ou de l’influence des notables locaux. Mais qu’une crise survienne faisant douter de l’efficacité de l’appareil d’État et de la légitimité des partis, alors ressurgissent les peurs et les déviances ataviques. La politique du peuple peut ainsi être récupérée par les vieux routiers des extrémismes antiparlementaires. […] Il faut prévenir cette dérive de la politique du peuple en refusant de confondre ras-le-bol populaire et droite extrême ».
12 Historiographie à grandes brassées utile à qui aborde ces questions de la politisation, rapprochement fructueux de l’histoire avec la sociologie et l’anthropologie, forte invitation à élargir la question du politique à l’ensemble des comportements collectifs qui visent à modifier le cours des affaires publiques, réflexions sur la permanence de certains de ces comportements constituent des apports manifestes de ce livre. Pour autant la pertinence du concept inclusif et singulier « La politique du peuple » demeure incertaine et soulève une série de questions. La démarche évacue toute interrogation sur la signification de la synecdoque « peuple », tantôt prise très globalement, tantôt en fait assimilée à la paysannerie ou bien au peuple des villes. Sans plus accorder crédit aux visions mécanistes des comportements politiques automatiquement déduits des appartenances sociales, peut-on s’exempter d’interrogations sur la cohésion ou la fragmentation sociale du peuple et sur ses effets politiques selon les moments ou les territoires considérés. Le doute à ce sujet renforce une autre perplexité : la recherche des caractéristiques plus ou moins invariantes des comportements politiques dans les divers milieux populaires et dans des contextes différents suffit-t-elle pour singulariser une politique du peuple ? Ne convient-il pas plutôt d’examiner comment, à certains moments, ces comportements — dont R. Dupuy lui-même nous rappelle qu’ils sont très fluides — peuvent converger vers des manifestions nationales qui transforment le cours général des décisions politiques tandis qu’à d’autres, ils éclatent en interventions résolument contradictoires. Ainsi, autant me paraît utile l’invitation à la recherche des ressorts divers du rapport au politique, à la fois changeants et rémanents, autant la réification du concept de « politique du peuple » en un processus historique explicatif me paraît confondre la recomposition historienne et les comportements collectifs fluctuants et variés de catégories populaires elles-mêmes hétérogènes et considérablement modifiées par les changements sociaux. L’ouvrage de Roger Dupuy est une contribution au débat à poursuivre sur le rapport entre dynamiques sociales et engagements politiques, qui mérite d’ailleurs d’être abordé pour d’autres pays que la France [11].
13 Jean-Pierre Jessenne