Jean-Noël Luc (sous la direction de), Gendarmerie, État et Société au xixe siècle, Actes du colloque organisé les 10 et 11 mars par le Centre de recherches en histoire du xix e siècle (Universités de Paris I et de Paris IV-UMR CNRS) avec le concours du Service historique de la Gendarmerie nationale, Paris, Publications de la Sorbonne, 2002, 510 p.
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- MARCHAND, Philippe,
- Marchand, Philippe.
- Marchand, P.
https://doi.org/10.3917/rdn.350.0427m
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Notes
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J.-N. Luc est également l’éditeur de La gendarmerie de la Révolution à l’entre-deux-guerres, Revue de la gendarmerie nationale, Hors-série, novembre 2000, 156 p.
1 Force militaire par son statut, son recrutement et son esprit, investie d’une ambitieuse mission, le maintien de l’ordre et l’exécution des lois, la gendarmerie est une grande oubliée de l’historiographie. Sa place originale dans l’appareil d’État et sa présence sur tout le territoire en font pourtant un sujet d’étude privilégié au point de rencontre de l’histoire nationale et locale et au carrefour de l’histoire politique, militaire, sociale et culturelle. Comment expliquer ce retard alors que l’histoire militaire a connu un développement considérable, que l’histoire de l’État et de l’administration s’est profondément renouvelée, que l’histoire de la police et l’histoire de la justice ont considérablement progressé ? Il est vrai que, dans les années soixante-dix, les problématiques historiques du moment n’incitaient guère à des recherches sur la gendarmerie. Dans les années quatre-vingts, la remise en cause des modèles historiographiques jusque-là invoqués ne donne pas lieu à des recherches sur la gendarmerie. Faut-il voir dans cette indifférence une allergie des intellectuels à l’égard d’un corps censé incarner la violence de l’État, les valeurs militaires ? Ou bien faut-il incriminer l’absence de bibliographie de référence, d’instruments de travail et d’interlocuteurs officiels ? Aussi l’histoire de la gendarmerie a-t-elle pendant longtemps fait l’objet de travaux ponctuels menés par des membres de la maison, par des historiens anglo-saxons (Clive Emsley, Terry W. Strieter qui consacrent des études spécifiques à l’histoire surtout politiques de la gendarmerie) et par quelques rares universitaires.
2 À partir de 1995, la situation change. Deux facteurs contribuent à lever « le voile de l’oubli » qui masquait l’histoire de la gendarmerie. D’une part est créé cette année-là le Service historique de la Gendarmerie nationale qui multiplie les initiatives de nature à encourager les chercheurs tentés par ce chantier. D’autre part, à l’initiative de Jean-Noël Luc, l’université de Paris IV-Sorbonne ouvre en 1999 le premier séminaire consacré à l’histoire globale de cette arme. Le succès est immédiat auprès des étudiants. Pour quelles raisons ? En mars 2000, un grand colloque organisé par le Centre de recherches en histoire du xixe siècle avec le concours du Service historique de la Gendarmerie réunit une cinquantaine de participants parmi lesquels on remarque à côté des chercheurs déjà confirmés de nombreux doctorants, un étudiant en DEA et un autre en maîtrise, gage d’espoir pour le développement de ce chantier. Édités par Jean-Noël Luc, en voici les actes [1].
3 Les cinq parties du volume sont précédées d’introductions de J.-N. Luc, véritables synthèses, replaçant dans un tableau d’ensemble les différentes communications (28 au total), « succession de travellings, de coups de projecteurs et de clichés microscopiques ».
4 La première partie, « Le bras armé de l’État », plante le décor en retraçant au fil des textes organiques l’histoire de l’institution dont il faut souligner la continuité avec la maréchaussée d’Ancien Régime (communication de Jacques Lorgnier). En réorganisant la maréchaussée sous le titre de gendarmerie nationale et en la plaçant dans les attributions du ministère de la Guerre pour le matériel et la discipline, dans celles du ministère de la Police pour le maintien de l’ordre et dans celles du ministère de la Justice pour l’exercice de la police judiciaire, la Révolution pose les textes fondateurs avec en particulier la loi organique de 1798 (communication de Bertrand Gainot). Sous la Restauration, l’ordonnance de 1820 propose un règlement complet du service, développe les missions de l’arme et réaffirme son caractère militaire, même si la tutelle en est encore partagée entre les ministères de la Guerre, de l’Intérieur, de la Justice et de la Marine. Le Second Empire est un autre moment clé de l’organisation de la gendarmerie. En effet, avec le décret du 1er mars 1854, si la gendarmerie continue de dépendre de quatre ministères, la primauté du ministère de la Guerre est solidement amplifiée. Autre particularité de ce décret : sa vocation didactique qui conduit ses concepteurs à rassembler dans un texte fortement structuré l’intégralité des consignes relatives à l’organisation et au service du corps. Toute la pratique et l’éthique du métier de gendarme sont désormais codifiés dans un même règlement dont les membres du corps sont invités à prendre connaissance. Enfin sous la Troisième République, le décret du 20 mai 1903 conforte la militarisation de la gendarmerie à un moment où des juristes, des parlementaires et des journalistes, et ce n’est pas la première fois, réclament de la placer sous la tutelle des seuls ministères de l’Intérieur et de la Justice (communications de Xavier Borda et de Jean-Marie Berlière).
5 En filigrane de ces textes réglementaires, des consignes sans cesse répétées, de la délimitation toujours plus minutieuse des attributions de chaque ministère, de la répétition des interdits, l’historien perçoit les tensions, les querelles d’attributions, auxquelles donne lieu cette gestion plurielle du corps. On a là autant de révélateurs des enjeux de pouvoir au sommet de la pyramide (communication d’Aurélien Lignereux sur les rapports tendus entre Moncey, inspecteur général de la gendarmerie, et Fouché, ministre général de la Police) et plus encore à sa base (communication de Fabien Gaveau mettant en lumière la relation ambiguë entre gendarmerie et gardes champêtres dans la France rurale de la première moitié du xixe siècle), là où peut s’observer « le procès de construction de l’État au ras du sol ». L’historien doit cependant scruter ces textes en prenant garde de ne pas réduire les rivalités autour du contrôle de la gendarmerie aux seuls antagonismes séculaires entre des pouvoirs centraux et périphériques ou entre des administrations concurrentes. De la tutelle qui s’exerce sur la gendarmerie et du statut qui en résulte dépend en partie le rôle privilégié de cette arme.
6 Combien de gendarmes et selon quelles logiques sont-ils répartis sur le territoire ? C’est à ces deux questions que veut répondre la seconde partie, « Gendarmes des champs, gendarmes des villes, gendarmes des camps ». En dépit de l’imperfection des chiffres disponibles, on peut estimer qu’entre 1791 et 1914, la gendarmerie départementale voit son réseau multiplié par cinq et son personnel par six. Les périodes fastes de cette croissance sont la Seconde République conservatrice, l’Empire autoritaire naissant et la période de « l’ordre moral ». Organisée en brigades à pied et en brigades à cheval regroupées en légions, la gendarmerie départementale s’inscrit dans le cadre cantonal qui sert de base aux justices de paix, à la garde nationale, aux consultations électorales et au recrutement des soldats. Chronologie et choix de l’échelle cantonale pour l’organisation du réseau de la gendarmerie départementale montrent que la croissance des effectifs de la gendarmerie correspond davantage à des choix politiques qu’à des contraintes démographiques. Il s’agit d’une part d’assurer une réelle visibilité de l’État sur le territoire national et une capacité d’intervention rapide, d’autre part de répondre à la pression des notables, de certains préfets et d’une partie de la population partageant la même « obsession : l’ordre. (communications de Jean-Pierre Jourdan qui étudie le développement du réseau des brigades de gendarmerie au niveau d’une région, le Sud-Ouest et d’Hubert Heyriès mettant en évidence le rôle dévolu à la gendarmerie dans la politique d’intégration au territoire national de la Savoie annexée).
7 L’image classique des gendarmes « sillonnant les routes, les bourgs, les chemins de traverse et les hameaux » pour assurer le maintien de l’ordre dans les campagnes, et l’illustration de la page de couverture est significative à cet égard, ne doit pas dissimuler que l’action de la gendarmerie s’inscrit dans d’autres espaces. Ses fondateurs n’ont pas voulu que son action s’arrête aux portes des villes. Sans doute, la politique d’équipement prioritaire des campagnes a pu jouer contre la création de brigades urbaines. Mais les gendarmes sont bien présents dans les villes jusque dans Paris où la gendarmerie, d’abord royale puis républicaine à la fin du siècle, assure la sécurité du gouvernement et la police des tribunaux.
8 Ayant conservé dans ses missions la police des gens de guerre, la gendarmerie est aussi présente sur tous les théâtres d’opérations militaires et intervient même en tant qu’unité combattante (communications de Nicole Gotteri sur le rôle de la gendarmerie dans la collecte du renseignement en Espagne de 1810 à 1813 et d’André-Paul Comor sur les missions de la gendarmerie en Algérie de la conquête à la colonisation).
9 « Veiller à la sûreté publique et assurer le maintien de l’ordre et l’exécution des lois » telles sont les missions de la gendarmerie. Incarnation de la loi dans les petites villes, les villages et sur les routes, la gendarmerie participe à la construction de l’État. Et c’est à juste titre que Jean-Noël Luc peut écrire qu’aux côtés de l’administration civile, de la magistrature, de l’école et de l’armée, la gendarmerie a largement contribué à l’intégration nationale des provinces et à la normalisation des comportements.
10 Ceci posé, il n’est guère facile d’écrire l’histoire des missions de la gendarmerie : collecte du renseignement politique (communication de Pierre Karila-Cohen), police de la chasse (Christian Estève), petite police judiciaire (Jean-François Tanguy), répression du vagabondage (Jean-François Wagniart) et contrôle des nomades (Henriette Asséo) sont bien connus. Mais, il en est beaucoup d’autres. Si les textes réglementaires offrent une première grille de lecture, il importe pour les saisir de façon exhaustive de déplacer le regard vers le travail quotidien de ses membres et donc de multiplier les monographies pour apprécier avec toutes les nuances chronologiques et géographiques les activités réelles du gendarme, l’intérêt ou le caractère routinier du métier.
11 Cette troisième partie des actes du colloque pose le problème de l’acceptation du pandore par les populations. La France a connu ce que les historiens du social et du politique avaient déjà relevé, une véritable « gendarmophobie » qui s’est manifestée dans trois types de contexte : l’opposition des communautés rurales, l’agitation populaire urbaine et la contestation politique. Au cours du siècle, Jean-Noël Luc peut discerner un recul progressif de cette attitude faisant place progressivement à une acceptation du pandore. Si le gendarme reste l’incarnation de l’autorité de l’État, les populations, ou au moins une partie, apprennent à reconnaître son indulgence, son rôle dans la lutte contre l’insécurité et sa fonction d’assistance (communications de Marielle Python-Bernicot et de Corinne Marache).
12 Tout en s’attachant à l’histoire de l’organisation et des missions de la gendarmerie, le colloque a consacré une partie de ses travaux à la sociologie du corps qui fait l’objet de la quatrième partie du volume, « Le gendarme, Un soldat qui a pris racine » ? Comme le souligne Jean-Noël Luc, « donner une identité à ces militaires est une nécessité pour l’histoire de l’arme, et particulièrement pour celle de son action, de son image et de son personnel ». D’autres champs historiques pourront tirer profit de cette sociologie. C’est ainsi que « l’étude des filières d’ascension sociale disposera d’une nouvelle population de référence pour apprécier les effets de l’entrée dans la fonction publique, en général, et dans la carrière militaire en particulier ». Les sources ne manquent pas. Des chantiers ont déjà été ouverts, d’autres, très prometteurs, comme le montrent les quatre communications ici réunies (communications de Pierre Levêque, Arnaud-Dominique Houte, Cyril Cartayrade et Jean-Louis Lenhof) sont en cours.
13 Si on se réfère aux critères qui décident de l’admission dans l’arme, le gendarme est un soldat rengagé, en congé, après un service minimum ou en activité. Cette expérience militaire que confirme un certificat de bonne conduite est une garantie de sa maîtrise de l’emploi des armes et de son sens de la discipline. L’aspirant gendarme doit être âgé d’au moins 25 ans et au plus de 40 ans (puis 35 ans). Le gendarme devant faire impression, on ne recrute pas au-dessous d’1,73 m, puis 1,70 m. Le gendarme appelé à remplir des procès-verbaux doit savoir lire et écrire. Mais qu’en est-il exactement du niveau d’instruction des gendarmes ? Des recherches complémentaires s’imposent. Enfin le gendarme doit financer son équipement ce qui représente un investissement important.
14 La géographie du recrutement montre que le Nord et l’Est de la France sont le premier vivier de l’arme marquée par une forte sédentarisation de ses effectifs. En entrant dans la gendarmerie, on évite les pérégrinations de la vie de garnison pour mener une vie conjugale plus facile, pour se rapprocher de sa famille ou de celle de son épouse.
15 Préposé à la surveillance des campagnes, le gendarme en est-il issu ? Les statistiques sont affirmatives sur ce point mettant en évidence l’origine rurale — mais il ne faut pas oublier que 75 % de la population française réside encore à la campagne — et ce qui est beaucoup plus intéressant, l’origine agricole des gendarmes. Ce recrutement d’un personnel familier de la campagne procède-t-il d’une volonté de voir s’instaurer des liens de proximité avec les administrés ? Est-il le reflet d’un désintérêt des citadins pour la gendarmerie ?
16 Peut-on alors parler d’enracinement du gendarme ? Il n’y a qu’un pas que les auteurs ne franchissent pas en retenant deux visages du gendarme : d’une part, le soldat-paysan enraciné dans son terroir, de l’autre le soldat isolé au milieu des populations rurales où il ne fait que passer avant de se fixer. Cette dernière situation était sans doute fréquente chez les débutants.
17 La gendarmerie a-t-elle été une filière de promotion sociale ? Est-elle le choix du pauvre ? est-elle le corps dans lequel on entre par commodité, un peu par hasard et non par vocation ? Est-elle une arme peu prestigieuse mais faite pour séduire les tempéraments sédentaires et les ambitions limitées ? Autant de questions qui appellent de nouvelles enquêtes en particulier sur l’évolution de la solde au cours du siècle après les diverses retenues légales, sur l’évolution des appointements complémentaires. Il faut aussi pour établir un premier bilan social d’une carrière dans la gendarmerie connaître les emplois éventuels lors de la retraite et l’ensemble des ressources (l’apport des épouses au mariage, les héritages par exemple).
18 La gendarmerie n’est pas restée, comme le montre la cinquième et dernière partie de l’ouvrage, « La gendarmerie en Europe. L’exportation du modèle français », une spécificité française. En 1982, il existe dans le monde une quarantaine de gendarmeries ou de forces assimilées issues de l’arme française. Cette diffusion du modèle français se fait surtout entre la Révolution et le milieu du xixe siècle, d’abord dans les pays annexés à la faveur des guerres révolutionnaires et impériales et dans les États satellites où la plupart du temps elles survivent à la chute de l’Empire. Au cours des deux décennies qui suivent, de nouveaux États tels l’empire russe, la monarchie des Habsbourg et l’Espagne se dotent de gendarmeries.
19 La diffusion de la gendarmerie en Europe étudiée à travers les cas piémontais (Michael Broers), italien (Jonathan Dunnage), hollandais (Cyrille Fijnaut), espagnol (Jean-Paul Le Flem, Maximiliano Lasén Paz) et belge (Axel Tixhon) pose deux questions. Pourquoi une institution réorganisée sous la Révolution française est-elle transplantée dans d’autres pays ? À cela deux réponses. En premier lieu, la gendarmerie constitue dans les pays conquis une force d’occupation annexe. En second lieu, elle est un rouage essentiel du nouveau système juridique et administratif exporté par la Révolution et l’Empire dans les pays conquis et satellites. Pourquoi leur maintien et leur développement après 1815 ? La gendarmerie est manifestement un précieux instrument du maintien de l’ordre dans des sociétés déstabilisées. En même temps, elle contribue au renforcement du pouvoir central et à l’intégration nationale des populations. La diffusion de la gendarmerie dans l’Europe du xixe siècle est donc bien « une étape essentielle dans la croissance de la puissance publique et l’institutionnalisation de la coercition légale ».
20 Cinq regards croisés (Clive Emsley, lieutenant-colonel Frédéric Guelton, Jean-Pierre Chaline, général Georges Philippot et Alain Corbin) sur la gendarmerie au xixe siècle sont autant de conclusions à ce volume. Elles soulèvent un certain nombre d’hypothèses et ouvrent surtout de nombreuses pistes de recherche.
21 Plusieurs organigrammes de la gendarmerie à différents moments du siècle et une chronologie « sommaire » de l’histoire institutionnelle de la gendarmerie constituent de précieuses annexes. Il faut aussi mentionner l’abondante bibliographie dressée par Jean-Noël Luc et les différents intervenants.
22 Les actes de ce colloque sont doublement précieux. Bilan des recherches en cours, ils susciteront l’ouverture de nouveaux chantiers. L’histoire de la gendarmerie ne sera plus la grande absente de l’historiographie française. Mais au-delà de l’histoire de la gendarmerie, ce volume présente un autre intérêt, et non des moindres. Il offre à l’historien de l’État, à l’historien du social un flot d’informations et d’utiles éléments de réflexion.
23 Philippe Marchand