Compte rendu

Bernard Guenée, L’opinion publique à la fin du Moyen Âge d’après la « Chronique de Charles VI » du Religieux de Saint-Denis, Paris, Perrin, 2002, 270 p.

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  • Schnerb, B.
(2003). Bernard Guenée, L’opinion publique à la fin du Moyen Âge d’après la « Chronique de Charles VI » du Religieux de Saint-Denis, Paris, Perrin, 2002, 270 p. Revue du Nord, 350(2), V-V. https://doi.org/10.3917/rdn.350.0427e.

  • Schnerb, Bertrand.
« Bernard Guenée, L’opinion publique à la fin du Moyen Âge d’après la “Chronique de Charles VI” du Religieux de Saint-Denis, Paris, Perrin, 2002, 270 p. ». Revue du Nord, 2003/2 n° 350, 2003. p.V-V. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-du-nord-2003-2-page-V?lang=fr.

  • SCHNERB, Bertrand,
2003. Bernard Guenée, L’opinion publique à la fin du Moyen Âge d’après la « Chronique de Charles VI » du Religieux de Saint-Denis, Paris, Perrin, 2002, 270 p. Revue du Nord, 2003/2 n° 350, p.V-V. DOI : 10.3917/rdn.350.0427e. URL : https://shs.cairn.info/revue-du-nord-2003-2-page-V?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rdn.350.0427e


1 Dans un livre dense et brillant, Bernard Guenée nous invite à nous interroger sur ce qu’était « l’opinion publique » à la fin du Moyen Âge ; il prend, pour cela, comme source essentielle la Chronique du religieux de Saint-Denys, œuvre de Michel Pintoin, dont il est à l’heure actuelle le meilleur connaisseur. En effet, si l’expression « opinion publique » n’apparaît qu’au xviiie siècle, « les réalités ont largement devancé les mots » : on sait par exemple comment, durant la période troublée qui correspond à la fin du xive et au début du xve siècle, les princes s’efforçaient, par des moyens divers, de convaincre les gens de la légitimité de leur action politique. Or, de cette période Michel Pintoin fut un témoin bien placé. Chantre de l’abbaye de Saint-Denis, né vers 1394, mort en 1421, auteur longtemps resté anonyme d’une chronique latine du règne de Charles VI, il avait été chargé par son abbé Guy de Monceaux de rédiger cette œuvre pour renouer avec la tradition de l’historiographie dionysienne interrompue sous le règne de Charles V. Ce « religieux de Saint-Denis » était bien informé et bénéficiait d’un réseau de relations et d’amitiés dans le milieu des conseillers, secrétaires et notaires du roi et au sein de l’Université de Paris. En rédigeant sa chronique, il se soucia particulièrement d’observer et de décrire les différents groupes qui composaient le corps social et leurs réactions aux événements grands ou petits qui ponctuèrent la période 1380-1420.

2 Bernard Guenée s’est livré à une étude approfondie du texte pour mettre en lumière tout ce qu’il nous révèle de l’opinion publique telle qu’elle pouvait s’exprimer au royaume de France sous Charles VI. Il le fait en suivant un plan thématique qui s’ouvre sur deux chapitres centrant le propos sur la description des sentiments et des attitudes : tout d’abord les sentiments positifs, amour et joie, puis les sentiments négatifs, mécontentement et haine. Dès la lecture de ces deux premiers chapitres on apprécie la méthode qui consiste à analyser systématiquement le vocabulaire employé par Michel Pintoin : connaître les mots c’est tenir « l’instrument nécessaire à une étude de l’opinion publique ». L’étape suivante consiste à définir le corps social dont le chroniqueur décrit et analyse les réactions. Quatre chapitres sont consacrés à l’établissement de cette définition qui passe, elle aussi, par une étude minutieuse du vocabulaire : dans son ensemble, ce corps forme la « nation » française, communauté des « régnicoles », eux-mêmes liés au roi et au royaume par un lien mystique. Cette communauté est animée par des sentiments collectifs et des opinions communes. Elle ne constitue cependant pas un bloc monolithique, elle est faite de groupes : les trois États, bien sûr, mais aussi des catégories qui vont par couples : clercs et laïcs ; nobles et non-nobles ; gens d’autorité et gens du commun. De ces derniers — les gens du commun — Michel Pintoin est loin de négliger l’opinion, même si, en général, ses références sont plutôt les opinions de l’élite. Cette élite est composée des « gens d’autorité », mais au sein de ce groupe lui-même, le chroniqueur ménage une place privilégiée aux « sages », élite politique dont les membres font preuve d’une prudence

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« qui exige, écrit Bernard Guenée, des connaissances, de l’expérience et donc de l’âge, une certaine capacité à prévoir, du zèle, de la vertu et qui ne va pas sans crainte de Dieu, sans fidélité au roi, sans souci de la justice et de la chose publique ».

4 Dans l’œuvre de Michel Pintoin, les idées et les opinions du groupe des sages, souvent citées, viennent pour se superposer aux sentiments des gens du commun, soit pour les confirmer, soit pour les contredire. Cette volonté de faire état des deux courants d’opinion qui ne sont pas forcément opposés est un trait spécifique de la Chronique de Charles VI. Par ailleurs, aux opinions rapportées, Pintoin ajoute la sienne, en tant que témoin et pour justifier souvent sa manière de rapporter les événements ou son choix de taire ou de ne pas taire telle ou telle affaire, tel ou tel propos. Du reste, la liberté de ton, les critiques, parfois acerbes, émises à l’encontre de certaines décisions du gouvernement royal ou des princes permettent à Bernard Guenée de nier avec des arguments très convaincants le caractère de « chronique officielle » qu’on a cru parfois pouvoir attribuer à l’œuvre historiographique du « religieux de Saint-Denis ».

5 Michel Pintoin, témoin de son temps, a accordé une attention particulière à l’opinion publique et il fut loin d’être le seul parmi ses contemporains. Durant la période couverte par sa chronique, la rivalité des princes, puis la guerre civile donnèrent lieu à de grandes campagnes de propagande destinées à emporter la conviction des régnicoles. Dans ce contexte, le rôle des lettres, des manifestes, des proclamations et des harangues n’est plus à démontrer et le récit de Pintoin en porte amplement témoignage. Dans ce jeu, le duc de Bourgogne Jean sans Peur apparaît, selon B. Guenée, comme « un prince vraiment moderne qui a compris l’importance de l’opinion publique ». Mais la guerre civile eut aussi pour conséquence le déchirement de cette communauté dont le chroniqueur faisait si grand cas. En 1420, alors que la division du corps politique entre « Armagnacs » et « Bourguignons » était consommée et que les sages eux-mêmes n’exprimaient plus une opinion unanime, le monde de Michel Pintoin s’effondra.

6 Qu’il me soit permis d’écrire, pour finir, qu’en terminant la lecture du livre de Bernard Guenée on ne sait ce qu’il faut admirer le plus de la méthode ou des conclusions.

7 Bertrand Schnerb


Date de mise en ligne : 01/10/2014

https://doi.org/10.3917/rdn.350.0427e