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Ordre et proximité. Gendarmes et société dans le département du Nord au milieu du xixe siècle

Pages 333 à 346

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  • Houte, A.-D.
(2003). Ordre et proximité. Gendarmes et société dans le département du Nord au milieu du xixe siècle. Revue du Nord, 350(2), 333-346. https://doi.org/10.3917/rdn.350.0333.

  • Houte, Arnaud-Dominique.
« Ordre et proximité. Gendarmes et société dans le département du Nord au milieu du xixe siècle ». Revue du Nord, 2003/2 n° 350, 2003. p.333-346. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-du-nord-2003-2-page-333?lang=fr.

  • HOUTE, Arnaud-Dominique,
2003. Ordre et proximité. Gendarmes et société dans le département du Nord au milieu du xixe siècle. Revue du Nord, 2003/2 n° 350, p.333-346. DOI : 10.3917/rdn.350.0333. URL : https://shs.cairn.info/revue-du-nord-2003-2-page-333?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rdn.350.0333


Notes

  • [*]
    Arnaud-Dominique Houte, allocataire-moniteur, Paris IV-Sorbonne, 3, rue Foch, 59166 Bousbecque.
  • [1]
    SHAT, Xf 257, rapport d’inspection du général Duverger, 24e légion, 18 décembre 1845.
  • [2]
    J.-N. Luc, Gendarmerie, État et société au xixe siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2002, 510 p. ; ce volume contient plusieurs communications monographiques relatives au rapport gendarmerie-société.
  • [3]
    On se permettra de renvoyer une fois pour toutes à notre mémoire de maîtrise : A.-D. Houte, Gendarmes et gendarmerie dans le département du Nord (1814-1852), Paris, Phénix éditions, 2000, 243 p. Sur de nombreux aspects, cet article, issu de recherches menées dans le cadre d’une thèse de doctorat en cours (Le métier de gendarme national au xixe siècle : la construction d’une identité professionnelle, Paris IV, dir. J.-N. Luc), prolonge, nuance ou rectifie des éléments initialement développés sous une forme plus hypothétique.
  • [4]
    J.-N. Luc, « La revalorisation de la gendarmerie nationale sous la monarchie de Juillet (1841-1847) », Revue Historique des Armées, n° 213, 1998, p. 15-41.
  • [5]
    SHAT, Xf 257, rapport d’inspection du général Duverger, 24e légion, 18 décembre 1845.
  • [6]
    Tous les renseignements d’ordre prosopographique proviennent, sauf indication contraire, des registres matricules de contrôle des troupes de la compagnie du Nord : SHAT, 42 Yc 1285 à 1287.
  • [7]
    AD Nord, 4N 416, lettre du capitaine de Cambrai au préfet, 18 décembre 1872.
  • [8]
    J.-P. Wytteman (dir.), Le Nord, de la Préhistoire à nos jours, Saint-Jean-d’Angély, Bordessoules, 1988, p. 239 et 249 sq.
  • [9]
    SHAT, 5 Yf 83 053, dossier de pension, Pierre Damiens ; AD Nord, J 1778-60, étude de Me Courmont, acte de mariage, 7 novembre 1855.
  • [10]
    Sur les questions de recrutement, on consultera l’ordonnance du 29 janvier 1820 (art. 9 à 13) et le décret du 1er mars 1854 (art. 17 à 23).
  • [11]
    Ordonnance de 1820, art. 272 ; décret de 1854, art. 556.
  • [12]
    SHAT, Xf 257, rapport d’inspection du général Duverger, 24e légion, 18 décembre 1845.
  • [13]
    L. Saurel (capitaine), La gendarmerie dans la société de la Seconde République et du Second Empire, thèse, Sorbonne, 1957, t. 5, p. 163-164.
  • [14]
    AD Nord, 5R 8, lettre du chef d’escadron au préfet, 2 décembre 1852.
  • [15]
    AD Nord, 5R 32, lettre du maire de Bavay au sous-préfet d’Avesnes, 18 avril 1869.
  • [16]
    AD Nord, 4N 444, rapport de l’architecte départemental, 1837.
  • [17]
    AD Nord, 4U 14/69 et 73, cf. infra.
  • [18]
    AD Nord, 5R 28, lettre du maire de Bachy au préfet, 28 mars 1879.
  • [19]
    Décret de 1854, art. 272.
  • [20]
    L. Saurel, op. cit., t. 1, p. 482.
  • [21]
    AD Nord, 4U 14-69, 73 et 76, jugements du tribunal de simple police.
  • [22]
    R. Zauberman, « La représentation des infractions routières : le gendarme comme juge », Sociologie du Travail, 1998, n° 1, p. 43-64.
  • [23]
    AD Nord, 5R 40, lettre du sous-préfet d’Hazebrouck au préfet, 26 septembre 1849 ; lettre du maire de Moulins au préfet, 20 février 1850.
  • [24]
    SHAT, 5 Yf 40 553, rapport du brigadier Pruvot au capitaine, 30 septembre 1849.
  • [25]
    AD Nord, 5R 20, lettre du sous-préfet de Valenciennes au préfet, 26 novembre 1872.
  • [26]
    M. Gillet, « Aspects de la crise de 1846-1851 dans le bassin houiller », Revue du Nord, janvier 1956, p. 15-28.
  • [27]
    AD Nord, 5R 28, lettre de M. Demesnay au préfet, 21 juin 1878.
  • [28]
    B. Ménager, La vie politique dans le département du Nord de 1851 à 1877, thèse, Paris IV, 1979, t. 3, p. 1114 sq. et 1193 sq.
  • [29]
    AD Nord, 5R 28, note préfectorale, 25 juin 1878.
  • [30]
    AD Nord, 5R 41, minute de lettre du préfet au ministre de l’Intérieur, 17 avril 1858.
  • [31]
    AD Nord, M. 140-12, lettre du chef d’escadron au préfet, 15 décembre 1851.
  • [32]
    AD Nord, M. 139-5, chanson saisie à Orchies, 1851.
  • [33]
    M. Bloch, L’étrange défaite. Témoignage écrit en 1940, Paris, Gallimard, 1990, p. 62.
  • [34]
    AD Nord, 5R 25, lettre du ministre de l’Intérieur au préfet, 27 octobre 1856 ; réponse, 13 novembre 1856.
  • [35]
    AD Nord, 5R 41, lettre du préfet au ministre de l’Intérieur, 17 avril 1858.
  • [36]
    AD Nord, 5R 28, rapport du commissaire de police de Valenciennes au préfet, 2 octobre 1858.
  • [37]
    AD Nord, 5R 51, lettre du chef d’escadron au préfet, 9 janvier 1856.
  • [38]
    AD Nord, 1N 94, délibérations du conseil général, 1852.
  • [39]
    AD Nord, 5R 40, lettre du maire de Bavinchove au préfet, 20 septembre 1849.
  • [40]
    AD Nord, 5R 28, lettre du maire de Camphin-en-Pévèle au préfet, 30 septembre 1858.
  • [41]
    AD Nord, 5R 27, lettre anonyme au sous-préfet de Cambrai, juin 1858.
  • [42]
    L’Impartial du Nord, 4 février 1852.
  • [43]
    Le département du Nord, périphérie intégrée, constitue un environnement moins hostile que certaines régions du Midi, où la police d’ordre l’emporte peut-être.
  • [44]
    Si certaines recherches s’appuient sur une analyse des sources prosopographiques qui met en lumière l’intégration des gendarmes à la communauté sociale (C. Cartayrade, Le personnel de la compagnie de gendarmerie du Puy-de-Dôme (1816-1854), thèse en cours, dir. A. Faure, Lyon III), d’autres, centrées sur les archives judiciaires, révèlent l’importance des conflits entre gendarmes et populations (A. Lignereux, Présence et perception du gendarme dans la France du xixe siècle, thèse en cours, dir. J.-N. Luc et N. Vivier, Paris IV — Le Mans).

1Les historiens et les sociologues qui abordent la gendarmerie du xixe siècle oscillent souvent entre deux approches contradictoires. D’un côté, la vision traditionnelle du soldat-paysan, enraciné dans son canton, proche de ses administrés. De l’autre, l’image plus provocante d’un corps de prétoriens, fidèles séides du régime impérial, implacables propagateurs de la société englobante. Militaire, centralisée, étatique, la gendarmerie s’apparente alors à une police de souveraineté. Pourtant, lors de son inspection de 1845, le général Duverger déplore de trop nombreux accommodements locaux et conclut à l’urgence de « chercher à donner du relief [à la gendarmerie] vis-à-vis des populations » [1]. De l’image rêvée d’une police d’ordre au quotidien supposé d’une police de proximité, le fossé conduit à interroger les rapports noués entre gendarmes et population, afin de mieux comprendre la nature d’une institution bâtarde, mi-civile, mi-militaire, encasernée au milieu des administrés. En filigrane, il s’agit d’apporter un éclairage complémentaire au vaste problème de la construction de l’État moderne et de l’imposition d’un nouveau modèle social. À l’aune de cet objectif, le choix d’une étude monographique peut surprendre. Pourtant, dans le cadre d’un chantier encore neuf [2], les approches locales restent les meilleures fondations d’un édifice à venir [3]. Le choix de concentrer l’analyse sur le milieu du xixe siècle naît de l’hypothèse d’un double tournant, autour de 1851, puis au cœur des années 1870. Au lendemain du Deux-Décembre, des discours ambitieux, accompagnés d’une revalorisation significative, imprègnent de nouveaux gendarmes. C’est cette génération homogène et originale que l’on souhaite suivre du début des années 1850 au milieu des années 1870. Car, avec l’avènement de la République, une nouvelle vague de recrutement accompagne une réorientation démocratique des missions.

Portrait d’un microcosme

2Depuis la fin de la monarchie de Juillet, la gendarmerie bénéficie d’un incontestable retour en grâce [4]. Longtemps tenue en suspicion, elle souffrit, tout au long des années 1830, d’une crise de recrutement assez sérieuse pour retenir l’attention des autorités. En 1845, le général Duverger constate que « le nombre des sous-officiers et gendarmes qui ont atteint vingt ans de services approche de la moitié de l’effectif » [5]. L’État se décide donc à restaurer divers avantages matériels et à augmenter les effectifs. Si, en 1846, la compagnie ne comptait que 174 gendarmes, elle atteint les 286 hommes en 1858. Dans ces conditions, le recrutement prend une ampleur inconnue. En 1857, la moyenne d’âge de la compagnie du Nord est de 37,4 ans ; on ne dénombre que quinze quinquagénaires. Seuls 47 des 257 gendarmes ont atteint vingt ans de service [6]. Reste à savoir qui sont ces recrues : les registres matricules de contrôle des troupes, laconiques mais homogènes, permettent de les situer avec une précision satisfaisante. Première caractéristique, à l’image de leurs prédécesseurs, les gendarmes du Nord se recrutent essentiellement dans les milieux populaires. Un seul des nouveaux admis se dit « propriétaire ». Un autre trait se dégage, moins accusé : la précarité des positions. Les « garçons de labour », « garçon maréchal » et autres apprentis ne disposent pas encore d’un métier stable. Dans d’autres cas, plus nombreux, on relève des activités artisanales en perte de vitesse, sujettes à une forte instabilité. Au contraire, rares sont les professions qualifiées. L’exemple de Constant Fontaine, tulliste engagé en 1852, démontre d’ailleurs le faible intérêt de telles recrues : démissionnaire en 1856, il reprend son ancien métier, plus rémunérateur [7]. Dans le même ordre d’idées, on remarquera avec intérêt la forte proportion d’anciens remplaçants ou rengagés (41,4 %) qui intègrent ensuite l’arme. Choix ou nécessité, cette option reste généralement celle des catégories populaires. L’origine géographique des nouveaux entrants conforte d’ailleurs l’hypothèse d’un engagement dans la gendarmerie fondé sur l’absence de perspectives professionnelles (tableau n° 1).

Tableau n° 1

Origine géographique des nouveaux gendarmes (1850-1857)

Tableau comparant le pourcentage de nouveaux gendarmes recrutés et la population totale par département.

Origine géographique des nouveaux gendarmes (1850-1857)

Source : Annuaire statistique du département du Nord et SHAT, 42 Yc 1285 à 1287.

3Il n’est sans doute pas indifférent de constater la coïncidence des principaux bassins de recrutement de la gendarmerie avec des zones économiques et démographiques moins dynamiques [8]. Autre concordance troublante, l’absence presque totale de recrues provenant des grandes villes ou de foyers de population tels que Roubaix, Tourcoing ou le bassin minier naissant, rejoint l’idée d’une gendarmerie fermée aux classes les plus pauvres. En attendant d’affiner l’analyse, on a tout lieu de croire représentatif le cas de Pierre Damiens [9]. Recruté en 1853, ce fils d’ouvrier maréchal-ferrant illettré épouse, en 1855, Louise Dautricourt, cuisinière lilloise née d’une famille de tisserands. Un contrat de mariage est établi, qui révèle la maigre fortune du jeune marié : son apport se résume à son équipement et à son cheval, estimés à 1 000 F. La somme n’est certes pas négligeable. En effet, la recrue s’équipe à ses frais [10], héritage d’une tradition censitaire qui exclut les indigents d’un corps chargé de défendre la propriété. Enfin, si l’on en revient à l’exemple de Pierre Damiens, il faut préciser que son épouse lui apporte un trousseau de 400 F et une somme de 4 000 F. Là non plus, cette dot élevée ne doit pas surprendre : en tant que militaires, les gendarmes ne peuvent se marier qu’avec l’accord de leurs supérieurs [11], lesquels tiennent à ce que l’épouse ne soit pas à charge de leur subordonné. Or, dans la mesure où la grande majorité des gendarmes se marient, le plus souvent très peu de temps après leur nomination, l’apport financier contribue à améliorer une situation initiale moins reluisante. Issus des classes inférieures de la société, les gendarmes sont loin de l’indigence.

4Les poncifs qui ancrent l’arme dans le monde rural ne se trompent guère. Parmi les 183 gendarmes à profession identifiée, 37,7 % se rattachent aux métiers agricoles, tandis que 37,2 % peuvent être intégrées à un domaine artisanal partiellement rural. Le reste regroupe les divers métiers industriels et administratifs, plus proprement urbains. Évidemment, ces distinctions n’ont qu’une valeur indicative, dans la mesure où la société du premier xixe siècle, où l’agriculteur côtoie l’ouvrier, lors même qu’ils ne se confondent pas, se prête mal à ce type de découpage. C’est pourquoi il est préférable de recourir à un second type de données, le lieu de dernière résidence des nouveaux gendarmes de la compagnie. Les résultats sont éclairants : seules 7 % des recrues proviennent de préfectures ou sous-préfectures. Si 20,5 % vivaient dans des chefs-lieux de canton, l’écrasante majorité ignore les grands centres urbains. La marque rurale persiste, même si le passé militaire des gendarmes les a nécessairement amenés à fréquenter longuement des villes de garnison, sinon à changer de département. Sur ce point, les débats sont tout aussi vifs : soldat enraciné ou horsain ? La question est d’autant plus sérieuse que, dans certains cantons flamands, l’éloignement géographique se double d’une incompréhension linguistique. Une fois encore, le recours aux registres matricules s’impose. Un peu moins d’une recrue sur deux (46,5 %) est originaire du Nord. Mais les trois quarts de l’effectif (75,8 %) sont nés dans un des trois départements formant la 24e légion de gendarmerie (Nord, Aisne, Pas-de-Calais). Cet ancrage régional élargi les distingue très nettement des autres administrations, dont le recrutement reste étroitement local. Mais cette spécificité ne remet pas en cause l’image d’une compagnie proche de la société qu’elle administre, tant géographiquement que socialement. Les gendarmes et leurs administrés proviennent assez largement du même monde. Reste à comprendre comment ils se côtoient.

Les gendarmes en société

5En 1845, le général Duverger s’attaque aux « fréquentes mutations, nuisibles au service » [12] dans la mesure où elles compromettent l’implantation locale des gendarmes. Le reproche a beau figurer dans un rapport d’inspection, il n’est pas forcément entendu. Car les officiers supérieurs redoutent fréquemment qu’une trop grande familiarité ne s’instaure entre gendarmes et populations : la hantise des compromissions commande alors une gestion des effectifs fondée sur la mobilité. Mobilité parfois choisie, car les gendarmes cherchent à se rapprocher de leurs intérêts, quitte à multiplier les affectations d’attente. Dans ces conditions, une forme d’instabilité se crée, qui éloigne les gendarmes des administrés. Ainsi, parmi les 262 recrues de 1850-1857, seules 102 (38,93 %) prennent leur retraite dans le département. On peut également calculer la part des gendarmes restés au moins quinze ans dans la compagnie : de 22,9 % (recrues de 1842-1849), le taux de survie au corps s’élève à 32,4 % (1850-1857), puis chute à 9,7 % (1861-1867). En dépit de ces importantes fluctuations, la majorité des nouveaux entrants passe moins de 15 ans dans la compagnie. Pour autant, leur départ n’est pas immédiat, loin s’en faut : 84,1 % des recrues de 1850-1857 et 75,8 % de celles de la décennie 1860 restent au moins trois ans dans le Nord. Mais, aussi précieuses soient-elles, ces statistiques sommaires manquent de précision. Parmi les gendarmes qui restent dans la compagnie, combien ne connaissent qu’une seule affectation ? Faute de renseignements précis, il faut recourir à une source partielle : les affectations annuelles des commandants de brigade (tableau n° 2).

Tableau n° 2

Durée d’affectation des commandants de brigade (1848-1878)

Tableau statistique des durées d'affectation des commandants de brigade dans trois villes (Hazebrouck, Dunkirk, Lille) de 1848 à 1878.

Durée d’affectation des commandants de brigade (1848-1878)

Source : Annuaire statistique du département du Nord.

6La plupart des affectations ne dépassent pas trois ans. Rares sont ceux qui s’installent durablement dans un poste fixe. Et les déplacements s’opèrent souvent à grande distance, dans la mesure où les mutations et promotions s’effectuent au niveau de la légion. Il faut toutefois tempérer cette impression d’instabilité : ces calculs ne concernent que les commandants de brigade, beaucoup plus mobiles que les simples gendarmes, car plus exposés à la chance d’une promotion et au risque d’une sanction. Au demeurant, ces mouvements auraient plutôt tendance à s’atténuer, si l’on compare les chiffres recueillis à ceux des années 1835-1846, où la durée moyenne d’affectation n’atteignait même pas 3,5 ans.

7Pourtant, cette importante mobilité n’empêche pas certains gendarmes de s’ancrer dans leur circonscription. En témoignent de nombreuses pétitions de notables exigeant le maintien de leur commandant de brigade. Mais ces proclamations isolées ne suffisent pas à mesurer l’implantation réelle des gendarmes. Dans quelle mesure ceux-ci s’acclimatent-ils à une circonscription qu’ils ne fréquenteront parfois qu’une poignée d’années ? Une fois encore, il faut croiser les indicateurs pour aboutir à quelques éléments de réponse. L’affectation exacte, connue pour 112 gendarmes en exercice en 1857, permet de comparer l’origine géographique et le lieu d’exercice. Certes, seuls quatre individus exercent dans leur canton de naissance. Mais, si l’on prend en compte la situation matrimoniale, on constate que 20 autres gendarmes surveillent la circonscription de leur épouse. Ces chiffres peuvent paraître modestes, ils n’en sont pas moins surprenants, tant la pratique réglementaire insiste sur la nécessité d’éloigner les gendarmes de leurs attaches. L’ancrage du gendarme, s’il reste le fait d’une minorité, n’a donc rien du mythe au rang duquel de premières analyses pourraient le ravaler. En témoigne, d’ailleurs, un second faisceau de données, plus fragile : le devenir des 102 gendarmes recrutés entre 1850 et 1857 qui terminent leur carrière dans la compagnie. Au contraire de leurs collègues démissionnaires, qui rejoignent généralement leur dernière résidence, les retraités retournent rarement dans leur canton de naissance. Si 58 provenaient d’un autre département, ils ne sont plus que 14 à quitter le Nord au terme de leur carrière. Le brassage s’opère également au niveau des arrondissements : Lille accueille 32 retraités, alors qu’il n’offrait que 5 recrues. Quand bien même la nécessité de trouver un nouveau travail pousse les anciens gendarmes à privilégier les villes et les zones les plus dynamiques, l’important écart du lieu d’origine au lieu d’arrivée démontre l’influence du passage sous l’uniforme. Cette acculturation géographique produit-elle des individus déracinés ou contribue-t-elle à créer de nouveaux liens ? Quelle est la part des anciens gendarmes qui se fixent dans un canton où ils ont exercé ? L’hypothèse d’un ancrage du gendarme dans sa circonscription peut être défendue, à condition de bien comprendre que ces attaches ne sont ni systématiques ni exclusives. En ce sens, la population peut sans doute admettre le gendarme parmi les siens, ainsi que le prouvent les nombreux mariages contractés dans la commune de casernement.

8Encore faut-il savoir quelle population fréquente l’arme : en 1848, le Nord ne compte guère que 17 gendarmes pour 100 000 habitants. Ce chiffre classe le département parmi les derniers de France, bien loin des régions de montagne ou des vieilles contrées chouannes de l’Ouest [13]. Ce rang médiocre ne doit pas surprendre. En effet, sans même tenir compte du mouvement de rattrapage qui marque les années 1850, il convient de rappeler l’importance de la population urbaine, qui oblige les municipalités à entretenir des polices et dissuade l’administration de multiplier les brigades. De plus, le département dispose très tôt d’un maillage étroit de postes de gendarmerie : en 1852, à quelques aménagements près, le département obéit au principe édicté deux ans auparavant d’une brigade par canton [14]. L’extension géographique du réseau n’est plus une priorité que pour les maires attentifs à « ce marché de quinze à vingt consommateurs » [15]. Mais la satisfaction des autorités ne garantit pas l’égal accès des populations aux services de la gendarmerie. Longtemps dépourvues de drapeaux et parfois d’enseignes, les casernes sont peu visibles, à l’image de celle de Cassel, « dont l’aspect ressemble beaucoup à celui des maisons qui se trouvent sur la même ligne » [16]. Ce problème disparaît progressivement, au fil des renouvellements de baux : la norme d’une bâtisse isolée ou, du moins, clairement identifiée, si possible en centre-ville, tend à s’imposer. Dans le même temps, les brigades accueillent de plus en plus les populations. À Solre-le-Château, en 1854, seuls 7 des 90 procès-verbaux de simple police répondent à des plaintes ; en 1859, presque une intervention sur deux naît de la requête d’un habitant [17]. Prenons garde de ne pas surinterpréter ces résultats partiels, d’autant que les gendarmes peuvent omettre de signaler l’origine d’une verbalisation. L’évolution sera sans doute plus marquée à compter des années 1870 et de la généralisation de la conscription, qui oblige chaque citoyen à entrer en contact avec sa brigade de gendarmerie. Mais ces premiers chiffres suffisent à témoigner de l’accessibilité des gendarmes, du moins pour la population du bourg de casernement. Car la principale frontière réside peut-être dans cette distinction qui oppose le lieu de résidence à la campagne avoisinante. En 1879, le maire de Bachy n’a « presque pas l’honneur de connaître ce chef de brigade [de Cysoing], ne recevant jamais sa visite » [18]. Pourtant, les règlements prescrivent à la gendarmerie de visiter au moins deux fois dans le mois chaque commune de la circonscription [19]. Quant aux gendarmes de Solre-le-Château, on remarquera avec intérêt qu’ils constatent du tiers à la moitié de leurs contraventions dans la commune de Solre. L’arme fréquente moins la campagne que les bourgs. À cette restriction près, l’implantation des brigades semble satisfaisante. En effet, les nombreux déplacements ont beau contrarier le processus d’enracinement, certains gendarmes parviennent à concilier intérêts personnels et affectation professionnelle. Cette proximité, fût-elle provisoire, facilite l’intégration de la brigade à la société qu’elle surveille.

Verbaliser et protéger

9Si la gendarmerie n’est pas un corps étranger, l’uniforme que le gendarme endosse crée une distance d’autant moins franchissable que sa mission le confronte aux populations. Pourtant, si l’on reprend la distinction classique entre police d’ordre et police de proximité, il est difficile de ranger la gendarmerie dans l’une ou l’autre de ces catégories. À première vue, l’encasernement du corps, son statut militaire, son équipement et sa rigueur donnent l’image d’une force exogène. C’est l’opinion d’un observateur attentif, le sous-préfet de Châtellerault :

10

« La surveillance des délits ruraux ne sera jamais le fait d’hommes pesamment armés, montés sur de lourds chevaux, impropres, par suite, aux courses à travers les champs, les vignes et les bois, et qui, d’ailleurs, à cause de leur résidence éloignée, de leur tenue, du respect même qu’ils inspirent aux paysans, n’obtiendront jamais, dans les conversations familières qu’un bon garde champêtre sait provoquer, les renseignements indispensables à une police active » [20].

11Précis et argumenté, ce tableau doit être confronté aux rares données disponibles, à commencer par les jugements du tribunal de simple police. Pour le canton de Solre-le-Château, les collections, presque complètes, examinées à trois dates distinctes (1854, 1859, 1864), livrent 479 affaires, dont 190 ont été traitées par la gendarmerie locale [21]. L’échantillon ne saurait suffire à résumer l’activité du corps — moins de 40 % des procès-verbaux de cette brigade aboutissent à la justice de paix —, mais le corpus livre quelques informations précieuses, à commencer par le fonctionnement du travail policier. Loin des rivalités sur lesquelles les sources attirent fréquemment l’attention, gendarmes, commissaires cantonaux et gardes champêtres travaillent de concert. Ils s’assistent mutuellement lors de certaines tournées, surtout de nuit : le quart des procès-verbaux dressés par les gendarmes en 1854 et 1859 évoquent le concours direct d’une autre force de police. Ces chiffres éliminent d’ores et déjà l’hypothèse d’une brigade isolée. Mais ils ne disent pas grand-chose de l’implantation des gendarmes. Car la présence des gardes agit comme une caution de proximité, qui facilite l’intervention, mais témoigne peut-être d’une piètre connaissance du terrain. À de nombreuses reprises, les gendarmes avouent recourir aux renseignements de leur auxiliaire.

12Il faut donc examiner la nature des missions dévolues aux gendarmes, en dressant une typologie schématique des contraventions constatées (tableau n° 3). Cette description des tâches montre avant tout la répartition équilibrée des interventions de la gendarmerie et des autres forces de police.

Tableau n° 3

Typologie des contraventions de simple police de Solre-le-Château (1854 et 1859)

Tableau comparatif des contraventions par la Gendarmerie et autres polices à Solre-le-Château (1854 et 1859).

Typologie des contraventions de simple police de Solre-le-Château (1854 et 1859)

Source : AD Nord, 4U 14-69 et 73.

13Le constat conforte l’image d’un corps banalisé, comme si la spécificité militaire de l’arme ne se traduisait pas dans la pratique quotidienne. À l’observer de plus près, ce tableau recèle toutefois quelques détails significatifs. La gendarmerie est sous-représentée dans le domaine de la police de voirie (dépôt d’ordures, défaut d’échenillage, etc.). Au contraire, elle l’emporte nettement en matière de roulage (défaut d’éclairage, etc.). L’explication géographique s’impose : les gendarmes disposent d’un quasi-monopole de la surveillance des routes rurales, au prix d’un abandon partiel de la police de la ville de Solre. Mais cette raison ne dispense pas d’une interprétation complémentaire : comment ne pas remarquer, en effet, que les gendarmes prennent plus fréquemment que leurs collègues le risque de l’impopularité physique ? Plus présents dans les affaires de tapage ou de violences, ils s’exposent également à la colère des voituriers verbalisés, alors que le commissaire cantonal se contente d’une surveillance du stationnement. Certes, aucun outrage n’est signalé. De plus, les gendarmes choisissent sans doute leurs interpellés : parmi les 42 contrevenants à la police du roulage, 22 habitent hors du canton. Ce phénomène bien connu des sociologues de la gendarmerie [22] plaide en faveur d’une image de proximité. Mais l’exemple de la police des cabarets témoigne d’une intransigeance peu propice aux accommodements locaux. En effet, tandis que les autres forces de police interpellent les cabaretiers pour sanctionner des instruments de mesure défaillants ou pour s’attaquer à l’ivresse publique, les gendarmes n’interviennent pratiquement que pour fermer des débits de boisson ouverts après la retraite. D’un côté, l’agent ne gêne pas le consommateur, lorsqu’il ne le défend pas. De l’autre, amendes, fêtes interrompues et rancœurs durables : les notables ne s’y trompent pas, qui prennent la tête d’une « véritable ligue des maires contre la gendarmerie », selon l’expression du sous-préfet d’Hazebrouck. Le maire de Moulins en vient à demander à l’arme de « ne s’occuper de la police de cette commune que lorsqu’elle en serait requise par l’administration municipale » [23]. Car, principale spécificité des gendarmes, ils ne prennent d’ordres que de l’État et ignorent souvent les aménagements coutumiers. Les gendarmes ne se préoccupent guère du respect des arrêtés municipaux, alors qu’ils prennent une part active à l’acculturation juridique des campagnes. Les mésaventures du brigadier Pruvot illustrent cette tension persistante entre proximité quotidienne et devoir professionnel. Partant en tournée, le 26 septembre 1849, Pruvot traverse le marché de La Bassée, rencontre les autorités, multiplie les visites, s’attable avec quelques habitants. Reprenant la direction de Fournes, il s’arrête de nouveau dans une taverne. Mais à peine la quitte-t-il qu’il croit apercevoir des contrebandiers en fuite. Arrestation, méprise, une petite émeute se déclenche, qui se conclut sans gravité par l’intervention d’un notable et par le départ du brigadier, bredouille [24]. L’affaire concentre toute l’ambivalence dans laquelle se débat une gendarmerie prise entre souci d’implantation et devoir d’acculturation.

14Encore, dans ces circonstances, la contrainte professionnelle reste-t-elle légère. Or, deux facteurs viennent compliquer la mission de proximité des gendarmes : le maintien de l’ordre et la politique. Particulièrement développées sous le Second Empire, ces tâches, spécifiques d’une police de souveraineté, méritent un examen particulier. Les grèves ne prennent de grande importance qu’à compter des années 1870, encore que les décennies précédentes ne soient pas exemptes d’événements ponctuels et localisés. En ce domaine, les gendarmes bénéficient de la confiance des autorités, qui préfèrent éviter l’intervention de la troupe. En 1872, en plein conflit social, le sous-préfet de Valenciennes justifie longuement cette pratique :

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« En tout autre cas, c’est-à-dire pour un conflit d’ordre purement local, n’offrant pas de gravité, n’inspirant pas de craintes fondées pour la sécurité générale, je préfère beaucoup la gendarmerie, et en voici les raisons : la foule est habituée à voir les gendarmes, elle les respecte assez volontiers, elle ne s’émeut pas outre mesure de leur présence, elle tolère sans trop rechigner leur énergique façon de procéder, elle sait que le métier normal d’un gendarme est d’arrêter les délinquants (…) ; tel qui se laisse brusquer par un gendarme se porterait plus aisément, envers un soldat, à un de ces actes de violence qui nécessitent une répression immédiate et sévère » [25].

16En somme, c’est en tant que police de proximité que l’arme sert l’ordre. Au demeurant, au moins jusqu’aux grèves de 1880, les gendarmes envoyés sur les lieux du conflit proviennent, sauf exception, de l’arrondissement menacé. En 1851, lorsque les esprits s’échauffent dans le bassin houiller, les brigades d’Anzin et de Valenciennes interviennent seules. Si d’autres gendarmes viennent renforcer ce premier détachement, ils restent minoritaires et se contentent d’accompagner leurs collègues autochtones. De plus, le regroupement des brigades ne concerne pas tant la grève des mineurs que les risques de séditions politiques, à l’heure du coup d’État [26]. En effet, sous le Second Empire, l’impopularité des gendarmes provient moins du maintien de l’ordre que des missions politiques dont la rumeur publique les charge à juste titre. De nombreux exemples témoignent d’une activité semi-occulte intense, déjà sous la Seconde République. Cette image d’un corps inféodé à la dynastie napoléonienne ne reflète pas complètement une réalité plus complexe, mais elle s’ancre suffisamment dans l’opinion publique pour provoquer, en 1878, la colère d’un notable, indigné de voir son protégé attendre trop longuement son recrutement : « il ne lui manque que d’être bonapartiste pour pouvoir entrer dans la gendarmerie ! » [27]. En l’absence d’une véritable épuration [28], une enquête nationale est même menée, en 1880, sous le prétexte de prendre le pouls des relations entre gendarmerie et autorités locales, pour vérifier les opinions politiques des sous-officiers et gendarmes. Pendant une trentaine d’années, l’arme souffre donc d’une implication politique trop forte. Pourtant, les missions occultes de la gendarmerie concernent essentiellement les officiers. Bien sûr, certains gendarmes jouent le rôle d’agent électoral. Du soutien aux candidats officiels, sous l’Empire, aux persécutions menées contre leurs rivaux républicains, sous l’Ordre Moral, il n’y a guère qu’un pas, que franchit allègrement le maréchal des logis Suzzoni. Mais « il n’a fait qu’obéir strictement aux ordres de ses chefs » [29]. En 1858 déjà, le préfet constatait l’inefficacité de la gendarmerie en matière d’enquêtes secrètes : « il est peu d’hommes suffisamment capables pour fournir avec discernement d’utiles données sur des questions aussi délicates » [30]. Est-ce à dire que les simples gendarmes n’ont pas participé à la police politique du régime ? Non contentes de traquer les républicains signalés, les brigades ont été amenées à s’investir dans les affaires locales. En 1851, à Gondecourt, « le maréchal des logis a pu, mieux qu’un officier, voir dans les lieux publics la physionomie des réunions de cabarets. Il s’est entretenu avec tout le monde, même avec le maire révoqué » [31]. En fait, une fois encore, ordre et proximité se confondent : l’implantation locale du corps lui permet de mener à moindres frais des missions impopulaires. Pour autant, avant le coup d’État et après la chute de l’Empire, l’étiquette politique de la gendarmerie entrave son travail de terrain. En 1851, à Orchies, les nombreux républicains du lieu entonnent une chanson injurieuse qui dénonce les tracasseries subies. Hués, les gendarmes peinent à accomplir leurs tournées quotidiennes [32]. Bien plus que le travail ordinaire ou que le maintien de l’ordre, la politique creuse ainsi une brêche entre gendarmerie et population. Et ce fossé s’élargit d’autant plus que les gendarmes prennent conscience de leur importance.

Le regard des gendarmes

17Entre armée et société, Marc Bloch avait clairement identifié la barrière, « ce sentiment d’une sorte de prestige collectif » qui vient couper les corporations militaires professionnelles de la nation [33]. De fait, comment passer sous silence le mépris qu’expriment certains gendarmes envers les agents de police, les notables locaux ou la population toute entière ? Lorsque les commissaires de police ou les gardes champêtres sont la cible de critiques acerbes, on peut encore conclure à une rivalité professionnelle classique. Ainsi, lorsque le ministre de l’Intérieur s’inquiète des « relations difficiles » qu’entretiennent gendarmerie et commissaires, le préfet, qui réduit l’affaire à de « légers tiraillements », avoue la responsabilité partagée de la gendarmerie, qui « a vu avec quelques regrets l’établissement des commissaires cantonaux », et de la police, qui « ne traite pas la gendarmerie avec la considération qu’elle mérite » : le nœud du problème réside bien dans « une rivalité mal entendue » [34]. Mais la thèse de la concurrence ne suffit pas à expliquer la morgue de certains propos. En fait, depuis l’avènement du Second Empire, les gendarmes semblent changer d’attitude. Interrogé sur la docilité du corps, le préfet signale, en 1858, que « depuis le décret impérial du 1er mars 1854, les gendarmes se sont crus moins obligés vis-à-vis de l’autorité départementale ». Trois explications sont avancées : les changements de réglementation, la concurrence de l’autorité militaire et un nouvel état d’esprit [35]. Ce changement d’humeur reflète vraisemblablement l’avalanche de discours élogieux qui s’abat sur une arme enorgueillie de son comportement de décembre 1851. En tout cas, à compter des années 1850, les abus de pouvoir et les manques de respect prennent de l’ampleur, jusqu’à culminer, deux décennies plus tard, à la fin de l’Ordre Moral. Ce pic témoigne d’ailleurs moins d’une augmentation des comportements choquants que d’une tolérance amoindrie par le réveil des passions politiques. Le conflit entre la municipalité de Blanc-Misseron et le brigadier Libert suffira à dépeindre cette arrogance : ce commandant de brigade s’est permis de menacer le maire et d’incarcérer son garde champêtre. Les faits sont établis, les torts partagés, mais l’enquête se concentre sur les propos prêtés au brigadier, selon lesquels « le maire aurait son tour, il le f… dedans comme le premier venu et il ne reculerait pas plus devant l’arrestation du sous-préfet comme celle du préfet ». Devant témoins, Libert parle des « pouvoirs inconnus de la gendarmerie, pouvoirs auxquels on ne saurait résister ». Ces déclarations imprudentes témoignent d’une très haute vision de l’uniforme, que ne partagent pourtant pas les autres gendarmes de la brigade. Peut-être moins téméraires, ceux-ci se désolidarisent de leur chef et de « son manque de mesure » [36].

18Car, de la morgue de certains, aussi nombreux soient-ils, on ne peut pas conclure à la culpabilité de tous. En effet, les réalités du métier démentent l’image de supériorité dont se targue la gendarmerie. En bien des cas, le niveau de vie des gendarmes les rapproche de leurs concitoyens. Excellent indicateur, la caserne accuse le poids des années. À Quesnoy-sur-Deûle, « le rez-de-chaussée est tellement humide que les gendarmes sont obligés de placer leur linge dans la chambre de leurs camarades ». À Cysoing, « le casernement ne compte que trois logements » pour cinq gendarmes [37]. Par-delà cet inconfort, la caserne de gendarmerie se prête mal à la discipline militaire : à Bailleul, en 1852, le département est obligé d’acheter une maison voisine pour loger le brigadier [38]. Au demeurant, rapports et procès-verbaux ne prennent pas toujours la peine de dissimuler la fréquentation des cabarets et du voisinage. Le mode de vie ne suffit pas toujours à distinguer le gendarme de la population. Sans doute ces exemples noircissent-ils un tableau plus nuancé, mais ils rappellent que l’image d’un « beau » Second Empire doit être reconsidérée. Comment, dans ces conditions, les gendarmes pourraient-ils se flatter d’appartenir à un corps supérieur ? Peut-être suffit-il de déplacer la perspective. L’indéniable arrogance de certains gendarmes ne démontre pas tant l’existence d’un esprit de corporation qu’elle ne témoigne d’un simple désir de notabilité. En ce sens, la brusquerie envers les notables sert d’abord de démonstration de puissance locale, et la fierté de l’uniforme devient un instrument de promotion sociale. Le maire de Bavinchove ne s’y trompe pas : « vos populations seront désormais gouvernées par des maires ou par des gendarmes » [39]. Cet ultimatum lapidaire pose clairement les termes du problème. En effet, la rigueur de la loi ne suffit pas à expliquer la multiplication de conflits qu’engendrent plus sûrement de simples jalousies locales, ainsi à Camphin, en 1858, le maire se plaint d’une brigade qui terrorise les tenanciers de cabarets et provoque l’arrêt prématuré d’un bal municipal. Rien de bien original dans ces reproches, mais le vocabulaire employé évoque moins une fronde municipale que le désarroi d’un notable confronté à l’entêtement orgueilleux d’un militaire « qui fait de la police à sa tête, en bousculant le monde » [40]. Loin des conflits typiques de la première moitié du siècle où la coutume s’oppose à la législation, la conciliation affronte ici un zèle borné aux allures de suffisance. La faute n’est d’ailleurs pas imputée à la mentalité du corps, mais au manque d’ancienneté du brigadier, suspect de vouloir imposer son autorité. L’affaire est riche d’enseignements sur ces micro-affrontements qui nourrissent les archives préfectorales. Endosser l’uniforme, c’est prétendre à la notabilité, et rien ne résume mieux cette aspiration que le scandale de Solesmes : enivré, le brigadier Guenne « parcourt les rues au grand galop et en criant : ‘c’est moi qui suis le maître de Solesmes, c’est moi seul qui commande ici’ » [41]. Même l’arrogance s’inscrit dans un cadre de proximité : l’esprit de corps est d’abord instrumentalisé, au niveau local, pour servir la quête de respectabilité des gendarmes.

19En 1852, le gendarme Gillis, à la poursuite d’un malfaiteur, s’engage à travers champs, mais son sabre se prend dans ses jambes et le blesse gravement [42]. Cette mésaventure résume l’ambivalence du métier : symbole de souveraineté, l’épée entrave le travail quotidien du gendarme tout aussi sûrement que le font l’esprit de corps et les missions de souveraineté. Ordre et proximité, les deux facettes se complètent pourtant. Car, au-delà des grands principes, les acteurs jouent leur propre partition : les gendarmes cherchent tout autant à s’implanter qu’à se notabiliser, dialectique complexe qui engendre d’innombrables conflits locaux. Car l’intégration communautaire souffre de l’exercice parfois arrogant d’un métier ingrat, tandis que la promotion sociale achoppe sur une origine modeste et sur un mode de vie frugal. Grossièrement esquissé, ce modèle général devra être éprouvé sur d’autres terrains [43], avec d’autres sources [44]. Du moins a-t-il le mérite d’expliquer la coexistence durable de discours contradictoires : dès lors que l’équilibre est atteint, on rejoint l’image de ce « gendarme d’autrefois », qui allie simplicité et haute stature. Mais, plus fréquemment, le gendarme pêche par excès d’arrogance ou de proximité. Peut-être la contradiction se fera-t-elle plus flagrante avec l’avancée du siècle ? Dans la première moitié du siècle, les échauffourées étaient fréquentes, le pouvoir d’État moins toléré. Avec la République, au contraire, l’omnipotence policière disparaît, l’intégration silencieuse l’emporte sur les éclats. Souvent avancée, cette hypothèse d’un basculement de l’ordre vers la proximité n’en reste pas moins à démontrer. Car l’originalité profonde de la gendarmerie réside d’abord dans cette dualité assumée qui nourrit l’identité d’un métier civil et militaire.


Mots-clés éditeurs : administration, esprit de corps, État, gendarmerie, police, Second Empire

Date de mise en ligne : 01/10/2014

https://doi.org/10.3917/rdn.350.0333