Compte rendu

HUNYADI Mark, Au début est la confiance, Le Bord de l’eau, 2020, 232 p., 20 €

Pages 305b à 317b

Citer cet article


  • Bordes, F.,
  • Caillé, A.,
  • Chanial, P.
  • et Pasquier, S.
(2021). HUNYADI Mark, Au début est la confiance, Le Bord de l’eau, 2020, 232 p., 20 € Revue du MAUSS, 57(1), 305b-317b. https://doi.org/10.3917/rdm1.057.0305b.

  • Bordes, François.,
  • et al.
« HUNYADI Mark, Au début est la confiance, Le Bord de l’eau, 2020, 232 p., 20 € ». Revue du MAUSS, 2021/1 n° 57, 2021. p.305b-317b. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-du-mauss1-2021-1-page-305b?lang=fr.

  • BORDES, François,
  • CAILLÉ, Alain,
  • CHANIAL, Philippe
  • et PASQUIER, Sylvain,
2021. HUNYADI Mark, Au début est la confiance, Le Bord de l’eau, 2020, 232 p., 20 € Revue du MAUSS, 2021/1 n° 57, p.305b-317b. DOI : 10.3917/rdm1.057.0305b. URL : https://shs.cairn.info/revue-du-mauss1-2021-1-page-305b?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rdm1.057.0305b


1 Résonance, reconnaissance ? Non, confiance. C’est en effet ce concept que l’auteur, avec et contre Rosa et Honneth (mais aussi Habermas et Luhmann), propose de hisser à la hauteur de paradigme de la théorie critique. Paradigme totalisant puisque la confiance constitue pour l’auteur la « force de liaison élémentaire », originaire, qui connecte l’individu au monde. Structure d’expérience qui caractérise la « contextualité » de l’homme, elle est le nom de cette ouverture de chaque individu à son contexte, qui lui permet d’entretenir un rapport pratique avec le monde, bref d’agir. Car agir, ce n’est, fondamentalement, ni calculer, ni décider rationnellement, ni même vouloir : agir, c’est s’ajuster à ce que nous pouvons attendre du monde, dans une interaction dynamique avec celui-ci. Pas d’action sans cette capacité générale à « compter sur » (sur soi, sur autrui, sur des institutions ou même sur des éléments du monde physique). En ce sens, si comme le suggère l’auteur « au début est la confiance », c’est dans la mesure où celle-ci est la condition de toute action : s’engager dans une action quelconque (circuler en voiture ou tout simplement marcher dans la rue, prêter de l’argent à un ami ou déposer un bulletin dans une urne), c’est engager un pari, un pari de confiance, sur les comportements attendus dans tel ou tel contexte. Cette thèse pourrait paraître banale ou simplement prolonger les théories pragmatistes de l’action depuis Dewey. Si ce n’est pas le cas, c’est parce qu’elle engage une réflexion anthropologique fondamentale : « Si la confiance est la relation pratique originaire que nous entretenons avec le monde, alors ce sont les prémisses nominalistes et individualistes de la modernité elle-même qui doivent être remises en cause. »

2 L’hypothèse de l’originarité de la « relation fiduciaire » introduit en effet un élément irréductible d’hétéronomie au cœur même de l’action (les attentes de comportement, l’individu ne les trouve pas en lui, elles lui viennent de l’extérieur). À l’instar du paradigme du don et de l’anti-utilitarisme Maussien (les airs de famille sont frappants), elle vient percer la « bulle nominaliste », ce « cockpit » dans lequel le sujet souverain, dans son splendide isolement, pilote sa vie, sur le modèle des acteurs du marché, guidé par l’exclusive boussole de la maximisation de ses intérêts. Si la confiance est première alors l’intérêt est toujours second ou plutôt : pour mener à bien leurs actions opportunistes, les individus doivent être engagés dans un monde où l’opportunisme ne peut être le dernier mot. N’est-ce pas, rappelle l’auteur, à bord du bateau à vapeur baptisé Le Fidèle que les passagers, dans le magnifique et dernier roman de Melville, The Confidence-Man, ne cessent de se mentir et de se manipuler les uns les autres ? Cet éloge du pari de confiance – si proche du pari du don – peut alors nourrir une perspective critique qui prolonge celle que l’auteur avait admirablement développée dans son précédent ouvrage, La Tyrannie des modes de vie [Le Bord de l’eau, 2015]. N’est-ce pas aujourd’hui le numérique qui est devenu le plus puissant prescripteur d’attentes de comportement de notre civilisation, fixant les conditions de notre accès pratique au monde ? Un monde devenu un gigantesque room service, où les individus sont constitués performativement comme des êtres intéressés, assurés de la satisfaction de leurs désirs les plus immédiats – en fait des attentes produites par le système. Dans ce monde – cette dystopie – de la « gestion algorithmée » des existences désormais programmées, plus de place pour le « petit frisson lié à l’incertitude », plus de goût pour la « modeste gloire des petits engagements quotidiens ». La « camisole numérique » rend désormais inutiles la confiance et son pari, « ce petit moment de transcendance nécessaire à toute action ». Un apport significatif à la théorie sociale contemporaine, à n’en pas douter. Et/mais à discuter. [Ph.C]


Date de mise en ligne : 03/06/2021

https://doi.org/10.3917/rdm1.057.0305b