Toussaint Éric, Le Système-dette, Les Liens qui Libèrent, Paris, novembre 2017, 220 p., 15 euros.
- Par Gus Massiah
Pages 355a à 370a
Citer cet article
- MASSIAH, Gus,
- Massiah, Gus.
- Massiah, G.
https://doi.org/10.3917/rdm.050.0355a
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- Massiah, Gus.
- MASSIAH, Gus,
https://doi.org/10.3917/rdm.050.0355a
Notes
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[1]
Éric Toussaint, Le Système Dette, histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, à paraître en novembre 2017.
1 Le Système-Dette, histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, est le dernier en date des livres d’Éric Toussaint [1]. Un livre remarquable qui s’inscrit dans une longue série de plusieurs centaines d’articles et de plusieurs livres sur la dette, la situation mondiale, la mondialisation et le capitalisme. Il prolonge les grands livres d’Éric Toussaint, notamment La Finance contre les peuples, La Bourse ou la Vie, en 2004 ; la Dette ou la Vie, avec Damien Millet, en 2011 ; Bancocratie, en 2014. Éric Toussaint creuse son sillon et poursuit son combat inlassable. Il combine l’élaboration et une réflexion théorique approfondie avec l’engagement dans les luttes et les mobilisations. Il développe des expérimentations et des innovations avec notamment les comités d’audit citoyen contre la dette. Il est un des animateurs d’un réseau de solidarité internationale qui s’est imposé dans les mouvements sociaux et citoyens, le CADTM, Comité d’annulation de la dette du tiers-monde, devenu depuis Comité pour l’abolition des dettes illégitimes.
2 La dette est un fil rouge pour comprendre l’évolution de la mondialisation et la nature du capitalisme. Éric Toussaint en a fait l’analyseur de la dernière période, celle de la mondialisation capitaliste dans sa phase néolibérale. À partir de la fin des années 1970, on assiste à une nouvelle logique dominante du capitalisme qui commence par une première étape de recolonisation. Celle-ci est fondée sur la crise de la dette et les programmes d’ajustement structurel ; c’est-à-dire l’ajustement de chaque société aux règles du marché mondial, à la logique du capital financier. Le CADTM est né à ce moment pour lutter contre cette recolonisation par la dette du tiers-monde. Éric Toussaint a poursuivi en montrant que, comme à chaque étape de restructuration du capitalisme, le couple marquant est celui de la dette et du libre-échange ; libre-échange fondé sur les dumpings sociaux, fiscaux et environnementaux. La reconquête se prolonge par les plans d’austérité ; par la mise au pas des gouvernements progressistes, notamment en Amérique latine. L’articulation entre l’endettement privé (consommation, logement, études) et l’endettement public participe à la subordination des États au capital financier.
3 Le livre rappelle à travers des analyses très fouillées comment la dette a permis la soumission du Sud et son asservissement aux crises du Nord, la subordination de l’Amérique latine depuis l’indépendance et, à travers le cas de la Grèce, l’actualité des programmes d’ajustement structurel au Nord comme au Sud. Pour bien comprendre la situation actuelle et le rapport étroit entre capitalisme et subordination géopolitique, Éric Toussaint aborde avec beaucoup de profondeur la période de 1820 à aujourd’hui, ce qui lui permet de montrer l’étroitesse des liens entre capitalisme et colonialisme et la permanence des effets de la colonisation dans la situation actuelle. Il le démontre à travers l’histoire de l’Amérique latine, de l’Égypte et de la Tunisie.
4 Dès le début, Éric Toussaint élargit son propos à l’analyse des crises du capitalisme toujours liées à des crises de la dette. Il rappelle avec pertinence la théorie des ondes longues d’Ernest Mandel qui éclaire l’histoire du capitalisme et de ses crises. Il rappelle ainsi l’actualité des débats marqués, depuis Kondratieff, sur les ondes, les cycles, les phases et les périodes illustrées dans les périodes récentes par Ernest Mandel, André Günther Franck, Samir Amin, Fernand Braudel et Immanuel Wallerstein.
5 L’approche d’Éric Toussaint trouve toute son originalité quand il refuse de limiter son analyse à la compréhension des mécanismes de domination. L’évolution, c’est aussi, c’est surtout, celle des luttes contre la domination et pour l’émancipation. Ce sont ces résistances et ces luttes qui permettent de vraiment comprendre la domination et de la réinscrire dans l’histoire longue. Tout le livre est nourri du refus de la dette et de ses conséquences par les peuples, des luttes contre la dette et de leur aboutissement dans l’abolition des dettes, dans les mots d’ordre et dans les actions d’annulation de dette.
6 Éric Toussaint montre que l’annulation est possible, qu’elle a déjà eu lieu. En deux siècles, plusieurs États ont répudié avec succès des dettes. L’auteur analyse des exemples aussi divers que ceux du Mexique, des États-Unis, de Cuba, de la Russie ou du Costa Rica. Les conséquences de ces annulations dépendent des situations. Il apparaît clairement que l’annulation des dettes est nécessaire mais n’est pas suffisante. Elle s’inscrit comme une étape en soi mais ne constitue pas, à elle seule, une alternative. Elle trouve son sens dans le projet d’émancipation ; c’est ce que montre dans le livre l’étude de la révolution des soviets. C’est ce que montrerait aussi l’étude de la période de décolonisation à partir de l’indépendance indienne en 1947 et des révolutions asiatiques, chinoise et vietnamienne, à partir de 1949. La question de la dette et de sa répudiation accompagne, pas à pas, la décolonisation.
7 L’histoire de l’annulation des dettes est toujours une histoire longue. Elle ne se limite d’ailleurs pas au capitalisme. Éric Toussaint l’a étudiée plusieurs fois, à partir notamment des travaux de David Graeber et des cinq mille ans d’histoire de la dette. Alain Joxe raconte le débat sur la dette à Athènes à partir de l’annulation par une loi de Solon, à l’origine de la « démocratie athénienne », dès le vie siècle av. J.-C., et la discussion de la politique de Solon par Aristote (ive siècle av. J.-C.) pour qui l’endettement par prêt à intérêt engendre de l’asservissement et même de l’esclavage pour dette insolvable.
8 Éric Toussaint propose une piste pour renouveler le débat et les politiques sur la dette à partir de la discussion de la théorie de la dette odieuse d’Alexandre Nahum Sack. Il montre que cette théorie a été construite à partir de cas concrets et a servi de support à l’élaboration d’une doctrine juridique sur les dettes internationales. Éric Toussaint propose un renouvellement de ce cadre juridique à partir des travaux du CADTM. Pour définir les dettes odieuses, illégales, illégitimes, il s’appuie sur la définition donnée par Mohammed Bedjaoui, « en se plaçant du point de vue de la communauté internationale, on pourrait entendre par dette odieuse toute dette contractée pour des buts non conformes au droit international contemporain et, plus particulièrement, aux principes du droit international incorporés dans la Charte des Nations unies ». Cette référence au droit international et aux Nations unies ouvre une riche perspective.
9 Tout changement de régime est confronté à la question de la dette. Il s’agit de savoir si on va se soumettre, si on va accepter de se démettre, si on va trouver d’autres voies alternatives. La manière d’affronter la question de la dette est le moment de vérité. Éric Toussaint montre comment cette question pousse aussi à la radicalité des situations quand des mouvements refusent les diktats et les mises au pas. Il insiste : « Pour avancer vers des changements profonds, l’auto-organisation de la population et la pression populaire sur les gouvernements sont indispensables. » C’est donc en se préparant à cette bataille pour l’annulation qu’on se donne les meilleures armes pour éviter le piège de la dette et bénéficier d’un soutien populaire. Pour cela, trois approches sont nécessaires : préparer politiquement l’affrontement, avec par exemple les comités d’audit citoyens ; forger des armes théoriques et les faire accepter, par exemple avec la doctrine de la dette odieuse ; lier la question de la dette à la mobilisation des forces populaires.