• SERRES Michel, Petite Poucette, Éd. Le Pommier, Paris, 2012, 82 p., 9,50 €.
- Par Simon Borel
Pages 511a à 533a
Citer cet article
- BOREL, Simon,
- Borel, Simon.
- Borel, S.
https://doi.org/10.3917/rdm.039.0511a
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- Borel, Simon.
- BOREL, Simon,
https://doi.org/10.3917/rdm.039.0511a
1 Dans ce petit essai, Michel Serres pense les « transformations hominescentes » à l’œuvre dans un monde postmoderne, informatique et connecté. Un « nouvel humain » fait son apparition qui « n’a plus le même corps, la même espérance de vie, ne communique plus de la même façon, ne perçoit plus le même monde, ne vit plus dans la même nature, n’habite plus le même espace » (p. 13). L’explosion de tous les collectifs et « appartenances » (de la famille à la Patrie) au profit du « connectif » et du « virtuel » est synonyme d’un nouveau stade dans le processus d’individualisation : « L’individu vient de naître ces jours-ci » (p. 15). La « Petite Poucette » est le concept trouvé par Michel Serres pour caractériser ces nouvelles générations en permanence connectée pianotant avec ces pouces sur ses ordinateurs et téléphones portables. Les transformations qu’elle exprime sont incontournables et encore devant nous. Elles sont à bien des égards positives au regard de la barbarie des collectifs et des grands récits tout-puissants du XXe siècle. Il nous reste cependant à « inventer de nouveaux liens », d’« inimaginables nouveautés » susceptibles de répondre à ces bouleversements et aux cadres anciens aujourd’hui en ruines ou complètement dépassés (bien que toujours très présents, l’électronique ne s’étant par exemple « pas encore délivrée du livre, bien qu’elle implique tout autre chose que le livre », p. 32).
2 Dès lors, quoi de mieux que l’École et l’Université pour penser ces bouleversements à l’œuvre qui ne sont pourtant pas pris en compte par les intellectuels qui habitent ces lieux ? Qu’en est-il en effet du savoir, de son contenu, de sa transmission, de son public, de sa pédagogie lorsqu’il est déjà, toujours et « partout sur la Toile, disponible, objectivé », « distribué », « collecté » et « accessible à tous » dans un « espace de voisinages immédiats » ? Il semble bien que nous en ayons fini avec l’« ère du savoir » et du « décideur » : « Petite Poucette ne lit ni ne désire ouïr l’écrit dit ? » (p. 36). Via l’informatique connecté, son corps est libéré de sa tête – Michel Serres affirme ainsi que l’« idée de l’homme comme code » devient réalité (il fait notamment l’éloge d’un futur « passeport universel codé ») avec l’émergence d’un « nouvel ego » à la fois intime et public, secret et ouvert. Elle ne tient plus en place dans ces salles de cours monolithiques exigeant la passivité. Plus aucune offre de savoir ne tient désormais sans « demande bavarde » d’un « autre savoir », sans « une circulation symétrique entre les notants et les notés » (p. 52). « Pour la première fois de l’Histoire, on peut entendre la voix de tous » (p. 58). Et chacun peut prétendre à une part de compétence dont il fait bénéficier l’ensemble, la Toile favorisant « la multiplicité des expressions ». Ainsi, ce savoir démocratisé car immédiatement accessible d’une Petite Poucette « étêtée » rend peut être possible pour la première fois une « intelligence inventive, une authentique subjectivité cognitive » (p. 29), une « nouvelle raison, accueillante au concret singulier » (p. 47).
3 De plus, s’ennuyant dans un travail raréfié et standardisé, Petite Poucette « rêve d’une œuvre nouvelle dont la finalité serait de réparer ses méfaits » (p. 55) sur la nature et les hommes. Ainsi, toutes les dimensions de la vie sociale (de l’intimité au politique) sont concernées par « ces monades solitaires » qui « s’organisent, lentement, une à une, pour former un nouveau corps, sans aucun rapport avec ces institutions solennelles et perdues » (p. 66). « Volatile, vive et douce, la société d’aujourd’hui tire mille langues de feu au monstre d’hier et d’antan, dur pyramidal et gelé. Mort » (p. 82).
4 Outre sa clarté, ce petit livre a un grand mérite : rompre avec les réflexions moralisantes et dépréciatrices des nouvelles formes de rapports sociaux virtuels en émergence et la condamnation des jeunes générations qui les accompagnent. Ces bouleversements sont notre horizon commun, que nous le voulions ou non. Et ce processus a débuté bien avant qu’Internet n’apparaisse. Pourtant, s’il est tout à fait indispensable et pertinent de discerner « plutôt ce qui meurt de l’ancien monde et ce qui émerge du nouveau » (p. 52), il ne s’agit pas de faire l’éloge de toutes les nouveautés qui fleurissent sur les ruines du monde ancien, au risque d’en oublier les dimensions morales et éthico-politiques dont il n’est pas sûr que le nouveau soit pourvu. Ainsi, le monde nouveau de la Petite Poucette est aussi bien marqué par un enrichissement de la langue et du savoir que par sa déconstruction et son appauvrissement symbolique ; par une émancipation des modalités de transmission du savoir traditionnel (via l’immédiateté et l’instantanéité de l’accès à la connaissance) que par l’aliénation du savoir diffracté, émietté et compilé indépendamment de toute pensée ; par une libération et autonomisation des corps et des individus que par un constructivisme de la transparence à soi et aux autres affaiblissant tant l’intériorité / subjectivité que la socialité des acteurs…?
5 On le voit bien, les questions que posent Michel Serres sont pertinentes mais doivent être complétées. Qu’est-ce qui émerge de nouveau ? Oui. Mais que reste-t-il aussi de la part vertueuse de l’ancien monde que Michel Serres oublie un peu vite en le réduisant aux guerres et aux totalitarismes du XXe siècle ? La Petite Poucette connaît-elle encore le don en face à face, la réciprocité, la décence ordinaire, l’obligation morale et symbolique ? Avec quelle intensité et dans quelles proportions ?