Compte rendu

• Christopher LASCH, Le seul et vrai paradis. Une histoire de l’idéologie du progrès et de ses critiques, 2002, Climats, coll. Sisyphe (traduit et présenté par Frédéric Joly), 511 p.

Pages 427a à 445a

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(2003). • Christopher LASCH, Le seul et vrai paradis. Une histoire de l’idéologie du progrès et de ses critiques, 2002, Climats, coll. Sisyphe (traduit et présenté par Frédéric Joly), 511 p. Revue du MAUSS, no 22(2), 427a-445a. https://doi.org/10.3917/rdm.022.0428a.

« • Christopher LASCH, Le seul et vrai paradis. Une histoire de l’idéologie du progrès et de ses critiques, 2002, Climats, coll. Sisyphe (traduit et présenté par Frédéric Joly), 511 p. ». Revue du MAUSS, 2003/2 no 22, 2003. p.427a-445a. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-du-mauss-2003-2-page-427a?lang=fr.

2003. • Christopher LASCH, Le seul et vrai paradis. Une histoire de l’idéologie du progrès et de ses critiques, 2002, Climats, coll. Sisyphe (traduit et présenté par Frédéric Joly), 511 p. Revue du MAUSS, 2003/2 no 22, p.427a-445a. DOI : 10.3917/rdm.022.0428a. URL : https://shs.cairn.info/revue-du-mauss-2003-2-page-427a?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rdm.022.0428a


1  – On doit aux éditions Climats et, à travers elle, à Jean-Claude Michéa, la (re)découverte en France de l’œuvre de Christopher Lasch.

2 Historien (et figure hétérodoxe) de la gauche américaine, spécialiste de l’histoire de la famille et des femmes, critique de la société thérapeutique et du narcissisme contemporains, pourfendeur des nouvelles élites du capitalisme avancé, Lasch partage avec Michéa cette même volonté de poursuivre une analyse de la société moderne dans la perspective d’une théorie critique de la culture contemporaine et de ses idéologies, notamment des idéologies progressistes. Après celles de la Révolte des élites et de la Culture du narcissisme, la publication de son ouvrage certainement le plus ambitieux permet de saisir toute la profondeur et la radicalité d’un auteur résolument inclassable.

3 Ignorant superbement la question de (et la fascination pour) la technique, Lasch ouvre ici un horizon critique totalement étranger à la rhétorique heideggéro-écolo dominante de la catastrophe annoncée (ou même déjà advenue).

4 C’est en effet sous le signe du « populisme » – soit, comme le formule Michéa, d’un combat radical pour la liberté et l’égalité mené au nom des valeurs populaires, de cette common decency chère à Orwell – qu’est placée cette critique des idéologies du progrès. Une lecture attentive de ce livre permettra au lecteur de se rassurer, s’il en était besoin. Lasch n’est pas un auteur « néoréactionnaire » qu’il serait bon de rappeler à l’ordre au plus vite. Si, à l’instar de Winston Smith et O’Brien dans 1984, il lève un toast au passé, ce n’est pas pour condamner le présent mais pour en tirer « espoir et réconfort », afin « d’enrichir le présent ». De ThomasPaine au populisme agrarien;

5 de Carlyle au transcendantalisme d’Emerson, de Proudhon à Sorel; du socialisme de la Guilde anglaise aux Chevaliers du travail, à l’origine du syndicalisme américain;

6 du théologien Reinhold Niebuhrg au mouvement des droits civiques mené par LutherKing, Lasch nous invite ainsi à cheminer avec tous ceux qui n’ont jamais considéré que le pays enchanté du progrès soit le seul et vrai paradis. Chemin faisant, Lasch ne cesse de déplacer les lignes et de circonscrire un espace critique où les clivages traditionnels ne sont plus opératoires. Le « radicalisme plébéien », pour reprendre l’excellente formule utilisée par le traducteur et introducteur de l’ouvrage, FrédéricJoly, se nourrit en effet aussi bien des traditions républicaine, libérale, socialiste que puritaine. S’y articulent, dans une synthèse originale et fragile, à la fois un attachement à la vertu civique, une aversion pour toute forme de servilité, une valorisation du « travail noble » et de la solidarité locale, indissociables d’une conception tragique de la vie. Bien sûr, cette histoire des critiques de l’idéologie du progrès est l’histoire d’une tradition vaincue. Notamment, et de façon exemplaire, au regard de la lutte menée contre la servitude du salariat, et dans sa défense, contre l’idéal progressiste d’une consommation universelle, de la propriété – individuelle ou associative – comme fondement de la vertu et de l’autonomie. Néanmoins, elle invite aujourd’hui, sans jamais les mythifier, à reconsidérer les vertus de ces vertus petites-bourgeoises tant méprisées – éthique du métier, sens de l’effort et de la responsabilité, sens de l’honneur et de la solidarité ordinaire, honnêteté, fierté de l’indépendance, etc. Bref, tout ce qui contribue à définir une société décente, capable de se prémunir, par la sensibilité intuitive que de telles vertus nourrissent, contre les mirages d’une surabondance illimitée.

7 Au final, ce livre, au-delà de son intérêt proprement historique (la redécouverte du radicalisme plébéien, et à travers lui, de la singularité des mouvements populaires américains auXIXe siècle) et de la qualité d’érudition dont il témoigne (on n’a jamais lu Emerson ou James comme Lasch, on n’a jamais touché d’aussi près la sensibilité et la profondeur de la pensée de LutherKing), peut être lu comme une invitation. La mémoire contre la nostalgie, l’espérance sans optimisme, la justice au-delà de l’envie et du ressentiment, la démocratie dégagée des illusions du progrès, l’amour d’un monde imparfait, telle est la posture morale, politique et religieuse (ou, si l’on préfère, métaphysique) que Lasch nous invite à adopter, encore aujourd’hui, face aux hérauts contemporains du progressisme. Attitude de résistance et de critique, mais aussi ouverte à l’espoir que pourrait se définir un populisme propre au XXIe siècle. Un populisme qui ne ressemblerait en rien à la nouvelle droite américaine, qui en a détourné l’héritage, ni même aux mouvements populistes du passé, mais qui continuerait, sous d’autres formes, à opposer aux illusions d’« une société de consommateurs suprêmement cultivés » l’horizon bien plus énergique et exigeant d’« un monde entier de héros » ordinaires. Un horizon résolument anti-utilitariste, cela va sans dire.


Date de mise en ligne : 01/09/2005

https://doi.org/10.3917/rdm.022.0428a