GAUCHET Marcel, La Démocratie contre elle-même, Tel, Gallimard, 387 p., 10,50 €; LE GOFF Jean-Pierre, La Démocratie post-totalitaire, La Découverte, 2002,203 p., 14,50 €.
Pages 335x à 357x
Citer cet article
https://doi.org/10.3917/rdm.020.0335x
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1 Inutile de rappeler que M. Gauchet est un des tout premiers penseurs français (et donc mondiaux… ) aussi bien du politique et de la démocratie que du religieux. Un de nos principaux philosophes politiques ou plutôt du politique ( cf. son article dans le dernier numéro de La Revue du MAUSS), et donc un de nos principaux sociologues (n’est-ce pas quasi-ment pareil ?). La démocratie moderne, montre-t-il, depuis longtemps, n’est que l’autre face de cette « sortie du religieux » amorcée il y a deux mille ans par le christianisme. Les jeunes lecteurs savent peut-être moins que dans le sillage de la critique et de la dénonciation du totalitarisme, il est, à la tête de la revue Le Débat, un de ceux qui ont le plus contribué à l’abandon par les intellectuels français de leurs passions marxistes et à leur acceptation – la relecture de Tocqueville par Gauchet a joué ici un rôle décisif– de l’individualisme démocratique libéral. Il n’en est que plus significatif qu’après avoir en quelque sorte apporté sa caution intellectuelle à ce dernier, Gauchet se demande depuis quelque années, et notamment dans son important « Essai de psychologie contemporaine » repris ici, si un seuil n’a pas été franchi et si l’approfondissement du processus démocratique et de l’individualisme ne joue pas désormais contre eux.
2 Voilà la question essentielle que ce rassemblement bienvenu de textes sur la religion, la démocratie et les droits de l’homme permet de bien cerner.
3 « Qui sait si la déliaison des individualités [traduisons : l’hyperindividualisme, A.C.] ne nous réserve pas des épreuves qui n’auront rien à envier, dans un autre genre, aux affres des embrigadements de masse ?» se demande M. Gauchet.
4 C’est aussi la question de Jean-Pierre Le Goff, bon analyste de la « barbarie douce » dans l’école et dans l’entreprise. Dans ce livre qui a le mérite d’entreprendre, du point de vue de cette question même, une relecture claire et serrée des deux grands penseurs du totalitarisme, H. Arendt et C. Lefort, J.-P. Le Goff apporte à peu près tous les éléments nécessaires au débat. On regrettera toutefois qu’il le contourne trop au bout du compte en préférant régler des comptes avec le gauchisme d’hier et d’aujourd’hui.
5 Assurément, la société moderne ne se laisse pas décrire sous le chef du totalitarisme d’hier. Mais suffit-il de dire qu’elle est une « démocratie affaissée », autrement dit, encore une démocratie ? Et si la démocratie s’était tellement retournée contre elle-même que nous en soyons dès à présent bel et bien sortis, entrés dans une forme de régime qui reste à penser et à nommer ? Le n° 23 du MAUSS reviendra sur ces questions.