Le Kurdistan, nouvelle utopie
Un nouveau Chiapas au Moyen-Orient ?
- Par Mathieu Léonard
Pages 128 à 143
Citer cet article
- LÉONARD, Mathieu,
- Léonard, Mathieu.
- Léonard, M.
https://doi.org/10.3917/crieu.004.0128
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Notes
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[1]
Voir O. Grojean, « La production de l’Homme nouveau au sein du PKK », European Journal of Turkish Studies, n° 8, 2008.
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[2]
Ö. Yilmaz, La Formation de la nation kurde en Turquie, PUF, Paris, 2013.
-
[3]
O. Grojean, « Écarté mais incontournable ? Öcalan et le mouvement kurde de Turquie », Savoir/Agir, 1/2009.
-
[4]
Mesut Yegen, « The Turkish Left and the Kurdish Question », Journal of Balkan and Near Eastern Studies, n° 18, 2016. [Traduction de l’auteur.]
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[5]
Öcalan voit même dans ce modèle la possibilité d’un règlement de la question israélo-palestinienne : « Le conflit israélo-palestinien démontre clairement l’inefficacité du paradigme de l’État-nation dans la recherche d’une solution. Le sang a coulé de part et d’autre, laissant un héritage difficile, fait de problèmes apparemment insolubles. […] Les Juifs font partie des porte-étendards de la culture moyen-orientale ; toute négation de leur droit à exister est une attaque contre le Moyen-Orient en tant que tel. S’ils se transformaient, comme les Arméniens et Araméens, en nation démocratique, il leur serait alors plus aisé de participer à une confédération démocratique du Moyen-Orient. […] Il ne fait cependant aucun doute que ses voisins doivent, eux aussi, accomplir cette transformation. »
-
[6]
La connexion entre Bookchin et Öcalan a été racontée par la compagne et continuatrice de Bookchin, Janet Biehl, dans une intervention intitulée « Bookchin, Öcalan, and the dialectics of democracy », lors de la conférence « Challenging capitalist modernity. Alternative concepts and the Kurdish question », organisée à Hambourg du 3 au 5 février 2012.
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[7]
Voir M. Léonard, « Sous le paradigme kurde », CQFD, n° 132, mai 2015.
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[8]
« 2 jours à Kobanê avec les camarades des YPJ/YPG », sur le blog nevarneyok.noblogs.org, 28 avril 2015.
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[9]
J. Tejel Gorgas, « Les constructions de l’identité kurde sous l’influence de la « connexion kurdo-française » au Levant (1930-1946) », European Journal of Turkish Studies, n° 5, 2006.
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[10]
Préface à G. Chaliand (dir.), Les Kurdes et le Kurdistan, Maspero, Paris, 1978.
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[11]
Témoignages uniques de volontaires, « Rojava : YPG-YPJ chroniques ordinaires du front », Kedistan.net.
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[12]
« Western fascination with “badass” Kurdish women », aljazeera.com, 29 octobre 2014 [Traduction kedistan.net.]
Dans le chaos moyen-oriental, une lueur d’espoir aux accents libertaires attire les regards de nombreux activistes et intellectuels de la gauche radicale internationale. Les Kurdes du nord-ouest de la Syrie, sous l’égide du PKK et de son parti frère syrien, le PYD, s’auto-organisent politiquement selon des préceptes démocratiques empruntés aux théories anarchistes, écologistes et municipalistes. Cette dynamique, impulsée par la conversion idéologique, depuis sa prison turque, du leader kurde Abdullah Öcalan, touche également de nombreuses communes du Kurdistan turc. Loin du bréviaire marxiste-léniniste et nationaliste qui avait jusque-là prévalu au sein du mouvement kurde, il s’agit aujourd’hui de mettre en pratique une organisation sociale horizontale qui rappelle, par bien des aspects, l’insurrection zapatiste débutée en 1994 dans les montagnes mexicaines du Chiapas. Depuis la France, pourtant, les soutiens des Kurdes ne sont pas toujours ceux que l’on aurait pu croire...
1« Pourquoi le monde ignore-t-il la révolution kurde en Syrie ? » s’interroge David Graeber dans un article du Guardian daté du 8 octobre 2014. L’anthropologue américain, auteur du best-seller mondial Dette, 5 000 ans d’histoire, engagé dans le mouvement Occupy Wall Street, y établit un parallèle entre la situation de cette zone majoritairement kurde au nord de la Syrie, appelée Rojava, et la guerre d’Espagne de 1936, dans laquelle son père s’était engagé auprès des Brigades internationales. Il y dresse le panégyrique de l’expérience d’autonomie menée par le PYD (Parti de l’Union démocratique), issu du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) de Turquie : « La région autonome du Rojava, telle qu’elle existe aujourd’hui, est l’un des rares points lumineux – et même très lumineux – qui émerge de la tragédie de la révolution syrienne. [...] Des assemblées populaires ont été créées comme organes de décision ultime, des conseils sont sélectionnés avec un équilibre ethnique réfléchi (par exemple, dans chaque commune, les trois élus principaux doivent inclure un Kurde, un Arabe et un Assyrien ou un Arménien chrétien et au moins l’un des trois doit être une femme). »
2Ce qui intéresse Graeber, c’est l’ouverture d’espaces démocratiques inédits, à travers tout un système d’assemblées communales décisionnelles, qui reposent sur un « contrat social » assurant l’inviolabilité des droits humains, le contrôle des mandats, la liberté d’association, l’égalité entre femmes et hommes dans tous les domaines de la vie, la séparation de la religion des affaires publiques et la pluriculturalité. Pour autant, cette « révolution au Rojava » n’est pas le fruit d’un élan populaire spontané, mais celui d’une carte jouée par le PYD, profitant de l’affaiblissement de l’État syrien pour appliquer un programme en gestation depuis les années 2000 au sein du mouvement kurde.
De l’indépendance à l’autonomie démocratique
3À l’heure des révolutions arabes et de la menace djihadiste, le mouvement kurde pourrait faire figure d’antiquité. À lire la plupart des journaux français, le PKK comme le PYD continueraient de camper inébranlablement sur des principes nationalistes et marxistes-léninistes. Et le PKK reste inscrit sur la liste des organisations terroristes par l’Union européenne et les États-Unis. Pourtant, peu d’observateurs se donnent la peine de prendre en compte les profondes mutations subies par le parti depuis sa création.
4Le premier programme du PKK (Manifesto, 1978) affirme la volonté de créer un État kurde, uni et indépendant, guidé par le « socialisme scientifique ». Le lexique du marxisme- léninisme est alors encore largement partagé par les nouvelles classes dirigeantes des pays décolonisés ou des élites en devenir des peuples colonisés. La pratique radicale de la « violence révolutionnaire organisée » par le PKK, contre les féodaux kurdes et ses groupes rivaux, ainsi que contre l’État turc, s’inscrit dans la perspective de la violence du colonisé et de son rôle unificateur dans l’accouchement d’une nation, théorisé par Frantz Fanon dans Les Damnés de la terre. Le PKK mobilise par ailleurs les mythes fondateurs de la nation kurde, à travers la référence à la révolte des Mèdes contre l’Empire assyrien au viie siècle av. J.-C., s’inscrivant dans « un nouveau mouvement mède contre la décadence millénaire et la dépersonnalisation des Kurdes ». La fabrication d’une « kurdicité » passe par la création d’un « homme nouveau [1] », purgé des vices capitalistes et débarrassé de la mentalité du colonisateur turc. Le « vrai Kurde », ainsi réinventé, doit s’inspirer de la pureté d’une paysannerie mythifiée.
5Aujourd’hui, après quarante années de guerre et de répression dans le Sud-Est anatolien, le bilan est terrible : 30 000 combattants du PKK et plusieurs milliers de civils ont été tués, des dizaines de milliers de personnes ont été emprisonnées et 17 000 intellectuels, ouvriers et paysans ont purement et simplement « disparu » – tout cela sous l’égide des forces spéciales turques. Au milieu des années 1990, la destruction de 4 000 hameaux et villages a provoqué un bouleversement démographique sans précédent avec le déplacement de près de 3 millions de personnes vers les principales villes du Kurdistan ou les grandes agglomérations de l’ouest du pays. Pourtant, le PKK a réussi à s’imposer dans le champ politique kurde. Son succès serait « lié à la capacité [de ses] patriotes [ses militants] à répondre, à travers leur dévouement, leurs aspirations, leur imagination et leur créativité, aux changements provoqués par le processus de “modernisation” et par la “dissolution de la société traditionnelle” au Kurdistan [2] ». Au prix d’innombrables sacrifices (prison, exécutions, disparitions, attentats fedayins, abnégation militante, purges internes, etc.), le PKK a servi d’ascenseur social et politique à toute une génération de Kurdes dans l’espace géographique le plus pauvre et délaissé de la Turquie.
6En 1999, l’arrestation rocambolesque de son leader, Abdullah Öcalan, surnommé Apo (« L’Oncle » en kurmandji), clôt une séquence de répression sanglante et menace un temps de porter un coup fatal à l’organisation. Expulsé de son refuge en Syrie sous la pression de l’État turc, Öcalan est renvoyé, telle une patate chaude, d’aéroports en consulats, cherchant asile en Grèce, en Russie et en Italie. Lâché par tous ses prétendus amis, depuis le nationaliste russe Vladimir Jirinovski jusqu’aux Palestiniens, trahi par le gouvernement social-démocrate de Kostas Simitis, Öcalan est finalement livré aux autorités turques à Nairobi au Kenya le 15 février 1999, avec le soutien logistique des services secrets américains et israéliens. Le Premier ministre turc, Bulent Ecevit, nationaliste de « gauche », voit alors dans sa capture la liquidation de la « prétendue question kurde créée par des centres étrangers ». Le leader kurde est depuis enfermé sous haute surveillance sur l’île-prison d’Imrali dans la mer de Marmara (où il est longtemps resté le seul prisonnier), et coûte la modique somme de 60 000 euros par jour à l’État turc. Sa cavale a renforcé un sentiment d’humiliation collective parmi la population kurde et augmenté en conséquence son leadership symbolique. « S’il n’est plus ce chef de guerre invincible et craint, il demeure pour ses militants et sympathisants un référent sacré, intouchable et écouté [3]. »
7Le PKK entame alors un processus de profonde transformation. Le lexique marxiste-léniniste, qui prévalait dans les luttes de libération nationale, est devenu inaudible avec la fin de la guerre froide et le passage de la Chine populaire à l’économie de marché. D’autre part, comme le note l’historien Eric Hobsbawm dans son ouvrage Nation et nationalisme (2001), on assiste à l’épuisement des formes classiques du nationalisme : « Dans sa forme wilsonienne ou léniniste classique, le mot d’ordre d’autodétermination en tant que programme général ne peut offrir aucune solution pour le XXIe siècle. »
Les paradigmes neufs du président Apo
8L’enfermement d’Abdullah Öcalan, qui a appelé dès le 1er septembre 1999 depuis sa prison à un cessez-le-feu unilatéral, est indéniablement un moment pivot dans l’aggiornamento théorique du mouvement. Mais le PKK avait amorcé sa mue dès 1995 : lors de son Ve congrès, il avait abandonné la revendication de l’indépendance du Kurdistan au profit de celle d’une autonomie démocratique dans le respect des frontières de la Turquie. Il avait par ailleurs décidé de renoncer au « socialisme réel » et de respecter les conventions de Genève et le pluralisme, tout en s’ouvrant aux minorités religieuses et en appelant au respect des valeurs de l’islam. En 2000, le PKK annonçait l’abandon de la lutte armée et vouloir œuvrer pour les revendications des Kurdes « à travers la démocratisation de la Turquie ». « Ciblant [l’État-nation et la modernité capitaliste] comme les deux démons responsables des maux dont souffr[ai]ent la Turquie et le Moyen-Orient depuis le siècle dernier, le PKK [a proposé] un nouveau programme reposant sur les principes d’une “nation démocratique” et d’une “modernité démocratique”. Alors que l’idée de “nation démocratique” implique une politique orientée par une logique multiculturelle, l’idée de “modernité démocratique”, prise en opposition avec celle de “modernité capitaliste”, se réfère à un dépassement du capitalisme, mais dans une forme différente que la voie tentée par le socialisme réel. Ayant reconsidéré substantiellement ses objectifs, le PKK a changé ses principales tactiques également, renonçant à la lutte armée pour la voie politique [4]. »
9Le projet d’autonomie démocratique développé par le mouvement kurde est souvent compris par les observateurs dans le sens d’un séparatisme. Or l’« autonomie » dont il est question doit être prise dans le sens plus profond d’un autogouvernement de la base. C’est sans doute là l’élément de rupture le plus important dans le discours révolutionnaire kurde : le mouvement kurde ne coïncide plus avec une revendication nationale, désormais considérée comme une entrave à son émancipation, il se revendique même comme « mouvement antinationaliste ». En 2005, dans son texte consacré au « Confédéralisme démocratique », Öcalan propose « une voie pour le futur » et une vision de paix pour l’ensemble du Moyen-Orient à rebours du modèle de l’État-nation façonné par l’Occident et de l’exclusive identitaire [5]. Il prétend aussi dépasser l’antagonisme binaire entre l’Occident et l’Orient, qui nourrit le ressentiment des luttes nationales et politiques dans la région, et met en avant la portée universaliste de sa cause.
10Les influences intellectuelles qui ont irrigué les nouveaux paradigmes öcalanistes ont fait l’objet d’un véritable storytelling. Au début de son incarcération, Abdullah Öcalan réclame à ses avocats de lui procurer d’abondantes lectures et s’abreuve des travaux d’Immanuel Wallerstein, Fernand Braudel, Noam Chomsky, Michel Foucault, des philosophes de l’École de Francfort ainsi que des théories de Toni Negri et Michael Hardt sur l’Empire et la multitude. Mais c’est l’emprunt revendiqué des analyses de Murray Bookchin qui constitue sans doute un des traits – aux allures de fable – les plus singuliers de la mue idéologique du PKK… Ou comment les théories d’un vieux radical américain se voient consacrées par l’un des plus importants mouvements de masse du Moyen-Orient. Murray Bookchin (1921-2006) est issu d’un milieu de Juifs russes émigrés à New York. Après avoir rompu avec le stalinisme, puis le trotskisme, aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, il se rapproche des courants anarchistes et développe, au début des années 1980, le noyau de sa propre doctrine, le municipalisme libertaire. Celui-ci se veut une synthèse de démocratie directe à l’échelle communale et d’écologie sociale. Bookchin reproche alors à la fois aux courants environnementalistes et aux marxistes de ne pas mesurer la puissance destructrice du capital. Les premiers parce qu’ils se contentent d’un aménagement du capitalisme sans s’attaquer à ses fondements, les seconds parce qu’ils se focalisent sur l’aspect purement économique de l’exploitation. Le projet de Bookchin implique l’expropriation des grands groupes capitalistes et l’autogestion de l’activité économique.
11En prison, Öcalan lit les livres de Bookchin, qui viennent d’être traduits en turc, et cherche à engager une correspondance avec lui par l’intermédiaire de ses avocats. Bookchin, diminué par l’âge et la maladie, ne peut répondre en détail aux sollicitations intellectuelles d’Öcalan [6]. En mai 2004, l’essayiste américain, qui avoue ne pas savoir grand-chose des Kurdes, leur adresse un hommage : « Mes espoirs se portent sur le fait que les Kurdes puissent être capables un jour de mettre en place une société libre et rationnelle qui permette à leur génie de rayonner. Ils ont la chance d’avoir un leader du talent de M. Öcalan pour les mener. » La même année, en octobre, Öcalan rédige une note dans ses carnets de prison qui vaudra pour mot d’ordre auprès du parti : « Concernant les municipalités, je suggère que Bookchin soit lu et que ses idées soient appliquées. » À la mort de Bookchin, en juillet 2006, le PKK se fend d’un communiqué solennel, saluant « l’un des plus grands spécialistes des sciences sociales du xx e siècle » et reprenant le pari de son héritage intellectuel : « Il nous a introduits à la pensée de l’écologie sociale et a contribué au développement de la théorie socialiste afin d’aller de l’avant sur une base plus solide. Les thèses de Bookchin sur l’État, le pouvoir et la hiérarchie seront mises en œuvre et réalisées dans notre lutte. […] Nous mettrons cette promesse en pratique comme la première société qui établit un Confédéralisme démocratique tangible. »
12Le projet porté par le PKK va aussi se nourrir de multiples influences historiques, de la Commune de Paris aux conseils ouvriers des années 1920, ainsi que d’exemples d’organisation politique beaucoup moins révolutionnaires, comme celui du confédéralisme des cantons helvétiques. En 2008, dans son texte Guerre et paix au Kurdistan, Öcalan synthétise l’articulation d’un tel projet politique : « Ce projet se construit sur la base de l’autogouvernement des communautés locales et s’organise sous la forme de conseils ouverts, de conseils municipaux, de parlements locaux, et de congrès plus larges. Ce ne sont pas les autorités étatiques mais les citoyens eux-mêmes qui sont les acteurs de ce genre d’autogouvernement. » Il n’en demeure pas moins un paradoxe : l’injonction par le haut d’appliquer un mode d’organisation horizontal devant se propager par la base par voie d’assemblées populaires, sans renoncer à la verticalité constitutive du mouvement et sa puissance coercitive. Quel crédit apporter au pari du confédéralisme démocratique ? Force est en tout cas de constater que l’on peut voir aujourd’hui à l’œuvre ce Confédéralisme démocratique dans les municipalités du sud-est de la Turquie acquises au HDP (Parti démocratique des peuples), coalition de partis prokurdes et de la gauche non nationaliste turque. Des assemblées de femmes, de travailleurs ou de jeunes ont parfois réussi à se faire une place dans l’espace politique kurde, du moins jusqu’au coup d’arrêt imposé par l’offensive de l’État turc dans la région après les élections de juin 2015. Mais c’est surtout l’exemple de la révolution au Rojava, et en premier lieu la place réelle des femmes dans ce combat, investies d’une mission de « révolution dans la révolution », qui en donne peut-être l’illustration la plus concrète.
« Jin, Jîyan, Azadî »,« La Femme, la Vie, la Liberté »
13Une autre nouveauté radicale de la base programmatique du PKK a en effet été de dénoncer l’« ampleur sans précédent de l’exploitation systématique des femmes » et de donner la primauté à leur libération. « Si notre aspiration à la liberté n’a pu être défaite, malgré les attaques des pouvoirs impériaux et des forces réactionnaires locales, une large et inestimable part en est due au Mouvement des femmes libres et à la prise de conscience à laquelle il a conduit. Le Kurdistan libre ne peut exister sans femmes libres », écrit Öcalan en 2013 dans son texte Liberating Life : Woman’s Revolution. Pourtant, la tradition de résistance des femmes kurdes existait bien avant son inscription dans le programme du PKK, comme le montre le documentaire de Mylène Sauloy consacré à La Guerre des filles. Cette résistance remonte aux révoltes kurdes-alévies du Dersim en 1938 et s’est transmise, de mères en filles, à travers la langue, interdite dans l’espace public, et la religion (alévie), en butte à la domination sunnite du colonisateur turc. La figure de Sakine Cansiz, elle-même originaire du Dersim, a considérablement pesé dans cette orientation « féministe » du parti. Membre fondatrice du PKK et initiatrice du Mouvement des femmes libres, Sakine Cansiz était, avec Fidan Dogan et Leyla Saylemez, l’une des trois militantes kurdes assassinées à Paris en 2013.
14Le mouvement kurde a permis une réelle structuration de l’organisation politique des femmes dans les assemblées de quartier, les académies des femmes (des espaces non mixtes de formation, de discussion et d’émancipation) ou dans les municipalités HDP, où elles doivent statutairement composer 40 à 60 % des effectifs et où les mandats doivent impérativement être paritaires. La « comaire » de la ville de Batman en Turquie, Gülistan Akel, rencontrée en avril 2015, nous détaillait certains aspects concrets de la politique pour le droit des femmes : « Nous avons ouvert un centre d’accueil pour les femmes victimes de violences, un atelier de formation professionnelle, des services de santé spécifiques. Nous souhaitons ouvrir un foyer d’hébergement pour les femmes, mais l’État cherche à nous en empêcher. Nous proposons également des stages de sensibilisation aux droits des femmes dans les quartiers. Batman possède aussi l’unique centre sportif féminin de Turquie ! Nous avons enfin instauré une journée gratuite pour les femmes dans les transports en commun, le mardi, afin de les aider à sortir de leur réclusion [7]. » Les femmes kurdes se nourrissent de l’expérience féministe occidentale, tout en remettant en cause son cadre capitaliste, mais aussi des socialistes Rosa Luxemburg, Clara Zetkin ou de l’anarchiste Emma Goldman, ou encore d’une mythologie des temps pré-néolithiques en Mésopotamie, où étaient supposées régner l’égalité entre hommes et femmes et l’harmonie avec la nature.
15L’organisation des femmes combattantes au sein des YPJ, unités de protection des femmes, constitue un véritable modèle d’auto- défense, à la fois contre la société patriarcale et contre Daech. Néanmoins, cette lutte des femmes se fait au prix de certains renoncements – en tout cas durant le temps de leur engagement dans la guérilla –, comme en témoigne Sad, une combattante du PKK de 26 ans qui a rejoint les YPJ : « On n’a pas le “droit” de vivre de relations amoureuses. C’est un choix difficile, mais on s’y habitue, puis on sait pourquoi on refuse l’“ Amour”. Il faut laisser le temps pour que la conscience de chacun évolue : pour permettre à l’homme de laisser tomber sa mentalité patriarcale, et pour la femme de se libérer de son état d’esclave. Et pour ce changement, il faut qu’on se batte [8]. »
Kurdistan : un nouveau Chiapas ?
16L’expérience alternative du Rojava, comme laboratoire d’une société démocratique, antipatriarcale et sans État, rencontre la solidarité internationale des groupes d’activistes et de féministes radicaux. C’est aussi au sein de la scène intellectuelle de la gauche critique que les rapports sur le projet kurde circulent principalement. Ainsi à l’université de Hambourg se sont tenus deux colloques, en 2012 et 2015, intitulés « Challenging capitalist modernity. Alternative concepts and the Kurdish question », qui ont réuni à la fois des militants du mouvement kurde, des activistes internationaux (indiens, grecs, sud-africains, iraniens, etc.), des féministes et des intellectuels comme David Harvey, John Holloway, David Graeber ou Janet Biehl. Ce colloque a permis de confronter les similarités entre l’expérience de différents mouvements sociaux, comme les municipios autonomos au Chiapas, les conseils communautaires de quartier au Venezuela ou encore le mouvement des sans-terre au Brésil. Au même titre que le soulèvement zapatiste de 1994, au moment des traités de libre-échange entre les États-Unis et le Mexique, a su marquer, au moins symboliquement, la renaissance d’un esprit de résistance à l’ordre capitaliste mondialisé, l’exemple de radicalité démocratique du Rojava répond à un imaginaire transnational de remise en cause des structures politiques traditionnelles. Bien que toute comparaison ait ses limites, on serait tenté d’établir des parallèles entre la lutte zapatiste au Chiapas et le projet du Rojava : abandon de la notion d’avant-garde léniniste, contexte colonial, organisation horizontale à travers les « caracoles » pour les premiers et les « cantons » pour les seconds, libération des femmes, création d’une cosmogonie ou d’une mythologie écologistes.
17Pourtant, l’engouement d’un David Graeber, par exemple, est loin d’emporter avec lui l’ensemble de la galaxie libertaire. D’aucuns n’y voient qu’une forme de wishful thinking révolutionnaire et continuent à interroger les effets de propagande nationaliste, l’ambiguïté des alliances, la verticalité stalinienne du PKK et du PYD, ou encore le culte omniprésent de la personnalité ; ils rappellent également la primauté de l’analyse de classe qui semble faire défaut au nouveau corpus doctrinal prokurde. Ce à quoi s’ajoute une certaine défiance envers une potentielle énième sirène tiers-mondiste. Mais il existe aussi une position de solidarité critique qui prend en compte le fait qu’un mouvement « pur » est une chimère idéologique, et qui souligne que le champ politique kurde est un des rares espaces au Moyen-Orient porteur d’un projet de société socialiste, écologiste, antipatriarcale et sécularisée.
18Les aspects théoriques du mouvement kurde échappent encore largement au débat français. « Il y a une très grande ignorance des lignes de clivage idéologique qui traversent l’espace politique kurde, commente Hamit Bozarslan, historien, spécialiste de la Turquie à l’EHESS. L’élite politique en France n’est pas consciente de la recherche d’autres modèles politiques qui puissent exister dans le monde. Alors qu’on sait effectivement qu’une partie de la gauche en Amérique latine essaie d’imaginer d’autres formes politiques, on sait moins que c’est aussi le cas pour le PKK. Je ne pense pas que ces nuances-là soient perçues au-delà d’une toute petite communauté de chercheurs ou d’une petite communauté militante. » Pourtant, la kurdophilie française est une histoire ancienne, entrecoupée de longues éclipses.
La question kurde dans le miroir français
19L’intérêt pour les Kurdes a trait au rôle déterminant de la France dans la reconfiguration de la « question d’Orient » après la Première Guerre mondiale. Les Kurdes ont toujours été pris en étau entre les différentes puissances moyen-orientales – ottomane, perse et arabe – et les intérêts occidentaux. En 1916, les accords secrets Sykes-Picot entre la France et la Grande-Bretagne décident de la recomposition artificielle des États de la région après l’éclatement de l’Empire ottoman. Lors de la Conférence de paix de Paris en 1919, Clemenceau interroge Robert de Caix, diplomate chargé des questions du Moyen-Orient : « Nous avons parlé des Kurdes avec les Anglais toute la matinée, dites-moi donc ce que c’est que ces gens-là. » Après le Traité de Lausanne en 1923, les Kurdes de Turquie doivent abandonner la perspective d’un État indépendant, que leur avaient fait miroiter les puissances occidentales – de même que le Premier ministre turc Mustafa Kemal. Les Kurdes retournent dans le giron d’États – l’Irak, la Turquie, la Syrie et l’Iran – qui n’auront de cesse de les soupçonner de déloyauté en même temps qu’ils leur contesteront toute possibilité de s’administrer eux-mêmes. Hamit Bozarslan rappelle que, dans sa globalité, le conflit kurde est un « fil rouge de violence qui n’a jamais vraiment cessé depuis les années 1920 » et sans doute le conflit le plus meurtrier du Moyen-Orient, à l’exception des guerres entre États.
20Les débuts de la kurdologie française s’opèrent durant le mandat français au Levant et en Syrie dans les années 1930. « Les chefs du mouvement nationaliste kurde se montrent prêts à collaborer avec les orientalistes français afin de créer un courant de sympathie, une kurdophilie, parmi les hauts dirigeants de la diplomatie française, mais aussi au sein de l’opinion publique en France [9] ». Une première génération de kurdologues, trois orientalistes et militaires français, se montrera véritablement influente : l’officier des services secrets Pierre Rondot (père du général Philippe Rondot chargé de la coordination du renseignement au ministère de la Défense de 1997 à 2005), le diplomate Roger Lescot et le Père missionnaire Thomas Bois, pionnier des études kurdes. Ces derniers reprennent à leur compte un certain nombre de stéréotypes nationaux sur le « type kurde », issus de la littérature coloniale anglaise : « Les vertus du Kurde sont nombreuses : le maintien de la parole donnée, l’affection pour les proches parents, une attitude plus digne à l’égard des femmes que celle qu’on observe chez les autres nations musulmanes, le sens littéraire et l’amour de la poésie, la fierté de sa nation, le sens de l’humour, le sens du travail et de l’hospitalité. En outre, le Kurde n’est pas fanatique et possède des qualités “viriles”. » Ainsi, Thomas Bois affirme que « chez les Kurdes, la femme est beaucoup plus libre que chez les autres peuples musulmans ». De surcroît, ces orientalistes sont persuadés que « les Kurdes, à l’instar des Berbères au Maghreb, constituent au Moyen-Orient le groupe ethnique le plus apte à la civilisation occidentale de par ses origines indo-européennes, son adaptation plus libre de l’islam et son caractère national très proche des nations européennes ».
21Cette proximité supposée avec les « valeurs » occidentales permet en partie de comprendre la place singulière et parfois ambivalente de la cause kurde au sein de la gauche anticolonialiste française jusqu’à aujourd’hui. Mais l’historien marxiste du Moyen-Orient Maxime Rodinson a donné une explication plus profonde des réticences à reconnaître le droit à l’autodétermination des Kurdes : « C’est simplement que les Kurdes ont eu le tort ou le malheur d’avoir à revendiquer leur indépendance de décision à l’encontre (entre autres) de deux nations qui, elles-mêmes, revendiquaient des droits analogues et étaient, de ce fait, soutenues par la gauche mondiale. D’abord, dans le passé récent, contre une Turquie nationaliste que les puissances impérialistes d’Occident voulaient asservir et que l’évolution de sa politique intérieure n’avait pas encore rendue antipathique à cette gauche. Ensuite et surtout, contre les Arabes d’Irak (et de Syrie), alors que le peuple arabe dans son ensemble apparaissait comme une victime de choix des mêmes impérialistes et le chef de file de la lutte contre eux. Les Kurdes, en quelque sorte, seraient donc les opprimés des opprimés [10]. »
22Le spécialiste des relations internationales et stratégiques Gérard Chaliand joue un rôle de premier plan dans la redécouverte du problème kurde au début des années 1960. « En 1959, j’ai suivi, comme étudiant à l’École nationale des langues orientales, l’enseignement du kurde prodigué par Kamuran Bedir Khan (1895-1978), un des principaux dirigeants kurdes. Je l’ai accompagné en 1960 à Berlin-Est au Ve congrès de l’Association des étudiants kurdes en Europe, où j’ai pu rencontrer un certain nombre de futurs leaders politiques kurdes, comme Abdul Rahman Ghassemlou, futur responsable du Parti démocratique du Kurdistan d’Iran qui combattra le pouvoir de Khomeini et sera assassiné à Vienne en 1989. » En 1961, il écrit un article intitulé « La question kurde » dans le premier numéro de Partisans, revue généraliste dirigée par l’éditeur François Maspero, à la fois littéraire et politique, qui relaie l’expression des luttes anticoloniales. « Très franchement, dans les années 1960, personne ne connaissait l’existence des Kurdes, à part un petit groupe restreint de tiers-mondistes. Dans l’anticolonialisme classique, on ne parlait guère des opprimés des pays d’Afrique et d’Asie décolonisés parce que tout était braqué sur l’anti-occidentalisme. La vague des indépendances a confirmé la tendance qu’un groupe politique et ethnique avait tendance à étrangler les autres composantes de ces pays. C’était le cas des Kurdes, brimés en Iran et en Irak et complètement niés en Turquie – où ils étaient contraints à l’assimilation, sous l’appellation de “Turcs des montagnes” et totalement réprimés dès qu’ils manifestaient pour leurs droits. »
23En 1973, deux jeunes Kurdes installés en France, le peintre Remzi et le physicien Kendal Nezan, approchent Gérard Chaliand pour lui proposer de fonder le bulletin France-Kurdistan afin de rendre compte de la guérilla kurde en Irak. En 1975, l’accord d’Alger entre Saddam Hussein et le shah d’Iran rend impossible tout repli logistique des combattants kurdes en Iran et scelle le sort de la lutte armée. Les Américains, qui avaient fait miroiter un appui plus ou moins clandestin aux Kurdes, les abandonnent à leur sort. Après la déroute de la rébellion kurde, l’association France-Kurdistan voit le jour, sous le patronage intellectuel de Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Maxime Rodinson, Pierre Vidal-Naquet, Edgar Morin et du diplomate Bernard Dorin. L’ouvrage collectif Les Kurdes et le Kurdistan, paru aux éditions Maspero en 1978, coordonné par Gérard Chaliand et destiné à « éclairer l’opinion sur ce problème qui commençait à être timidement connu », sera traduit dans une dizaine de langues. L’ère Mitterrand marque un renforcement de l’intérêt du pouvoir socialiste pour la question kurde grâce à la sympathie active de Danielle Mitterrand, qui y gagnera le surnom de « mère des Kurdes ». En 1983, malgré les protestations scandalisées d’Ankara et de Bagdad, l’Institut kurde de Paris voit le jour à l’initiative de la linguiste Joyce Blau, de Kendal Nezan et du cinéaste kurde Yilmaz Güney, réalisateur du film Yol, Palme d’or à Cannes en 1982. Tandis que, en Turquie, l’armée turque, arrivée au pouvoir par le coup d’État du 12 septembre 1980, réprime l’opposition de gauche et le mouvement kurde, le pouvoir socialiste accorde des milliers de visas aux militants kurdes qui cherchent à fuir le régime. Kendal Nezan joue un rôle déterminant dans l’émergence de la prise de conscience internationale sur la question kurde, en organisant avec le gouvernement français une conférence sur les Kurdes en octobre 1989, à Paris, à laquelle participent une trentaine de délégations, dont une américaine et une soviétique.
24Mais, selon Gérard Chaliand, « ce n’est qu’avec la première guerre d’Irak en 1991, provoquée par l’invasion du Koweït par Saddam Hussein en août 1990, que le problème kurde a commencé à être véritablement pris au sérieux internationalement. C’est le moment où l’on a dû rappeler la persécution subie par les Kurdes d’Irak comme lors de l’opération Anfal de 1988, alors passée sous silence [le gazage à l’arme chimique de la population kurde de la ville d’Halabja et les bombardements des villages avoisinants] ». Pour Gérard Chaliand, c’est encore l’inconséquence américaine qui entraîne les Kurdes dans le malheur : « Les États-Unis ne font pas tomber le régime de Saddam Hussein, par souci de ne pas renforcer l’Iran, mais suggèrent aux chiites et aux Kurdes de se révolter, sans leur venir en aide, ce qui provoquera l’écrasement complet des premiers et la fuite des seconds vers la frontière turque et iranienne. » Bernard Kouchner, secrétaire d’État chargé de l’action humanitaire et familier du clan Barzani, lequel dirige une partie du Kurdistan irakien, va batailler auprès de l’ONU pour permettre la livraison d’aide humanitaire. Celle-ci sera appuyée par les attaques aériennes de la coalition occidentale afin d’empêcher une offensive irakienne dans la région kurde. L’opération « Provide Comfort » consacre ainsi le « droit d’ingérence » et la doctrine de la « guerre humanitaire ». À cet égard, la situation des Kurdes irakiens va apparaître comme la caution humanitaire instrumentalisée par les puissances impérialistes.
25La guerre du Golfe de 1991 a une puissante incidence sur l’autre grand volet de la question kurde, celui du Kurdistan turc. Le refus du gouvernement turc d’ouvrir ses frontières aux réfugiés d’Irak va renforcer la conscience et la solidarité transnationale kurdes. En Turquie s’ouvre alors une période de mobilisation de masse sous l’influence du PKK qui débouchera sur la « sale guerre » menée par l’armée turque dans le sud-est du pays. Du fait des liens diplomatiques de la France avec la Turquie et de par sa nature marxiste-léniniste, le PKK ne bénéficie pas de la bienveillance accordée aux Kurdes irakiens. Au contraire, la France se plie aux désirs d’Ankara en interdisant les activités du parti kurde. En novembre 1993, une grande opération d’intimidation du ministère de l’Intérieur de Charles Pasqua interdit les associations supposées proches du PKK et entraîne l’arrestation de plus d’une centaine de militants kurdes, qui seront tous acquittés en 2001. Une deuxième vague de répression contre les militants kurdes, sur fond d’accord de « coopération contre le terrorisme » avec la Turquie et de renforcement des liens au sein de l’Otan, est menée sous la présidence de Nicolas Sarkozy et la direction du juge Thierry Fragnoli. Des documents viendront mettre en cause l’impartialité et les montages du juge antiterroriste. Mais les affaires kurdes ne soulèvent pas d’indignation manifeste dans la société française. L’assassinat de trois militantes kurdes, le 9 janvier 2013, en plein cœur de Paris, dans des conditions qui laissent planer peu de doutes sur l’implication des services secrets turcs, ne rencontre pas l’écho d’un scandale Ben Barka ou de l’assassinat de l’opposant algérien Ali André Mécili. Les réseaux socialistes ont lâché les Kurdes de Turquie et seul le Parti communiste leur manifeste la marque d’un soutien fidèle. Kendal Nezan, qui a su donner une image humaniste et non partisane, s’inquiète aussi du désamour franco-kurde, alors que l’Institut kurde menace de fermer ses portes en silence en avril 2015 faute de subventions. C’est donc dans des conditions difficiles que survient le retour de flamme pour la cause kurde, au moment de la bataille de Kobané.
L’arrière-boutique des logiques militantes
26Le lundi 10 novembre 2014, le théâtre du Gymnase, sur le boulevard Bonne-Nouvelle à Paris, résonne des appels à la solidarité avec la ville de Kobané, située à la frontière turque, où les forces combattantes kurdes des YPG-YPJ (les brigades, masculine et féminine, proches de l’idéologie du PYD), mal équipées, tentent de résister à l’offensive des hommes de l’État islamique, qui eux disposent d’artillerie lourde. Dans la salle du théâtre, la liaison téléphonique depuis la ville assiégée avec Nasrin Abdallah, commandante en chef des unités de protection des femmes, est un moment d’émotion palpable. Devant un auditoire composé en grande partie par les membres de la diaspora kurde de Turquie en France, les représentants des différentes formations de gauche se succèdent sur les planches : parmi eux, Martine Billard du Parti de gauche, Alain Krivine pour le NPA, Karima Delli, députée EELV, ou encore Patrick Le Hyaric, directeur du journal L’Humanité. Julien Dray, alors vice-président socialiste du conseil régional d’Île-de-France, succède au micro à Mehdi Kabar, représentant d’une coordination communiste libertaire. Peu auparavant, le dirigeant PS a publié une tribune sur le site du Huffington Post, titrée « Un petit Stalingrad », où il appelle à fournir des armes aux combattants, en dépit de l’hostilité de la Turquie, qui redoute la montée en puissance du séparatisme kurde pour sa sécurité nationale : « Le combat qui se déroule à Kobané concerne tous les démocrates du monde. […] Démocrates et féministes doivent se mobiliser pour Kobané aussi parce qu’elle est la ville symbole de la lutte entre deux conceptions de l’humanité. » Avec la lutte contre Daech, les Kurdes de Syrie se sont retrouvés investis d’un enjeu de civilisation. Le 22 octobre 2014, dans sa revue La Règle du jeu, Bernard-Henri Lévy appelait à retirer le PKK de la liste des organisations terroristes, considérant que « le PKK et les partis qui lui sont liés doivent être reconnus pour ce qu’ils sont : un opérateur de stabilité et, demain, de paix au Proche-Orient ».
27Durant l’été 2014, l’attaque de Daech contre les populations yézidies kurdes du mont Sinjar, au nord de l’Irak, et la mise en esclavage des femmes et enfants avaient provoqué l’intervention du PKK. Devant l’inaction des peshmergas du gouvernement kurde irakien et les atermoiements de la coalition menée par les Américains, les guérilleros du PKK, venus de Turquie et de Syrie, avaient ouvert un corridor vers la Syrie pour évacuer les réfugiés. Cette opération de sauvetage avait suscité une relative sympathie pour le PKK en rapport avec l’inquiétude pour le sort des minorités religieuses et ethniques face à Daech. Par incidence, la résistance kurde exerce une étrange fascination à l’extrême droite, principalement mue par l’islamophobie. Elle pousse même certains mercenaires à aller combattre dans les rangs des YPG, ce qui rend la cohabitation parfois difficile avec d’autres volontaires internationalistes issus de l’extrême gauche, comme en témoigne ce brigadiste anonyme : « Ces “Occidentaux” sont la source de beaucoup de problèmes sur le front. Leur mentalité de cow-boys en fait de parfaits colons parfois méprisants et méprisables [11]. »
28Autre faux-semblant de la sympathie pour les Kurdes, la spectaculaire mise en avant de l’héroïsme des femmes kurdes contre Daech dans les médias occidentaux, au détriment du message qu’elles portent. Ces femmes en armes contrastent radicalement avec le stéréotype de la femme musulmane, voilée, recluse et soumise, en butte à une société essentiellement patriarcale, et à qui l’accès à l’espace public est strictement contrôlé par les hommes. Pour Dilar Dirik, activiste kurde et doctorante en sociologie à Cambridge, cette fascination pour ces « amazones » renvoie à la centralité de la représentation des femmes à destination de l’opinion occidentale : « Cela n’aide nullement les femmes kurdes d’être “glorifiées” comme des ennemies de Daech si leur lutte politique entière n’est pas reconnue. Le “blanchiment” de la résistance des femmes kurdes par les médias occidentaux édulcore une lutte radicale de façon à ce qu’elle convienne aux perceptions de l’audience occidentale [12]. »
29À gauche, les non-dits autour de la nouvelle question kurde sont parfois insondables pour qui n’est pas familier des problématiques du Moyen-Orient, mais, mis en lumière, ils peuvent être révélateurs de clivages importants. Pour Emre Öngün, docteur en science politique : « Au sein de la gauche de la gauche, ce qui fait actuellement débat à propos de la question kurde, c’est la situation syrienne, où l’on a une configuration de deux blocs constitués à la fois par des forces considérées comme progressistes, qui sont parfois alliées avec des forces contre-révolutionnaires. Cela rend les positionnements extrêmement compliqués. Une partie de la gauche, notamment autour de Jean-Luc Mélenchon, considère Bachar El-Assad comme “un moindre mal” et soutient la politique de Poutine. Cela a contribué à l’invisibilisation de la révolution syrienne. Le fait que la mouvance du PYD en Syrie puisse collaborer avec des forces du régime et l’armée russe et réprime les opposants à El-Assad, en les assimilant à des djihadistes, rend le positionnement problématique. L’autre point ambigu, c’est le fait que les États-Unis arment l’YPG, ce qui entache l’exigence de non-intervention occidentale. Mais, s’il suffisait de mettre un signe moins chaque fois que les impérialistes mettent le signe contraire, tout serait très simple. »
30La carte jouée par le PYD en Syrie prête en effet à des interprétations simplistes si on raisonne en termes d’alliances, réelles ou supposées. Le PYD, qualifié d’organisation terroriste par la Turquie, en refusant de se mettre sous le commandement de l’Armée syrienne libre – qui rejette les revendications kurdes et bénéficie du soutien de la Turquie et des puissances occidentales –, a choisi de faire cavalier seul. En scellant un pacte tacite, mais risqué, de non-agression avec le régime, le PYD a su mettre sa zone d’influence à l’abri des bombardements de ce dernier. Les responsables politiques du Rojava, systématiquement exclus des négociations de paix de Genève sur la Syrie, ont voulu mettre tous les acteurs du conflit devant le fait accompli en proclamant, le 16 mars 2016, la création de facto d’une Fédération du nord de la Syrie, « sur une base territoriale et non ethnique ». L’annonce de cette perspective fédéraliste a su, au final, réunir le régime d’El-Assad, l’opposition syrienne et la Turquie dans un même élan de réprobation. Sur le plan international, l’incohérence règne : tandis que le PKK en Turquie est considéré comme une organisation terroriste, les unités YPG/YPJ de Syrie sont soutenues comme les seules forces au sol à combattre Daech.
31Mais la stratégie du PYD a suscité l’hostilité des révolutionnaires civils syriens, même non islamistes, qui voient dans le mouvement kurde un totalitarisme ethniciste. Les réseaux sociaux français dégorgent de propos extrêmement violents à l’encontre de ces « rats » ou « chiens d’apostats » du PKK, qui « poignardent les Arabes dans le dos ». C’est le cas de nombreux followers de l’homme politique Mourad Ghazli, maire-adjoint UDI de la ville de Thiais, ex-UMP, qui fait du lobbying proturc au sein du think tank Mouvement pour la renaissance ottomane, en réclamant l’interdiction de toute manifestation de soutien au PKK. Chez d’autres militants, animés par l’antisionisme, la projection par certains néoconservateurs américains et israéliens d’un Kurdistan indépendant, entité non arabe (et riche en réserves pétrolières) qui serait un « allié naturel d’Israël », rend rédhibitoire tout soutien aux Kurdes.
32La relégation ou la négation de la question kurde sont également prégnantes au sein de l’univers de la recherche sur le monde musulman, où les experts expriment souvent des affinités avec le panarabisme ou l’islam politique. Ainsi, de nombreux chercheurs sympathisants de la révolution syrienne, comme François Burgat, Romain Caillet ou Thomas Pierret, sont enclins à un très net scepticisme face à l’expérience d’autonomie au Rojava, reprenant parfois, au détour d’un tweet, la rhétorique « PYD = PKK = terroristes ». En somme, la plupart des logiques militantes à l’œuvre, qui commandent l’empathie ou le dédain pour les luttes des Kurdes, ont peu à faire de la reconnaissance de leurs droits en tant que peuple colonisé. On revient au constat exprimé par Maxime Rodinson : la question kurde fait toujours figure de variable d’ajustement dans un jeu géostratégique dont elle n’est au fond qu’un élément subalterne.