Article de revue

L’Académie française, une zone de non-droit en plein Paris

Enquête sur une institution richissime et hors-la-loi

Pages 80 à 95

Citer cet article


  • Garcia, D.
(2016). L’Académie française, une zone de non-droit en plein Paris Enquête sur une institution richissime et hors-la-loi. Revue du Crieur, 3(1), 80-95. https://doi.org/10.3917/crieu.003.0080.

  • Garcia, Daniel.
« L’Académie française, une zone de non-droit en plein Paris : Enquête sur une institution richissime et hors-la-loi ». Revue du Crieur, 2016/1 N° 3, 2016. p.80-95. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-du-crieur-2016-1-page-80?lang=fr.

  • GARCIA, Daniel,
2016. L’Académie française, une zone de non-droit en plein Paris Enquête sur une institution richissime et hors-la-loi. Revue du Crieur, 2016/1 N° 3, p.80-95. DOI : 10.3917/crieu.003.0080. URL : https://shs.cairn.info/revue-du-crieur-2016-1-page-80?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/crieu.003.0080


Notes

  • [1]
    Dont Alain Duhamel rendit compte sur une pleine page dans Le Point : « Un excellent livre », « à la fois érudit et d’une parfaite clarté »… Précisons qu’à l’époque Alain Duhamel était en campagne pour se faire élire à l’Académie des sciences morales et politiques.
  • [2]
    Rappelons que le ministère de tutelle de l’Institut est le ministère de l’Enseignement supérieur, même si, en fait de tutelle, celle-ci se limite à cracher au bassinet sans aucun droit de regard sur le fonctionnement interne de la maison…

L’Académie française… Cette institution vieille de près de quatre siècles ne suscite généralement plus guère qu’indifférence polie ou rejet sans appel. Au point que « la vieille dame du quai Conti » peine à rameuter des candidats prestigieux. C’est pourtant un monde particulièrement accueillant que les habits verts se sont concocté sous l’égide de l’Institut de France (qui regroupe l’ensemble des académies). Un monde riche à millions, une énorme machine patrimoniale qui garantit à certains de ses membres sinon une pension digne de ce nom, au moins un somptueux hébergement, ad vitam, dans les plus beaux quartiers de la capitale. Et, surtout, l’assurance que jamais les services de l’État ne se montreront trop regardants quant à d’éventuelles dépenses somptuaires ou à-côtés mirobolants…

1L’année 2016 a bien commencé pour Alain Finkielkraut. À la fin du mois de janvier, il a été officiellement reçu à l’Académie française, où il avait été élu le 10 avril 2014. Garde républicaine, roulements de tambours… le décorum habituel a encadré cette cérémonie d’entrée sous la « Coupole », comme on appelle souvent l’Académie. Le chef de file des « antimodernes » a ainsi rejoint une institution vieille de près de quatre siècles — ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle également « la vieille dame du quai Conti » . L’Académie française fut en effet fondée par Richelieu en 1635. C’est aussi le cardinal qui fixa à quarante le nombre des académiciens, rassemblés sous la houlette d’un secrétaire perpétuel. Chronologiquement, elle fut la première des « académies royales » : au cours des trente années qui suivirent sa création, quatre petites sœurs, pareillement dirigées par un secrétaire perpétuel, la rejoignirent : l’Académie des beaux-arts, l’Académie des inscriptions et belles lettres, l’Académie des sciences et l’Académie des sciences morales et politiques. En 1795, la Convention les regroupa au sein d’une entité administrative appelée l’Institut de France. Dix ans plus tard, Napoléon logea tout ce beau monde en bord de Seine, quai Conti, face au Louvre, dans l’ancien collège des Quatre-Nations, également appelé palais Mazarin, en mémoire du cardinal qui en avait ordonné la construction. À l’origine, le dôme couronnait ce qui était alors la chapelle du collège. Lorsque arrivèrent les académiciens, la chapelle fut transformée en salle des séances, où ils tiennent, depuis lors, toutes leurs réunions solennelles avec l’habit vert de rigueur (en fait, noir à broderies de rameaux d’olivier), autre héritage napoléonien.

2Si chaque académie jouit de son indépendance – notamment quand il s’agit d’élire les membres qu’elle souhaite accueillir en son sein –, le palais Mazarin ne forme qu’une seule et même communauté de gestion, avec un directeur des services financiers, un comptable et un directeur des services administratifs. En d’autres termes, l’Institut est en quelque sorte la « holding » qui chapeaute la très puissante firme du quai Conti. Il est gouverné par un « chancelier » – depuis 2006, Gabriel de Broglie, par ailleurs membre de l’Académie française et de l’Académie des sciences morales et politiques. Parfois critiqué pour son arrogance, Gabriel Marie Joseph Anselme, prince de Broglie, époux de Diane Yda de Bryas d’Exmiers d’Archiac, ancien conseiller ministériel, ancien président de l’INA, fut en 2001 le cinquième membre de la famille à être élu à l’Académie française…

3Sous sa gouvernance, l’Institut, qui n’a jamais été un modèle de vertu gestionnaire, a multiplié les pratiques contestables, pour ne pas dire douteuses, au point que le 30 avril 2015 la Cour des comptes a rendu, à ce sujet, un rapport au contenu particulièrement accablant. Quelques journalistes en ont parlé mais, curieusement, la nouvelle n’a pas fait les gros titres. Ce quasi-silence est pour le moins bruyant. Deux jours avant la parution de ce rapport, la présidente de l’INA avait dû démissionner de son poste après que la presse et les télévisions avaient fait, pendant des semaines, des gorges chaudes de ses 40 000 euros de frais de taxi. Une broutille, comparée aux « errements » de gestion relevés par la Cour des comptes Quai Conti. En outre, Agnès Saal était inconnue du grand public et un micro-trottoir nous aurait très probablement révélé que personne, ou presque, ne savait exactement ce qu’est l’INA et à quoi ça sert. Il en va différemment de l’Institut. Si l’Académie des inscriptions et belles-lettres végète dans un relatif anonymat, l’Académie des sciences, en revanche, s’est récemment – au moment de la COP21 – taillé une belle célébrité mondiale : elle est la seule de toutes les académies des sciences de la planète à abriter de virulents climatosceptiques et à ne pas reconnaître la responsabilité humaine dans le réchauffement climatique… Et tout le monde connaît l’Académie française et pourrait citer au moins un ou deux noms d’académiciens. On peut donc supposer que le public serait intéressé d’apprendre que le palais Mazarin est riche à milliards, mais qu’il gère son fabuleux bas de laine avec une intrigante opacité.

4Déjà, l’idée que les académies disposent d’un patrimoine – en l’occurrence, gigantesque – ne va pas de soi. Lorsqu’il a fondé l’Académie française, pas un seul instant Richelieu n’a imaginé qu’elle pût devenir une affaire d’argent. Mais le temps a fait son œuvre, et là où tant d’autres grandes institutions ont dépéri avec les siècles, la fortune a plutôt souri à la vieille dame du quai Conti. Elle se garde bien, cependant, d’afficher ses richesses. Pour un peu, on jurerait même qu’elle se plaît à cultiver l’image d’Épinal selon laquelle elle ne serait qu’une assemblée de « vieux réactionnaires assoupis », autrement dit parfaitement inoffensive.

Un monde cacochyme

5À sa création, Richelieu avait doté l’Académie d’un sceau libellé « À l’immortalité ». La formule faisait référence à la langue française, que l’Académie a pour mission de défendre. Mais l’habitude s’est prise d’en affubler ses membres, devenus, selon l’expression consacrée, des « immortels ». C’est évidemment quelque peu exagéré. Mais, à coup sûr, l’Académie conserve. En novembre 2008, elle a fêté le premier académicien centenaire de son histoire, Claude Lévi-Strauss, né en novembre 1908 (et qui décéda un an plus tard, en octobre 2009). Avec l’allongement de la durée de la vie, ce cas pour l’instant isolé devrait devenir monnaie courante. La Compagnie – autre nom que se donnent les Quarante – pourrait compter, d’ici 2020, deux nouveaux centenaires, René de Obaldia et Michel Déon (nés respectivement en 1918 et 1919) et à coup sûr près d’une quinzaine de nonagénaires, soit plus du tiers de ses effectifs.

6Malheureusement, régénérer l’Académie en recrutant dans les jeunes générations comporte un risque à terme : celui de l’ossifier encore davantage. Déjà, nombreux sont les habits verts qui siègent sous la Coupole depuis plusieurs décennies – le doyen étant Jean d’Ormesson, élu en 1973, à quarante-huit ans, et qui attaque sa quarante-troisième année de présence. Résultat, plutôt que de se rajeunir, l’Académie préfère se vieillir. Dans les années 1980, les calculs du démographe Jacques Véron, directeur de recherche à l’INED (Institut national des études démographiques), avaient montré que l’âge moyen d’entrée à l’Académie française était de quarante-quatre ans entre 1635 et 1757. Il était passé à cinquante ans pour les promotions de 1758 à 1878 et à soixante ans pour les promotions de 1880 à 1983. En nous livrant au même exercice sur les dix-neuf académiciens élus depuis 2005, nous arrivons à un âge moyen de soixante-huit ans.

7Évidemment, on pourra objecter que cette longévité concourt au prestige de l’institution : songeons que, depuis sa création, chacun des quarante fauteuils de l’Académie a connu, en moyenne, moins de vingt occupants, soit à peine 800 académiciens en près de quatre siècles. C’est dire si les places sont chères. Une telle rareté devrait, en bonne logique, être symbole d’excellence. De l’excellence, on peut douter. Un exemple : la France peut se flatter d’être la nation la mieux représentée au prix Nobel de littérature, puisque quinze de nos écrivains se sont vu décerner la récompense suprême, depuis Sully Prudhomme, en 1901, jusqu’à Patrick Modiano, en 2014, le dernier en date. Sur ces quinze, un seul, François Mauriac, avait été repéré par les académiciens français, qui l’avaient élu dès 1933, soit dix-neuf ans avant qu’il ne décroche le Nobel.

8En bientôt quatre siècles d’existence, l’Académie a donc survécu à plusieurs révolutions, connu la royauté, deux Empires, la France de Vichy, cinq Républiques et elle est toujours là, inamovible et parfaitement inébranlable. C’est dire si l’expression « vent de fronde », employée par certains médias lors de l’élection d’Alain Finkielkraut, en avril 2014, était un rien exagérée. « Friselis » aurait mieux convenu. Quelques académiciens s’étaient en effet opposés à son élection. « Le Front national ne doit pas entrer sous la Coupole », aurait même lancé l’un d’eux. De fait, le jour du scrutin, Alain Finkielkraut récolta huit croix noires, qui signifient un rejet formel du candidat, mais il remporta seize voix et, comme il n’y avait ce jour-là que vingt-huit votants, et que la majorité simple suffit, il fut élu au premier tour.

Pétain en majesté

9Sa victoire était courue d’avance. Si l’on excepte une frange d’académiciens d’obédience libérale ou modérée (Michel Serres, Érik Orsenna, Dominique Fernandez, François Weyergans, Danièle Sallenave, Pierre Nora…), le reste est pour le moins conservateur. Cet ancrage à droite de la droite ne date pas d’hier. L’Académie ne fut évidemment pas dreyfusarde – loin s’en faut : Émile Zola, qui s’y présenta, ne récolta qu’une voix après son J’accuse –, mais elle compta dans ses rangs, sous l’Occupation, plusieurs collaborationnistes, qui en furent exclus à la Libération (Abel Bonnard, Abel Hermant, Charles Maurras et Philippe Pétain), et n’hésita pas, après la guerre, à accueillir les anciens collaborationnistes Paul Morand (en 1968) et Félicien Marceau (en 1975). La tribu des habits verts n’a souvent de la société française qu’une vision conforme aux pages « Société » de Valeurs actuelles. Autant dire qu’elle cultive, par exemple, une image caricaturale des banlieues. Ainsi, au moment des émeutes de 2005, Hélène Carrère d’Encausse, l’actuel secrétaire perpétuel de la Compagnie, qui se trouvait alors à Moscou, a déclaré le 13 novembre à la chaîne moscovite NTV : « Ces gens, ils viennent directement de leurs villages africains. Et beaucoup de ces Africains, je vous le dis, sont polygames. Dans un appartement, il y a trois ou quatre femmes et vingt-cinq enfants. Ils sont tellement bondés que ce ne sont plus des appartements, mais Dieu sait quoi ! On comprend pourquoi ces enfants courent dans les rues. »

10Une anecdote est à cet égard assez révélatrice : dans le bureau d’Hélène Carrère d’Encausse trône, depuis des décennies – preuve qu’aucun de ses prédécesseurs ne s’en est davantage formalisé –, un grand tableau de groupe représentant l’Académie en 1935 (année de son tricentenaire) avec Philippe Pétain (élu en 1929) en majesté au centre de la composition. On ne voit que lui. Ce spectacle avait glacé Philippe Sollers quand l’Académie l’avait approché pour savoir s’il accepterait de se porter candidat : déjà réticent à l’idée d’être momifié de son vivant, Sollers ressortit du bureau d’Hélène Carrère d’Encausse à toutes jambes : « La coupe était pleine ! »

11À l’inverse de la Légion d’honneur, l’Académie ne se mérite pas : elle se sollicite. C’est toute sa force. On connaît le mot de Fontenelle : « Sommes-nous trente-neuf, on est à nos genoux et sommes-nous quarante, on se moque de nous. » Car les candidats ne manquent jamais. Sitôt qu’un immortel meurt, des hommes et des femmes non dénués, parfois, d’un certain talent se livrent à d’humbles contorsions devant leurs éventuels électeurs. Mais pourquoi se presse-t-on aux portes de la Coupole ? Pour le « prestige » de l’habit vert, sans doute, qui continue d’impressionner certains, mais certainement pas pour la « paie », très modeste : un académicien français perçoit 114 euros par mois d’indemnité forfaitaire, réglés par le ministère de l’Enseignement supérieur. En ajoutant les jetons de présence aux diverses commissions (Commission du dictionnaire, commissions des prix littéraires, etc.), un habit vert assidu peut espérer gagner dans les 4 000 euros par an. Une misère. En revanche, « l’Académie, c’est l’assurance de ne pas mourir sous les ponts », comme l’avait confié Jacques Laurent (élu en 1986, mort en 2000) à Pierre Assouline. C’est qu’un académicien à la rue, ou au RSA, ferait très mauvais genre.

12S’il le faut, l’Académie puise donc dans sa cassette pour aider un des siens dans le besoin. Elle peut aussi le loger à bas prix, grâce à l’étendue de son parc immobilier parisien. Du reste, il n’est même pas nécessaire d’être impécunieux pour profiter des largesses de la maison. En 1999, Maurice Druon, le prédécesseur d’Hélène Carrère d’Encausse au secrétariat perpétuel, avait démissionné en raison de son âge. Il avait donc dû quitter l’appartement de fonction lié à son poste (400 mètres carrés de dorures et de lambris dans le pavillon de Caen, celui qui coiffe l’aile droite du palais Mazarin, avec vue imprenable sur la Seine et le Louvre, l’un des plus beaux appartements de fonction de la capitale…), mais il avait exigé que l’Académie le relogeât. Comme aucun des appartements du parc immobilier de l’Académie ne correspondait à ses souhaits, celle-ci avait finalement accepté de prendre à sa charge le loyer de l’appartement choisi par M. Druon – un duplex de sept pièces dans le VIIe arrondissement, d’une valeur locative de 5 400 euros par mois. À son décès, en 2009, l’Académie proposa à sa veuve d’être relogée à moindres frais. Mais elle ne se montra pas plus conciliante que son défunt mari : puisque aucun appartement du parc immobilier de l’Académie ne lui convenait non plus, elle se vit accorder, sans que ce soit prévu par aucun statut, une « compensation financière » de 3 000 euros par mois…

13Au regard des avantages que confère une élection Quai Conti, le chapitre des devoirs est des plus légers. L’Académie siège tous les jeudis après-midi, mais rien n’oblige ses membres à venir. Marguerite Yourcenar, la première femme élue Quai Conti, en 1980, n’y mit pratiquement jamais les pieds. Les absentéistes sont nombreux et jamais sanctionnés. De même, la participation à la commission du dictionnaire, qui, elle, se réunit tous les jeudis matin, est volontaire.

14Et pourtant c’est lui, le dictionnaire, qui est la principale justification de l’Académie. En 1635, en effet, la langue française commence de se fixer, de même que les frontières du royaume. C’est pourquoi Richelieu stipule que « la principale mission de l’Académie sera de travailler avec tout le soin et toute la diligence possibles à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences » (article 24 des statuts). Une mission qui passe par « la composition d’un dictionnaire » (article 26 des statuts), ouvrage inédit, dans la mesure où il n’existe alors que des recueils de vocabulaire (les mots et leur équivalent en latin ou dans d’autres langues), sans définitions, histoires ni étymologies.

Un dictionnaire au long cours

15Dès le début, les académiciens font preuve d’une certaine lenteur à la tâche. Si bien que, tout au long de leur histoire, ils ne cesseront de se faire doubler par des concurrents : Furetière, Littré (qui étaient tous deux… académiciens), Larousse, Robert… Dès le début, également, ils témoignent d’un conservatisme qui s’est d’autant plus enraciné que, pendant plus de trois siècles, la Compagnie ne compta que des hommes dans ses rangs. Ainsi, en 1694, dans la première édition du DAF (Dictionnaire de l’Académie française), l’incipit du mot « femme » est redoutable : « Femme. La femelle de l’homme. » La huitième édition, en 1935, ne fera guère mieux : « Femme. Être humain du sexe féminin. La compagne de l’homme. » Et les exemples d’emploi ne sont pas mal non plus : « Un caprice de femme », « Une femme coquette », « Femme de chambre », « Femme de ménage », « Femme publique », « Femme de mauvaise vie », « Femme perdue », alors que pour « Homme », on trouve plutôt : « Un grand homme », « Un homme de génie », « Un homme d’honneur », « Un homme de confiance » et « Un homme à femmes ». Cette définition avant-gardiste durera… jusqu’au début du xxie siècle. En effet, l’usage veut qu’aussitôt une édition du dictionnaire terminée, une autre soit mise en chantier. Les travaux de la neuvième édition débutèrent donc en 1936, mais, au début des années 1980, les académiciens n’en étaient encore qu’à la lettre « h ». Finalement, en 1985, Maurice Druon, nouveau secrétaire perpétuel, décida de recourir à la sous-traitance. L’ancien ministre de la Culture de Pompidou avait le bras long : dès l’année suivante, l’Académie française se vit adjoindre le concours d’un Service du dictionnaire, composé d’une dizaine de professeurs agrégés détachés de l’Éducation nationale et qui allaient, désormais, travailler cinq jours sur sept à l’élaboration du DAF. Installés dans les anciens dortoirs du collège des Quatre-Nations, les membres de ce service ont mis tout juste trente ans pour réaliser une refonte complète du DAF, puisque la parution du quatrième et dernier tome est prévue pour le courant de cette année 2016. Mais le Service du dictionnaire n’a pas tout fait : c’est la Commission du dictionnaire, évoquée plus haut, et composée d’une dizaine d’académiciens volontaires, qui est chargée d’avaliser la rédaction des définitions et de trancher entre certaines formulations. Depuis quelques années, cette Commission, qui rassemble plusieurs passionnés de la langue, a elle aussi repris de la vigueur, ce qui explique le travail plutôt remarquable accompli dernièrement. Cette commission est composée, aux deux tiers, de membres issus de la minorité « libérale » et « progressiste » de l’Académie (on y retrouve les inlassables Dominique Fernandez et Danièle Sallenave mais aussi, par exemple, Florence Delay et Amin Maalouf). Corollaire obligé, ce sont les plus conservateurs qui négligent le plus la mission première de l’Académie.

16L’ennui, avec le DAF, c’est que personne, ou presque, n’y a accès. Quand le Petit Larousse illustré s’écoule en moyenne à 600 000 exemplaires chaque année et le Petit Robert à 200 000 exemplaires, les trois premiers volumes de la neuvième édition du DAF, coédités par Fayard et l’Imprimerie nationale, se sont écoulés à un peu plus de 15 000 exemplaires… en quinze ans (le premier volume est paru en 2000). Il faut dire que le prix (plus de 70 euros le volume) est rédhibitoire. Et, pour l’heure, une diffusion par Internet est loin d’être une priorité ; le DAF a bien été confié à un prestataire extérieur, mais à moindres frais. Résultat : une interface digne de la préhistoire du Net, propre à décourager les étudiants les mieux disposés.

Une maison de prix

17Outre le dictionnaire, les immortels ont pour autre mission de distribuer un certain nombre de prix. Chaque dernier jeudi d’octobre, l’Académie française ouvre le bal des prix littéraires en décernant son Grand prix du roman. À l’inverse du Goncourt, qui ne rapporte à son lauréat qu’un chèque symbolique de dix euros mais lui assure des ventes considérables (250 000 exemplaires en moyenne), le Grand prix du roman est plus richement doté (7 500 euros), mais pour un impact commercial bien moindre (entre 30 000 et 40 000 exemplaires). Surtout, c’est le seul prix de l’Académie qui connaisse quelque publicité. Le grand public ignore donc que, chaque année, la Compagnie décerne cinquante-huit prix littéraires. La plupart n’offrent que de petites gratifications (de 1 500 à 3 000 euros), mais quelques-uns rapportent gros : le prix Jacques de Fouchier (15 000 euros), le Grand prix de la francophonie, le Grand prix de littérature, le prix de littérature Henri Gal (20 000 euros chacun), le Grand prix de littérature Paul Morand (45 000 euros – décerné, lui, tous les deux ans) et, le jackpot : le Prix mondial Del Duca, décerné par l’Institut, mais avec un jury composé uniquement de membres de l’Académie française : 200 000 euros…

18De plus, l’Académie française ne distribue pas seulement des trophées littéraires, elle décerne également des gratifications pour… familles nombreuses (l’autrefois célèbre prix Cognacq-Jay, par exemple, dont on ne parle plus guère, mais qui existe toujours), ainsi que divers prix de bienfaisance et même des bourses estudiantines. En 2013, l’Académie française a ainsi remis 205 prix caritatifs, pour un montant total de 170 000 euros.

19Mais d’où lui vient cet argent ? L’articulation entre ces deux espèces de lauriers – récompenses littéraires et mécénat social – distribués par l’Académie française semble improbable. Elle a pourtant une origine historique, incarnée par un seul et même homme, Antoine Jean Baptiste Robert Auget, baron de Montyon, aristocrate converti aux Lumières. À sa mort, en 1819, il légua un quart de son immense fortune à parts égales entre l’Académie des sciences et l’Académie française, à charge pour les deux assemblées de doter avec cette manne des prix remis en son nom. Pour l’Académie française, le testament stipulait qu’elle remettrait chaque année un prix littéraire « au Français qui aura composé et fait paraître l’ouvrage le plus utile aux mœurs » et un prix de vertu « à un Français pauvre qui aura fait, dans l’année, l’action la plus vertueuse ». Le Conseil d’État, consulté, consentit à ce que l’Académie reçût le legs. Du jour au lendemain, l’Illustre Assemblée fondée par Richelieu se retrouva à la tête d’un beau pactole, qui allait grossir de façon démesurée. Car l’exemple du baron de Montyon fit des émules. À partir de la seconde moitié du xixe siècle, il devint de bon ton de léguer tout ou partie de sa fortune à l’Académie.

20Ses consœurs commencèrent, elles aussi, d’engranger des legs. Ainsi que l’Institut. Une nouvelle étape fut franchie à la toute fin du xixe siècle, quand le richissime duc d’Aumale, cinquième fils de Louis-Philippe, légua l’essentiel de son patrimoine à l’Institut, dont il était triplement membre, ayant été élu à l’Académie française, à celle des beaux-arts ainsi qu’à l’Académie des sciences morales et politiques. L’Institut devint alors propriétaire du château de Chantilly, des somptueuses collections d’art qu’il abrite, de la forêt qui l’entoure (6 500 hectares), de quelques terres agricoles (1 500 hectares, soit l’équivalent, si l’on s’en tient à la surface moyenne d’une exploitation agricole française, de vingt-sept fermes) et même d’une partie de la ville de Chantilly. D’autres grandes fortunes imitèrent le duc d’Aumale – notamment, en 1920, Ernest Cognacq et Marie-Louise Jay, les fondateurs de la Samaritaine, qui léguèrent tous leurs biens à l’Académie française.

21Plus rien ne semblait vouloir arrêter le mouvement. Pendant les trois premiers quarts du xxe siècle, la consultation des registres de l’Académie française où sont consignés les comptes rendus de séances donne le tournis : il ne se passe pratiquement pas un jeudi sans que les Quarante, lors de leur séance hebdomadaire, ne soient informés d’un nouveau legs. C’est parfois une « petite » somme, de l’ordre de 100 000 à 300 000 francs, c’est parfois un immeuble, c’est parfois un chèque de plusieurs millions, ou ce sont des hectares de terres agricoles, ou bien encore des forêts. Le flot se tarit à partir des années 1970. L’Académie aurait-elle brutalement perdu de son prestige ? Non, mais elle s’est trouvé de rudes concurrents, en particulier la Fondation de France, créée en 1969 à l’initiative d’André Malraux et pensée comme un outil de philanthropie moderne. Depuis cette époque, l’Académie française vit principalement de ses rentes.

22En revanche, l’Institut a su, lui, trouver la parade pour continuer de séduire les riches donateurs. Un avis du Conseil d’État, rendu le 25 octobre 1988, a « confirmé que les libéralités avec charges effectuées au profit de l’Institut de France pouvaient porter l’appellation de fondation ». Cette disposition, d’apparence sibylline pour le profane, signifie que l’Institut de France possède, au même titre qu’une poignée de grandes fondations reconnues d’utilité publique (Fondation de France, Institut Pasteur, etc.), l’insigne privilège de pouvoir jouer le rôle de « fondation abritante ». Concrètement, une personne fortunée qui désire consacrer une partie de ses richesses à des actions caritatives va créer une « fondation », à laquelle elle attribue un certain capital. Mais cette entité n’aura de fondation que le nom : elle n’aura pas de personnalité morale. Sa gestion sera confiée à une grande fondation ou connue d’utilité publique. On parle ainsi, pour la nouvelle venue, de « fondation abritée » ou « fille » et, pour la structure hébergeuse, de « fondation abritante » ou « fondation mère ». L’avantage du dispositif ? Sa simplicité. L’opération se règle par un simple acte sous seing privé conclu entre la « mère » et les donateurs qui sont à l’initiative de la création de la « fille ». Après quoi, la « fille » peut profiter du régime fiscal très avantageux que lui procure sa « mère ». Un donateur particulier pourra ainsi bénéficier d’une réduction d’impôt équivalente à 66 % de la valeur de son don. Un donateur assujetti à l’impôt sur la fortune pourra opter pour une réduction de cet impôt égale à 75 % du montant de son don.

23S’il n’est pas question de mettre en doute la fibre caritative de généreux donateurs, comme Jean-Paul Baudecroux, le fondateur et principal actionnaire du groupe NRJ (la Fondation NRJ distribue chaque année un Grand prix de 100 000 euros et trois gratifications de 40 000 euros dans le domaine des neurosciences), il n’est pas interdit de penser que ces dispositions fiscales alléchantes les ont encouragés à s’adosser à l’Institut pour distribuer leurs prodigalités. Ce qui explique que, depuis quinze ans, nombre de grandes fortunes soient venues frapper à la porte du palais Mazarin. La Fondation Lefoulon-Delalande, par exemple (créée en 2000), a apporté à elle seule, d’après des sources concordantes, plus de 100 millions d’euros en actions Sanofi dans les caisses de l’Institut. La dotation de la Fondation Christophe et Rodolphe Mérieux, créée en 2001, serait plus importante encore.

Un patrimoine abracadabrantesque

24À la fois par héritage et par incitation fiscale, l’Institut de France et les cinq académies qui le composent se retrouvent donc, aujourd’hui, à la tête d’un patrimoine considérable. Comme l’énumération complète prendrait des pages, contentons-nous de citer quelques noms qui parlent à tout le monde : le château et la forêt de Chantilly, déjà évoqués, le musée Jacquemart-André et le musée Marmottan, tous deux à Paris, la maison de Claude Monet à Giverny (et ses fameux jardins), les deux joyaux de la Côte d’Azur que sont la Villa Kerylos et la Villa Ephrussi de Rothschild, le château de Langeais, l’abbaye de Chaalis, la galerie Vivienne à Paris (trente boutiques de luxe en rez-de-chaussée et deux cents appartements dans les étages…) ou encore la Mer de Sable – le parc d’attractions créé en 1963 par Jean Richard et géré, de 2005 à mai 2015, par la Compagnie des Alpes (Parc Astérix) est la propriété de l’Institut. Et ne parlons pas de tous les immeubles « anonymes ».

25Ainsi, l’Académie française est, pour sa part, propriétaire, dans les beaux quartiers parisiens, de sept immeubles de rapport, qui représentent 10 000 m2 de surfaces locatives et un capital dormant (valeur du marché 2015) de plus de 120 millions d’euros. Mais elle possède aussi des biens en province, et même en Belgique ! Même l’Académie des sciences sait « faire son blé » : elle est notamment propriétaire, dans la Vienne, du château du Ris-Chazerat et de ses dépendances agricoles spécialisées dans les cultures céréalières. L’ensemble du patrimoine immobilier de l’Institut et des cinq académies est, au total, « inestimable », selon les mots mêmes de la Cour des comptes : comment, en effet, donner un prix à Chantilly ou Giverny ? Mais il y a aussi l’argent, beaucoup plus facilement mesurable : les liquidités placées dans les banques ou investies en actions. À lui seul, le « bas de laine » de l’Institut et des cinq académies dépasse le milliard d’euros – presque 1,1 milliard –, soit l’équivalent de 48 000 livrets A.

26On pourrait croire qu’avec un tel patrimoine, la fortune de l’Institut est gérée au cordeau et validée par une armada de commissaires aux comptes – comme c’est le cas pour la Fondation de France ou l’Institut Pasteur. Il n’en est rien. Si le titre du rapport de la Cour des comptes rendu public le 30 avril 2015 est relativement diplomatique – « Un patrimoine exceptionnel, une gestion manquant de rigueur » –, son contenu est beaucoup moins clément. Le mot « opacité » revient ainsi plusieurs fois sous la plume de ses rédacteurs. Un mot qui leur est d’autant plus familier, en l’occurrence, que voilà plus de trente ans que la Cour des comptes épingle l’Institut et les académies dans les mêmes termes, et ce en pure perte.

27Déjà, en 1982, un premier rapport dénonçait « des pratiques éloignées des textes que [l’Institut] devait respecter ». Dix ans plus tard, en avril 1992, un autre rapport évoquait tout à la fois des « défaillances comptables », des « dépenses somptuaires » et même de « graves irrégularités ». En 1999, un troisième rapport soulignait que, « pour l’essentiel, les problèmes de fond n’ont pas été résolus » et relevait « la plus grande opacité dans les comptes ». Un quatrième rapport, en 2009, ne disait pas autre chose. Le rapport de 2015 est donc venu s’ajouter à une pile déjà considérable. Rapport après rapport, la Cour réclame avec insistance la nomination d’un commissaire aux comptes (donc extérieur à l’institution). En vain. Et les innombrables irrégularités dénoncées par la Cour ne font jamais l’objet d’aucune sanction.

Petits arrangements entre amis

28La version 2015 met notamment en lumière les « avantages » accordés à Hugues Gall, membre de l’Académie des beaux-arts, directeur de la fondation Claude Monet, qui, non content de se faire offrir une voiture de fonction (une BMW), a en plus réclamé le paiement, par la fondation, d’une place de parking proche de son domicile parisien. La Cour aurait pu multiplier les exemples de cette nature. Ou s’intéresser aux pratiques du chancelier de l’Institut quand il fait, par exemple, réparer des meubles lui appartenant aux frais de l’Institut (3 169,40 euros, pour la réfection d’un bureau à cylindre Louis XVI, en 2009) ou qu’il oblige l’Institut à rémunérer le nègre qui rédige ses livres (le prince de Broglie se pique d’être historien) : 36 000 euros brut, entre juin 2008 et juin 2010, pour un ouvrage paru chez Fayard en 2011 et intitulé La Monarchie de Juillet[1].

29Qui sait ? Dans son prochain rapport, la Cour s’intéressera peut-être à la gestion du nouveau directeur du musée Marmottan (qui possède la plus grande collection de tableaux de Claude Monet au monde), un certain… Patrick de Carolis, qui y officie depuis 2013. On ignorait que l’ancien patron de France Télévisions était qualifié pour diriger pareille institution – il n’a que son diplôme de journaliste mais, en tant que membre de l’Académie des beaux-arts, il a lui-même sollicité ce poste avantageux. Après sa mise en examen pour « favoritisme » au profit de Bygmalion du temps où il officiait à France Télévisions, Patrick de Carolis a bien failli se retrouver à nouveau au centre d’une affaire judiciaire. Au printemps 2015, une équipe de la brigade financière, diligentée par le juge Van Ruymbeke, a opéré une perquisition à Marmottan. Un appel d’offres pour une campagne publicitaire en faveur du musée avait en effet été remporté par une agence affichant un devis trois fois supérieur à celui de ses concurrents, mais dont la directrice, bien connue sur la place de Paris, tutoie Patrick de Carolis. Le dossier, cependant, aurait été classé sans suite à l’automne. Commentaire dépité d’un inspecteur de police : « On ne peut pas les empêcher de mal dépenser leur argent. »

30Sauf que « leur » argent, c’est l’argent des fondations et, partant, celui du contribuable. Là où la Fondation de France et l’Institut Pasteur affichent une gestion rigoureuse justifiant leur avantageux statut fiscal – la quasi-totalité des dons sont reversés à la recherche médicale ou à des causes caritatives –, la fortune de l’Institut et des académies sert notamment à subvenir au train de vie luxueux des académiciens. Ainsi, outre son appartement de fonction somptueux, Hélène Carrère d’Encausse est nourrie sur place, dispose d’une femme de charge, d’une voiture avec chauffeur, etc. Dans son rapport 2015, la Cour dénonce « le respect parfois aléatoire de la volonté des donateurs », évoquant notamment les travaux de gros entretien du manoir de Kérazan (Finistère), propriété de l’Institut, financés par la Fondation Lefoulon-Delalande, « alors que celle-ci a pour objet de contribuer à la recherche médicale dans le domaine cardio-vasculaire ». Pour l’information complète de ses lecteurs, la Cour aurait dû préciser que Kérazan est une très coquette résidence, pleine de charme. Un ancien stagiaire de l’Institut qui, dans les années 1990, a payé ses études par des jobs d’été au château, se souvient : « Le conservateur, recruté parmi les académiciens, ne venait que deux ou trois fois par an, toujours pour des vacances en famille. Il faut dire qu’il bénéficiait d’un luxueux appartement de fonction. L’été, il débarquait en général début août, avec enfants et petits-enfants, mais il ne prévenait que quarante-huit heures à l’avance, pour s’assurer que les draps avaient bien été changés ! C’est très pratique, Kérazan : la plage n’est qu’à un kilomètre, à vélo. »

31Depuis 1997, la Fondation de France a mis en place un Observatoire qui a « vocation de produire de la connaissance sur le secteur des fondations en France et leur apport à la collectivité nationale », comme l’explique sa directrice, Laurence de Nervaux. Toutes les fondations reconnues d’utilité publique répondent bien volontiers aux questions de l’Observatoire, dont les travaux sont ensuite communiqués aux chercheurs, aux journalistes, aux politiques… Toutes, sauf une : l’Institut : « Malgré nos courriers de relance, ils ne répondent jamais. »

Un statut en or massif

32Pourquoi l’Institut jouit-il d’une telle impunité ? Là encore, l’histoire explique bien des choses. Les anciennes académies royales ne se connaissaient qu’une autorité : le souverain, qui était d’abord et surtout, selon la formule forgée par Richelieu, leur « protecteur ». L’usage a perduré. Et l’Institut, matois, a su le faire graver dans l’airain. Le 18 avril 2006, le Parlement a adopté une « loi de programme pour la recherche », dans laquelle figurait un « cavalier » – en clair, un texte qui n’a rien à faire dans ce contexte – intitulé « Dispositions relatives à l’Institut de France ». On y apprenait que « l’Institut de France et les cinq académies qui le composent sont des personnes de droit moral à statut particulier » : placées « sous la protection du président de la République », « elles s’administrent librement, leurs décisions entrent en vigueur sans autorisation préalable, elles bénéficient de l’autonomie financière sous le seul contrôle de la Cour des comptes ». Plus fort encore : dans le décret du 7 novembre 2012 « relatif à la gestion budgétaire et comptable publique » (texte capital, puisqu’il définit les règles de la comptabilité publique qu’il étend à l’ensemble des administrations publiques et assimilées), il est précisé, à l’article 5, que « les dispositions du présent décret ne s’appliquent pas à l’Institut de France et aux académies qui le composent ». Tout est dit. Les académies « s’administrent librement ». On comprend mieux l’impuissance de la Cour des comptes – qui, dans son rapport de 2009, avait d’ailleurs déploré cette loi de 2006… Et l’ivresse de pouvoir de certains pontes du palais Mazarin. Un jour, l’un de ses collaborateurs a entendu Hervé Danesi, le secrétaire général de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, s’emporter, au téléphone, contre son interlocutrice : « Mais, Madame, vous ne savez pas à qui vous parlez ! Nous sommes le deuxième gouvernement de la France ! »

33En d’autres termes, le palais Mazarin est, littéralement, une zone de non-droit en plein cœur de Paris. Et ses employés sont les premiers à en faire les frais. Car il y a les habits verts et il y a le « petit personnel » – comme l’appelle le chancelier. Environ deux cents personnes. Dans son rapport de 2015, la Cour des comptes fustige – une fois de plus – « une politique salariale opaque et non encadrée ». Autrement dit : à la tête du client. S’il n’y avait que cela ! La législation du travail est inconnue Quai Conti. Certes, toutes les académies ne sont pas logées à la même enseigne. Certaines, plus « progressistes », accordent par exemple des formations professionnelles à leurs salariés, alors que d’autres les ignorent. Aux Inscriptions et Belles-Lettres, il se murmure qu’Hervé Danesi aurait trop peur qu’un de ses subordonnés devienne plus intelligent que lui… Ce sont, du reste, les employés de cette dernière académie qui ont opéré, à l’été 2013, un geste inédit quai Conti, en désignant deux délégués du personnel. Frédéric Sève, le secrétaire général du SGEN-CFDT (Syndicat général de l’Éducation nationale) [2], a alors découvert l’Institut. Il n’en est toujours pas revenu. « Le jour du scrutin, ils nous ont annoncé qu’ils avaient procédé à une élection préalable. Et, bien sûr, les deux noms désignés n’étaient pas ceux que nous présentions. Il a fallu leur expliquer que ça ne fonctionnait pas comme cela. La manœuvre était à la fois unique – je n’avais jamais vu cela – et d’une confondante naïveté. J’ai compris que j’avais affaire à un petit monde délibérément ignorant des réalités juridiques, politiques et syndicales, et qui jette sur l’extérieur un regard immédiatement paranoïaque. Si je voulais avoir Leticia Petrie [la directrice administrative de l’Institut] au téléphone, il fallait qu’elle s’enferme dans son bureau avec toute la Gestapo derrière. »

34Le pire, cependant, restait à venir : une fois les deux délégués élus, le harcèlement a commencé. Pour ces deux téméraires « le quotidien est passé du calvaire à l’enfer », résume un témoin. Le directeur de cabinet de Najat Vallaud-Belkacem n’a guère été étonné de la tournure des événements : « Ah, oui, les royalistes ! » a-t-il soufflé à Frédéric Sève. « À chaque fois que j’en ai parlé à quelqu’un, y compris aux enquêteurs de la Cour des comptes, je suis tombé sur des interlocuteurs convaincus, scandalisés et, en même temps, impuissants face à ce vide juridique organisé. Et puis, tout le monde recule devant l’énergie qu’il faudrait déployer pour les atteindre derrière les barbelés qu’ils ont tissés autour d’eux et les mettre au pas. Je peux d’ailleurs me renvoyer le compliment : j’ai 1,3 million de fonctionnaires dans mon champ de syndicalisation et a priori autre chose à faire que de m’occuper des quelques pékins de l’Institut. Mais c’est tellement scandaleux que ça donne envie de se battre. La seule solution, c’est de faire péter le statut d’exception de cette maison infecte et de la ramener dans le droit commun. Et pour cela, il faudrait une coalition, que tout le monde s’y mette : Bercy, le ministère, l’Élysée, les journalistes… »

35Un vœu pieu ? Pas si sûr. Le rapport 2015 de la Cour des comptes comportait, pour la première fois, des appels du pied en direction de Bercy, pour que l’État procède à une « évaluation de la dépense fiscale » liée aux fondations abritées par l’Institut. En clair : que l’on chiffre enfin le manque à gagner pour l’Etat de maintenir les privilèges hors d’âge de quelques habits verts sous couvert de charité publique. Par ailleurs, autre initiative inédite, le dossier de l’Institut a été transmis au procureur général de la Cour des comptes, notamment en raison des graves « anomalies » (sic) constatées dans la vente, orchestrée par le seul chancelier, d’un immeuble appartenant à la Fondation Del Duca. Broglie a su, habilement, tisser un réseau de relations utiles dans tous les grands corps de l’État, mais le dossier de l’Institut commence à peser un peu trop lourd aux yeux d’un nombre grandissant de hauts fonctionnaires. Si le procureur se décidait à saisir le parquet, plus rien n’arrêterait le grand déballage.


Date de mise en ligne : 19/09/2018

https://doi.org/10.3917/crieu.003.0080