La confrontation de l'histoire et du roman : Fancan, Sorel, Lenglet-Dufresnoy
- Par Frank Greiner
Pages 311 à 338
Citer cet article
- GREINER, Frank,
- Greiner, Frank.
- Greiner, F.
https://doi.org/10.3917/dss.082.0311
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Notes
-
[1]
Voir C. Esmein, Poétiques du roman : Scudéry, Huet, Du Plaisir et autres textes théoriques et critiques du XVIIe siècle sur le genre romanesque (éd. établie et commentée par Camille Esmein), Paris, Honoré Champion, 2004, p. 616-617.
-
[2]
Le dilemme du roman au XVIIIe siècle. Étude sur les rapports du roman et de la critique (1715-1761), New Have, Yale University Press et Paris, PUF, 1963, voir particulièrement les p. 139-161.
-
[3]
De la Connoissance des bons livres (1671), éd. de Lucia Moretti Cenerini, Rome, Bulzoni, 1974.
-
[4]
Pour l’examen de cette question, voir la préface de notre édition du Tombeau des romans, Presses Universitaires de Reims, coll. « Mémoire des lettres », 2003, spécialement les p. 9-16.
-
[5]
Op. cit., p. 145, cf. Le Tombeau, p. 84 sq.
-
[6]
Op. cit., p. 146, cf. Le Tombeau, p. 61 : « Les Romans dignes d’estime sont ceux, qui nous trompent pour nostre profit ; non ceux qui ravalent nostre esprit à un lache amour des choses caduques, mortelles et indecentes, mais ceux qui nous eslevent aux choses dignes d’un homme, qui nous rendent meilleurs et qui touchent nos tares et nos defaux pour les guerir ».
-
[7]
Op. cit., p. 145, cf. Le Tombeau, p. 91 : « cest autheur a couché par escrit non ce qu’estoit Cyrus, mais ce que Cyrus devoit estre ».
-
[8]
Fancan, op. cit., p. 59. Sorel ne nomme pas explicitement cet auteur, mais rapporte à son propos la même anecdote que Fancan, cf. op. cit., p. 166.
-
[9]
Op. cit., p. 8, et p. 33-34, cf. Le Tombeau, p. 6-7.
-
[10]
Op. cit., p. 74, cf. Le Tombeau, p. 64-69.
-
[11]
De l’Usage des romans..., Amsterdam, Veuve Poilras, 1734, p. 192-193, cf. Le Tombeau, p. 66-68.
-
[12]
La Poétique, texte, traduction et note par R. Dupont-Roc et J. Lallot, Paris, Le Seuil, coll. « Poétique », 1980, p. 65.
-
[13]
Op. cit., Anvers, Guillaume Gusman, 1571, « Préface aux Lecteurs », non paginée.
-
[14]
Ibrahim ou l’Illustre Bassa, Paris, A. de Sommaville, 1641, Préface.
-
[15]
Jean Louis Vivès, Livre de l’institution de la femme chrestienne... [éd. originale : De insitutione feminae christianae, 1523], Le Havre, Lemale et Cie, 1891 [d’après l’éd. parisienne de Jacques Kerver, 1542]. Voir principalement le chap. V : « Quelle escriptures elle doit lire », p. 35 sq.
-
[16]
Discours politiques et militaires [Bâle, 1587], éd. de F. E. Sutcliffe, Genève, Droz, 1967, sixième Discours.
-
[17]
Le Tombeau des romans, p. 45-46. Cf. De Testimonio animae, 6.
-
[18]
Op. cit., p. 61.
-
[19]
Ibid., p. 74.
-
[20]
Élaborés.
-
[21]
Op. cit., p. 46.
-
[22]
Ibid., p. 73.
-
[23]
Ibid., p. 72.
-
[24]
De la Connoissance des bons livres, p. 70.
-
[25]
Op. cit., p. 96. Lucia Moretti Cenerini renvoie ici à Ph. Loch, Sorel als literarischer Kritiker, Würzburg, 1934, lequel met en évidence la composante chrétienne de la critique sorélienne.
-
[26]
Ibid.
-
[27]
Cité p. 101.
-
[28]
Ibid., p. 98.
-
[29]
Ibid., p. 99.
-
[30]
Ibid., p. 79.
-
[31]
Sur cette question voir S. Robic-de Baecque, Le salut par l’excès. Jean-Pierre Camus (1584-1652), la poétique d’un évêque romancier, Paris, Champion, 1999. Spécialement le chapitre III de la troisième partie : « L’histoire dévote entre fait et fiction », p. 243-261, où l’auteur souligne les convergences unissant les pensées de Camus et de Sorel.
-
[32]
Op. cit., p. 85.
-
[33]
Ibid., p. 86.
-
[34]
Ibid., p. 87.
-
[35]
L’histoire justifiée contre les romans. hhhhhttp:// gallica. bnf. fr/ Num,BNF de l’éd. de Paris, INALF, 1961, Frantext (reprod. de l’éd. d’Amsterdam, Aux Dépens de la Compagnie, 1735, in-12), p. 5.
-
[36]
Op. cit., p. 54.
-
[37]
Ibid., p. 67.
-
[38]
Ibid., p. 66.
-
[39]
Ibid., p. 71.
-
[40]
Ibid., p. 319-320.
-
[41]
Trompe.
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[42]
Le Tombeau des romans, p. 83. Cf. Platon, La République, X, 606 c - 607 d, Paris, GF, 1966, p. 372.
-
[43]
Op. cit., p. 103.
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[44]
Ibid., p. 85.
-
[45]
Ibid., p. 89.
-
[46]
Ibid., p. 105.
-
[47]
De la Connoissance des bons livres, p. 142.
-
[48]
Op. cit., p. 141.
-
[49]
De l’Usage des romans, p. 299.
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[50]
Op. cit., p. 234.
-
[51]
Ibid., p. 234.
-
[52]
Ibid., p. 251.
-
[53]
G. May, op. cit., p. 102.
-
[54]
Le Tombeau, p. 105.
-
[55]
Op. cit., p. 72. Cf. Cicéron, Pro Quinctio, chap. XXVI.
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[56]
Cf. p. 89. L’auteur évoque le roman de L’Astrée destiné à ceux qui ont « à sentir les passions amoureuses ».
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[57]
Ibid., cf. p. 73.
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[58]
Du verbe émoudre. Action de mettre une lime en contact avec une lame en mouvement.
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[59]
Op. cit., p. 71.
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[60]
Ibid., p. 63.
-
[61]
De la Connoissance des bons livres, p. 74.
-
[62]
Ibid., p. 74.
-
[63]
Ibid., p. 83.
-
[64]
Ibid., p. 81.
-
[65]
Ibid., p. 82 : « Toutes nos Histoires modernes ne sont pas tellement destituées de ces beautez qu’on ne se puisse plaire encore à leur récit ».
-
[66]
Ibid., p. 86.
-
[67]
Ibid.
-
[68]
Ibid., p. 104-105.
-
[69]
Ibid., p. 158-159.
-
[70]
Ibid., p. 152.
-
[71]
Ibid., p. 105.
-
[72]
Ibid., p. 113.
-
[73]
Ibid., p. 104.
-
[74]
L’Histoire justifiée contre les romans, éd. d’Amsterdam, Aux Dépens de la Compagnie, 1735, p. 5.
-
[75]
Op. cit., p. 10.
-
[76]
Ibid.
-
[77]
Ibid., p. 20-21.
-
[78]
Ibid., p. 24.
-
[79]
Ibid., p. 74.
-
[80]
Ibid., p. 188. Voir aussi p. 35 : « Nous regardons les romans modernes comme autant de poëmes en prose ».
-
[81]
Ibid., p. 194.
-
[82]
Cf. G. May, Le dilemme du roman au XVIIIe siècle, p. 142 : « Cette attitude romanesque est si éloignée du réalisme à la mode au moment même où paraît son traité, qu’elle suffit à faire classer Lenglet-Dufresnoy à cet égard parmi les critiques rétrogrades de son temps ».
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[83]
A. Kibedi Varga, Rhétorique et littérature, Paris, Didier, 1970, p. 128.
-
[84]
La Vie et les œuvres de Charles Sorel, sieur de Souvigny (1602-1674) (Paris, Hachette, 1891), Genève, Slatkine Reprints, 1970, p. 112.
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[85]
Le Roman au XVIIe siècle, Paris, Hachette, 1890, p. 241.
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[86]
Op. cit., p. 83.
-
[87]
Op. cit., p. 164.
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[88]
Ibid., p. 157.
-
[89]
Le berger extravagant, hhhhhttp:// gallica. bnf. fr/ reprod. de l’éd. de Genève, Slatkine reprints, 1972, fac-sim. de l’éd. de Paris [s.n.], 1627, 3e partie, liv. XIII, p. 525.
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[90]
L’Histoire justifiée contre les romans, p. 1-2.
-
[91]
De l’Usage des romans, p. 54-55.
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[92]
Hasards.
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[93]
Jolie, plaisante.
-
[94]
Jules-César Scaliger, Exotericarum exercitationum liber quintus decimus : De subtilitate ad Hieronymum Cardanum, Paris, M. Vascosan, 1557, exerc. CCCVII.11, p. 395-396. La controverse entre Cardan et Scaliger date des années 1550. De la page 93 jusqu’à la fin de son texte, l’auteur paraphrase Scaliger.
-
[95]
Il est porté instinctivement vers.
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[96]
Ce qui est fixé, déterminé d’avance.
-
[97]
Le Tombeau des romans, p. 106-107.
-
[98]
« La critique du roman », in Presse et histoire au XVIIIe siècle. L’Année 1734, éd. P. Rétat et J. Sgard, Paris, 1978, p. 273.
-
[99]
L’examen de la page de titre de L’Usage des romans, conduit G. Sheridan à conclure que l’on a affaire à une publication rouennaise contrairement à l’indication (à Amsterdam chez la veuve de Poilras). G. Sheridan cite d’ailleurs un témoignage d’un contemporain : un libraire nommé Barillot affirmant que l’édition est bien de Rouen dans une lettre à Claude Brossette, du 5 mars 1734. Voir Nicolas Lenglet Dufresnoy and the Literary Underworld of the Ancien Régime, Oxford, the Voltaire Foundation, 1989, p. 147.
-
[100]
La Prétieuse ou le Mystère des ruelles, éd. E. Magne, Paris, Droz, 2 vol., 1938, t. 1, p. 137-139.
-
[101]
C. Esmein, op. cit., p. 761.
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[102]
Ibid., p. 535.
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[103]
Ibid., p. 521.
-
[104]
H.-F. de La Solle, Préface à ses Mémoires de deux amis, Londres, 1754, p. XXVIII-XXIX, passage cité par G. May, op. cit., p. 147, cf. Fancan, op. cit., p. 105.
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[105]
Référence à l’édition donnée par les Voyages imaginaires, Songes, Visions, et Romans cabalistiques, t. XXVI, Amsterdam, 1788, p. 2, 1re éd., Paris, Le Mercier, 1735.
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[106]
Correspondance de Bouhier, 24 avril, BNF fr 24414, cité par Geraldine Sheridan, op. cit., p. 148.
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[107]
Marie-Thérèse Hipp, Enquête sur le roman et les mémoires (1660-1700), Paris, Klincksieck, 1976, p. 56.
-
[108]
Sur le roman anglais et le réalisme, voir les travaux décisifs de Ian Watt, The Rise of the Novel, Univ. of California Press, 1957.
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[109]
Cité par G. May, op. cit., p. 150. Celui-ci se réfère au Discours sur le roman servant de préface à Theresa, histoire italienne, La Haye, 1745-1756, t. 1.
-
[110]
Idée sur les romans, in Les Crimes de l’amour (1799), rééd., Paris, J.-J. Pauvert, 1961, p. 32.
-
[111]
Réflexions sur la vérité dans l’art, in Cinq Mars (éd. A. Picherot), Paris, Gallimard, « Folio », 1980, p. 28-29.
1Du point de vue des histoires littéraires, les querelles ayant animé la culture française du XVIIe siècle ressortissent surtout au monde du théâtre, ou encore à ceux de la poésie, de la philologie et des théories esthétiques ; à cet égard le mot se trouve comme spontanément associé aux âpres disputes suscitées par les représentations du Cid ou de L’École des femmes, à la rivalité des belles matineuses, ou encore aux réactions d’hostilité déclenchées par le succès des Lettres de Monsieur de Balzac, et l’on ne saurait oublier, bien sûr, la célèbre querelle des Anciens et des Modernes. La littérature romanesque semble à peine participer à cette agitation polémique, cortège indissociable des progrès de la langue française et de l’émergence du classicisme. Tout au plus se réfère-t-on parfois pour remplir sa case vide à la querelle de La Princesse de Clèves étalée entre la publication, en 1678, d’une lettre anonyme attribuée à Fontenelle et celle, en 1685, de Nouvelles Lettres où Pierre Bayle s’en prend violemment à ce roman et à La Duchesse d’Estramène de Du Plaisir [1]. Cette relative discrétion peut s’expliquer par différentes raisons dont la plus apparente est que le roman a été longtemps considéré comme un genre mineur, indigne donc de participer à ces moments marquants de l’histoire culturelle représentés par les passes d’armes où s’affrontent les académiciens et les hommes de lettres reconnus. Cependant chassés dans les coulisses de la vie littéraire ou refoulés dans ses marges, les « faiseurs de romans » n’en ont pas moins eu leurs pommes de discorde et leurs controverses. On les a ainsi longtemps accusés en bloc de pratiquer une littérature immorale et mensongère et de corrompre les mœurs par leurs fictions délétères. Il existe de ce point de vue une querelle du roman, remettant en question jusqu’à la légitimité de son existence, une querelle qui s’enracine déjà dans les origines modernes du genre aux XVIe et XVIIe siècles et se poursuit jusqu’au romantisme et au-delà. Dans le cadre restreint de notre étude, on s’intéressera à un aspect particulier de cette longue dispute en montrant que le roman fut longtemps critiqué et évalué sur la base de sa confrontation avec l’histoire. Sans doute s’agit-il là d’une approche partielle – car la querelle du roman ne saurait se ramener à cet antagonisme ; mais la perspective choisie n’est pas trop réductrice dans la mesure où l’opposition de l’histoire et du roman semble avoir joué un rôle véritablement fondateur dans l’évolution des fictions narratives, comme l’a déjà montré l’excellent ouvrage de Georges May pour le XVIIIe siècle [2]. Au reste, même ainsi délimité le champ de recherche vaut par une ampleur et une richesse que les quelques pages d’un article ne sauraient circonscrire précisément. Aussi se limitera-t-on ici, pour mieux les comparer, à regrouper des œuvres de Fancan, Sorel et Lenglet-Dufresnoy, trois auteurs organisant leurs réflexions à partir de cette même opposition générique, pour exprimer leurs points de vue particuliers, certes, mais tout en montrant aussi leur allégeance à une même culture : un système d’opinions et de jugements, relativement autonome au regard des pratiques et des modes et où se dévoilerait comme l’épistémè de la critique du roman au temps de l’Ancien Régime.
1. FANCAN, SOREL, LENGLET-DUFRESNOY : APERÅUS SUR UNE FILIATION
2En bonne méthode et pour dissiper toute impression d’arbitraire, il convient d’abord de justifier le rapprochement de ces trois noms. Pourquoi, en effet, Fancan, Sorel et Lenglet-Dufresnoy, plutôt que Camus, Huet ou Du Plaisir, qui à l’occasion peuvent mettre en parallèle l’histoire et le roman et convoquer les mêmes lieux communs ? D’abord parce que ces trois auteurs font porter principalement l’accent sur les contrastes opposant ces deux genres ; ensuite parce que cette première convergence, loin d’être le fruit du hasard, semble signer une parenté plus profonde.
3Leurs œuvres partagent en effet assez de caractéristiques communes pour que l’on ne puisse pas croire à de simples coïncidences. Ainsi il est intéressant d’observer qu’Émile Roy attribue à Sorel la paternité du Tombeau des romans, paru sans nom d’auteur, simplement au vu des analogies rapprochant ses traités de La Connoissance des bons livres [3]. Si l’hypothèse de cette attribution semble difficilement recevable [4], il faut du moins souligner avec lui qu’il existe indéniablement un rapport de filiation entre ces deux textes. Fancan présentant son œuvre comme un « discours à deux anses et deux visages » construit celle-ci comme un diptyque où s’opposent deux parties « Contre les romans » et « Pour les romans ». Non seulement Sorel suit le même chemin dialectique, mais il apparaît qu’il sollicite souvent les mêmes arguments et convoque tout aussi souvent les mêmes idées. Ainsi, après avoir insisté également sur l’immoralité et les mensonges des fictions, il vante leur utilité, tout comme son prédécesseur, en arguant de leurs liens sacrés avec les paraboles [5] ; il brode aussi sur un lieu commun horatien : « Il faut accorder à l’humeur des Hommes que les choses qui leur sont utiles, leur soient aussi renduës agreables, afin de les attirer davantage à leur affection » [6], ou insiste en des termes presque identiques sur la conformité possible du roman à l’idéal moral, car « si les choses n’y sont descrites telles qu’elles sont, on les fait telles qu’elles devroient estre » [7]. Il n’est pas indifférent d’ailleurs que les références ici et là soient souvent semblables. L’auteur de La Connoissance des bons livres, pour trouver ses exemples, sollicite le même trésor littéraire que Fancan et, comme lui, se réfère par exemple à Homère, à Plutarque, à Aristobule [8], à Jean-Pierre Camus, aux Amadis ou à L’Astrée.
4Le débat littéraire, dans le cas de Nicolas Lenglet se conjugue avec la pseudépigraphie et l’imposture. Ainsi il défendit le genre romanesque sous le masque de Gordon de Percel dans un traité De l’usage des romans où l’on fait voir leur utilité et leurs différents caractères (1734), avant de le mettre en accusation dans son Histoire justifiée contre les romans (1735) écrite sous son propre nom. Sans doute faut-il voir dans cette confrontation de deux genres donnés pour antagonistes une résurgence de la controverse animée au siècle précédent par Fancan et Sorel. C’est en tout cas à travers leur caractère polémique que l’on saisit le mieux les liens des deux œuvres de Lenglet avec Le Tombeau des romans ou les traités de La Connoissance des bons livres. Ici et là il est vrai que la pensée se développe sans cesse sous l’aiguillon de l’esprit de contradiction et du paradoxe ; mais pour le reste la dette de Lenglet à l’égard de ses deux aînés semble bien modeste. Tout au plus peut-on affirmer que son argumentation suit des voies similaires. Du côté de L’Histoire justifiée, on le voit, par exemple, ironiser sur les balbutiements de la première littérature historique confondant volontiers la vérité avec la légende et évoquer à l’occasion les romans de chevalerie, comme le faisait déjà Fancan [9] ; ou, encore comme celui-ci, donner l’histoire vraie comme « une règle vivante pour la politique » [10]. Du côté de L’Usage des romans, tout en reprenant l’exemple de L’Astrée, comme Fancan et Sorel, « il fait aussi du roman sentimental une école des bonnes mœurs » [11]. Mais il s’agit là, somme toute, au début du XVIIIe siècle, d’un ensemble d’idées peu originales et ne prouvant en rien que Lenglet se soit inspiré particulièrement de ces deux auteurs.
5Mais les convergences peuvent s’expliquer autrement qu’en termes d’influence ou de généalogie. N’existe-t-il pas aussi, en effet, entre ces trois profils d’écrivains de troublantes ressemblances relevant tant de leur sensibilité intellectuelle que de leur pratique de l’écriture ou de leur statut social ? Tous trois d’une manière ou d’une autre cherchent à vivre de leur plume, dans un monde où dominent encore le clientélisme et le mécénat. Le chanoine Fancan mettra un temps ses talents de pamphlétaire au service de Richelieu ; Sorel secrétaire du comte de Cramail, puis des comtes de Marcilly et de Baradat, exercera la charge d’historiographe du roi, mais aussi le métier alors peu rémunérateur de « faiseur de romans » ; l’abbé Lenglet du Fresnoy, après avoir enduré maintes tribulations dans la diplomatie et l’espionnage, s’émancipera de ses anciens protecteurs en s’engageant résolument dans une carrière d’écrivain professionnel. Tous trois, et tout particulièrement Sorel et Lenglet, insatiables curieux et habiles dans l’art de varier les styles, se présentent comme des polygraphes. La diversité des inspirations et l’ouverture d’esprit se combinent également pour eux avec une humeur indépendante pouvant flirter avec le libertinage, mais restant généralement fidèle, on le verra, à une position morale. Enfin il apparaît que leurs références et leurs valeurs sans être exactement synonymes s’enracinent dans la même culture.
2. LES SOURCES CULTURELLES DU DEBAT
6De fait par leur intertexte, mais aussi par leur caractère stéréotypé, les réflexions de Fancan, Sorel et Lenglet sur l’histoire et le roman permettent de mettre en lumière une même axiologie caractéristique tenant d’abord sa cohérence de s’enraciner dans une vision problématique de la vérité et de la fiction. À cet égard Aristote constitue une référence majeure dans l’histoire des doctrines littéraires en Occident. On sait qu’il apprécie la valeur de la fiction en fonction de sa capacité mimétique à reproduire une vérité donnée dans le monde réel (c’est là le domaine de l’historien ou du chroniqueur) ou inscrite dans l’ordre du vraisemblable et du possible (c’est là le domaine du poète). L’énoncé de cette distinction se trouve au chapitre IX de La Poétique :
Le rôle du poète est de dire non pas ce qui a lieu réellement, mais ce qui pourrait avoir lieu dans l’ordre du vraisemblable et du nécessaire. Car la différence entre le chroniqueur et le poète ne vient pas de ce que l’un exprime en vers et l’autre en prose (on pourrait mettre en vers l’œuvre d’Hérodote, ce ne serait pas moins une chronique en vers qu’en prose) ; mais la différence est que l’un dit ce qui a eu lieu, l’autre ce qui pourrait avoir lieu ; c’est pour cette raison que la poésie est plus philosophique et plus noble que la chronique : la poésie traite plutôt du général, la chronique du particulier. [12]
7Nos trois auteurs connaissaient sans doute ce texte fondateur, mais ils ne s’y réfèrent pas explicitement et s’en distinguent d’ailleurs par le fait que le romancier se substitue chez eux au poète pour s’opposer au chroniqueur. Le glissement sémantique est, certes, facilité par l’acception relativement large du concept aristotélicien de poésie, mais il manifeste aussi la dépendance des théories du roman – genre méprisé encore en mal de définition et de reconnaissance sous l’Ancien Régime – à l’égard de la doctrine des grands genres poétiques dont parle Aristote. Ainsi pour définir la spécificité du roman et éventuellement lui découvrir quelques mérites Fancan, Sorel et Lenglet appuient leurs observations sur un ensemble théorique ne lui appartenant pas en propre. Au reste, en la matière ils ne se distinguent nullement comme des innovateurs. En France, Jacques Gohory est l’un des premiers à identifier clairement les romanciers comme des poètes pour mieux les opposer aux historiens dans sa préface du Treziesme Livre des Amadis [13] où il affirme des romans qu’ « ils sont imitateurs de la Poësie, fondée selon Aristote en fiction ». Au XVIIe siècle, tirant toutes les conséquences de cette assimilation du roman à la poésie, plusieurs auteurs et critiques s’efforceront de comprendre celui-là à la lumière de l’épopée. Ainsi firent Madeleine et Georges de Scudéry dans la préface d’Ibrahim ou l’Illustre Bassa où ils confèrent sa dignité au genre romanesque en lui appliquant les règles d’un genre dominé par le souci de la vraisemblance :
Entre toutes les règles qu’il faut observer en la composition de ces Ouvrages, celle de la vray-semblance est sans doute la plus necessaire. Elle est comme la pierre fondamentale de ce bastiment ; et ce n’est que sur elle qu’il subsiste. Sans elle rien ne peut toucher ; sans elle rien ne sçauroit plaire ; Et si cette charmante trompeuse ne déçoit l’esprit dans les Romans, cette espece de lecture le dégouste, au lieu de le divertir. J’ay donc essayé de ne m’en éloigner jamais : j’ai observé pour cela les mœurs, les coutumes, les loix, les religions, et les inclinations des peuples : et pour donner plus de vray-semblance aux choses, j’ay voulu que les fondements de mon Ouvrage fussent historiques, mes principaux personnages marquez dans l’Histoire veritables, comme personnes illustres, et les guerres effectives. C’est sans doute par cette voye que l’on peut arriver à sa fin : Car lors que le mensonge et la verité sont confondus par une main adroite ; l’esprit a peine à les demesler, et ne se porte pas aisément à détruire ce qui luy plaist... [14]
8Mais les relations du roman et de l’histoire n’intéressent pas seulement Aristote et ses disciples des temps modernes. Nos trois auteurs, en effet, ont également derrière eux une longue tradition chrétienne illustrée par exemple à la Renaissance par l’Espagnol Juan Luis Vivès [15] ou le Français François de La Noue [16], tous deux hostiles au roman où ils voient une mine de mauvais exemples faits pour corrompre les mœurs de leurs contemporains, et favorables à la lecture des livres saints ou aux histoires dépouillées des charmes de la fiction. C’est aussi dans le sillage de tels auteurs qu’il faut situer Le Tombeau des romans, le traité De la Connoissance des bons livres et L’Histoire justifiée. Ce qui ne signifie pas qu’ils reconduisent exactement les préjugés anti-romanesques de leur temps, mais qu’ils continuent à adhérer à un système de valeurs traditionnelles. Ainsi leur conception de la vérité est retravaillée à partir des a priori de leur culture religieuse. Dans cette perspective, c’est avant tout la dimension morale de la vérité qui leur importe et, en dernier ressort, la capacité de la vérité morale à se conjuguer avec le plaisir. Une vérité, aussi morale soit-elle, ne saurait en effet compter à leurs yeux, si elle se trouve dénuée de tout attrait pour le public. Le vrai n’est vrai que s’il coïncide avec le bon et la vérité bonne l’est pleinement par son seul pouvoir de nous toucher. Dans les cas particuliers de Fancan et de Sorel ces conceptions se trouvent d’ailleurs en parfaite consonance avec le prosélytisme triomphant au temps de la Réforme et de la Contre-Réforme.
9Enfin on ne saurait comprendre l’intérêt de ce débat sans le mettre en rapport avec les développements de la science historique entre la Renaissance et le règne de Louis XV. Il faut constater sur ce point le nombre important des références à des ouvrages d’histoire dans les textes de notre petit corpus et rappeler que Sorel exerça un temps les fonctions d’historiographe du roi, ou encore que Lenglet s’acquit en son temps une certaine notoriété en publiant une Méthode pour étudier l’histoire (1739). Là encore, il est relativement facile de voir que les trois hommes s’accordent autour des mêmes convictions. Pour eux, comme pour beaucoup de leurs contemporains, le privilège de l’histoire est d’être le genre de la vérité, un roman ne saurait donc être estimé que par son allégeance à la fiction historique. Cependant l’étude du passé ne saurait se comprendre restrictivement comme la collecte de données positives. Grands lecteurs de Plutarque, qu’ils citent volontiers, l’histoire est avant tout pour eux une source d’exemples utiles et le plus souvent moraux. Aussi doit-elle se concilier avec leur culture chrétienne.
10Il est nécessaire d’insister sur sa relative cohérence pour achever de caractériser cette culture littéraire dont les différentes composantes aristotélicienne, chrétienne, historique, pointent vers la définition d’un même idéal. Mesurer les fictions narratives à l’aune de la vérité, et même de la vérité morale et plaisante, revient à les engager dans le chemin du réalisme et à placer l’imagination sous la tutelle de l’expérience et de la raison qui seules ont autorité pour bien juger en matière de réalité et de vérité. Du coup sont condamnés ou négligés tous les textes n’offrant pas une imitation de la réalité empirique, ou imitant trop librement cette réalité en désaccord avec les exigences de l’éthique et du sens commun : les contes, les utopies et autres extravagances fantastiques apparemment délivrées des règles de notre univers quotidien.
11Ces données, aussi contraignantes soient-elles, n’interdisent pas cependant tout débat, cela pour deux raisons manifestes : d’abord du fait des contradictions internes de la conception ancienne du réalisme partagé entre le souci de l’exactitude et les intimations de la morale, la position du chroniqueur et celle du romancier peuvent l’une et l’autre être défendues de manière légitime. En effet si l’histoire constitue un témoignage apparemment plus fiable que le roman, elle ne doit pas pour autant être jugée toujours supérieure à celui-ci, dans la mesure où elle peut s’avérer moins morale. Par ailleurs, mais le fait est lié à ce jeu de contradictions, on note que les notions de vérité, d’utilité ou de morale recouvrent plusieurs interprétations possibles pouvant servir les causes des défenseurs du roman ou de ses adversaires.
12Quand Fancan, Sorel et Lenglet débattent sur les deux genres antagonistes, leurs réflexions évoluent donc à l’intérieur d’un univers de pensée limité, mais relativement ouvert, puisque ses règles permettent et peut-être même appellent la discussion.
3. L’HISTOIRE ET LE ROMAN : UNE RELATION D’ANTAGONISME
13L’un des deux volets de cette discussion, le plus traditionnel et le plus attendu du public des XVIIe et XVIIIe siècles, vaut pour une apologie de l’histoire. Les trois auteurs présentent ce genre comme le mieux adapté à l’expression de la vérité, à la différence du roman donné pour un synonyme d’affabulation.
14Fancan dans un style imagé fait du roman l’instrument du mensonge et de l’erreur :
Tels chetifs ouvrages sont semblables à ces vases felez, qui n’ont pas un son entier et agreable, puisqu’ils n’ont que celuy du mensonge, monstre si hideux et si ennemy des vertus. Ils ne servent qu’à rendre plus laches leurs lecteurs et plus languissans d’un grand flux de paroles, dont ils veulent par un sacrilege intolerable, abysmer la verité, fille du Soleil et sœur de la Nature, comme la nomme Tertulian. [17]
15Ses critiques servent une idéologie dont les enjeux nous sont révélés par l’emploi récurrent de certaines images : ainsi la Vérité est régulièrement associée à la lumière et au soleil, emblème du divin, alors que le mensonge se conjugue avec l’obscurité. À cette première opposition chromatique s’en superpose une seconde : celle platonicienne du modèle et du simulacre qui, interprétée sur un mode chrétien, devient opposition de la vérité transcendante et de ses représentations idolâtres. Les « livres fabuleux » préfigurant les errances romanesques sont présentés de la sorte « comme des temples d’Idolatrie » [18].
16On ne s’étonnera pas, eu égard à l’atmosphère religieuse du Tombeau des romans, d’y voir paraître l’histoire comme une « Prophetesse et Prestresse de la Deesse verité » [19].
17Par ailleurs l’histoire apparaît dans le même texte comme une source d’un profit et d’un plaisir honnête. Son influence heureuse sur le lecteur est ainsi envisagée comme une thérapeutique du corps et de l’âme. Par contre le mensonge se conjugue avec la volupté et les attraits d’une beauté douteuse. Dans cette perspective critique les romans sont des « ouvrages tissus [20] par des oyseux et pour des oyseux, et qui ne sont que pour assaisonner les plaisirs vicieux et illegitimes, dont nous devons rechercher de perdre le goust et la veuë » [21]. Au reste, le mensonge, l’inclination à la sensualité et la beauté séductrice sont unis par les liens d’une dangereuse synergie. Comprenons que la beauté est conçue comme un aiguillon de nos passions les plus mauvaises, fait pour nous détourner de la vérité. On ne s’étonnera donc pas de voir Fancan assimiler « les folatres Romans » à des femmes fardées « plastrez de menteries » [22] ou citer saint Augustin personnifiant la vérité fabuleuse par Hélène de Troie pour mieux la distinguer de la vérité chrétienne « sans comparaison plus belle » [23]. Autant de manières de nous suggérer que la lecture des romans rejoue le drame édénique de la chute provoquée par Ève la tentatrice.
18S’il se montre plus sensible à la diversité de la littérature et des approches historiques, Sorel cependant insiste d’emblée, lui aussi, sur la dimension essentiellement morale du genre :
Quand on nomme l’Histoire absolument, l’on entend la Veritable, et celle qui a la vraye forme d’Histoire, laquelle recite les actions des hommes bonnes ou mauvaises, et le succés qu’elles ont pu avoir. C’est là que chacun apprend ce qu’il faut suivre ou fuïr. Comme il se trouve de ces sortes de Narrations accompagnées de reflexions et de maximes sur chaque sujet, ce sont des enseignemens tres-persuasifs pour nous faire quitter le mal, et nous porter au bien, voyant que les preceptes y sont utilement joints aux exemples. [24]
19L’histoire par excellence est donc de son point de vue une narration inspirée d’un fait réel et illustrant une vérité utile.
20Les motivations religieuses de l’auteur se révèlent pleinement dans le fait que, comme Fancan et peut-être sur son modèle, il joint à sa critique des romans une attaque contre les fables et les mythologies de l’Antiquité. Ainsi sa position de censeur s’aligne sur celle des premiers chrétiens découvrant dans les extravagances du panthéon gréco-latin un reflet accusateur des erreurs du paganisme :
Il n’y a que le mal qui y soit visible, et cela est encore accompagné d’assez grand nombre de méchancetez pour faire condamner tout le reste. Ç’a toûjours esté rendre grand service à la Religion Chrestienne, que de parler contre les abus et les mensonges des Idolastres ses ennemis ; c’est à quoy se sont employez les Peres de l’Eglise et tous les Ecrivains les plus éclairez de l’Antiquité. [25]
21Les romans forment comme un prolongement et une illustration moderne des « imaginations des Idolastres » [26]. Sorel a beau jeu dans ce domaine de dénoncer le goût du merveilleux qui s’étale dans certains « romans de chevalerie ». Celui-ci n’est-il pas également suspect du point de vue de l’orthodoxie chrétienne. Au reste, il fait écho pour condamner ces « aventures d’armes et d’amour » à la critique traditionnelle développée par F. de La Noue [27], puis par Fancan, contre la malignité de ces livres immoraux coupables d’accumuler les invraisemblances, mais aussi de perdre la jeunesse en flattant chez elle « de vaines espérances » [28] ou en lui donnant de mauvais exemples de conduite :
Quelles Leçons de vertu nous donnent-ils, lors qu’ils taschent de débaucher les jeunes Princesses et les emmener de chez leur Pere, n’y en ayant gueres qui ne couchent avec leurs Maistresses avant que d’estre mariez ? [29]
22Puisque l’imagination ne saurait servir de stimulant à la morale, le rôle d’édifier la jeunesse en lui fournissant de bons exemples doit donc revenir à l’histoire qui, conformément aux paroles de Cicéron, est « Maistresse de la vie » [30].
23Cependant l’auteur de La Connoissance des bons livres ne manque pas de repérer un écueil que n’avait pas signalé Fancan : la question de l’articulation de l’histoire vraie et de l’utilité morale contre laquelle butera aussi Jean-Pierre Camus [31]. En se faisant l’écho des critiques adressées parfois aux historiens, il note que
Les choses arrivent au rebours de ce que l’on doit desirer ; que les Bons y sont perpetuellement affligez et les méchans y prosperent, et que cela se fait ainsi d’autant que ceux qui ont entrepris ce genre d’écrire, pour nous apprendre ce qui s’est passé sous la durée de quelque Empire, ou pendant la vie de quelques personnes notables, sont obligez de dire la verité de ce qui en est, et de rapporter les choses comme elles arrivent ordinairement dans le Monde, de sorte qu’ils donnent plustost des exemples du mal que du bien. [32]
24Faut-il donc penser que l’histoire comme tableau fidèle de la réalité serait foncièrement immorale ? Sorel, en fait, se contente de rapporter une opinion qu’il réprouve, car elle impliquerait un dangereux scepticisme en désaccord avec l’idée d’un monde réglé par la Justice divine :
Ont-ils bien pensé à ce qu’ils osent avancer ? Il faut donc qu’ils croient que tout est abandonné à quelque aveugle hazard. Ne sçavent-ils pas que c’est Dieu qui ordonne de tout ce qui se fait icy bas, et que s’ils arrangent les succés d’autre sorte, c’est vouloir reformer sa Providence ? [33]
25Son point de vue, opposé à celui des libertins héritiers d’Épicure, est d’un tenant du providentialisme, mais d’un providentialisme nuancé qui ne fait pas du theatrum mundi le meilleur des mondes possibles. « L’Histoire donne toûjours de bons exemples à qui les sçait distinguer », encore s’agit-il de ne pas confondre les biens moraux et les gratifications matérielles, la logique mondaine et les chemins du salut. Sorel affirme que le crime est toujours puni en conscience et que l’exercice de la vertu est en lui-même la source d’une satisfaction suffisante :
Que lors qu’ils [les méchants] n’ont eu qu’un supplice secret et invisible ils n’ont pas été moins punis, et que la vertu d’un autre costé sans l’honneur des triomphes et sans les dignitez éclatantes, a eu de solides recompenses en elle-mesme. [34]
26Chez Lenglet l’histoire répond au goût naturel de l’humanité pour la vérité, qu’il définit de trois points de vue : vérité dans la religion, vérité dans la morale, vérité dans les faits – relevant du domaine des connaissances naturelles [35]. Il n’existe pas de véritables contradictions entre ces différentes approches. L’auteur fait de l’histoire profane la servante de l’histoire sacrée :
L’histoire et les faits historiques sont nécessaires pour appuyer et soutenir la religion. Mais pour en tirer quelque avantage, il faut que leur vérité soit constante et bien établie : elle ne peut être regardée comme telle, que sur le témoignage clair et précis de plusieurs. [36]
27Sa confiance dans la solidité historique de la tradition chrétienne ne s’affirme pas sans de notables restrictions. Ainsi il s’inscrit en faux contre le folklore merveilleux des légendes et des récits de miracle qui lui paraissent dénaturer l’esprit de la religion et méritent donc qu’on leur applique une critique informée. L’histoire joue bien son rôle moral quand elle peint « la vertu et le vice » pour inciter ses lecteurs à se détourner de celui-ci. Ce faisant, elle se distingue de la « morale purement spéculative, sèche et sans une juste application, telle qu’on l’enseigne dans les écoles », parce qu’elle se présente comme « une morale d’usage et de pratique » [37].
28Enfin, comme Fancan et Sorel, pour mieux cerner la position spécifique de l’histoire, Lenglet l’oppose au roman dont le défaut principal ne réside pas selon lui dans le mensonge ou les exagérations. Il admet en effet que certains romans puissent avoir un fond de vérité ou être vraisemblables. Il regrette en fait que « le vraisemblable qui se rencontre dans les romans » soit « uniquement destiné à la volupté » et que « la passion n’y [soit] exposée que pour séduire le cœur, au lieu que la vérité historique est entièrement occupée de l’utilité publique et particulière » [38]. C’est là le reproche d’un moraliste habile à déceler le monstre amour propre sous les apparences les plus flatteuses ; ainsi l’un des mérites éminents de l’histoire, école de modestie, est de nous enseigner qu’ « il n’y a qu’une main invisible qui règle, qui arrange et qui détermine tout ce qui se passe à nos yeux » et qu’ « il n’y a que cette main par conséquent qui soit grande parce qu’elle seule distribue les véritables grandeurs », alors que le roman loin de nous « apprendre des véritez si sensibles », remodelant la réalité selon les exigences du désir, nous « persuade qu’on est grand, qu’on est des objets bien importants, que tout ce qui se passe dans le monde n’est fait que pour nous, et que tout tend ou doit tendre à satisfaire notre passion » [39].
29La remontrance que Lenglet place à la fin de son Histoire justifiée contre l’auteur de L’Usage des romans participe de la même logique : elle place l’accent sur le danger représenté par le roman, genre littéraire du désir abandonné à l’inclination passionnelle et évoluant sur la pente glissante du libertinage :
M. le C. de Percel ayant dessein d’écrire, pouvoit choisir quelque sujet agréable, mais beaucoup plus intéressant et moins dangereux que la matiére des romans ; l’histoire, la philosophie, les arts et toutes les parties des belles-lettres fournissent un champ si vaste et si abondant, que c’est mauvaise volonté, de tourner d’un autre côté. Mais dans quel abîme s’est précipité l’auteur, de suivre un objet où tout est dangereux. La vérité se trouve offensée dans les romans qu’il préconise ; l’amour est un sujet extrêmement difficile, où il est presque impossible de ne pas faire quelques faux pas ; et l’auteur même l’a traité avec une liberté si peu chrétienne, que les profanes n’auroient pas porté plus loin la licence. [40]
30Dans leurs apologies du roman nos trois auteurs ne se contentent pas d’inverser les propositions qui guidaient leur critique du genre. Pour mieux instruire leur défense, ils l’appuient sur une argumentation informée où la logique n’est pas seulement guidée par l’esprit de contradiction.
31Pour Fancan, la nature humaine se plaît dans les erreurs, la vérité semble donc « de soy aspre, fascheuse et rustique » ; il est donc nécessaire qu’ « on pipe [41] les hommes pour leur profit » [42], ce que font les romanciers en enveloppant un contenu utile dans des fictions divertissantes. Le plaidoyer, comme on le voit, vise uniquement la réhabilitation des romans à message moral. Parmi ceux-là on trouvera « les pieuses fictions » de l’évêque Jean-Pierre Camus [43] ou les romans satiriques « qui touchent nos tares et nos defaux pour les guerir » [44] et sont donc dignes d’être défendus. Mais Fancan sait aussi se montrer indulgent avec certaines fictions qui ne se conforment pas exactement à ces critères. Ainsi L’Astrée, roman pastoral et sentimental, trouve grâce à ses yeux en raison de sa bienséance : « C’est un beau theatre sur lequel l’Amour ne paroist pas tout nud et ne se monstre à nos yeux, qu’avec le precieux voile de l’honnesteté et de la retenuë » [45]. Les paraboles et les fables, même si elles dissimulent souvent leur sens sous une couverture fantastique, s’attirent également son indulgence parce qu’elles ont la vertu d’aiguiser la curiosité et l’intelligence du lecteur. Enfin il reconnaît que la littérature romanesque a le pouvoir de magnifier et d’idéaliser. C’est là selon lui un de ses mérites les plus évidents qui remet d’ailleurs en question le statut de certains récits. Il conteste ainsi que la Cyropédie soit une histoire, parce que Xénophon n’y a pas représenté ce que Cyrus était, mais ce qu’il devait être [46].
32L’argumentation de Sorel en faveur du roman fait d’abord écho à celle de Fancan qu’il semble suivre de très près : il rapporte ainsi l’opinion selon laquelle « on ne croit point que la Verité toute pure ait de la beauté sans ornement » et qu’il faut « accorder à l’humeur des Hommes, que les choses qui leur sont utiles, leur soient aussi renduës agreables, afin de les attirer davantage à leur affection » [47]. Il rappelle que les prophètes et les théologiens ont aussi eu recours aux services de la fiction en usant de fables et de paraboles ; enfin, comme l’auteur du Tombeau des romans, il brode sur une idée aristotélicienne, en affirmant (cf. Poétique, 9, 51 a 36) que si dans les romans « les choses » ne sont pas « décrites telles qu’elles sont, on les fait telles qu’elles devroient estre » [48].
33Lenglet sous le masque de Gordon de Percel formule des constats presque identiques à ceux de ses prédécesseurs :
De tous tems – observe-t-il – on a aimé les narrations fabuleuses, on les aime encore dans toutes les nations : c’est le goût de l’humanité, les vérités, même les historiques sont trop nuës pour la pouvoir amuser long-temps ; la simplicité ne l’accommode pas, elle ne la remuë point assez, il faut satisfaire son imagination. [49]
34Il faut donc pour instruire, jouer sur ce puissant levier en mariant le romanesque et la pédagogie. Mariage utile, mais qu’il s’agit de ne pas comprendre de manière trop abrupte. La finalité d’une telle association en effet n’est pas de transformer le roman en encyclopédie ; car le pédantisme ne convient pas à ce genre littéraire, moins fait pour transmettre des connaissances scolaires que pour éduquer par une pédagogie de l’exemple. Ce qui importe donc avant tout c’est la représentation des bonnes mœurs, c’est-à-dire des conduites et des manières de parler que l’honnête homme se doit d’adopter en toutes circonstances. Ainsi, pour instruire, le roman n’aura pas à se dénaturer, mais à exploiter le mieux possible son principal filon qui est l’amour, parce que l’amour « est nécessaire pour donner la perfection à tout » [50]. L’amour étant le ferment de la civilisation où réside l’essentiel de l’instruction, « il ne s’agit pas de le supprimer, mais de le regler : c’est ce que fait le roman » [51] en mariant ses leçons aux attraits de la beauté et au plaisir du divertissement :
Il ne peint que le beau de l’humanité, vous n’y apercevez qu’une agréable vivacité, une conduite douce et liante, une variété de caracteres tous differens, mais tous aimables, une diversité d’objets séduisans ; c’est-là ce qui le rend si utile. Les heros s’y forment tous les jours de nouveaux plaisirs, conformes à leur goût, et qu’ils varient selon la diversité de leur situation. Ils en sont touchés parce qu’ils peuvent changer à toute heure ce qu’ils viennent de choisir ; on diroit que c’est la ferveur et le zéle d’un bel aprentissage. [52]
35On ne peut être, semble-t-il, que frappé au terme de cette première approche par les similitudes unissant ces réflexions et par la cohérence du débat contradictoire où elles s’inscrivent. D’une part l’histoire, donnée comme le véhicule privilégié de la vérité, est présentée comme le miroir de la réalité, et de la sagesse chrétienne, mais ses relations avec la morale s’avèrent problématiques, car la peinture du vrai, fidèle et sans concession pour les ornements littéraires, peut conduire à un réalisme de mauvais aloi heurtant la bienséance. D’autre part, le roman apparaît comme le genre littéraire du mensonge, un mensonge d’autant plus inacceptable qu’il se conjugue avec l’exaltation de passions jugées néfastes, particulièrement du sentiment amoureux ; mais le roman a aussi pour lui de pouvoir servir utilement la morale, si ses auteurs placent leur imagination à son service. À travers ces observations, on voit déjà s’esquisser le fameux dilemme dont parle Georges May à propos des romanciers du XVIIIe siècle :
Fallait-il satisfaire les partisans d’une littérature d’édification morale, embellir donc la nature humaine en la peignant, l’idéaliser, et tomber, ce faisant dans l’irréel et l’invraisemblance ? Ou fallait-il, au contraire, représenter la nature humaine telle qu’elle était, et donc, dans la mesure où le réalisme est à l’art ce que le cynisme est à la morale, tomber dans l’immoralité ? [53]
4. ELEMENTS D’UNE CLASSIFICATION LITTERAIRE
36Notre étude des arguments pro et contra développés par Fancan, Sorel et Lenglet-Dufresnoy manifeste la forte prégnance des préoccupations morales dans leurs réflexions. Ces trois auteurs ne se contentent pas cependant de rester sur le terrain des jugements de valeur : leurs remarques intègrent aussi les éléments d’une classification rationnelle tenant compte de la chronologie, de la morphologie et de la thématique de la littérature narrative.
37Fancan ne propose explicitement aucune distinction très nette entre les genres, mais on le voit convoquer régulièrement les mêmes images pour caractériser l’histoire et le roman. La première lui apparaît comme un « discours simple et sans ornement » [54], elle tire son charme non du talent verbal de ses auteurs, mais de son contenu véridique : « Toutes choses [...] ne sont pas au pouvoir de l’eloquence – affirme-t-il à son propos en citant Cicéron –, et la vérité est de soy si claire qu’il n’y a rien qui luy puisse nuire » [55]. Le second est fait pour flatter les passions, principalement le sentiment amoureux [56], et se signale donc par ses artifices que l’auteur présente, on l’a vu, comme un maquillage outrancier [57], ou encore comme un art maladroit de l’amplification :
Comme quand l’Autheur, par un trop grand desir de se faire estimer habile, entasse confusement des accidens, des contes et des rencontres l’un sur l’autre, auec si peu de grace que celuy qui pour faire flamber dauantage la meche d’une lampe la remplit de trop d’huile : ou comme celuy, qui pour mieux faire trancher un cousteau, l’emout [58] si fort qu’il luy fait perdre le fil. [59]
38Cet antagonisme de l’histoire et du roman est sous-tendu discrètement par une opposition entre littératures profane et sacrée. Fancan évoque l’horreur des « plus saincts hommes du Christianisme » pour les « volages et profanes fictions » [60] et tisse un lien de parenté entre le roman, les fables et la mythologie païennes, la poésie et les chroniques fabuleuses exprimant une vision naïve ou trompeuse de la réalité.
39La typologie proposée dans les traités de La Connoissance des bons livres s’inscrit dans le sillage de celle du Tombeau des romans, mais elle multiplie les définitions et les distinctions et s’avère en définitive beaucoup plus fine et nuancée que celle de Fancan. Si les histoires ont toutes pour dénominateur commun d’être le reflet d’une vérité selon Sorel, elles recouvrent aussi un domaine littéraire extrêmement divers en accord avec la variété de leurs sujets possibles. À côté de l’histoire sainte exposée « dans les livres sacrez », il faut donc faire une place à l’histoire naturelle, à l’histoire se rapportant aux « mœurs des hommes » et à « leur Gouvernement » [61], en faisant attention cependant à ne pas confondre dans un même ensemble ce qui relève de la dissertation savante et ce qui ressortit à l’histoire proprement dite :
Quand l’on fait des propositions de toutes les expériences des Arts, leurs instructions sont rapportées d’une autre manière qu’un Narré simple, et que si neantmoins l’on veut appeler cela une Histoire, ce n’est pas assez distinguer les choses ; que la Morale mesme et la Politique ne sont pas toûjours confuses avec l’Histoire comme l’on pretend, quoy que dans l’une et dans l’autre il ne s’agisse que des mœurs des hommes et de leur Gouvernement. [62]
40Ceci étant, Sorel évoque surtout le cas des histoires au sens moral et politique qu’il classe en deux grandes familles : celle des « Histoires generales » rapportant l’histoire des nations et des États et « les Histoires particulieres, comme sont les vies des grands personnages et des moindres » [63]. Il apprécie l’éloquence de l’histoire ancienne, « avec les Apophtegmes des grands Hommes, les belles harangues et les autres Discours qui excitent à bien faire » [64] et il reconnaît à l’historien moderne le droit d’imiter ces exemples [65]. Par respect de la vérité, il se représente cependant avant tout l’histoire comme « une simple Narration des évenemens selon qu’ils se trouvent vrays » [66] et il est conduit à prendre partie contre l’histoire feinte qui arrange artificiellement la réalité des faits parce qu’elle se trouve non conforme aux exigences de l’esthétique ou de la morale [67].
41Les différentes catégories du roman sont évoquées suivant une ligne chronologique qui fait se succéder les poèmes et « les Fables du paganisme », « les Romans de chevalerie », « les Romans de Bergerie », « les Romans Modernes » et « les Romans Comiques ». L’ordre de succession n’est pas sans suggérer une filiation menant des erreurs païennes aux inventions romanesques offrant de la réalité une perception dominée par les suggestions de l’imaginaire.
42Par ailleurs la classification de Sorel, essentiellement fondée sur des critères réalistes, prend la forme d’une suite de jugements surtout négatifs relevant les infractions commises contre les règles de la vérité et de la vraisemblance. De ce point de vue les romans de chevalerie et les bergeries sont caractérisés principalement par leurs extravagances. Les romans modernes s’attirent aussi une condamnation virulente, même si Sorel admet que leurs auteurs s’efforcent de gommer de leurs textes les invraisemblances cultivées par leurs aînés :
On a fait des Livres dans ces derniers temps que l’on a cru n’estre point sujets à la mesme reprehension, et estre le parfait modele des Romans accomplis. Si leurs Auteurs avoient bien fait leur profit de ce qu’on leur avoit déjà remontré, ils ne seroient pas tombez en faute. Ils se persuadent que leurs Fictions sont dans une grande vray-semblance, pource qu’ils s’exemptent des plus notables erreurs des Romans de Bergerie, et de ceux de Chevalerie, et qu’ils ne font point parler les personnes d’une maniere si éloignée de leur condition. Mais quoy qu’ils ne racontent ny Fables, ny enchantemens, ils ne laissent pas de nous rapporter beaucoup de choses absurdes, tellement que leurs Ouvrages peuvent passer pour des Romans qui sont pour le moins aussi Romans que tous les autres. [68]
43Aux côtés du roman moderne, Sorel n’oublie pas de considérer le cas des « Nouvelles et Historiettes scandaleuses » dont il reconnaît les qualités de réalisme, mais dont il condamne vigoureusement l’immoralité :
D’abord elles semblent utiles aux gens du Monde, parce qu’elles ne sont point du style merveilleux comme les anciens Romans, et qu’elles n’ont que des aventures vray-semblables. Ce sont des actions qui paroissent assez communes dans la vie civile, mais elles tombent bien-tost dans un libertinage horrible, et l’on n’y voit plus enfin ny vertu ny honneur. [69]
44Les romans comiques, s’ils offrent aussi « des Tableaux naturels de la vie humaine » [70], font par contre l’objet d’une évaluation positive, parce qu’ils sont conçus dans l’esprit de la satire pour dénoncer les pièges de l’illusion romanesque ou brocarder les vices et les ridicules des hommes.
45Les analyses soréliennes ont par ailleurs l’originalité de relever des thèmes (principalement l’amour, l’héroïsme guerrier, la magie), des images stéréotypées, des séquences narratives exemplaires constituant les topiques des différents sous-genres romanesques. Ainsi les Romans modernes sont présentés comme une résurgence sentimentale et mondaine des anciens romans de Chevalerie :
Ce sont des Amours de Seigneurs et de Dames de haute qualité, et mesme de Princes et de Princesses, qui sont accompagnez de Ballets, de Carrouzels, et d’autres galanteries de Cour, et mesme de combats singuliers, de batailles et de voyages, desquels les évenemens sont donnez pour tout naturels, parce qu’il n’y a ny Miracle, ny Magie. [71]
46Enfin les traits formels ne sont pas négligés : Sorel, à l’instar de Fancan, dénonce les complications de ces ouvrages prolixes et mal composés qui « entassent aventure sur aventure » ou mettent « au commencement ce qui devroit estre à la fin » [72] ou observe encore leur aspect composite, puisque les romans, tout particulièrement les « Romans de Bergerie », mêlent à leur prose des lettres et des vers [73].
47Lenglet fait de l’histoire une « science universelle, puisqu’elle s’étend à tout » [74] ; mais il ne prend pas soin de distinguer les diverses régions de ce vaste domaine qu’il sépare grosso modo entre les deux régions de l’histoire sacrée et de l’histoire profane. La taxinomie et les classifications le passionnent moins apparemment que les discussions morales ou philosophiques. Cependant ses réflexions ne se développent pas seulement dans l’abstrait, mais concertent avec la définition d’une poétique de l’histoire. Celle-ci se définit en creux à travers les critiques adressées aux mauvais historiographes trop enclins à laisser le vrai pour solliciter l’aide douteuse de leur imagination. Il s’en prend ainsi à Antoine Varillas, le maître de Saint-Réal, à qui il reproche ses exagérations romanesques :
Toutes ces choses peuvent passer dans le roman, où comme dans le poëme epique, on étend la vie des hommes au-delà de ses véritables bornes ; où l’on change et renverse l’ordre des tems, sans qu’on y trouve à redire ; où l’on met même ses héros dans des situations périlleuses, pour attirer sur eux l’affection des hommes, qui ont le cœur trop sensible et trop tendre pour ne pas compatir aux disgraces des malheureux. [75]
48La forme de la bonne relation historique se déduit aisément de ces erreurs. En elle « l’amour du vrai doit l’emporter sur toute autre considération », car « la vérité en est l’ame et la base » [76]. Cette vérité cependant s’exprime différemment dans l’histoire sacrée ou l’histoire profane. La première « éclaire l’esprit tout autrement que l’histoire des nations : elle donne peu à la curiosité, et tout au cœur, elle ne cherche point à éblouïr l’imagination ; elle se contente de donner des maximes de doctrine et des règles de conduite » [77]. La seconde est « un narré fidèle, un récit exact et sincere des évenemens, appuyé sur le témoignage de ses propres yeux, sur des actes certains et indubitables, ou sur le rapport de personnes dignes de foi » [78]. Mais pour être fidèle aux faits, l’histoire ne sera pas pour autant simple et nue ; car, on l’a vu, il revient au bon historien d’être aussi un moraliste et de donner à ses lecteurs des leçons vivantes et « non pas à la vérité de ces histoires séches et décharnées, où l’on trouve à peine la substance nécessaire pour nourrir l’esprit » [79].
49La typologie des fictions narratives esquissée dans le traité De l’Usage des romans se signale par son caractère réducteur et normatif. Percel [Lenglet] conçoit en effet le roman à la manière d’une épopée en prose, suivant les canons déjà anciens du roman galant et héroïque du temps des Scudéry – on pense à la célèbre préface d’Ibrahim ou l’Illustre Bassa (1641) : « Un roman est un poëme heroïque en prose. Tous ceux qui sont venus jusqu’à nous ne peignent que des rois, des princes, des héros » [80]. Chacun de ces personnages doit se signaler aux yeux des lecteurs par son excellence dans les deux domaines de la galanterie et de la bravoure :
Il faut que l’amour domine sur le cœur, mais il faut aussi que le cœur se jette dans les grands projets, dans les plus vastes et les plus périlleuses entreprises ; enfin il faut que tout soit grand, actions, courage, valeur, tendresse ; c’est par là que l’amour se peut illustrer pour meriter sa place dans un grand poëme. [81]
50Ainsi le roman ne se trouve pas relégué du côté de l’invention fabuleuse ou du mensonge ; il dépeint, en effet, la version sublime et idéalisée de la réalité humaine en nous transmettant des exemples de bonne conduite. Cette définition, déjà passée de mode depuis longtemps au début du règne de Louis XV [82], a du moins l’avantage de la simplicité : elle vaut par ses vertus diacritiques et, par opposition à l’histoire véridique mais triviale, permet d’identifier clairement le roman à la catégorie esthétique du romanesque.
5. JEU D’ESPRIT OU DEMONSTRATION ?
51Pour rendre parfaitement compte du tandem de l’histoire et du roman, on ne saurait évidemment passer sous silence la question de la forme littéraire où se joue leur confrontation. Celle-ci en effet retentit sur la représentation de leurs relations mutuelles tout en nous renseignant sur le dessein des auteurs qui les mettent en parallèle et en concurrence : ceux-ci visent-ils seulement à illustrer un dilemme irrésolu ou bien à démontrer la supériorité d’un genre sur l’autre ?
52Notons d’abord pour prendre la mesure de notre problème que les textes que nous venons de passer en revue ont pour dénominateur commun d’être tous conçus de manière dialectique : ici et là les critiques et les apologies de l’histoire et du roman se retournent souvent en leurs contraires, si bien que le lecteur éprouve une certaine difficulté à arrêter son opinion sur le jugement des auteurs glissant alternativement d’une position sur l’autre. À cet égard l’œuvre de Fancan se présente comme un débat élaboré sur le modèle de la disputatio : exercice scolaire et scolastique dans lequel « l’on donne à connaître les bonnes et les mauvaises qualités du sujet que l’on traite pour le louer ou le blâmer » [83]. Ainsi Le Tombeau des romans se présente comme un diptyque opposant une première partie Contre les romans et une seconde partie Pour les romans. Comme cet ensemble contradictoire ne s’achève par aucune conclusion, les critiques se sont souvent perdus en spéculations pour deviner le dessein de l’auteur. E. Roy se fiant au titre, marquant une hostilité manifeste à l’égard du genre romanesque, parle d’une « longue diatribe » et d’un « sermon ennuyeux » visant une littérature traditionnellement condamnée par la morale chrétienne [84]. A. Le Breton a adopté pour sa part un point de vue opposé puisqu’il considère que Le Tombeau des romans, bien mal nommé, loin d’enterrer ce genre, en instruirait la défense [85]. Il semble d’ailleurs que les contemporains de Fancan aient eux-mêmes hésité sur le sens de ce débat si l’on en juge sur sa réédition en 1634 qui, étrangement, inverse l’ordre de ses deux parties et place l’apologie des romans avant sa critique, comme si l’accent d’insistance devait porter sur ce premier volet. Nous avons montré pour notre part dans notre édition du Tombeau que Fancan, cultivant le paradoxe, aurait sacrifié à une forme de jeu d’esprit, sur le modèle de Montaigne qu’il célèbre comme « un tres-sage et illustre personnage qui ne s’estoit pas obligé de ne se contrarier point en escrivant » [86].
53L’approche sorélienne semble nettement moins ambiguë du fait même de l’articulation de son débat dans le plan d’une argumentation en cinq chapitres intitulés respectivement : I : « Ce qu’on peut dire pour ou contre l’histoire » ; II : « Censure des fables et des romans » ; III : « Défense des fables et des romans » ; IV : « Conclusion de la censure des romans » ; V : « Préférence de l’histoire aux fables et aux romans ». Si elle accorde beaucoup à la défense, la ligne adoptée est on ne peut plus claire, puisqu’elle conduit à un jugement valant pour une condamnation nuancée de la littérature romanesque au profit des histoires : « Il ne faut donc pas se persuader que quelque Roman que ce soit puisse jamais valoir une vraye Histoire, ny que l’on doive approuver que l’Histoire tienne en aucune sorte du Roman » [87]. Il pose cependant certaines limites à sa condamnation : « puisque toutes sortes de connoissances sont propres à celuy qui veut estre Universel, il peut bien jetter les yeux quelquefois sur nos principaux Romans » [88].
54Il est remarquable au reste que Sorel ne se soit pas montré toujours aussi catégorique. Dans Le Berger extravagant (1627) où, sur le modèle don quichottesque, il se moque du roman pastoral, on trouve un autre procès pour et contre le roman, lequel est loin de refléter son hostilité à ce genre. Anselme, le personnage qu’il charge de juger et de conclure les débats se montre en effet particulièrement indulgent à l’égard des fictions romanesques :
Apres avoir tout meurement examiné, nous ordonnons que puisque tous ces ouvrages fabuleux ne sont faits que pour donner du plaisir, et que le dessein des escrivains reussit assez bien quand ils peuvent recreer les lecteurs, il sera tousjours permis au peuple de chercher son contentement dans tous les livres où il le pourra treuver [...], les bons esprits aviseront par cy apres à juger sans passion des divers ouvrages qui se presenteront. [89]
55Gordon de Percel (Lenglet-Dufresnoy) fait une apologie impertinente et provocatrice du genre dans son traité De l’Usage des romans où l’on fait voir leur utilité et leurs différents caractères (1734), avant de mettre son plaidoyer en accusation dans son Histoire justifiée contre les romans (1735) en le présentant, sur le mode de l’hypothèse, comme un « paradoxe littéraire », le produit d’un « jeu d’esprit » :
Rien ne fait mieux voir la décadence du goût que la plûpart des ouvrages qui se publient tous les jours au préjudice de la vérité. Mais on vient d’y mettre le comble par ce paradoxe litteraire, qui paroît depuis quelques mois. Si le traité De l’Usage des romans n’est pas un jeu d’esprit, une ironie, ou une raillerie, on doit assurer, qu’il n’a été fait et publié que pour dégrader l’histoire de la glorieuse qualité qui lui est si justement acquise, d’être la fidèle interpréte des temps, de rendre témoignage à la vérité, et d’exposer à nos yeux, de placer même dans notre mémoire tout ce que l’antiquité la plus reculée renferme de secrets utiles et interessans. [90]
56Encore une fois la polémique semble placée ici sous le signe de la provocation. N’est-ce pas là d’ailleurs une nouvelle marque de la parenté intellectuelle des trois auteurs de L’Usage des romans, du Tombeau et du Berger extravagant ? De fait, si l’on met un peu à part le traité De la Connoissance des bons livres où domine la logique d’une démonstration, c’est bien le goût pour le jeu d’esprit qui apparaît comme l’une des principales motivations de ce débat, quand il se rapporte à la défense du roman. L’histoire semble pour sa part placée sur un autre terrain, dans la mesure où sa dignité littéraire semble alors s’imposer d’elle-même aux yeux du public.
57Dans cette perspective, qui n’est pas celle du discours sérieux au sens où on l’entend habituellement, c’est-à-dire du discours cohérent, univoque et investi d’une certaine gravité, les disputes que mènent contre eux-mêmes Fancan et Lenglet-Dufresnoy signifient surtout sur le mode de l’hypothèse provocante. Il est manifeste en effet qu’elles malmènent un certain nombre d’idées reçues. Leur pouvoir contestataire est cependant limité, puisqu’elles respectent globalement cette conception traditionnelle du réalisme dont nous avons donné un tableau au début de cette étude. Leurs remises en cause des valeurs établies se présentent donc de manière ponctuelle comme des fissures, parfois des lézardes, ouvertes dans un édifice dont les formes et l’équilibre sont encore généralement préservés.
58Ces dommages procèdent d’abord de la dynamique propre aux débats jouant sur le renversement et la réversibilité d’un petit nombre d’assertions fondamentales, mais aussi de leur caractère compilatoire. Ici et là la dénonciation ou l’apologie se réalisent en effet par l’entassement d’arguments dont on ne se soucie pas toujours de vérifier la compatibilité.
59Ainsi au fil de leurs développements voit-on Fancan ou Lenglet se contredire volontiers et, à travers leurs contradictions, faire émerger une vision alternative des fictions en désaccord avec les normes littéraires, bien représentées au demeurant dans le texte de Sorel.
60Sans prétendre à l’exhaustivité et en allant directement à l’essentiel, il suffira ici d’identifier trois types d’infractions.
61Infraction d’abord contre la règle tacite de la hiérarchisation des genres commise par Fancan et Lenglet, mais non par Sorel : à défaut d’une prise de position claire et nette concluant et surplombant les points de vue partiaux confrontés dans le cadre du débat, l’histoire et le roman se trouvent placés sur un pied d’égalité. Le fait sert incontestablement la promotion d’un genre alors tenu pour suspect, mais n’implique nullement que les auteurs de cette réévaluation à la hausse aient véritablement accordé leur préférence au roman.
62Infraction, ensuite, contre la logique de certains axiomes postulant par exemple la synonymie de la fiction romanesque et du mensonge ou de l’histoire et de la vérité. La remise en question de la première de ces deux assertions est, à vrai dire, sans gravité, puisqu’elle peut s’accomplir avec nuances, comme on l’a vu : le mensonge romanesque peut ainsi se faire le véhicule d’une vérité morale ou gommer ce que la réalité comporterait de trop rude, de malséant ou de scandaleux. Il en va autrement de la critique du duo formé par l’histoire et la vérité, parce qu’elle a pour effet de saper les fondements du partage traditionnel de l’histoire et du roman. Ainsi l’hypothèse radicale selon laquelle il n’existerait pas de témoignage fidèle semble au moins effleurer Lenglet quand il se récrie contre les inventions ou les erreurs des historiens :
L’histoire ne doit pas être seulement un narré fidele des choses arrivées pour nous servir d’instruction, elle doit encore découvrir les causes et les motifs secrets des grands évenemens, les ressorts et les intrigues que l’on a mis en œuvre pour y réüssir, Ciceron le dit ; et quand il ne le diroit pas, la chose ne laisseroit pas d’être vraye. Oh, marquez-moi, je vous prie, dans quelle histoire vous trouverez tous ces caracteres : on ne voit par-tout que faussetez essentielles. Il est faux, me dit-on, que les rois de Babilone puissent remonter à un siecle ou deux du déluge ; il est faux que le royaume de Sicion soit le plus ancien de la Grece ; il est faux que l’Égypte ait euë une telle suite de rois si grande, si nombreuse, si bien suivie. Voilà pour les corps entiers d’histoires : je fais grace de beaucoup d’autres, dont il est inutile de vous ennuyer ; mais combien de faits particuliers sont tous les jours convaincus de faussetez. Vous croyez qu’il y a eu un Pharamond : point du tout ; le pere Daniel ne veut pas le reconnoître. Vous vous imaginez que Brunehaut a été une méchante femme ; vous vous trompez ? Cordemoi vous en fait un éloge des plus magnifiques. Vous pensez qu’Énée soit venu en Italie : fadaise que cela, Bochart et d’autres sçavans prouvent le contraire. [91]
63L’histoire ne serait-elle en définitive qu’une fiction ingénieuse ? C’est ce que nous suggère l’auteur du traité De l’Usage des romans, et l’on voit les conséquences désastreuses de cette idée sur une taxinomie tirant son efficacité d’adosser l’histoire au réel pour mieux l’opposer au roman. Si l’histoire comme le roman s’inscrivent dans le même ensemble fictionnel, où se trouveront désormais leurs frontières respectives ? Plus radicalement, derrière le brouillage des lignes de démarcation, n’est-ce pas d’ailleurs la notion de réalisme qui est atteinte : si tout est de l’ordre de la fiction, alors la position de certains écrivains se donnant pour des témoins de leur temps s’avère illégitime.
64Infraction, enfin, contre le principe de non contradiction régissant normalement l’élaboration d’un système de pensée. Fancan sur le point d’achever sa défense des romans ouvre par exemple sa réflexion sur de nouveaux horizons idéologiques en se faisant l’écho d’une thèse audacieuse autrefois soutenue par Scaliger contre Jérôme Cardan :
Sur tout il n’est pas besoin que j’oublie en fin a satisfaire à ceux qui demandent d’où vient aux hommes cest appetit d’escrire des choses fausses et fabuleuses et d’où provient ce plaisir que nous avons presque tous à nous plaire au recit et à la lecture de ce que certainement nous sçavons estre exempt de verité, veu mesmement que la fortune semble nous produire chaque iour assez d’accidens [92] veritables, sans qu’il soit necessaire que nous en forgions et feignions à plaisir. Sur cette demande je n’ay rien de meilleur à respondre que ce que j’ay leu dans une gentile [93] controverse du divin Scaliger en ses Exercitations contre Cardan [94], qui disoit en ses livres de la Subtilité, que les enfans se delectent plus aux choses fauses que les hommes avancez en aage, à cause qu’ils pensent qu’il y ait plus de verité. Comment plus dit Scaliger ? Car il faudroit que ces enfans fissent des comparaisons et des rapports dont ils sont incapables. Il faut que tu sçaches, adjouste t’il, que nostre entendement est de sa nature infiny. C’est pour-quoy il appete [95] les choses plus esloignees et estranges, et se delecte és choses fauses et en la peinture des monstres, d’autant que tout cela surmonte et franchit les vulgaires limites de la verité. L’intelligence humaine méprise la prescription de certaines fins [96], tant sa capacité est ample. [97]
65Cette longue référence à l’humaniste italien surprend d’autant plus qu’elle vaut pour une soudaine irruption de la Renaissance mystique et naturaliste dans le cadre de pensée déjà classique qui s’affirme dans Le Tombeau des romans. Voilà que l’imagination, loin d’être cantonnée dans son rôle imitateur, se mue en intuition d’une vérité suprasensible – on pense à cet égard aux traditions platonicienne et néoplatonicienne faisant de l’activité philosophique une forme d’inspiration sacrée – ou en une force créatrice dont la portée passe de loin les limites du monde visible – et l’on pense ici à cette vis imaginativa dont les occultistes comme Paracelse ou Agrippa célèbrent unanimement la puissance. L’artiste abandonné à cet imaginaire ne saurait confondre son rôle avec celui de l’historien ou du romancier s’adaptant aux contraintes du réalisme et de la morale. Son ambition est de révéler à l’humanité la dimension prométhéenne de son esprit toujours enclin à « franchir les vulgaires limites de la verité » et ce faisant de lui montrer que la vérité la plus haute ne se trouve pas à l’extérieur d’elle-même, mais dans la fantaisie où se manifeste explicitement son pouvoir d’invention et sa supériorité sur le monde créé.
66On retrouve aussi chez Lenglet quelques déclarations ponctuelles en faveur de l’imagination. Elles vont dans le sens du plaisir de la lecture. Comme le notent J. Oudart et J. Sgard, « L’imagination [selon l’auteur de L’Usage des romans] n’est plus une puissance trompeuse mais un besoin fondamental qu’il faut “satisfaire”, “réjouir”, “aimer”. Il admet parfaitement que le roman soit “le pays des rêveries et des fables”, que tout y soit mensonge, mais tous ces mensonges lui apparaissent comme des figures du désir, qui est vrai. Et c’est pourquoi le roman ne peut nous éclairer que sur l’amour » [98]. Faut-il pour autant suivre ces deux auteurs quand ils font de Lenglet un libertin, héritier lointain de Théophile ? Ce n’est pas certain dans la mesure où le désir dont il parle se conjugue ici avec la morale et l’apprentissage des bonnes mœurs tel qu’il est représenté de manière normative dans les romans sentimentaux. Son point de vue n’en manque pas moins d’une certaine audace, puisqu’il ouvre la voie d’une idée nouvelle : que le plaisir suffit à lui seul à justifier l’existence des fictions narratives ; mais le bon abbé, même s’il ne se prive pas de heurter certains préjugés et de provoquer ses lecteurs, ne va pas jusqu’au bout de son raisonnement : en effet, il ne dissocie pas le plaisir de sa finalité éthique.
6. LA QUESTION DE LA RECEPTION
67Les questions inhérentes à la réception des textes que nous venons d’étudier sont pour le moins épineuses : les informations disponibles – sauf dans le cas particulier de Lenglet – sont, en effet, relativement rares.
68On constate d’abord le petit nombre des éditions disponibles témoignant de leur faible diffusion. Le Tombeau des romans parut à deux reprises sous le titre de L’Orateur incogneu contre les romans, puis à la suite du Roman de l’Incogneu, histoire napolitaine (1634). Les traités De la Connoissance des bons livres, après leur édition originale à Paris en 1671, furent l’objet d’une contrefaçon publiée à Amsterdam en 1672, puis en 1673 dans une seconde version presque identique à la précédente, seule ayant été changée la date placée sur le frontispice. Le traité De l’Usage des romans fut édité une seule fois, en 1734 [99]. Ce n’est pas un bilan de livres à succès, surtout en comparaison de la publication d’ouvrages du même genre qui reçurent du public un accueil plus franchement favorable. Ainsi le Traité de l’origine des romans de Pierre-Daniel Huet servant de préface à Zayde fut édité neuf fois avec ce roman de Mme de La Fayette entre 1670 et 1764 et cinq fois séparément entre 1670 et 1711.
69Évidemment l’aura d’un livre ne se mesure pas quantitativement au nombre de ses rééditions. Encore faut-il tenir compte de son influence sur les lecteurs, mesurable à travers leurs commentaires, leurs citations, leurs emprunts explicites ou inavoués, et tenir compte aussi de son influence culturelle dépendant pour beaucoup de l’autorité et du prestige de ceux qui ont adopté ses idées avec ou sans reconnaissance de dette. En attendant l’enquête de fond qui seule pourra reconstituer exactement l’histoire discrète de cette fortune, on se contentera de trois constats.
70D’abord, il apparaît que Fancan, avec l’aide de Sorel qui l’a sans doute copié, a contribué à promouvoir la logique d’une réflexion ancienne s’appuyant sur le contraste et le parallèle de l’histoire et du roman. Cette logique, au reste, n’est pas seulement celle du débat ; elle peut s’actualiser de manière plus ponctuelle dans l’antithèse, la comparaison, ou plus simplement encore dans une taxinomie minimale à deux entrées. Tout se passe à cet égard comme si la fiction narrative d’Ancien Régime devait forcément se ranger dans l’une ou l’autre de deux catégories de l’histoire ou du roman. Ainsi l’abbé de Pure dans La Prétieuse (1656) met en scène une discussion sur le sujet des mérites comparés de ces deux genres, discussion au cours de laquelle le personnage d’Aracie marque nettement sa préférence pour le roman [100]. Du Plaisir dans ses Sentiments sur les lettres et sur l’histoire (1683) définit la position de la nouvelle classique en la rattachant à l’histoire, elle-même opposée au roman : « Les petites histoires ont entièrement détruit les grands romans » [101], déclare-t-il ainsi en constatant l’évolution du goût littéraire de ses contemporains. Pierre Daniel Huet à la fin de son traité exprime un point de vue synthétique en appelant de ses vœux un texte qui dépeindrait les exploits de Louis XIV et dont « la postérité douterait si ce serait une Histoire ou un Roman » [102].
71Un deuxième point important, en liaison avec le premier, tient dans le fait que Fancan, Sorel et Lenglet, travaillant tous trois dans le même esprit d’érudition, ont, à partir de la même opposition fondatrice, déroulé un ensemble de réflexions et d’exemples typiques formant une véritable topique de la critique littéraire. Beaucoup de leurs contemporains ou de leurs héritiers ont puisé dans celle-ci, mais sans toujours avouer leurs sources. Ainsi il n’est pas indifférent que Pierre-Daniel Huet intègre dans ses analyses cette citation de Scaliger [103] que nous avons déjà évoquée dans notre descriptif du Tombeau des romans, ou encore que, plus d’un siècle après lui, le romancier de La Solle, illustre la supériorité du roman sur l’histoire en empruntant probablement au même Fancan quelques-unes de ses observations sur La Cyropédie de Xénophon [104].
72Troisième point : faisant du roman un sujet digne d’intérêt, et quelle que soit par ailleurs leur opinion exacte sur ce genre, nos trois auteurs ont favorisé sa reconnaissance littéraire. Celle-ci, au reste, ne se fit pas sans de nombreuses réactions négatives, comme le montre l’accueil reçu par l’apologie de Gordon de Percel en faveur d’un genre encore tenu pour moralement suspect au début du XVIIIe siècle. Il n’est pas indifférent à cet égard qu’un an après sa publication, le P. Bougeant se réfère ironiquement à ce livre dans son parodique Voyage merveilleux de Fan-Férédin dans la Romancie. L’allusion piquante se glisse dans un passage du roman où le narrateur et héros souligne le rôle important joué par les romans dans son éducation de jeune homme :
La reine Fan-Férédine aimoit assez peu les romans ; mais ayant lu par hasard dans je ne sais quel ouvrage, composé par un auteur d’un caractère respectable, que rien n’est plus propre que cette lecture pour former le cœur et l’esprit des jeunes personnes, elle se crut obligée en conscience de me faire lire le plus que je pourrois de romans, pour m’inspirer de bonne heure l’amour de la vertu et de l’honneur, l’horreur, la fuite des passions, et le goût du vrai, du grand du solide, et de tout ce qu’il y a de plus estimable. [105]
73Le public, évidemment, devait sourire de cette association paradoxale du roman à toutes les qualités qui lui sont traditionnellement refusées et qu’il est même supposé pervertir !
74Mais l’hostilité se conjugua aussi avec la curiosité. S’appuyant sur plusieurs témoignages historiques, G. Sheridan note que L’Usage des romans devient rare l’année même de sa parution. À défaut d’un succès d’estime, nous suggère-t-elle, le livre de Gordon de Percel-Lenglet-Dufresnoy bénéficia de l’intérêt habituel des lecteurs pour les textes interdits ou censurés. C’est en tout cas ce que montre à l’évidence un extrait de la correspondance de Bouhier, un magistrat contemporain du règne de Louis XV :
Tout le monde court à Paris après deux livres, qui devraient en bonne police faire enfermer leurs auteurs, l’un est de l’abbé Lenglet sous le titre, De l’Usage des romans et l’autre est intitulé Lettres philosophiques, qu’on assure être de Voltaire. [106]
7. LA THEORIE, LES PRATIQUES ET L’HISTOIRE LITTERAIRE
75Pour élargir enfin le cercle de ces réflexions, on ne manquera pas de se demander si les points de vue théoriques de ces trois auteurs appartenant à deux siècles n’ont pas accompagné, voire préfiguré, les profonds changements marquant alors l’évolution des fictions narratives en prose. De nombreuses histoires littéraires n’évoquent-elles pas un tournant des années 1660 coïncidant d’une part, avec la crise du grand roman héroïque et galant, caractérisé par son ampleur, son encombrante rhétorique et ses extravagances, et de l’autre, avec l’émergence d’un genre inédit : la nouvelle, désignant une forme de petit roman réglé par un idéal de vraisemblance et une élégante concision, une esthétique dont la célèbre Princesse de Clèves serait l’illustration la plus aboutie ? La fin du XVIIe et le début du XVIIIe siècle, comme on le sait, virent par ailleurs fleurir de nombreux romans mémoires manifestant aussi à leur manière la montée en puissance du réalisme dans la littérature française et occidentale : en 1672, Mme de Villedieu fait paraître un roman autobiographique, les Mémoires de la vie de Henriette Sylvie de Molière, « qui annonce par son ton, sa structure, la forme de son réalisme, les grands romans du XVIIIe siècle » [107], comme la Vie de Marianne (1731-1741). Mais le triomphe du réalisme dans la littérature narrative devra surtout au roman anglais (novel et non plus romance), ceux, entre autres, de Daniel Defoe (1660-1731), de Samuel Richardson (1689-1761) et d’Henry Fielding (1707-1754), construisant leurs œuvres à partir du point de vue particulier de leurs personnages sur un quotidien dépouillé désormais de ses prestiges romanesques [108].
76Fancan, Sorel et Lenglet ne feraient-ils pas partie intégrante de ce courant d’évolution ? On ne saurait nier en effet qu’il existe, sinon un dialogue, du moins des points de convergence entre leurs propos et les transformations de la littérature narrative et, plus largement, de la culture et des mentalités de l’âge baroque aux Lumières. On aurait pu, afin d’éclairer ces relations, creuser l’écart séparant Lenglet de ses deux aînés, et montrer, de manière un peu attendue, que chacun restait tributaire de l’esprit d’une époque possédant ses propres concepts de l’histoire et du roman. On aurait pu à partir de ces prémisses évoquer l’allégeance des premiers à un idéalisme moral qui chez le second va en s’assouplissant pour laisser peut-être davantage de place à l’expérience et à la sensibilité informant la juste observation du réel. Si nous ne nous sommes pas exactement engagé dans cette voie, c’est pour avoir constaté surtout les liens de parenté intellectuelle unissant les trois écrivains, les récurrences rapprochant leurs œuvres et finalement la relative autonomie de leurs prises de position théoriques confrontées à cette histoire littéraire valant pour une marche au réalisme. Nous l’avons vu, en effet, on ne saurait identifier simplement nos trois auteurs à des défenseurs du réel contre la fiction. Il apparaît plutôt que leurs œuvres jouent l’une contre l’autre l’histoire et le roman pour mieux dévoiler leur solidarité ou leur complicité. Ainsi ces deux genres définiraient ensemble le vaste territoire de la prose fictionnelle et formeraient comme ses deux pôles antagonistes et complémentaires ; ainsi le roman ne saurait se penser sans l’histoire – il y perdrait sa crédibilité – et l’histoire sans le roman – elle y perdrait son intérêt.
77Cette approche est-elle pertinente et quel lien avec l’histoire des textes de fiction ? Il faudrait pour répondre de manière adaptée à des questions aussi abruptes distinguer au moins entre deux types de critiques et deux niveaux d’analyse : critique d’abord des hommes de lettres, comme Boileau ou Du Plaisir, attentifs avant tout au fait esthétique, et critique des écrivains moralistes dans les rangs desquels il faudrait placer notre trio. Fancan, Sorel et Lenglet, même si leurs propos ne relèvent pas explicitement de la réflexion éthique, se représentent en effet la littérature à partir de ses enjeux moraux. On peut d’ailleurs se demander dans quelle mesure l’histoire et le roman ne finissent pas par se confondre dans leur esprit avec des catégories morales. Cette orientation est lourde de conséquences parce qu’elle les entraîne à adhérer à un système de valeurs inscrit dans une durée longue et où se réverbère moins les changements de cap de l’histoire littéraire – ces modifications, souvent subtiles, des pratiques d’écriture constituant autant de modes successives – que la récurrence des mêmes schémas fondamentaux. À cet égard on est frappé de constater à quel point les trois théoriciens, malgré quelques audaces ponctuelles, se montrent généralement imprécis et conservateurs dans leurs remarques, à quel point aussi – et il faut leur reconnaître ce mérite – ils voient mieux et plus loin que les autres quand il s’agit de caractériser l’axiologie de la prose fictionnelle. Ainsi, loin de révéler un hypothétique progrès – travaillant principalement à l’historicisation du roman ou au renforcement de son réalisme –, leurs œuvres témoignent plutôt de la persistance des mêmes structures mentales conditionnant la représentation des fictions sous l’Ancien Régime : le dévoilement d’un cadre historico-romanesque dont l’étude précise des textes confirme d’ailleurs la validité : on sait ce que La Princesse de Clèves doit encore au roman baroque, il faut seulement, pour s’en convaincre, se rappeler la célèbre scène de l’aveu, et que dire des extravagances de nombreux Mémoires, comme celles du comte de Comminges, donnés pourtant pour les reflets de l’expérience vécue ? Au-delà du cap des années 1660 ou du temps des premières traductions de Richardson, les choses dans une certaine mesure restent inchangées, l’histoire est toujours hantée par le romanesque et le romanesque se sert de l’histoire pour mieux nous séduire.
78Ainsi après la parution de L’Histoire justifiée, le débat dont nous avons présenté ici les trois principaux épisodes, est loin de perdre brusquement de son actualité ; mieux l’impression s’impose en lisant les théoriciens du roman au XVIIIe et encore au XIXe siècle que leurs conceptions se sont finalement développées en suivant des voies déjà explorées par leurs prédécesseurs. Est-ce dire qu’une même tradition critique immuable dominerait de son bloc monolithique la fin des temps modernes du règne de Louis XIII à la crise révolutionnaire, et au-delà ? Pas exactement, si l’on est sensible aux jeux des nuances et des différences ténues formant la matière principale de l’histoire des idées. On pourra observer, de ce point de vue, que les innovations tiennent moins dans l’invention de nouvelles thèses que dans la validation et l’approfondissement de vérités données auparavant sur le mode de la provocation – eu égard sans doute aux préjugés moraux. Les paradoxes d’aujourd’hui seraient-ils les vérités de demain ? Le fait est que les idées les plus audacieuses que nos trois auteurs présentent sur le mode du jeu ou de l’hypothèse provocante seront reprises après eux comme des postulats par nombre d’apologistes du roman. Ainsi, en 1745, Baculard d’Arnaud avance la thèse que le roman « représente l’homme tel qu’il est, ses vertus, ses vices » et nous offre de celui-ci et de ses mœurs un miroir plus fidèle que l’histoire :
C’est un tableau naturel de la société à la portée de tous les esprits. Chaque lecteur peut goûter le plaisir de s’y reconnaître, de s’y retrouver, et par conséquent, de s’amuser et de s’instruire à la fois, beaucoup mieux qu’en parcourant tous les volumes d’histoire. [109]
79Sade présente le roman comme « le tableau des mœurs séculaires [...] aussi essentiel que l’histoire, au philosophe qui veut connaître l’homme » [110]. Alfred de Vigny puise encore dans le même fonds ses Réflexions sur la vérité dans l’art où il définit une esthétique des fictions historiques :
[...] on doit s’abandonner à une grande indifférence de la réalité historique pour juger les œuvres dramatiques, poèmes, romans ou tragédies, qui empruntent à l’histoire des personnages mémorables. L’Art ne doit jamais être considéré que dans ses rapports avec sa BEAUTE IDEALE. Il faut le dire, ce qu’il y ajoute de vrai n’est que secondaire, c’est seulement une illusion de plus dont il s’embellit, un de nos penchants qu’il caresse. Il pourrait s’en passer, car la VERITE dont il doit se nourrir est la vérité d’observation sur la nature humaine, et non l’authenticité du fait. [111]
80Voilà au bout du compte, mais désormais tenu pour le fruit d’une juste réflexion et non comme le thème d’un jeu d’esprit, ce même paradoxe, celui du mentir vrai : les mensonges des romanciers seraient plus proches de la vérité humaine que les témoignages de l’historien.