Mazarin et la « comédie de Lyon » : au-delà de la légende
- Par Daniel Séré
Pages 327 à 340
Citer cet article
- SÉRÉ, Daniel,
- Séré, Daniel.
- Séré, D.
https://doi.org/10.3917/dss.062.0327
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Notes
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[1]
Ambassadeur de Philippe IV à Münster de 1645 à 1648 puis ambassadeur à Francfort en 1657-1658.
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[2]
J. Valfrey, Hugues de Lionne, ses ambassades en Espagne et en Allemagne. La paix des Pyrénées, Paris, 1881.
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[3]
Galeazzo Gualdo Priorato, Histoire de la paix conclue à S. Jean de Luz entre les deux couronnes, traduit de l’italien, Cologne, 1665. L’auteur, né et mort à Vicence (1606-1678), a produit de nombreux ouvrages historiques après une carrière militaire bien remplie.
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[4]
« Cela ne peut être et ne sera pas » (Mme de Motteville, Mémoires, édition par Michaud et Poujoulat, Paris, 1838, p. 470).
-
[5]
Montglat (François de Paule de Clermont, marquis de – né au début du siècle, mort en 1675), Histoire de la guerre de la France et la Maison d’Autriche durant l’administration du C.al de Richelieu et du C.al Mazarin, sous les règnes de Louis XIII et de Louis XIV, depuis la déclaration de la guerre en 1635, jusqu’à la paix des Pyrénées en 1660, édition par Michaud et Poujoulat, Paris, 1838.
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[6]
Yves de Saint-Prest, Histoire des Traitez de Paix et autres négociations du XVIIe siècle, La Haye et Amsterdam, 1725.
-
[7]
Philippe Prosper est né en 1657 du second mariage de Philippe IV. La reine, Marie-Anne de Habsbourg, attend une autre naissance pour la fin de 1658.
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[8]
A. Chéruel, Histoire de France sous le ministère de Mazarin, t. III, Paris, 1882, p. 199. Il est utile de signaler qu’A. Chéruel ajoute aux raisons des Espagnols de demander la paix à la fin de 1658 la défaite infligée par les Portugais devant Elvas : or celle-ci n’a eu lieu que le 14 janvier 1659, lorsque Pimentel était déjà à Paris, en négociation avec le cardinal.
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[9]
F. de Silvela, Bosquejo histórico (Esquisse historique, en introduction à la correspondance Philippe IV - María d’Agreda), Madrid, 1885. Depuis 1643, Philippe IV entretenait un échange épistolaire régulier, de caractère spirituel mais aussi politique, avec la sœur María, fondatrice d’un couvent à Ágreda, connue par sa réputation mystique. La correspondance du roi et de la religieuse comporte plus de 600 lettres en vingt-deux ans, jusqu’à la mort de sœur María, six mois avant Philippe IV, en 1665.
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[10]
J. F. de Cárdenas, « La misión de D. Antonio Pimentel (Lyon-Paris, 1658-1659) », Universidad de Deusto, 9 mai 1955.
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[11]
C. Dulong, Mazarin, Paris, 1999, p. 265.
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[12]
Les documents d’État qui concernaient les relations entre l’Espagne et la France, avaient été transportés, sur ordre de Napoléon Ier, des archives espagnoles de Simancas aux archives impériales à Paris. Elles y sont restées jusqu’à leur restitution à l’Espagne, en 1942.
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[13]
La Gazette, année 1658, no 125, information communiquée de Madrid, en date du 15 septembre 1658.
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[14]
Ibid., no 143, information communiquée de Madrid, en date du 29 octobre 1658.
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[15]
AMAE (Archives du ministère des Affaires étrangères, Paris), CP (Correspondance politique), Milan, vol. 3, fo 308, Lettre de Pimentel à Mazarin, 7 août 1658.
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[16]
AGS (Archivo General de Simancas), Secretaría de Estado, Consulta du Conseil d’État, legajo 3375 (pièce 95, 14 septembre 1658).
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[17]
AGR (Archives générales du Royaume, Bruxelles), Secrétairerie espagnole d’État et de guerre (vol. 264, fo 166 ro à fo 167 vo), lettre du roi à D. Juan du 21 novembre 1658.
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[18]
La Gazette, année 1658, no 131, livraison du 26 octobre 1658.
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[19]
Les ducs de Savoie prétendaient au titre de roi de Chypre.
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[20]
La Gazette, année 1658, no 134, livraison du 2 novembre 1658.
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[21]
AGS, Estado K, leg. 1616, no 4, Pimentel à L. de Haro, 26 novembre 1658.
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[22]
Archives de Chantilly (lettre citée d’après le duc d’Aumale, Histoire des princes de Condé, Paris, 1892).
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[23]
AGR, Secrétairerie espagnole d’État et de guerre, vol. 264 (fo 191 ro et vo).
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[24]
AGS, Estado K, leg. 1616, no 5, Pimentel à L. de Haro, 3 décembre 1658.
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[25]
AMAE, CP Sardaigne, vol. 53, fo 27 vo, Mazarin à Mme Royale, 5 septembre 1657.
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[26]
Ibid., fo 33 ro, Mazarin à Mme Royale, 26 octobre 1657.
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[27]
AMAE, Mémoires et documents – France, vol. 277, fo 70.
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[28]
Albert Bailly – La Correspondance, vol. V (1654-1655), présentée et éditée par Paola Cifarelli, Académie Saint-Anselme, Aoste, 2003.
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[29]
AGS, Estado antiguo, legajo 2368, Consejo de Estado (11 août 1658).
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[30]
AGS, Estado antiguo, legajo 2092, Don Juan au comte de Peñaranda (30 juin 1658).
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[31]
AGR, Secrétairerie espagnole d’État et de guerre, vol. 264, Philippe IV à D. Juan, fo 166 ro (21 novembre 1658).
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[32]
Le traité de Paris, comme les offres de Lionne à Madrid, en 1656, prévoyait un rétablissement de Condé dans ses biens et dignités (dont celle de premier prince du sang), mais non dans des gouvernements de provinces ou de places, ni dans la charge de grand maître de l’hôtel du roi.
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[33]
D. Séré, « Les difficultés d’exécution d’un traité : le cas du traité des Pyrénées », Revue d’histoire diplomatique, Paris, 2000/3.
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[34]
C’est ainsi que J. Valfrey écrit à propos de Luis de Haro : « Le nom de ce personnage reste inséparable de celui de Mazarin » (op. cit., p. 4).
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[35]
J. F. Baltar Rodríguez, Las Juntas de Gobierno en la Monarquía Hispánica, Madrid, 1998.
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[36]
AGS, Estado K, leg. 1619, no 10, Le Conseil d’État au roi, 20 juin 1659.
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[37]
Ibid., leg. 1618, no 4, L. de Haro à F. de Contreras, Saint-Sébastien, 22 juillet 1659.
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[38]
D. Séré, « La paix des Pyrénées ou la paix du roi : le rôle méconnu de Philippe IV dans la restauration de la paix entre l’Espagne et la France (1659) », Revue d’histoire diplomatique, Paris, 2005/3.
1Le rétablissement de la paix entre la France et l’Espagne, en 1659, a une longue histoire. Au cours des vingt-quatre ans de conflit, de nombreuses tentatives ont été faites pour y parvenir. On n’en retient généralement que les plus marquantes. Parmi celles-ci, les conférences secrètes de Madrid, en 1656, entre Luis de Haro, le principal ministre de Philippe IV, et Hugues de Lionne, envoyé par le cardinal Mazarin, ont marqué un progrès important vers la paix. Elles ont abouti à un accord sur les points essentiels du contentieux franco-espagnol, mais elles ont finalement échoué sur les conditions de retour en France du prince de Condé, passé depuis 1652 aux côtés de l’Espagne. Dans l’été de 1658, l’Espagne a repoussé une nouvelle chance de faire la paix à l’occasion d’une réunion de la Diète impériale à Francfort.
2C’est cependant une initiative espagnole, dès l’automne de la même année, qui a joué un rôle décisif dans le retour à la paix. À sa suite, une série de conférences secrètes se sont tenues à Lyon d’abord, puis à Paris, entre Mazarin et un plénipotentiaire envoyé par Philippe IV. Elles ont duré de décembre 1658 à juin de l’année suivante et se sont conclues, le 4 juin 1659, par le traité de paix de Paris, dont les résultats principaux ont été la paix, le projet de mariage entre Louis XIV et l’infante Marie-Thérèse et la rencontre des deux principaux ministres à la frontière des Pyrénées, dans l’été suivant.
3Le retournement rapide et inattendu de l’Espagne dans son attitude à l’égard de la paix, a permis d’écarter tous les obstacles qui s’y étaient opposés jusqu’alors. L’étude de ce moment crucial est essentielle pour éclairer les conditions du retour à la paix. Il existe une tradition historique de la présentation des raisons et des circonstances de l’initiative espagnole. Souvent reprise dans le passé et continuée jusqu’à nos jours, elle mérite d’être examinée et confrontée aux documents dont on dispose actuellement, pour donner à cet événement et à ceux qui en furent les acteurs, leur juste place dans l’histoire de la paix.
DU REFUS DE NÉGOCIER À L’ENVOI D’UN PLÉNIPOTENTIAIRE
4Au début de septembre 1658, Antonio Pimentel de Prado, officier général espagnol en service dans l’État de Milan, arrive à Madrid, porteur d’une dépêche adressée au roi catholique par le gouverneur de la province, le comte de Fuensaldaña. Quelques semaines plus tard, il est envoyé en France, muni par Philippe IV des pouvoirs nécessaires, avec la double mission de négocier une suspension d’armes d’un an et de proposer à Louis XIV l’infante Marie-Thérèse, sa fille, en mariage. De cette union, désirée depuis longtemps en France, il est attendu par l’Espagne qu’elle lui rende moins dures les conditions de paix qu’elle est prête à négocier.
5Cette démarche ne peut que surprendre quand on se souvient que la plus récente tentative de négociations entre les deux couronnes venait d’échouer quelques semaines plus tôt, du fait de l’Espagne. La Diète impériale était alors réunie à Francfort pour donner un successeur à l’empereur Ferdinand III, mort le 2 avril 1657. L’Espagne et la France y avaient envoyé leurs ambassadeurs. Les Électeurs de Cologne et de Mayence avaient offert leur médiation pour que cette assemblée de dimension européenne soit aussi une occasion de mettre fin au conflit franco-espagnol, risque permanent pour la paix de l’Empire. Cependant, la Diète s’était séparée, après l’élection de Léopold Ier et après son couronnement, le 1er août 1658, et l’ambassadeur espagnol, le comte de Peñaranda [1], avait quitté Francfort sans que les négociations avec les ambassadeurs français aient pu commencer. Malgré l’offre de médiations variées (Rome, Venise, le Collège électoral) pour organiser un congrès, rien ne semblait devoir instaurer à court terme un nouveau dialogue de paix entre l’Espagne et la France.
6J. Valfrey, l’historien de Hugues de Lionne [2], donne une présentation des circonstances qui auraient, selon lui, amené le gouvernement de l’Espagne à renouer aussi rapidement le fil des négociations. L’origine de ce changement serait une information parvenue d’Italie à Luis de Haro. À Mérida, en Estrémadure, où il rassemblait une armée en vue de délivrer Badajoz assiégée par les Portugais, Luis de Haro aurait reçu, de la part du gouverneur de l’État de Milan, la nouvelle d’un projet de mariage, de réalisation imminente, entre Louis XIV et la princesse Marguerite de Savoie. Selon J. Valfrey, les sources de Fuensaldaña seraient turinoises, mais il ne cite aucun document. Cet auteur raconte que « l’émotion fut grande au camp de Don Luis de Haro ». En effet, « l’union de Louis XIV avec une princesse de Savoie, c’était la ruine de toutes les espérances que le cabinet de Madrid avaient placées, sans l’avouer, sur la tête de l’infante Marie-Thérèse, pour obtenir la paix à de meilleures conditions ». La récente défaite des Dunes et la prise de Dunkerque par les forces conjointes franco-anglaises, en juin 1658, la grande inquiétude qui s’en était suivie pour l’ensemble des Pays-Bas espagnols, la progression en Italie des troupes françaises et de celles des alliés italiens de la France, menaçant même Milan, et enfin l’offensive portugaise en cours, semblent avoir soudain fait apparaître urgent au roi catholique et à son gouvernement d’obtenir une suspension, au moins provisoire, des combats. J. Valfrey estime qu’alors, face à cette situation et à la nouvelle alarmante communiquée par Fuensaldaña, « on résolut d’envoyer sans retard Don Antonio Pimentel à Paris ».
7Ce récit des origines de la paix de 1659 restitue la cohérence de l’événement par une explication d’ensemble logique et simple, reposant sur un mélange de faits connus et d’hypothèses destinées à combler les lacunes documentaires. D’autres auteurs, mémorialistes ou historiens, avaient déjà, à des époques diverses, tenté de donner leur présentation du même événement. Il y a donc une histoire du récit des origines de la paix de 1659 que nous allons parcourir.
LA NAISSANCE D’UN RÉCIT TRADITIONNEL
8Dès le début, la présentation de la décision de Philippe IV a été placée sous le signe des spéculations et des rumeurs, plus que sous celui de la connaissance sûre et documentée des faits. Le premier récit historique de la paix des Pyrénées est dû à Galeazzo Gualdo Priorato [3] et a été publié dès 1665. L’auteur a fait un travail de caractère historique, mais on peut regretter qu’il n’ait pas cité ses sources. Gualdo Priorato rapporte la maladie du roi, en 1658, et la décision consécutive, prise par Mazarin et par la reine, de le marier rapidement. L’Espagne refusant toujours l’infante et la paix, l’offre déjà ancienne de la duchesse de Savoie de marier sa fille Marguerite au roi est apparue soudain opportune : « La Cour de France dans ces veuës, prit donc résolution au commencement du mois de novembre de faire le voyage de Lyon ». Le roi catholique, de son côté, commençait à accepter l’idée de paix et espérait obtenir des conditions plus favorables en proposant l’infante en mariage. En apprenant le voyage de Lyon et son objet, il a décidé de ne plus tarder à faire une offre : « [...] La nouvelle de la marche de la Cour de France, et de celle de Savoye vers Lyon, [...] acheva de porter les Espagnols à entendre aux propositions qui leur avoient esté faites de ce mariage, et pour venir aux effets, et ne pas perdre de temps [...] envoyèrent aussi Dom Antoine Pimentel à Lyon, pour traiter avec le Cardinal Mazarin ». Dans ce récit, le roi catholique joue un rôle imputé à sa bonté naturelle et à son âge plus qu’à sa conscience de souverain décidant de la paix comme de la guerre. La publication de l’Histoire de la paix de Gualdo Priorato précède de plus d’un demi-siècle celle des mémoires de Mme de Motteville, en 1725, ainsi que celle des mémoires du marquis de Montglat, en 1727.
9Mme de Motteville, dame de compagnie d’Anne d’Autriche, rapporte une confidence faite par Marie-Thérèse sur les circonstances de son mariage : « [...] Le roi d’Espagne, au bruit du voyage de Lyon s’étoit alarmé ; et j’ai su, par celle qui depuis a été notre Reine, que le Roi son père, entendant dire que le Roi alloit se marier, avoit répondu Esto no puede ser y no sera » [4]. Ce témoignage semble conforter l’explication de Gualdo Priorato : Philippe IV aurait eu connaissance du projet de mariage franco-savoyard et du voyage des deux cours à Lyon en vue de le mettre à exécution. La décision d’envoyer Pimentel en France en résulterait directement. Il faut cependant remarquer que Marie-Thérèse, selon ce que rapporte Mme de Motteville, n’aurait donné aucune indication sur le moment où son père aurait prononcé ces paroles. Nous verrons que Philippe IV n’a vraisemblablement pu tenir ces propos que postérieurement au départ de Pimentel pour la France et donc à la décision de l’y envoyer.
10Montglat [5] apporte aussi son explication qui reflète ce qui devait se dire, à son époque, dans les milieux de cour. Selon lui, l’affaire aurait eu son origine dans l’esprit de la duchesse de Savoie. Les Espagnols ayant refusé l’infante au roi de France à plusieurs reprises, la dernière fois en 1656 lors de l’échec des conférences de Madrid, la duchesse « prétendit de lui faire épouser la princesse Marguerite sa fille, et résolut de ne plus tenir le parti de France qu’à cette condition ». Mazarin aurait fait traîner l’affaire jusqu’à ce que la maladie du roi, en juillet 1658, donne de l’urgence au projet de mariage. De plus, plusieurs informations indiquent que la duchesse de Savoie semblait disposée à se tourner vers l’Espagne ou, au moins, qu’elle en donnait toutes les apparences. Selon Montglat, « le cardinal, qui eut vent de cette négociation, fit tous ses efforts pour la rompre ; et plus la duchesse le voyoit alarmé par cette crainte, plus elle faisoit la froide et lui donnoit de l’ombrage. [...] Elle se résolut à prendre ses avantages dans le choix qu’elle feroit, et de mettre à haut prix son alliance [...] » On ne sait par quelle voie, “ le bruit du mariage du Roi et de la princesse de Savoie s’étoit répandu par toute l’Europe », toujours est-il que « le comte de Fuensaldagne en ayant eu le vent, dépêcha en Espagne Antonio Pimentel [...] Il donnoit par le même moyen avis à Don Louis de Haro du voyage que le Roi devoit faire à Lyon pour le mariage de la Princesse de Savoie [...] Cette alliance causeroit une liaison plus étroite que jamais entre la France et la Savoie, laquelle entraîneroit la perte du Duché de Milan ». C’est après examen de la situation par le roi et par Luis de Haro que Pimentel aurait été envoyé en France « avec ordre de rompre par toutes sortes de moyens le mariage du Roi Très Chrétien avec la Princesse de Savoie ».
11Selon Yves de Saint-Prest, auteur d’une Histoire des traités de Paix [6], l’initiative serait venue du prince de Condé. Inquiet de la tournure des événements aux Pays-Bas et s’entendant très mal avec le gouverneur de la province, Don Juan, fils naturel de Philippe IV, Condé aurait décidé d’envoyer un émissaire à Madrid en le faisant passer par Milan, afin qu’il informe le comte de Fuensaldaña de sa mission et recueille son avis : « Ce député conféra à Milan avec le comte de Fuensaldagne qui jugea à propos d’envoyer aussi en Espagne Dom Antonio Pimentel, afin qu’ils agissent de concert ». Les deux hommes remplirent si bien leur mission qu’à Madrid « on se résolut non seulement à faire la paix avec la France, mais aussi à offrir au Roi l’infante d’Espagne, afin d’obliger la Reine, qui souhaitoit passionnément ce mariage, à faire accorder des conditions plus favorables au Roi Catholique son frère : et comme le Roi [de France] étoit alors en marche pour se rendre à Lion, afin d’y conclure son mariage avec la Princesse de Savoye, on jugea qu’il n’y avoit point de temps à perdre [...] ». Le projet de mariage de Louis XIV avec la princesse de Savoie, et le voyage des cours de France et de Savoie en direction de Lyon, seraient, ici aussi, la raison de l’urgence de la décision espagnole.
12On assiste donc à la naissance, quasi contemporaine des événements, d’une tradition du récit de la genèse de la paix de 1659 et à sa propagation au cours du XVIIIe siècle et jusqu’à la fin du XIXe, comme l’attestent les citations faites de J. Valfrey. Le scénario, mis en place dès le début, continue simplement à être propagé avec quelques variantes, mais sans davantage de références documentaires.
LA VERSION ACTUELLE DU RÉCIT
13À la fin du XIXe siècle, le récit traditionnel s’enrichit. La rumeur du prochain mariage de Louis XIV et de la princesse Marguerite, qui aurait précipité les Espagnols vers la demande de paix, ne serait, en fait, qu’un faux semblant, habilement élaboré par le cardinal, pour les contraindre à faire précisément ce qu’il attendait d’eux. J. Valfrey écrit que du côté de la reine mère et de Mazarin, « on voulait mettre l’Espagne en demeure de sortir de son silence et de faire connaître sans retard ses résolutions définitives au sujet du mariage de l’infante Marie-Thérèse avec Louis XIV ». Cet objectif caché aurait expliqué que le voyage de la cour à Lyon se soit déroulé sous l’œil des gazetiers et à petites étapes, pour laisser à l’Espagne le temps de réagir. Le « mariage de Savoie » ne serait donc rien d’autre qu’une tentative de pression sur l’Espagne pour la forcer à négocier. La paix avec l’Espagne pourrait maintenant être accompagnée d’un mariage rendu possible par l’existence d’un infant dans la succession espagnole [7]. Adolphe Chéruel, qui a publié une grande partie de la correspondance de Mazarin, est aussi tenté par cette présentation. Après les défaites des Espagnols en Flandre et les menaces sur le duché de Milan, « Mazarin espérait qu’ils seraient réduits à demander la paix, mais l’orgueil de Philippe IV refusait de céder. Le cardinal eut alors recours à un artifice qui devait forcer l’Espagne à offrir l’infante et la paix [...]. Il fit proposer à la duchesse de Savoie, Christine de France, une entrevue [...] » [8]. Cet excellent connaisseur des écrits de Mazarin ne cite cependant aucun texte du cardinal à l’appui de la thèse de l’ « artifice ».
14Cependant, au XIXe siècle, certains commencent à douter de la réalité de la machination. Ainsi, Francisco de Silvela, l’auteur espagnol d’une étude du règne de Philippe IV à travers la correspondance du roi avec la religieuse d’Agreda [9], avait émis une réserve sur le récit traditionnel, en laissant ouverte une alternative : on aurait « fait en France [le voyage de Lyon] pour forcer la décision de Philippe IV de se séparer de sa fille (ce qui paraît un excès de moyens pour obtenir un résultat à portée de main), ou de bonne foi, pour donner tout de suite une succession au royaume [...] ». Sa remarque, pertinente, mais discrète, semble être passée inaperçue à l’époque, tant en France qu’en Espagne.
15Au XXe siècle, les historiens ont-ils apporté une vision différente sur cette affaire ou, au moins, des éléments nouveaux à l’appui du récit traditionnel ? Le schéma que nous venons de voir est repris dans la plupart des ouvrages d’histoire politique et diplomatique portant sur le premier XVIIe siècle, et plus particulièrement sur le conflit franco-espagnol. C’est également le cas dans les biographies des divers acteurs des événements (Mazarin, Louis XIV, Anne d’Autriche). La plupart des auteurs qui évoquent cette affaire créditent l’astucieux cardinal de la paternité de ce qu’on désigne tantôt comme un piège, tantôt comme une farce, toujours comme une ruse à laquelle les Espagnols n’auraient pu résister. Ainsi théâtralisée, la tradition historiographique se fige finalement dans une version qu’exprime l’expression, devenue conventionnelle, de la « comédie de Lyon ». Réelle ou imaginaire, elle paraît d’autant plus crédible qu’elle semble avoir été parfaitement confirmée par les événements. Elle se trouve, de plus, confortée par la légende d’un cardinal au machiavélisme irrésistible.
16Il y a cependant quelques dissonances dans cette unanimité à accepter sans examen la prétendue « comédie de Lyon ». Ainsi, en 1955, en Espagne, Juan F. de Cárdenas, après avoir évoqué l’hypothèse du mariage-prétexte de Lyon, uniquement organisé pour provoquer le gouvernement espagnol à réagir, envisage également la possibilité que « comme d’autres le soutiennent, le mariage avec la princesse Marguerite ait déjà été décidé et que le voyage de la cour française à Lyon ait eu pour objet de l’achever [...] » [10]. Plus récemment, Claude Dulong, dans la biographie qu’elle a consacrée à Mazarin, rapporte que dans une lettre à l’ambassadeur à Londres, le cardinal a écrit, à propos du mariage du roi, « que “plusieurs autres raisons” obligeaient à ne pas attendre plus longtemps le bon vouloir des Espagnols et que donc Louis XIV épouserait la princesse de Savoie, si elle lui plaisait, car il était urgent qu’il se mariât » [11]. L’auteur estime très justement que cette lettre est un élément troublant dans l’hypothèse d’une « comédie de Lyon ». Ces doutes et ces réticences justifient qu’on revienne à une lecture attentive des documents disponibles. Il faut éprouver la solidité des fondements d’un récit toujours répété et, cependant, jamais conforté par une preuve documentaire. Les documents espagnols concernant la préparation de la mission de Pimentel sont abondants et disponibles dans divers fonds d’archives. Inaccessibles aux chroniqueurs, mémorialistes ou historiens des XVIIe et XVIIIe siècles, ils ont parfaitement cessé de l’être pour ceux des siècles suivants [12].
17Tenter de donner une explication de la soudaine décision espagnole revient à donner une réponse aux questions suivantes :
18— Fuensaldaña a-t-il informé la cour de Madrid du projet de mariage franco-savoyard comme le récit traditionnel le prétend ?
19— Que savait-on de ce projet à Madrid et pouvait-on avoir eu connaissance du déplacement prévu des cours de France et de Savoie vers Lyon avant le départ de Pimentel ?
20— Y a-t-il eu, de la part de Mazarin, mise en scène, sans intention de réalisation, du « mariage de Savoie », dans le seul but de provoquer la réaction espagnole ?
QUEL MESSAGE FUENSALDAÑA A-T-IL TRANSMIS À LA COUR DE MADRID ?
21Antonio Pimentel est arrivé en Espagne venant d’Italie au tout début de septembre 1658, chargé d’une lettre du comte de Fuensaldaña pour le roi. Le voyage de Pimentel et sa présence en Espagne n’ont rien de secret car, en date du 15 septembre 1658 (avec un peu plus d’une semaine de retard sur l’événement), la Gazette de France communique de Madrid : « Antonio Pimentel est arrivé ici de la part du Comte de Fuensaldagne, pour représenter le misérable Estat auquel se trouve réduit le Milanez, et demander des secours plus effectifs que ceux qui ont esté jusques à présent envoyez » [13]. Quand il repartira de Madrid à destination de la France, moins de deux mois plus tard, le 17 octobre, la même Gazette en donnera l’information, avec une erreur sur sa mission et sur sa destination : « Dom Antonio Pimentel est parti de cette ville pour retourner à Milan, où il porte au comte Fuensaldagne, au lieu de l’argent qu’il estoit ici venu demander, des asseurances d’un secours très considérable [...] » [14]. Le 7 août 1658, Pimentel avait demandé au cardinal, par une lettre personnelle, deux passeports l’autorisant à transiter par la France pour aller à Madrid régler des affaires privées et revenir [15]. C’est donc grâce au premier de ces passeports que, vers la fin d’août 1658, Pimentel a quitté Milan et a gagné l’Espagne en traversant la France. La lettre de Fuensaldaña au roi catholique, dont Pimentel était porteur, contenait-elle quelque information sur le projet de mariage franco-savoyard et sur l’imminence de la rencontre des deux cours à Lyon, comme l’affirme le récit traditionnel ?
22Le contenu du message de Fuensaldaña au roi est parfaitement connu. Le Conseil d’État espagnol a examiné, le 14 septembre 1658, « la liste de points apportée à [S. M.] par Don Antonio Pimentel envoyé par le comte de Fuensaldaña [...] » [16]. Des 21 points sur lesquels Fuensaldaña a voulu attirer l’attention du roi, il est clair que le plus important est le dernier. Son objet est d’obtenir le remplacement rapide du gouverneur à la tête d’une province que les vingt points précédents montrent comme étant en grand péril : manque d’argent, manque de recrues, manque de quartiers, secours napolitains au quart ou au cinquième de ce qui serait nécessaire, progrès importants de l’ennemi pendant la campagne, Milan menacée et mal défendue. Fuensaldaña recommande que son successeur arrive avant la fin de la campagne de 1658, afin de bien prendre la mesure de la situation. Le plus tôt serait le mieux car, écrit Fuensaldaña, « tous savent que S. M. m’a donné licence pour la fin de la campagne et voient que je me dispose à en profiter ». En fait, il semble qu’il veuille forcer la main au roi pour accélérer un départ qu’il réclame depuis deux ans déjà.
23Sauf si Pimentel était aussi chargé d’une commission à délivrer « de bouche », comme on disait à l’époque, les documents disponibles ne permettent pas de penser que la cour de Madrid ait été informée du mariage franco-savoyard par le canal de Fuensaldaña ni, donc, qu’elle ait trouvé là le ressort de son initiative pour la paix.
QUE SAVAIT-ON, À MADRID, DU MARIAGE SAVOYARD ET DE LA RENCONTRE DE LYON ?
24Pour en rester aux documents connus, ni l’instruction réservée, c’est-à-dire secrète, remise à Pimentel, ni les échanges de courriers entre le roi à Madrid et Luis de Haro à Mérida, pendant la préparation de la mission du plénipotentiaire, n’évoquent, à aucun moment, la connaissance d’un projet de mariage entre Louis XIV et la princesse de Savoie ni, a fortiori, son imminence. On comprendrait mal le souci de secret, à cet égard, entre les niveaux les plus élevés du pouvoir espagnol et vis-à-vis de son plénipotentiaire. Les très mauvais résultats de la campagne de 1658 pour les armées espagnoles et la crainte que ceux de la campagne de 1659 ne soient encore pires, sont des raisons amplement suffisantes pour expliquer la mission de Pimentel.
25Parmi les documents remis au plénipotentiaire avant son départ, se trouve le pouvoir signé du roi, formulant la mission qui lui est confiée et ses limites. En fait, c’est bien l’Espagne qui demande l’arrêt des combats et qui propose de renouer des négociations de paix qu’elle a très récemment repoussées, mais il importe, pour la réputation de la monarchie catholique, de sauver les apparences. D’après le texte du pouvoir, le passage de Pimentel à Paris n’aurait pas d’objectif diplomatique, et ne serait pour lui qu’une simple étape sur le chemin des Flandres, où il se rendrait pour ses affaires privées. Le roi d’Espagne profiterait de cette occasion pour acheminer une lettre personnelle destinée à sa sœur, la reine mère de France. Bien qu’il ne soit en rien solliciteur, il reste néanmoins soucieux de ne pas perdre une chance de rendre la paix à la chrétienté et il autorise, à cette fin, le messager occasionnel à « entendre toute proposition qui lui serait faite au nom du roi de France par ses ministres ». Dans une lettre à Don Juan, Philippe IV fait part de la décision qu’il a prise d’engager une nouvelle démarche en faveur de la paix [17]. Il lui annonce qu’il en a chargé Pimentel. Il précise que Pimentel « est parti d’ici [de Madrid] le 17 octobre par les frontières de l’Aragon ». Nous apprenons ainsi la date précise du départ de Pimentel de Madrid. Il devra faire connaître au cardinal Mazarin « l’ouverture qui est faite de négocier le mariage du roi très chrétien avec l’infante [...] pour le bien de la paix ».
26Que savait le public de tout cela ? C’est au moment où Pimentel a quitté Madrid que la famille royale de France, le cardinal et leur suite se sont mis en route pour Lyon, dans le but que l’on sait. Dans sa livraison du 26 octobre, la Gazette informe ses lecteurs du « voyage que le Roy a résolu de faire en quelques-unes de ses Provinces, pour le bien de son Estat et de ses Peuples », sans révéler la destination ni le but matrimonial du voyage [18]. La Gazette informe de Turin, en date du 18 octobre, que « Leurs Altesses Royales [19] se préparent pour leur voyage de Savoye, et aller voir Leurs Majestez Très Chrestiennes à Grenoble » [20]. Le lieu de destination de la famille ducale est erroné. Cette livraison de la Gazette porte la date du 2 novembre. C’est donc au début de novembre 1658, pour la première fois, que le public est informé d’une rencontre prochaine des deux cours de France et de Savoie. Pimentel, quant à lui, apporte toutes les précisions sur son voyage en France. La première lettre qu’il adresse à Luis de Haro date du 26 novembre [21]. C’est « entre Toulouse et Paris », en fait à Cahors, qu’il a appris le voyage de la cour de France vers Lyon. Renonçant à poursuivre sa route vers Paris, il a alors modifié son itinéraire et est arrivé à Lyon le 19 novembre, alors que le roi, la reine, Mazarin et le reste de leur cortège n’étaient encore qu’à Dijon. Si à la fin d’octobre 1658, on avait su à Madrid le départ de la cour de France pour la rencontre prévue, à Grenoble ou à Lyon, avec la cour de Savoie, on n’aurait pas eu recours à la fiction du voyage privé de Pimentel en Flandres le faisant passer par Paris : ni Grenoble ni Lyon ne sont des étapes sur la route de Madrid vers les Pays-Bas.
27Quand a-t-on pu apprendre, à Madrid, le projet de mariage savoyard ? Pierre Lénet, le secrétaire de Condé et son représentant à Madrid, adresse au prince, qui est aux Pays-Bas, une lettre datée du 18 novembre [22]. Il l’informe qu’il a appris du secrétaire du courrier royal espagnol, à la fois le voyage de Pimentel en France et sa mission : rompre l’union projetée avec la princesse de Savoie, négocier le mariage de l’infante et obtenir une suspension d’armes. À cette date, Philippe IV et son proche entourage savent à quoi s’en tenir. On peut penser que Lénet a voulu informer Condé dès qu’il a su la nouvelle. Les agents du prince à Madrid ne restaient jamais longtemps ignorants de tout ce qui pouvait intéresser leur maître, et les prochaines négociations franco-espagnoles le concernaient au premier chef. À ce moment, Pimentel est parti depuis un mois. Il paraît très improbable que le projet de mariage avec la princesse de Savoie ait pu rester inconnu des hommes du prince aussi longtemps. La nouvelle, dès qu’elle a été connue, s’est propagée rapidement. Ainsi, le 14 décembre, Don Juan écrit à son père pour lui rapporter qu’il a été informé de France, de ce que « Monsieur de Lionne retournerait en Espagne et que le mariage du roi très chrétien avec la fille de Savoie serait totalement rompu. Bien qu’elles ne parlent pas de Don Antonio Pimentel, il semble que ces rumeurs aient un rapport avec les propositions qu’il a faites [...] » [23]. Les rumeurs vont déjà bon train.
28Dans une lettre du 3 décembre, Pimentel rapporte que son arrivée a eu pour effet « la rupture, ou au moins sûrement la suspension, du mariage de Savoie, lequel, sans aucun doute, se serait fait si je n’étais arrivé à temps » [24]. C’est la première mention faite dans les documents espagnols au « mariage de Savoie » mais la lettre de Pimentel ne sera reçue à Madrid que le 1er janvier et Luis de Haro n’en aura connaissance que le 11 janvier 1659, au camp de l’armée espagnole établi près d’Elvas, ville portugaise qu’il assiégera alors, après avoir délivré Badajoz. En conclusion, l’existence du voyage de Lyon n’a été connue à Madrid que postérieurement au départ de Pimentel et les récits anciens, comme ceux qui les ont repris, sont donc erronés sur la manière dont le gouvernement espagnol en a eu connaissance. Ils le sont aussi, vraisemblablement, sur le moment où le projet de mariage franco-savoyard a été su à Madrid et donc, également, sur le rôle que cette nouvelle aurait pu jouer dans la décision d’envoyer un plénipotentiaire en France.
MAZARIN A-T-IL MIS EN SCèNE UNE « COMéDIE DE LYON » ?
29Que peut-on dire du scénario, tant de fois répété jusqu’à nos jours, de la « comédie de Lyon » ? Selon le récit traditionnel, il mettrait en scène une tromperie à double effet, soigneusement élaborée par le cardinal. La Savoie en aurait été l’instrument involontaire, le projet de mariage du roi et de la princesse Marguerite n’étant qu’un pur prétexte pour inquiéter l’Espagne. Celle-ci en aurait été la cible, la nouvelle de ce mariage étant destinée à la pousser, en fait, à offrir enfin celui du roi avec l’infante.
30Le mariage avec l’infante, évoqué depuis le congrès de Münster et tant désiré par Anne d’Autriche, était devenu possible, en principe, depuis que Marie-Thérèse n’était plus la première héritière de la couronne d’Espagne. Pour se réaliser, ce mariage supposait une volonté de paix de l’Espagne qui semblait lui faire encore totalement défaut dans l’été de 1658. Le cardinal s’était alors trouvé contraint d’accepter la réalité. Malgré les réticences de la reine, il fallait envisager pour le roi un autre parti que l’infante. D’autre part, Louis XIV, devenu adulte, était de plus en plus difficile à gouverner, comme l’avait montré son esprit d’indépendance lors de la campagne de 1658, et aussi, bien sûr, avec toute l’affaire Mancini. Enfin, la maladie du roi, durant l’été 1658, avait fait sentir la fragilité de la succession à la couronne et avait rendu urgent le projet de le marier.
31En réalité, le mariage en Savoie n’avait rien d’un prétexte. Les relations de Mazarin avec la cour de Savoie et avec Mme Royale, en particulier, étaient anciennes. Sa correspondance le prouve. L’idée d’un voyage de la duchesse avec la princesse Marguerite, pour rencontrer le roi, remontait au moins à septembre 1657. On entrevoyait déjà une rencontre dans un lieu intermédiaire, Lyon ou Grenoble [25]. La saison étant alors trop avancée, il avait fallu repousser le projet à l’année suivante [26]. Le 22 février 1658, le cardinal était très explicite dans une lettre au chevalier de Terlon, ambassadeur auprès de la cour de Suède : « Pour le mariage du Roy, vous direz confidemment à Sa Majesté [le roi de Suède] de ma part qu’on songe icy à le faire avec la Princesse Marguerite de Savoye, et je croy que l’on médite, pour cet effect, un voyage à Lyon, où Madame la Duchesse se pourra rendre avec le duc son fils et la princesse sous pretexte de venir saluer le Roy [...] » [27]. La rencontre de Lyon n’a donc rien d’un simulacre hâtif. Tout indique qu’elle est l’aboutissement d’un projet envisagé depuis plusieurs années. La publication récente de la correspondance d’Albert Bailly, agent en France de la duchesse de Savoie, confirme l’ancienneté de ce projet : en 1654, les cours de France et de Savoie échangeaient déjà les portraits du roi et de la princesse dans une perspective matrimoniale [28].
32À Madrid, dans l’été de 1658, une majorité de conseillers s’étaient exprimés clairement pour une recherche urgente de la paix avec la France. Mais informés trop tard de la fin de l’espoir de négociations à Francfort, le Conseil d’État et le roi n’avaient pas pu réagir à temps [29]. Tous, au sein du gouvernement, ne reconnaissaient pas la nécessité et l’urgence de faire la paix. Luis de Haro et ses proches conseillers, comme le comte de Peñaranda, croyaient encore à la capacité de l’Espagne de résister à la pression de la France et de ses alliés. Ils croyaient aussi à un retournement possible de la situation générale en faveur de l’Espagne. Même Don Juan a cru longtemps à cette possibilité [30] avant de conseiller, tardivement, au roi son père, de rechercher rapidement la paix [31]. D’ailleurs, ces espoirs n’étaient pas totalement illusoires : des troubles pouvaient renaître en France autour des partisans du cardinal de Retz et de ceux de Condé, ou bien à partir de l’insatisfaction d’une partie de la noblesse dans les provinces. Depuis la mort de Cromwell, le 3 septembre 1658, l’alliance de l’Angleterre républicaine avec la France pouvait être rompue, surtout si Charles II Stuart, allié de Philippe IV, réussissait dans ses tentatives de reprendre le pouvoir à Londres. Enfin, l’empereur, si l’infante lui était accordée en mariage comme il en pressait Madrid, pouvait renier son serment de respecter la capitulation votée avant son élection et assister l’Espagne militairement. La domination exercée jusque-là par Luis de Haro sur le roi rendait peu vraisemblable l’idée que celui-ci pût prendre seul la décision de faire la paix.
33Ainsi, le pari fait par Mazarin sur le bon fonctionnement du piège qu’il aurait conçu, aurait été des plus incertains. Le mariage savoyard était bien un projet en cours de réalisation et l’arrivée de Pimentel à Lyon a créé une situation inattendue, à laquelle Mazarin a dû faire face dans l’improvisation. Le congé précipité donné à la cour de Savoie, au risque d’humilier un allié précieux, donne plus à l’affaire une allure de faux pas diplomatique laborieusement rattrapé, que d’aboutissement d’une machination réussie. C’est dans la rapidité de réaction du cardinal pour saisir au vol la double chance qui s’offrait à la France, comme par miracle, de la paix et du mariage espagnol, que réside sa véritable réussite. On peut conclure que la consultation des documents ne confirme en rien l’hypothèse d’une « comédie de Lyon » et que celle-ci n’est utile en rien pour expliquer l’entrée de l’Espagne dans la phase finale des négociations. Il semble prudent et raisonnable d’y renoncer et de s’en tenir à l’hypothèse moins romanesque, mais plus vraisemblable, d’un concours de circonstances que Mazarin a su exploiter avec talent dès qu’il s’est présenté à lui.
L’ENJEU D’UNE DÉMYSTIFICATION
34La seule démystification d’une légende, à propos d’un récit plus anecdotique qu’historique, pourrait paraître un bilan assez maigre, au terme de cette étude. En fait, la recherche de l’origine de la mission de Pimentel doit s’inscrire dans la perspective d’une réévaluation d’ensemble de tout le mécanisme du retour à la paix en 1658 et 1659, tant dans son processus que dans ses causes. Nous ne retiendrons que deux points dans cette approche élargie de la paix retrouvée.
35Tout d’abord, le résultat direct de la mission de Pimentel a été la signature d’un traité de paix et la réalisation du projet, longtemps tenu pour impossible, du mariage de Louis XIV et de l’infante. Il faut rappeler que lorsque le traité des Pyrénées a été signé, le 11 novembre 1659, dans l’île des Faisans, par le cardinal Mazarin et Luis de Haro, il y avait alors déjà cinq mois que le retour à la paix était effectif. Elle avait été rétablie le 4 juin 1659, par le traité de Paris, signé par le cardinal et par Pimentel, munis des pleins pouvoirs de leurs souverains respectifs, et ratifié très rapidement par chacun d’eux. En plus de la paix, de l’accord sur l’essentiel des conquêtes cédées par l’Espagne et du mariage du roi et de l’infante, le traité de Paris prévoyait également la rencontre des deux principaux ministres de France et d’Espagne, à la frontière des deux royaumes. C’était le dernier article du traité de Paris qui en avait fixé l’ordre du jour. La tâche prévue pour les deux principaux ministres était d’établir le contrat de mariage et aussi de donner une conclusion à treize points secondaires que les négociations de Paris avaient laissés pendants. Le traité de Paris a été en quelque sorte éclipsé par le traité des Pyrénées, issu d’une série de conférences entre les deux principaux ministres, suivies, en 1660, du mariage et de la rencontre spectaculaire des familles royales espagnole et française. Dès la fin du XIXe siècle, J. Valfrey a fait le constat de cette situation curieuse pour un traité d’une telle importance : « Les historiens en général ont négligé beaucoup le traité du 4 juin et ses annexes ». Les historiens ont une excuse : Luis de Haro a tout fait pour faire disparaître les traces du traité de Paris, témoin du consentement déshonorant, selon lui, de la monarchie catholique, à un rétablissement seulement partiel du prince de Condé en France [32]. Seules deux copies d’archives de ce traité, en espagnol, ont échappé à la destruction [33]. Du côté français, le prestige qui a rejailli sur le cardinal et sur le jeune roi, après le face-à-face au sommet de l’île des Faisans, n’avait nul besoin du rappel des conférences secrètes de Paris, menées dans l’ombre, face à un ministre du second ordre, comme Wicquefort aurait alors défini la position de Pimentel. Tout a donc été fait du côté espagnol pour effacer le traité de Paris de l’histoire et rien n’a été fait du côté français pour en empêcher le rejet dans l’oubli. Cet escamotage du traité de Paris explique aussi, dans une large mesure, la méconnaissance des conditions qui ont présidé au rétablissement de la paix.
36Ensuite, au premier rang des artisans de la paix restaurée entre l’Espagne et la France, dont l’histoire retient surtout les noms de Mazarin et de Luis de Haro [34], il faut donner une place éminente à Philippe IV qui se trouve relégué généralement au rang de figurant prestigieux, mais mineur, dans ces événements de haute politique. On assiste, depuis quelques années, parmi les historiens, à une réévaluation du rôle politique de ce souverain. Il faut au moins rappeler que la décision de demander la cessation des hostilités et de proposer l’infante en mariage lui revient entièrement. La désignation de Pimentel et sa mission en France relèvent de sa seule volonté. Luis de Haro, occupé par la guerre contre le Portugal, s’étant éloigné de Madrid de septembre 1658 à janvier 1659, le roi catholique a trouvé l’occasion de prendre l’initiative, en exerçant pleinement son pouvoir souverain, pendant ces quelques mois essentiels pour la paix. Les conseillers d’État, ordinairement tenus à l’écart des décisions importantes par Luis de Haro et ses juntes personnelles [35], ont pu jouer pleinement leur rôle et faire prévaloir, auprès du roi, une opinion favorable à la paix. C’est encore Philippe IV qui a décidé, de son propre chef et contre les sentiments personnels de Luis de Haro, de ratifier le traité de Paris, dès le 20 juin 1659 [36]. C’est lui enfin, soutenu par le Conseil d’État, qui a donné ordre à son ministre de ne prendre aucun risque pour la paix lors des conférences à la frontière. En effet, soucieux de faire rétablir le prince de Condé dans l’intégralité de ses charges et gouvernements, Luis de Haro était prêt, comme il l’avait lui-même écrit, « à parler [au Cardinal] avec une grande vigueur et allant jusqu’à la dernière limite avec résolution » [37], avec les risques que cela comportait pour la paix.
37La paix de 1659 résulte certainement du désir réel du cardinal de finir la guerre, mais aussi de l’apparition d’un vrai souverain, maître du choix de continuer la guerre ou de faire la paix, dans le personnage de Philippe IV qui semblait, jusque-là, régner plus que gouverner. La légende du chantage au mariage savoyard réduisait son rôle, ainsi que celui du gouvernement de l’Espagne, à celui de marionnettes dont Mazarin aurait, de loin, tiré les ficelles. En réalité, c’est un Philippe IV inattendu et peu conforme à la légende, qui apparaît comme celui qui a voulu et qui a su imposer, au sein de son gouvernement, la fin d’une guerre de vingt-quatre ans [38]. Ainsi donc, le récit plaisant de la « comédie de Lyon » perd de sa vraisemblance, mais, en contrepartie, les circonstances du retour de la paix entre la France et l’Espagne s’en trouvent d’autant mieux mises en lumière.