Alidor ou l’indifférent. Pastorale, publié par François Lasserre, Edizioni dell’Orso, préface de Daniela dalla Valle, 2001. Un vol. 17 × 24 cm de 292 p.
Pages 161f à 179f
Citer cet article
- GIAVARINI, Laurence,
- Giavarini, Laurence.
- Giavarini, L.
https://doi.org/10.3917/dss.031.0161f
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- Giavarini, L.
- Giavarini, Laurence.
- GIAVARINI, Laurence,
https://doi.org/10.3917/dss.031.0161f
1 Cette édition d’une pastorale dramatique anonyme est la version remaniée d’un mémoire de maîtrise de François Lasserre, par ailleurs auteur de travaux sur Corneille (Corneille de 1638 à 1642 : la crise technique d’ « Horace », « Cinna » et « Polyeucte », Seattle, PFSCL, 1990) et le théâtre des années 1630 (La Comédie des comédiens et le Discours à Cliton, avec l’étude de son attribution à Gougenot, Tübingen, G. Narr, 2000). Elle présente trois parties distinctes : le texte de la pastorale comprenant un argument, une liste des « entreparleurs » et cinq actes développés en quelque 1 880 vers alexandrins ; une étude divisée entre l’ « examen » de la pièce et une tentative d’attribution à Corneille, à l’évidence le cœur du projet éditorial ; enfin, une transcription du manuscrit MS 2784 de la National Library of Scotland, unique source de ce texte entré dans la bibliothèque en 1927 après une acquisition probable, en 1923 au plus tard, par George Neilson dont le nom figure en capitales sur la page de garde du manuscrit. François Lasserre rappelle que la découverte d’Alidor appartient à Elisabeth Frazer, auteur, en 1946, dans The Modern Language Review, d’un article intitulé « Alidor, an unknow early work by Pierre Corneille » (1946, vol. 41, p. 144-154). Et s’il dit se « désolidariser » des excès interprétatifs de Mlle Frazer qui a prétendu faire de Corneille l’auteur des œuvres de Molière, de Charles Sorel, de Jacques de Lorens et enfin du gazetier Charles Robinet, pas moins, il reprend à son compte l’attribution d’Alidor à Corneille et développe à cet effet une argumentation très clairement orientée par la certitude de son résultat.
2 Quelles raisons donc, hors la curiosité, d’ouvrir cette édition ? La perspective d’une histoire des textes, certes, mais d’abord, en vertu de ce projet d’attribution qui l’emporte sur la prudence de la découverte, l’histoire de ce que Michel Foucault a appelé la « fonction-auteur ». Le propos de François Lasserre vaut sans doute moins en effet pour l’idée qu’il soutient avec une certaine audace, à moins qu’il ne s’agisse de témérité, à peine modulée par quelques « je sais bien mais quand même », que pour les critères et les présupposés qu’il fait fonctionner en affrontant ainsi les gardiens du temple : unité d’un système dramaturgique dont Alidor témoignerait en tant que premier texte de Corneille, caractérisation psychologique des personnages propre à la cohésion d’un tel système, analyse des discours rattachés à une dramaturgie signifiante quoique postérieure, repérage de structures archaïques (importance numérique des monologues, absence de liaison entre les scènes) en même temps qu’identification du style d’un « premier » Corneille. Au final, cette argumentation construit l’imaginaire d’un auteur dans « l’enfance de l’art », construction d’autant mieux servie par Alidor que la pastorale est souvent présentée par les auteurs des années 1610-1620 comme un exercice de jeunesse, et que ses caractéristiques sont ici moins prégnantes que celles de la comédie. L’attribution à Corneille, plus qu’elle ne renverse les idées établies par l’histoire littéraire – ou par Corneille lui-même, assez soucieux de la constitution de son œuvre pour fixer, avec Mélite, ses débuts devant la postérité –, apporte une contribution très militante à la statue du grand homme. D’autant que si un « Appendice » qui ne figurait pas dans la première version de ce travail revient sur une possible attribution d’Alidor à Rotrou dont la Célimène a plus d’un point commun avec cette pastorale – notamment le travestissement et le règlement des conflits amoureux par un personnage unique –, ce n’est que pour imaginer que son auteur a eu accès à une copie d’Alidor. Dans la perspective qui est celle de François Lasserre, tout Rotrou regarde vers Corneille, et même La Célimène doit quelque chose à Mélite ! Rien d’étonnant si la reconstruction d’une carrière se soutient ici d’une téléologie du classicisme quelque peu archaïque dont les prémices sont cherchées notamment à travers l’effort de datation – autour de 1626-1628, ce qui fait d’Alidor un probable contemporain de La Sylvie de Jean Mairet – et mises en relief par ces « tournures préclassiques », « expressions à coloration préclassique » et autres appréciations qui participent pourtant de l’histoire littéraire la moins réfléchie.
3 En l’état des choses, il est clair que rien ne permet l’attribution exacte et définitive d’Alidor à quelque main que ce soit, et que le problème de cette présentation tient dans le forçage d’une lecture pourtant attentive et soignée. Reste un texte dont l’intérêt est tout à fait certain, souligné par les annotations informées de F. Lasserre : par les échos qu’il offre avec La Place royale (représentée en 1633), avec La Célimène (1632) qui avait été, selon une remarque de Tristan datée de 1653, une pastorale, avant que Rotrou ne l’ait adaptée au goût comique des années 1630, moins sans doute avec L’Astrée dont elle s’écarte par une certaine affectation galante du dialogue, Alidor offre un exemple singulier de la flexibilité du modèle pastoral à l’intérieur des essais dramaturgiques propres aux années précédant la fixation des règles. Il est d’ailleurs intéressant que F. Lasserre identifie la IVe partie de L’Astrée comme source probable du discours féministe d’Alidor. Car elle appartient à un moment où le cadre pastoral est investi de savoirs et de formes nouveaux, hétérogènes à la culture d’un unique auteur, le nom de celui-ci dût-il servir de caution aux différentes réalisations de cet investissement collectif. Alidor n’a d’ailleurs pas non plus grand-chose à voir avec la tragi-comédie pastorale à l’italienne d’un Mairet. Mise en scène ordonnée par une bergère, Oronthe, la pièce organise une pure tromperie, sans aucun de ces moments « tragiques » propre au genre mixte théorisé par Giambattista Guarini à la fin du XVIe siècle et imité dans les milieux aristocratiques et italianisants des années 1620. Elle est l’occasion d’articuler le développement de réflexions galantes, féministes ou plaintives, mais toujours très informées sur les plaisirs et les ruses de la langue de l’amour, à l’une des destinations importantes de la pastorale – le mariage, traité ici avec la désinvolture d’une chute obligée. Ce n’est plus tout à fait la disputatio renaissante, et pas encore la mise en scène subtile, incarnée, des surprises de l’amour, mais c’est déjà l’intelligence du sentiment se cherchant à travers les vrais semblants du discours amoureux.
4 Laurence GIAVARINI.