Jean Baudoin (1584-1650), témoin de la culture baroque et pionnier du classicisme
- Par Emmanuel Bury
Pages 393 à 396
Citer cet article
- BURY, Emmanuel,
- Bury, Emmanuel.
- Bury, E.
https://doi.org/10.3917/dss.023.0393
Citer cet article
- Bury, E.
- Bury, Emmanuel.
- BURY, Emmanuel,
https://doi.org/10.3917/dss.023.0393
Notes
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[1]
Cette contribution, et les trois articles qui suivent, sont les membra disjecta d’une réunion savante, tenue au Château de Versailles en octobre 1998, et dont le sujet était « Jean Baudoin et la culture européenne à l’âge baroque ».
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[2]
Albert Osborn, Sir Philip Sidney en France, Paris, Champion, 1932, p. 78-91.
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[3]
H. Kynaston-Snell, Jean Baudoin et les « Essais » de Bacon en France, Paris, Jouve, 1939.
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[4]
Voir Laurence Plazenet, édition et présentation de L’Histoire nègrepontique de J. Baudoin, Paris, Champion, 1998, p. 31-32.
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[5]
Ibid., p. 36-37.
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[6]
Voir Kynaston-Snell, ouvr. cité, p. 47-48.
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[7]
H.-J. Martin, Livre, pouvoirs et société à Paris au XVIIe siècle, Genève, Droz, 1969, p. 437.
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[8]
Lettres de Jean Chapelain, publiées par Ph. Tamizey de Larroque, Paris, Imprimerie nationale, 1883, t. 1, p. 54, 57.
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[9]
Voir H.-J. Martin, ouvr. cité, p. 435, p. 354.
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[10]
Relation contenant l’Histoire de l’Académie Françoise, Paris, Pierre Le Petit, 1653, p. 505.
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[11]
L. Plazenet, ouvr. cité, p. 67-73.
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[12]
Roger Zuber, Les Belles infidèles et la formation du goût classique, Paris, Armand Colin, 1968 (rééd. Albin Michel, 1995).
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[13]
H.-J. Martin, ouvr. cité ci-dessus.
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[14]
Anne-Élisabeth Spica, Symbolique humaniste et emblématique. L’évolution et les genres (1580-1700), Paris, Champion, 1996.
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[15]
Laurence Plazenet, L’Ébahissement et la délectation. Réception comparée et poétiques du roman grec en France et en Angleterre aux XVIe et XVIIe siècles, Paris, Champion, 1997.
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[16]
L. Plazenet, « Écrivain et honnête homme : pour un portrait de Jean Baudoin », en introduction à son édition de L’Histoire nègrepontique, Paris, Champion, 1998, p. 29-76.
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[17]
Enrico De Gennaro, « Romanzo classico contro romanzo barocco. Uno schema critico da rivedere. A proposito di Lindamire, Histoire indienne di Baudoin », Micromégas, VII, 3, p. 15-30 et, du même auteur, « Torquato Tasso, Baudoin et le roman français du XVIIe siècle », Revue de Littérature comparée, 1988, p. 495-502.
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[18]
Voir A. Cioranescu, Le Masque et le Visage ; du baroque espagnol au classicisme français, Genève, Droz, 1983 ; cf. Emmanuel Bury, « Jean Baudoin, traducteur de l’espagnol », [in] L’Âge d’or de l’influence espagnole. La France et l’Espagne à l’époque d’Anne d’Autriche 1615-1666, éd. C. Mazouer, Éd. InterUniversitaires, 1991, p. 53-63.
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[19]
Sur cet aspect de la continuité culturelle du « profil » caractéristique de Jean Baudoin, voir, entre autres, E. Bury, « Trois traducteurs français aux XVIe et XVIIe siècles : Amyot, Baudoin, d’Ablancourt », Revue d’Histoire littéraire de la France, 1997, 3, p. 361-371.
1Jean Baudoin [1] est souvent cité comme un des premiers membres de l’Académie française. De fait, comme une grande part des fondateurs de l’illustre compagnie, son « œuvre » est constituée essentiellement de traductions ; à ce titre, il fait parfaitement le lien avec l’humanisme triomphant d’un Amyot ou d’un Blaise de Vigenère, tel qu’il avait triomphé dans le cadre de l’Académie du Palais suscitée par Henri III ; outre un intérêt pour la fiction romanesque, Baudoin témoigne aussi d’un intérêt continu pour la réflexion politique et philosophique, qui est particulièrement sensible dans ses traductions de Juste Lipse (Politica, 1650) ou du Chancelier Francis Bacon (pour la traduction duquel il obtient un privilège global en 1641) ; le goût qu’il a toujours montré pour l’ajout de « maximes » politiques et morales à ses « belles infidèles » (qu’il récrivait, le plus souvent, à partir de travaux antérieurs) va dans le même sens. Enfin, son attachement à la culture de l’emblème retient aujourd’hui encore l’attention des historiens de l’art, et intéresse en général les spécialistes de l’iconographie. Esprit curieux, attaché aussi bien aux savoirs issus de l’humanisme conquérant qu’à l’émergence des langues vernaculaires (anglais, espagnol, italien), Jean Baudoin est, à sa manière, une figure caractéristique de la culture de l’Europe « baroque ». Mais, dans un même mouvement, reconnu d’emblée comme un artisan de la langue française, il peut aussi apparaître comme un pionnier du « classicisme », par le souci constant de partager ses compétences entre le domaine européen (néo-latin et vernaculaire), et la promotion de la prose d’art française, au moment même où celle-ci devient l’idiome commun de l’Europe savante.
2Né vers 1584, Jean Baudoin commence sa carrière au service de la reine Marguerite de Valois au plus tard en 1605. Les archives rapportent que la somme de trente-cinq écus lui avait été baillée le 14 avril 1610, « pour apprendre la langue espagnole par commande de sa Majesté ». Très tôt, il semble donc spécialisé dans la connaissance des langues étrangères, et pas seulement dans celle des langues anciennes. Peu d’éléments nous permettent aujourd’hui de connaître ce que fut sa formation intellectuelle ; selon les témoins du temps (Pellisson), il aurait parcouru l’Europe dans sa jeunesse, ce qui attesterait d’une éducation nobiliaire couronnée par le traditionnel Iter academicum. Albert Osborn [2] et Henry Kynaston-Snell [3] ont établi, grâce aux archives, son appartenance à la Maison de Marguerite de Valois. Mais on ne sait guère comment il a abouti à cette charge de « lecteur », aucune hypothèse ne semblant concluante [4]. Le pseudonyme d’Antoine de Bandole qu’il choisit alors pour publier ses premiers ouvrages signale au mieux, par ses connotations nobiliaires, son désir de reconnaissance auprès de la cour.
3Une autre articulation majeure de sa carrière semble être le voyage en Angleterre (1622-1623), entrepris, toujours selon Pellisson, sur ordre de Marie de Médicis, dans le but de traduire l’Arcadia de sir Philip Sidney : ce fut pour lui l’occasion de rencontrer sa future femme, sans doute dans l’entourage du comte de Pembroke. Il eut un fils et peut-être deux filles de ce mariage : le premier mourut lors du siège de Mardick (1645), et le Dictionnaire des précieuses de Somaize (1661) signale une fille de Baudoin parmi les précieuses (sous le nom de Barsilée). Les déboires provoqués par un procès pour plagiat, à propos de l’Arcadia, l’amènent alors à se plaindre amèrement du statut de traducteur, comme l’atteste une lettre écrite à Jean de Lannel [5]. Mais, comme l’écrira plus tard Sorel (Bibliothèque françoise, 1664), Baudoin « n’étant pas fort accommodé des biens de fortune », demeura contraint de « travailler pour les Libraires » et ne put, de fait, interrompre son activité de traducteur, malgré sa tentation, avouée à Lannel, de ne plus servir de « truchement aux Livres des Etrangers ».
4Au seuil des années 1630, Baudoin semble avoir opté pour le parti de Richelieu, à l’entourage duquel il dédie ses principaux ouvrages du moment ; d’autres sources ont supposé pourtant une protection de Gaston d’Orléans, mais il n’en subsiste aucune trace patente, à moins de supposer un bref passage dans la Maison d’Orléans entre 1625 et le siège de la Rochelle (1628) [6]. De fait, son intégration au corps de la toute jeune Académie française, dès 1635, et ce, malgré une nette différence d’âge par rapport à la génération qui y est promue par les bons soins du cardinal, témoigne sans doute de cette illustre protection. Henri-Jean Martin signale un manuscrit autographe du chancelier Séguier où Baudoin figure dans une liste de gens à pensionner [7], en 1636. L’amitié avec Boisrobert, l’homme de Richelieu, en ces années 1630, explique sans doute cette promotion : Baudoin ne semblait pas en effet directement lié à Conrart lui-même, dont le cercle allait devenir le premier noyau de l’Académie naissante. Il apparaît nettement, en tout cas, ne serait-ce que par la correspondance de Chapelain [8], que Baudoin jouissait alors d’une excellente réputation dans la province parisienne de la République des Lettres.
5Le titre d’historiographe qui lui est décerné en 1644, année où paraît son chef-d’œuvre (si l’on en croit Charles Sorel), L’Histoire des Guerres civiles de France, traduite de Davila, couronne une carrière constamment reconnue d’homme de lettres très officiel, et protégé par les plus grands [9]. On comprend donc difficilement comment, selon le Dictionnaire des Prétieuses, Baudoin serait mort d’épuisement, de faim et de froid, en 1650. Pellisson ne mentionne aucun détail à ce sujet, se contentant de signaler qu’il « mourut âgé de plus de soixante ans » [10]. En tout état de cause, une lecture au pied de la lettre des épîtres liminaires ou une récriture hâtive de quelques mots de Sorel ont parfois conduit la tradition critique à noircir un tableau qui était sans doute moins sombre dans la réalité, à savoir celle d’un « professionnel » des lettres, qui a simplement travaillé pour gagner sa vie [11].
6Les monographies directement consacrées à Jean Baudoin sont rares ; depuis Paul Pellisson (Histoire de l’Académie, 1653) et Charles Sorel (Bibliothèque françoise, 1664) le portrait du traducteur a été fixé, avec ses lieux communs et ses anecdotes (le caractère besogneux du travail, la qualité de la prose française, le mariage, etc.) ; seul Henry Kynaston-Snell, en 1939, a tenté de rétablir, à l’aide des documents d’archives, un parcours biographique plus net ; il est vrai que son propos, centré sur la fortune des Essais de Bacon en France jusqu’au XVIIIe siècle, l’a conduit à privilégier certains aspects de sa carrière (et notamment le contact avec la culture et la langue anglaises) ; un même intérêt avait été apporté, mais beaucoup plus rapidement au travail de Baudoin sur Sidney, par Albert Osborne en 1932. En 1968, Roger Zuber remettait l’accent sur le traducteur de Tacite, dans une étude comparée avec d’autres promoteurs de la prose d’art française ; de surcroît, son livre sur les Belles Infidèles appelle souvent Baudoin comme témoin de l’histoire de la première Académie et du statut de la traduction littéraire à l’époque de Louis XIII [12]. L’histoire du livre au XVIIe siècle [13] l’a souvent rencontré, ce qui n’étonne guère au vu de l’abondance de sa production et de sa carrière exemplaire d’homme de lettres. On le retrouve donc régulièrement, au détour d’ouvrages consacrés à tel ou tel aspect de la vie littéraire du classicisme Richelieu, mais il est présent au titre des « seconds rôles », nécessaires, et parfois vite oubliés. L’intérêt contemporain pour l’art de l’emblème et ses rapports avec la culture lettrée du Grand Siècle a suscité une attention plus grande portée à la traduction qu’il fit de Ripa avant de publier ses propres recueils d’emblèmes [14] ; de même, les études lafontainiennes rappellent régulièrement son attachement à Ésope. Enfin, des travaux récents sur le roman et la nouvelle de l’âge baroque [15] ont remis au jour l’importance de Baudoin dans le transfert des modèles espagnols de la fiction narrative en prose. Une édition récente de l’Histoire nègrepontique [16] rétablit même Baudoin parmi les auteurs « originaux », en s’efforçant de reconsidérer l’image trop exclusive du traducteur. Son intérêt pour Le Tasse a aussi retenu l’attention de certaines études dues à des comparatistes soucieux de comprendre les rapports entre roman et épopée au seuil du XVIIe siècle [17]. Il ne faudrait pas négliger non plus son travail constant dans le domaine de la spiritualité liée à l’essor de la Contre-Réforme, notamment dans l’effort de traduire de grands traités espagnols liés à l’essor du Carmel en France [18]. Il convient donc aujourd’hui de relire Baudoin à la lumière d’une pensée morale et politique qu’il avoue constamment, tant dans ses « maximes », qui commentent ses traductions d’historiens antiques, que dans sa large ouverture vers les traités plus récents, comme ceux de Lipse (ou, dans la même lignée, les commentaires de Scipione Ammirato sur Tacite) : l’historiographe mériterait donc une étude plus approfondie, et non plus, seulement, à la lumière d’une « carrière » réussie, mais aussi pour essayer de comprendre la teneur et la portée de sa réflexion historiographique et politique. Une comparaison avec l’itinéraire d’un Gabriel Chappuys (qui fut son homologue, une génération plus tôt, dans le cadre de la culture des Valois) serait éclairante pour comprendre le profil de ce type d’œuvre sur la longue durée [19], et de mieux saisir ainsi les traits d’une culture lettrée que notre conception contemporaine de la « littérature » a parfois beaucoup de mal à appréhender dans toute sa richesse, au nom de présupposés un peu réducteurs hérités du romantisme.
7En centrant leurs analyses sur quelques aspects caractéristiques de l’activité de Jean Baudoin, les trois études qui suivent ne visent qu’à mettre un peu mieux en lumière la physionomie originale d’un des discrets pères fondateurs de la culture française, dont l’enracinement dans l’âge baroque ne doit pas faire oublier la fécondité réelle pour le classicisme de la génération suivante.