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Corps, sexualité et genre dans les mondes grec et romain

Pages 83 à 108

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  • Boehringer, S.
  • et Sebillotte-Cuchet, V.
(2015). Corps, sexualité et genre dans les mondes grec et romain. Dialogues d'histoire ancienne, Supplément 14(S14), 83-108. https://doi.org/10.3917/dha.hs014.0083.

  • Boehringer, Sandra.
  • et al.
« Corps, sexualité et genre dans les mondes grec et romain ». Dialogues d'histoire ancienne, 2015/S14 Supplément 14, 2015. p.83-108. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-dialogues-d-histoire-ancienne-2015-Supplement14-page-83?lang=fr.

  • BOEHRINGER, Sandra
  • et SEBILLOTTE-CUCHET, Violaine,
2015. Corps, sexualité et genre dans les mondes grec et romain. Dialogues d'histoire ancienne, 2015/S14 Supplément 14, p.83-108. DOI : 10.3917/dha.hs014.0083. URL : https://shs.cairn.info/revue-dialogues-d-histoire-ancienne-2015-Supplement14-page-83?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/dha.hs014.0083


Notes

  • [1]
    Scott [1986] 2012, 41.
  • [2]
    Thébaud 1998, 114.
  • [3]
    Fassin 2002, 60-64.
  • [4]
    Foucault [1978] 1994, 570.
  • [5]
    Davidson [2004] 2005, 9.
  • [6]
    Spivak [1988] 2009. Dans le champ de l’historiographie française, voir parmi les publications récentes Riot-Sarcey 2008. Pour ce qui est de l’évolution des manières actuelles de considérer l’histoire des femmes et le genre dans l’Antiquité, voir Harich-Schwarbauer, Späth 2005 ; Sebillotte Cuchet, Ernoult 2007 ; Schmitt Pantel 2009 ; Boehringer, Sebillotte Cuchet 2011 ; Sebillotte Cuchet 2012 ; Boehringer, Briand 2012.
  • [7]
    Pour une définition de la méthode et de ses usages, voir Bereni et al. 2008, 211-215.
  • [8]
    Sur l’historicité de l’« individu », voir les travaux de Claude Calame et les contributions réunies dans Calame 2008.
  • [9]
    Voir les travaux de Valeriia Gavrylenko, sur le sens du toucher et les perceptions de la peau (chrôs) aux différentes époques (Gavrylenko 2012 et 2014).
  • [10]
    Il ne nous semble pas utile de donner ici des références, chacun retrouvera ces caractéristiques dans les ouvrages généraux – ou moins généraux – d’histoire grecque ou romaine qu’il aura fréquentés dans sa carrière, voire dans les monographies consacrées aux « femmes antiques », datant du siècle dernier.
  • [11]
    Sur ces termes, voir les définitions de Mendès-Leite Rommel (2003) dans le Dictionnaire de l’homophobie.
  • [12]
    Boswell [1994] 1996. Félix Buffière, dans son ouvrage riche et important, en 1980, s’il ne vise pas à retrouver « les homosexuels » en Grèce ancienne, a cependant recours à cette catégorie anachronique pour faire émerger un bel amour qui serait l’amour pour les jeunes gens.
  • [13]
    Citons par exemple Henri Irénée Marrou (1948, 61-73) qui explique l’homosexualité grecque par l’absence de femmes dans le milieu militaire et le contexte d’un « compagnonnage de guerriers » ou encore Maurice Sartre, qui utilise l’expression d’homosexualité de « casernes ».
  • [14]
    Voir par exemple Robert 1997 ; Puccini Delbey 2006.
  • [15]
    Voir le « In defense of historicism » de Halperin (2002, 4-23).
  • [16]
    Halperin [1990] 2000.
  • [17]
    Winkler [1990] 2005.
  • [18]
    Williams [1999] 2010 (trad. Rostom Mesli, à paraître).
  • [19]
    Williams [1999] 2010 (trad. Rostom Mesli, à paraître), 4.
  • [20]
    Foucault 1976 ; 1984a ; 1984b.
  • [21]
    Foucault 1984a, 39.
  • [22]
    Goldhill 1995 ; Halperin [1998] 2004 ; Larmour, Miller, Platter 1998.
  • [23]
    Golden, Toohey 2003.
  • [24]
    Voir en particulier Richlin 1992 et Richlin (éd.) 1992.
  • [25]
    Ainsi, Dupont et Éloi 2001 se portent en faux contre l’analyse de Paul Veyne, qui parle de « sexualité de sabrage » à Rome (Veyne 1978 et 1991) contra Davidson 1998, 2001 et 2007 (qui a suscité polémique et vives critiques).
  • [26]
    Richlin 1992/3 ; Winkler [1990] 2005 ; Halperin [1990] 2000. 
  • [27]
    Rabun 1997.
  • [28]
    Brooten 1996. Voir l’échange : Halperin 1997 ; Brooten 1998 ; Halperin 1998.
  • [29]
    Calame 1996, 230.
  • [30]
    Dupont, Éloi 2001, 10-11. Voir également Edward 1993.
  • [31]
    Boehringer 2011.
  • [32]
    Éloi 1998 ; Dupont, Éloi 2001.
  • [33]
    Taran 1985 ; Leitao 2003 ; Sartre 2011.
  • [34]
    Hallett & Skinner 1997 ; Rabinowitz, Auanger 2002.
  • [35]
    Winkler 1990, chapitre 2 ; Gleason 1995 ; Foxhall, Salmon (éds) 1998 ; Foxhall, Salmon (éds) 1998b ; Williams [1999] 2010 ; Gunderson 2000 ; Dupont, Éloi 2001 ; Roisman 2005.
  • [36]
    Moreau (dir.) 2002 ; Moreau 2002 ; Nussbaum, Sihvola 2002 ; Langlands 2006.
  • [37]
    Sergent 1996 ; Dodd, Faraone 2003 ; Calame, Boehringer 2014.
  • [38]
    Lear, Cantarella 2008. Voir également Davidson 1998.
  • [39]
    Omitowoju 2002.
  • [40]
    Edwards 1993 ; Fantham 1991.
  • [41]
    Boehringer 2007, avec préface de David Halperin.
  • [42]
    Voir le compte rendu de ces attaques sexistes par Birnbaum dans le Monde des livres (Birnbaum 2007), et voir également une analyse du traitement de la rhétorique homophobe et anti-américaine dans ce contexte, par Lear et Altman (2010). Il faut savoir également que les études de genre font l’objet d’attaques répétées d’un prétendu « Observatoire de la théorie du genre », qui s’invite à l’université et remet en question la liberté de la recherche en caricaturant les positions des chercheurs dans ces domaines.
  • [43]
    Des synthèses problématisées et utiles : Ormand 2008 ; Skinner 2005 ; Toohey 2011.
  • [44]
    Des anthologies utiles : Hubbard 2003 ; Marguerite, Ryan 2005 ; Boehringer, Tin 2011 ; Larson 2012.
  • [45]
    Des recueils d’articles : McClure 2002 ; Golden, Toohey 2003.
  • [46]
    Nouvelles perspectives : Blondell, Ormand (dir.) à paraître ; Rabinowitz, Masterson, Robson (éds) 2015 ; Hubbard (éd.) 2014.
  • [47]
    Edelman 2013, 9-20.
  • [48]
    Laqueur 1992.
  • [49]
    Llyod 1966.
  • [50]
    Steinberg 2008, 198.
  • [51]
    Voir notamment Parker 2012.
  • [52]
    King 1998.
  • [53]
    King 2013.
  • [54]
    Holmes 2012.
  • [55]
    Bourbon 2012.
  • [56]
    Également Holmes 2010.
  • [57]
    Porter [1999] 2002 ; Flemming 2003 ; Mayhew 2004 ; Osborne 2011 ; Bonnard 2013.
  • [58]
    Donald, Hurcombe 2000, Prados Torreira, Ruiz López 2008.
  • [59]
    Par exemple : Cuozzo 2003 ; Delamard, Mariaud 2007 ; Polignac 2007 ; Shepherd 2012.
  • [60]
    Liston 2012.
  • [61]
    MacKinnon 2007.
  • [62]
    Voir Schepartz, Fox, Bourbou 2009.
  • [63]
    Halperin [1990] 2000.
  • [64]
    Kurke 1999.
  • [65]
    Hartman 2002 ; Schmitt Pantel 2003 ; McGinn 2004 ; Faraone, McClure 2006 ; Glazebrook, Henry 2011.
  • [66]
    Calame, Nappi 2009.
  • [67]
    Calame, Nappi 2009, xix.
  • [68]
    Cohen 2006.
  • [69]
    Scheer 2009.
  • [70]
    Squire 2011.
  • [71]
    Kilmer 1993 ; Gleason [1995] 2013 ; Clarke 1998 ; Cohen 2000 ; Gunderson 2000 ; Ferrari 2002 ; Lewis 2002 ; Corbeill 2004 ; Cordier 2005 ; Donohue 2005 ; Fejfer 2005 ; Kreilinger 2007 ; Shapiro 2009 ; Dillon 2010 ; Alexandridis 2010 ; Grand-Clément 2013.
  • [72]
    Bruit Zaidman et alii 2001 ; Brisson [1997] 2008 ; Kuefler 2001 ; Parker 2001 ; Fögen, Lee 2009 ; Feichtinger, Gottfried 2010 ; Boehringer 2013. Ces recherches sont liées à la réflexion contemporaine menée dans un champ scientifique et social bien plus large, sur les identités sexuelles : Fausto-Sterling 2000 ; Meyerowitz 2010.
  • [73]
    Squire 2011 ; Holmes 2012.
  • [74]
    Vernant [1986] 2003.

1 Les problématiques de la recherche actuelle sur le corps dans l’Antiquité croisent en de nombreux domaines celles des questions de genre et de sexualité. La présentation des problématiques proposée dans cette contribution porte sur une vaste période, depuis l’époque grecque archaïque jusqu’à la fin de l’empire romain (sont donc exclus la Préhistoire, l’Antiquité tardive et le monde byzantin). Les pistes bibliographiques esquissées ne sont bien évidemment pas exhaustives et les grands tournants épistémologiques sur la question du corps en lien avec le genre et/ou la sexualité (dans la dernière décennie du XXe et au début du XXIe siècle) seront envisagés en lien avec les récentes publications.

2Il s’agit d’interroger le corps antique dans sa dimension sexuelle – au sens actuel d’identité de sexe et de sexualité. Si la distinction « antique/actuel » est ainsi soulignée, c’est parce qu’il est important de rappeler que l’enquête, à ses débuts, se formule en termes contemporains : ainsi, les mots « beau », « décent », « politique », « sensible », s’ils sont des axes d’analyse fréquents lorsque l’on parle du corps, sont des notions contemporaines. Dans le cas du « genre » et de la « sexualité », il s’agit de notions et des termes apparus encore plus récemment dans le champ de la recherche en sciences humaines et dans le champ de la recherche sur l’Antiquité. Par conséquent, une définition de termes de la question est un préalable nécessaire : c’est une démarche adoptée dans la plupart des ouvrages récents qui abordent les questions de genre et de sexualité, afin que soit distingué le lien entre corps, identité personnelle, identité de sexe et sexualité que nos sociétés élaborent de celui que construisent les Anciens, et afin d’éviter du mieux possible les amalgames, les raccourcis ou les anachronismes – d’autant plus fréquents que ceux-ci touchent à des notions que d’aucuns pensent parfois « éternelles » ou « universelles ».

3Le genre est un outil d’analyse qui met en évidence le processus culturel et social de la naturalisation des catégories sexuelles : il révèle l’historicité de ces catégories (hommes/femmes, masculin/féminin, homosexuels/hétérosexuels, normaux/déviants), en mettant au jour les étapes et les modalités de ces constructions. La définition de référence sur laquelle les travaux sur le genre se fondent est celle qu'a développée l’historienne et théoricienne Joan W. Scott, au cours des années 1980. Le genre, comme interprétation des différences entre les hommes et les femmes, permet d’étudier un processus de hiérarchisation sociale : « Le genre est un élément constitutif des relations sociales fondé sur des différences perçues entre les sexes, et le genre est une façon première de signifier les rapports de pouvoir [1] ». Cette hiérarchisation, qui se fonde sur une métaphore des différences corporelles, n’oppose pas nécessairement des individus : les rapports de pouvoir ne sont pas toujours des rapports de sexe (homme/femme) mais ils s’expriment comme des rapports de genre (masculin/féminin), où le genre masculin est le genre dominant.

4Les travaux les plus récents dans le domaine de l’histoire des femmes ont favorisé une histoire des rapports entre les sexes : le genre permet de penser la construction des identités hommes/femmes de façon relationnelle, et non antagoniste. Françoise Thébaud, spécialiste française de l’historiographie de l’histoire des femmes et du genre, donne dans son ouvrage Écrire l’histoire des femmes une définition de l’outil tel qu’il est pratiqué et répandu en France, durant les années 1990 : « Le genre est en quelque sorte “le sexe social” ou la différence des sexes construite socialement, ensemble dynamique de pratiques et de représentations, avec des activités et des rôles assignés, des attributs psychologiques, un système de croyances. Le sexe est ainsi perçu comme un invariant, tandis que le genre est variable dans le temps et l’espace, la masculinité ou la féminité – être homme ou femme ou considéré comme tel(le) – n’ayant pas la même signification à toutes les époques et dans toutes les cultures [2] ». Une évolution est notable : la définition ne présuppose plus une hiérarchisation en termes symboliques et propose une « grammaire » – une définition plus large et donc d’usage plus adapté à des études portant sur des sociétés géographiquement ou chronologiquement éloignées.

5À la même époque, les recherches des philosophes, historiens et anthropologues mettaient en évidence le caractère extrêmement récent de la sexualité, en tant que dispositif, et des catégories homosexualité/hétérosexualité. Identité, habit, port du corps, orientation sexuelle sont particulièrement informés par la façon dont nos sociétés occidentales considèrent l’érotisme et ses normes. Dans la catégorisation des sexualités actuellement opérante – même si elle l'est de façon différente, déjà, depuis une vingtaine d’années – intervient la notion de genre. C’est moins frappant dans le cas de l’hétérosexualité, puisqu’elle est souvent naturalisée, mais bien visible dans le cas de l’homosexualité. La conjonction entre les questions de genre et de sexualité, analysée par Éric Fassin dans un article intitulé « Genre et sexualité : des langages de pouvoir » [3], apparaît avec force dans les figures contemporaines de l’homme efféminé ou de la lesbienne butch (qu’il s’agisse de figures assumées et choisies par les individus eux-mêmes ou de représentations dépréciatives). Par ces figures qui révèlent le lien que nous faisons entre genre et orientation sexuelle se dessine, en creux, une représentation genrée des catégories de la sexualité : les postures, les gestes, les pratiques du corps mais également la forme même de ce corps (sport, esthétisme, perception du poids, de la taille, etc.) sont modelés par les normes culturelles de la sexualité et de l’identité de sexe. Ce lien est éminemment contemporain : si l’on veut comprendre les Anciens, il faut distinguer ces deux éléments, et considérer l’érotisme et la sexualité comme des catégories heuristiques pour éviter d’en faire des points aveugles et d’imposer (à notre insu) des grilles d’analyse anachroniques.

6Un autre élément à prendre en considération dans l’enquête est le lien important que les sociétés occidentales font entre sexualité et identité personnelle. Au cours des années 1970 et jusqu’à nos jours, des chercheurs, anthropologues, sociologues, philosophes et historiens dans le champ de la sexualité ont fait apparaître l’historicité de la sexualité et des processus de subjectivation desquels elle participe. « La sexualité, bien plus qu’un élément de l’individu qui serait rejeté hors de lui, est constitutive de ce lien qu’on oblige les gens à nouer avec leur identité sous la forme de la subjectivité [4] », analyse Michel Foucault en 1978. Cette injonction, montre-t-il, se fait entendre de façon affirmée et croissante à partir de la fin du XVIIIe siècle en Occident : le discours scientifique et médical, puis celui des sciences humaines, construisent peu à peu le champ du sexuel comme un lieu où se joue une forme de la « vérité » de l’individu. Arnold Davidson analyse le résultat de ce processus en termes d’« émergence » de la sexualité : « Nous ne saurions penser à nous-mêmes, à notre identité psychologique la plus fondamentale sans penser à notre sexualité, à cette couche souvent profonde et secrète de nos désirs qui révèle le genre d’individu que nous sommes. Et le “triomphe” des sciences humaines est précisément d’avoir mis en lumière, avec toute la force des concepts scientifiques, le rôle de la sexualité dans la formation de notre personnalité, sa place privilégiée au cœur de notre vie psychique [5] ». Ainsi, à nouveau, une historicisation de ces notions est nécessaire et il est important de les concevoir comme des catégories heuristiques destinées à s’effacer lorsqu’apparaîtront les catégories grecques et romaines.

7Si nous avions été en 1995, cet article aurait proposé une partie consacrée au corps vu par l’histoire des femmes et une seconde consacrée au corps vu par l’histoire de la sexualité. Il aurait été important de souligner la grande différence entre les travaux européens et les travaux américains. Mais aujourd’hui, au vu des travaux portant sur le corps en 2013, il convient de faire ce constat : les travaux sur la sexualité et l’érotisme ont défini la dimension non première de l’identité de sexe biologique et ouvrent la voie à des études nombreuses sur les multiples façons qu’avaient les Anciens de percevoir un corps, en termes de genre, un genre antique qu’il s’agit de comprendre dans chaque période, mais aussi dans les différentes sphères de la vie sociale ainsi que dans les différents types de pratiques discursives où ces perceptions se trouvent exprimées et manifestées (écriture de l’histoire, chant, discours prescriptifs, magie, médecine, etc., tous types de support confondus).

8 Les questions des historiens sont informées par les questions et les débats actuels d’une société, et c’est ce qui explique aussi les multiples thématiques de recherche et les chronologies différentes selon les pays. Aux États-Unis, puis en Europe, l’orientation des travaux sur le corps et son genre a été grandement influencée par les luttes politiques pour l’égalité des droits (de tous ordres) et par ce que l’on nomme les « études sur les subalternes » : celles-ci ont souligné que l’opposition hommes/femmes ne valait que pour ceux et celles qui étaient déjà sortis de l’opposition plus discriminante entre les Blancs et les Noirs, les riches et les pauvres, et les études contemporaines relativisent désormais la polarité femme/homme en récusant la lecture d’une domination masculine qui s’exercerait de manière globale de l’ensemble des hommes sur l’ensemble des femmes [6]. C’est en ce sens qu’il est possible de parler d’intersectionnalité et de favoriser une approche qui tienne compte, le plus possible au vu des sources qui nous sont parvenues, de l’ensemble des critères hiérarchiques qui entrent en jeu [7].

9Tout cela n’est pas sans incidence sur la manière dont est analysé le corps antique. Les inflexions de la recherche actuelle sur le corps sont liées aux travaux sur les pratiques sexuelles et sur l’érotisme qui, au cours des années 1990 et 2000, ont ouvert mutatis mutandis sur une conception non sexuée de l’érotisme et de la perception des corps. Les travaux postérieurs développent par conséquent une vision du corps antique où la différence des sexes se formule en lien avec d’autres critères (statuts sociaux, âges, origines géographiques, pratiques des individus) – des critères qui ont fait l’objet des travaux des historiens et des anthropologues depuis longtemps (Claude Mossé dans le domaine français, par exemple), certes, mais qui ne croisaient pas, préalablement, les questions du genre : ces nouveaux croisements déploient ainsi de nouveaux champs de recherche.

10Les travaux sur les identités, menés en son temps par Jean-Pierre Vernant sous l’appellation « psychologie historique » qui soulignait l’importance du regard de l’autre dans la construction de soi, et ceux qui historicisent les identités sexuelles ont fait bouger les limites du « je », de ce qui fait l’unité et/ou l’homogénéité d’une personne : ils ont montré combien notre conception de l’individu est informée par les théories néolibérales de l’individu [8]. De ce fait, les récents travaux sur le corps antique posent les questions suivantes : quel rôle jouent les organes sexuels dans la distinction des corps masculins et féminins ? À qui appartient un corps ? Et, enfin, quelles en sont les frontières, les limites [9] ?

Corps et érotisme : au-delà de la différence des sexes

11Le paysage de la recherche sur les questions du genre et de la sexualité en lien avec la thématique du corps s’est considérablement modifié depuis une décennie.

12Il y a à peine quinze années, un tel panorama aurait consacré une part belle aux ouvrages s’inscrivant dans le courant de l’histoire des femmes (women’s studies), un courant de la recherche né au XXe siècle, corrigeant les points aveugles de siècles de travaux qui invisibilisaient la moitié de la population, et rétablissant de ce fait un équilibre entre l’histoire des hommes et celles des femmes. Nombreux étaient en effet les ouvrages d’histoire ancienne s’intéressant avant tout aux « hommes », hommes citoyens en réalité, qui reléguaient les questions relatives à « la » femme à des chapitres en fin d’ouvrage intitulés « vie privée », réservant les questions physiologiques de la croissance, de la santé, de l’accouchement, de la menstruation, à ce chapitre, tout en considérant l’évolution physiologique des jeunes garçons comme relevant d’une partie « initiation » ou de la paideia d’un « citoyen en devenir ». Le mariage également, avec ses caractéristiques propres à chaque époque, apparaissait souvent exclusivement dans les parties consacrées aux femmes, perpétuant le faux-sens d’un lien conjugal relevant de l’intimité. Pendant des décennies, l’opposition privé/public (et son corrélat, le corps perçu comme intime) recouvrait en grande partie la distinction homme/femme [10]. Les travaux d’histoire des femmes ont apporté alors un nouvel éclairage, intégrant l’étude des rapports sociaux de sexe et l’histoire de la différence des sexes, ouvrant sur des réflexions à propos la construction des corps « féminins » et « masculins ».

13 À cet apport à l’histoire des corps que constitue l’histoire des femmes s’ajoute, dans les vingt dernières années du XXe siècle, un autre champ d’étude, souvent distinct, portant sur la sexualité et postulant l’importance de la prise en compte, par l’historien de l’Antiquité, du corps érotique. L’histoire des travaux sur la sexualité antique se caractérise par des phases tranchées. Les années 1980-1990 ont proposé des nombreuses études sur l’érotisme antique, axé soit sur la vie amoureuse et conjugale, et généralement rattachée à des approches essentialistes des sexualités, soit sur l’érotisme entre hommes nommé « amour grec » ou encore, de façon heuristique, « homosexualité ». C’est dans ce champ que se sont développés, à la fin du XXe siècle aux États-Unis, deux courants opposés, l’essentialisme et le courant (non autoproclamé) constructionniste [11].

14Les tenants d’une approche essentialiste postulent que la différence homosexualité/hétérosexualité est une donnée anhistorique et qu’il est important de retrouver la trace des couples homosexuels. John Boswell [12] fut leur porte-parole le plus célèbre avec son Same-Sex Unions in Premodern Europe. Cependant, il convient de faire la distinction entre les positions politiques des essentialistes militant pour l’égalité, conscients d’une position scientifique et politique, et les essentialistes qui s’ignorent (les auteurs des ouvrages « traditionnels » qui perpétuent dans leur lecture de l’Antiquité les catégories contemporaines, qui relèguent les femmes à la « vie privée » et considèrent que l’homosexualité est une sexualité anormale [13]). L’opposition essentialisme/constructionnisme, de ce fait, ne recoupe pas les courants politiques et ne peut se résumer à une opposition pro-gays et anti-gays. De façon générale, en France, les ouvrages consacrés à la sexualité et aux corps érotiques n’intègrent pas le courant historiciste, et présentent la vie érotique par l’usage de chapitres descriptifs axés sur la vie conjugale, la prostitution, etc. [14]

15Ceux que l’on identifie dans les années 1980 comme relevant du courant constructionniste postulent, à l’inverse, que la sexualité est une invention moderne, que les catégories actuelles de l’homosexualité et de l’hétérosexualité ne peuvent être retrouvées chez les Anciens et qu’il convient de mettre au jour les caractéristiques propres de l’érotisme antique et leurs conséquences sur la perception des corps. Les représentants les plus célèbres de cette approche historiciste (historicism[15]) sont David Halperin, auteur de Cent ans d’homosexualité et autres essais sur l’amour grec[16], John Winkler [17] ou encore, pour Rome, Craig Williams [18].

16

Les concepts d’homosexualité et d’hétérosexualité sont utilisés comme des outils heuristiques qui permettent de mettre en lumière leurs spécificités historiques et de voir en quoi ces catégories d’analyse sont impropres à décrire les traditions idéologiques des Romains. En d’autres termes, je n’essentialise ces entités conceptuelles que de façon temporaire et dans une visée stratégique. Le lecteur moderne des sources anciennes peut avoir le sentiment que les termes d’homosexualité et d’hétérosexualité sont indépassables ; en les mettant sous la pression de l’histoire, j’entends pourtant défier ces termes. C’est pourquoi dans l’ensemble de mon travail, et dans son titre non moins qu’ailleurs, doit s’entendre une certaine distance ironique : le titre L’Hétérosexualité romaine n’eût pas moins bien convenu à son propos [19].

17 Une telle approche de l’Antiquité a eu des conséquences directes sur la lecture contemporaine de l’évaluation et de la perception, par les Anciens, des corps et des attitudes en termes genrés (féminin ou masculin). L’apport de cette méthode à l’histoire du corps, à l’appréhension des valeurs antiques attachées au port, aux vêtements et au genre du corps est essentiel.

18Les chercheurs postulant que les catégories actuelles de la sexualité, des identités et, de ce fait, du genre que l’on attribue à des corps, trouvent leur base théorique dans les travaux de Michel Foucault qui, à la fin des années 1970 et au début des années 1980, bouleversèrent le paysage des recherches consacrées à la sexualité [20]. « Il y a tout un champ d’historicité complexe et riche, écrit Michel Foucault, dans la manière dont l’individu est appelé à se reconnaître comme sujet moral de la conduite sexuelle [21] ». C’est ce champ d’historicité que se proposent d’explorer, pour l’Antiquité, de nombreux chercheurs de la fin du XXe siècle. L'un des premiers ouvrages marquants regroupe les actes de deux colloques menés aux États-Unis et rassemble les contributions de chercheurs américains et de chercheurs français du centre Louis Gernet. Son titre fit école : Before SexualityThe Construction of Erotic Experience in the Ancient World (1990). L’influence de Foucault, avec ses écueils également, fit l’objet de plusieurs ouvrages consacrés à l’Antiquité, ainsi le Rethinking Sexuality: Foucault and Classical Antiquity[22], ou encore une republication d’articles sur la sexualité antique, Sex and Difference in Ancient Greece and Rome, des articles classés en fonction de leur positionnement par rapport aux thèses foucaldiennes [23]. Cette influence en effet suscita de nombreux débats, en particulier du fait, selon Amy Richlin [24], du moindre intérêt accordé aux femmes.

19Un point de débat émerge dans ce champ d’étude, celui qui porte sur l’évaluation morale des pratiques sexuelles. L’interprétation des chercheurs considérant la dichotomie pénétrant/pénétré dans la relation sexuelle comme essentielle pour comprendre les valeurs antiques diffère de celles qui privilégient la prise en compte d’autres critères (statuts sociaux, contexte de la rencontre érotique, modalités diverses [25]).

20Contre l’interprétation selon laquelle il est inutile de tenter de reconstituer la vie des hétérosexuels et des homosexuels dans la mesure où ces identifications n’existent ni en Grèce ni à Rome, s’élèvent des voix virulentes, dont celle d’Amy Richlin « Not Before Homosexuality: The Materiality of the Cinaedus and the Roman Law against Love between Men [26] » et celle de Taylor Rabun « Two Pathic Subcultures in Ancient Rome [27] » Tous deux postulent l’existence de communautés « homosexuelles » à Rome en établissant des équivalences entre les pathici et les cinaedi et les homosexuels contemporains. Cette proximité est également assumée par Bernadette Brooten, dans son interprétation des catégories astrologiques des IIIe et IVe siècles de notre ère, qui voit des échos mutatis mutandis entre les cinèdes « mous » et efféminés et les tribades « dures » et masculines et les catégories actuelles des hommes et des femmes homosexuels. Cette lecture donna matière à un échange scientifique riche et nourri entre B. Brooten et D. Halperin au sein d’un numéro spécial de GLQ: A Journal of Lesbian and Gay Studies[28].

21Dans le cadre de ces débats, la fin du XXe et le début du XXIe siècle voient naître des ouvrages proposant de retrouver les catégories signifiantes antiques. Ainsi, Claude Calame suggère d’accorder une grande importance aux pratiques discursives où ces catégories antiques sont exprimées (épopée, poésie mélique) et aux outils d’analyse de l’anthropologue de l’Antiquité.

22

À ce jeu dynamique, les catégories élaborées par l’anthropologie contemporaine de la sexualité perdent de leur pertinence. (…) Quant à « l’asymétrie sexuelle », elle touche moins la relation amoureuse entre hommes et femmes adultes que, de manière très partielle, la relation d’homophilie qui, dans son décalage constitutif, récupère la réciprocité de la philia. Il n’y a guère que la notion de « genre » qui, dans son acception de représentation sociale construite à partir des relations entre les sexes, permette de saisir les différents statuts sociaux définis dans les relations animées par Éros et Aphrodite. Belle occasion donc de mettre en cause la pertinence de nos concepts opératoires, condamnés en sciences humaines à constituer des catégories floues ; belle occasion de porter un regard réflexif sur notre érudition académique et eurocentrique [29].

23 Pour Rome, Florence Dupont et Thierry Éloi proposent une approche de l’érotisme antique par l’analyse des notions romaines de mollitia et de pudicitia sans y substituer d’anachroniques évaluations et en accordant une importance aux lieux et aux moments où les pratiques érotiques sont intégrées. Il s’agit de mener une anthropologie des corps érotisés :

24

S’il n’y a pas à Rome, à la différence de la Grèce, une culture de l’amour qui produirait des discours spécifiques, il existe en revanche une multitude de témoignages et d’allusions à des relations qui mettent en cause des citoyens adultes, des esclaves et des enfants libres. Nous ne les englobons pas sous la dénomination générale d’homme, en leur reconnaissant un sexe commun. En effet, le seul terme qui désigne un homme par son sexe est vir, mais vir ne peut qualifier ni un esclave ni un enfant, fût-il pubère, la virilité est inconcevable en dehors d’une masculinité sociale. Donc ce que nous appelons, faute de mieux, l’érotisme masculin à Rome est une nébuleuse de comportements que seule notre perception anachronique constitue en un objet unique [30].

25 Se développent à cette époque des travaux proposant des lectures poussées consacrées à un corpus plus réduit, attentives au contexte d’énonciation et averties des risques de généralisation (par exemple, une lecture serrée de la construction satirique du corps d’un personnage de Martial amène à une autre interprétation du terme latin de tribas[31]). L’étude des parures grecques des pueri delicati[32] ou encore les travaux sur la fonction du poil [33] dans l’érotisation des corps (d’hommes et de femmes) mettent au jour des catégorisations ou des oppositions où la « différence des sexes » n’est pas le critère pertinent pour distinguer les corps [34]. De nombreuses études sur la masculinité antique (une approche qui n’est pas une étude sur les « hommes » antiques) se développent, soulignant, si besoin était, qu’il ne s’agit pas de reconduire les oppositions masculin/féminin actuelles mais de comprendre les effets des constructions genrées et des catégories érotiques des sociétés grecque et romaine sur les valeurs morales et les corps (leur parure, leur posture, leur apparence [35]).

26 Au début du XXIe siècle, les courants histoire des femmes et histoire de la sexualité confluent ainsi pour promouvoir une analyse des normes, porter une attention aux contextes où se trouvent formulées des catégorisations liées au corps, à ses pratiques et à son genre [36]. L’immense dossier de l’initiation, repris par Bernard Sergent dans le courant des années 1980 autour de la question plus spécifique de l’homosexualité et de l’initiation chez les peuples indo-européens, propose des travaux nouveaux où la question de la construction des corps des adolescents dans le cadre érotique d’une initiation est prise en compte (ainsi, l’ouvrage de Dodd et Faraone en 2003, ou les articles de C. Calame et S. Boehringer dans le volume Vivre, Grandir et Mourir dans l'Antiquité : rites de passage individuels au Proche-Orient ancien[37]). Cette thématique, si elle s’accompagne inévitablement de son lot de débats polémiques sur la question du consentement de l’individu « mineur », a également suscité des approches nouvelles, en particulier les travaux d'Andrew Lear, qui propose une lecture originale de l’iconographie se démarquant de celle de Kenneth Dover [38]. Les réflexions portant sur l’« appartenance » d’un corps (libre ou esclave) et sur les questions des violences sexuelles [39] ouvrent des chantiers où l’apport des travaux contemporains de théorie politique est précieux [40] (ainsi les concepts de consentement, de vulnérabilité, de care peuvent apporter aux historiens des outils utiles, qu'il convient d'historiciser). La question de l’homosexualité féminine, souvent négligée dans les ouvrages consacrés aux femmes antiques et peu abordée dans les ouvrages généraux sur la sexualité ou l’homosexualité antiques, était essentiellement traitée à la fin du siècle dernier par les spécialistes de Sappho. Elle fait l’objet d’une étude spécifique, en 2007 [41], par Sandra Boehringer, non sans susciter d’inattendues et étonnantes controverses, qui rappellent que le corps, la sexualité et le genre étaient, encore récemment, perçus comme des sujets peu légitimes dans le champ de l’histoire ancienne [42].

27 Enfin, les travaux de Judith Butler qui, dans son désormais célèbre Trouble dans le genre, envisage le genre sous l’angle de la performance, ont permis une perception du corps comme le produit de normes sociales et culturelles, un corps en mouvement, dont les actes, les gestes, les postures, la voix, les vêtements, l’apparence construisent le genre. C’est dans cette perspective que les travaux sur la rhétorique antique et le genre s’inscrivent. Dans son ouvrage Mascarades masculines. Genre, corps et voix dans l’Antiquité gréco-romaine, Maud Gleason étudie l’effet de la paideia dans la construction des corps des orateurs et rhéteurs de l’époque de la seconde sophistique, à partir des traités d’éloquence et des exercices conseillés aux futurs orateurs. Dans un chapitre intitulé « La posture comme langage : physiognomonie et sémiotique du genre », l’auteur s'intéresse aux mouvements des corps tels qu’ils sont analysés dans les ouvrages de physiognomonie et à la façon dont les auteurs antiques recourent aux catégories de genre pour classer les individus. Loin de se formuler en une opposition stricte entre deux pôles, le genre se déploie comme une ligne continue sur laquelle se déplacent les individus. Les stéréotypes des deux pôles sont incarnés par les célèbres figures de Polémon, à l’éloquence grave et « hypermasculine », et de Favorinus d’Arles, à l’androgynie travaillée et à la voix chantante.

28 Ainsi, les recherches en histoire des femmes et en histoire de la sexualité de la fin du XXe siècle ont, par leur croisement et leur ouverture aux autres disciplines (éthique, sociologie, anthropologie, science du vivant, philosophie, psychanalyse), favorisé une histoire du corps et du genre dans l’Antiquité particulièrement riche en ce début du XXIe siècle, ouvrant à ce que nous proposons de nommer une réflexion sur de nouvelles lectures du corps (cf. infra). Les chercheurs sont arrivés en effet à un point où des synthèses, des manuels, des anthologies deviennent possibles, marquant symboliquement une étape et des résultats. Bien évidemment, ces synthèses reflètent des moments de la recherche et non son aboutissement, mais elles donnent définitivement une légitimité aux travaux sur la sexualité, l’érotisme et le genre – des champs de la recherche longtemps décriés dans certains milieux universitaires bien-pensants. L’ouvrage de Kirk Ormand, celui de Marilyn Skinner et le volume collectif de Peter Toohey montrent que cet état des lieux était nécessaire et qu’il est particulièrement utile pour permettre aux recherches actuelles un positionnement clair et pour impulser des directions nouvelles [43]. La publication d'anthologies de textes antiques [44] ou de volumes rééditant les articles fondamentaux en histoire du genre et de la sexualité antiques [45] est également signe de l’intérêt pour ces travaux de la part de la communauté scientifique. Cette vitalité du champ s’illustre aussi par plusieurs ouvrages à paraître prochainement, qui insistent dans leur titre sur la volonté des éditeurs de ne plus revenir sur les débats du passé et de privilégier des axes de recherches originaux : c’est le cas de Ancient Sex, New Essays et de Sex in Antiquity: New Essays on Gender and Sexuality in the Ancient World, ainsi que du tout récent A Companion to Greek and Roman Sexualities dirigé par Thomas Hubbard et réunissant les travaux de plus d’une vingtaine de chercheurs de toutes nationalités [46].

29 Ces travaux sur la sexualité et l'érotisme ont mis en valeur le fait que le simple critère du sexe biologique ne permettait de rendre compte ni d'un statut érotique d'un corps (désiré ou non, soumis ou non, pénétré ou non, aimé ou non), ni de l’identité personnelle de l'individu, ni même d’une identité statutaire ou politique (tout dépend du genre, créé par un comportement, une pratique de soi). Ce constat amène à porter un regard nouveau sur les corps et leur genre, en laissant place à d’autres critères.

Le genre : une lecture enrichie des corps

30Trois thématiques importantes apparaissent dans la production récente qui articule les termes de notre analyse (corps, genre et sexualité). Il s’agit, tout d’abord, de la réflexion menée autour des représentations antiques du corps. Cette réflexion s’élabore autour des traités techniques liés à ce que nous appelons la médecine et est souvent menée par des historiennes spécialistes du corps des femmes. Un deuxième champ d’étude s’est ouvert grâce aux récents progrès de l’archéologie qui permettent de reconsidérer les interprétations des sépultures. Enfin, les problématiques sociales et politiques actuelles renouvellent la question de la « prostitution » antique.

« Quand la médecine fait le genre »

31Le dossier intitulé Quand la médecine fait le genre publié par la revue Clio. Femmes, genre, histoire en 2013 s’attache à l’analyse des rapports entre médecine et genre et souligne le dynamisme de la recherche sur cette question [47]. Ce dynamisme est en partie lié à la réception de l’ouvrage controversé de Thomas Laqueur, publié en 1990 puis traduit en français en 1992 [48]. En dépit de simplifications presque inévitables dans une synthèse qui couvre une si large période chronologique, La fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident a le mérite d’avoir posé de manière centrale la question de l’historicité du découpage des catégories de sexe, homme et femme. Selon Thomas Laqueur, dans les sociétés prémodernes le corps humain était considéré comme une entité animée par des fluides et des tempéraments – résultats d’une combinatoire complexe d’éléments et de qualités variés. Cette idée, rappelons-le, doit beaucoup à l’étude magistrale de Geoffrey E. R. Llyod [49], une étude malheureusement souvent citée de manière réductrice. Selon T. Laqueur le corps prémoderne est un corps unisexe (« one-sexe body ») plus ou moins féminin, plus ou moins masculin, selon l’équilibre réalisé entre les éléments et qualités qui le constituent. Dans cette représentation du corps, l’anatomie sexuelle ne constitue qu’un signe parmi d’autres signes corporels individualisant le corps, ces derniers étant en large partie cachés (la circulation des fluides, leur qualité thermique, etc.). C’est la prise en compte de l’ensemble des signes corporels – et non d’un seul, les parties génitales – qui aboutit, toujours selon Thomas Laqueur, à classer l’individu entre les deux pôles opposés et hiérarchisés du féminin et du masculin. Le paradigme moderne, celui des deux corps anatomiquement différenciés selon le sexe apparent (les parties génitales), aussi étrangers l’un à l’autre que le sont « les pommes et les oranges » selon l’image de T. Laqueur particulièrement bien commentée par Sylvie Steinberg [50], constitue ce qu’il désigne sous le nom de « modèle des deux sexes ». Ce nouveau paradigme, dominant en Occident à partir de la fin du XVIIIe siècle, est toujours, selon T. Laqueur, celui qui informe notre pensée contemporaine du corps.

32Les spécialistes des traités techniques que nous associons en général à la médecine antique [51] isolent souvent dans leur corpus les traités concernant l’embryologie ou la génération. Pour cette raison, ils ne manquent pas d’observer que la distinction mâle/femelle constitue le centre du dispositif interprétatif des Anciens et, par conséquent, sont les premiers à réfuter, avec raison, le modèle unisexe décrit par T. Laqueur. Helen King est sans doute celle qui, parmi tous les spécialistes des corpus médicaux antiques, a été la plus convaincante – sans doute parce qu’elle est aussi la plus intéressée par cette question – dans sa critique de la thèse de T. Laqueur. Pour elle, il ne fait aucun doute que, dès le Ve siècle, les Anciens percevaient la spécificité des deux corps, radicalement isolables, en raison notamment de la présence/absence d’un organe spécifique, la matrice [52]. Son prochain ouvrage, annoncé pour la fin de l’année 2013, permettra sans doute de prolonger la réflexion [53].

33L’oscillation entre la fixité des déterminations par le sexe (homme/femme) et la fluidité qu’autorise la lecture par tempérament (le corps plus ou moins féminin, plus ou moins masculin) est ce que cherche à saisir la récente synthèse de Brooke Holmes [54]. La fixité des corps, soit femme soit homme, est une caractéristique de traités qui visent à décrire la génération et qui construisent par conséquent les corps individuels d’après leur rôle dans la procréation. Néanmoins, comme Brooke Holmes le rappelle, même dans ces traités, la perception que le médecin a du corps change avec l’âge de l’individu ou avec l’existence ou non de pratiques sexuelles. La position de B. Holmes apparaît ainsi particulièrement nuancée : elle souligne que même dans les traités du corpus hippocratique les deux systèmes de représentations (unisexe/deux sexes) pouvaient coexister.

34Dans ce débat, auquel participent surtout des spécialistes de langue anglaise, les francophones ne sont pas en reste ainsi que le montre un récent article de Florence Bourbon [55]. F. Bourbon démontre de manière très convaincante que les médecins du corpus hippocratique sont en général surtout intéressés par la question du corps considéré dans son entier, par ses mécanismes (intérieur/extérieur du corps) et que la question du genre n’intervient, dans leurs analyses, que de manière ponctuelle et secondaire [56]. La perspective est ici à l’opposé de celle adoptée par les travaux d’Helen King. La question du corps vu par les médecins reste très discutée [57] et gagnerait à être étudiée en relation avec les autres perceptions antiques – non techniques et non médicales – du corps sexué.

Le défi des archéologues

35Les archéologues se sont récemment intéressés aux problématiques de genre [58] et leurs travaux renouvellent bien souvent les interprétations portant sur les sépultures et fondées sur le sexe supposé du défunt. Comment un squelette ou, plus souvent, des fragments d’ossements, sont-ils identifiés comme étant ceux d’un homme ou d’une femme par les archéologues ? Ne sont pas traitées ici les questions des associations symboliques réalisées par les historiens ou archéologues à partir des artefacts et de la présence des femmes dans la colonisation, deux directions de recherche pourtant très empruntées [59].

36 Le récent article de synthèse de Maria A. Liston [60] constitue à la fois une mise en garde et un plaidoyer pour l’utilisation des données « bioculturelles » par les historiens. Il énumère les méthodes aujourd’hui utilisées pour identifier le sexe du défunt. L’analyse des os (notamment la forme du bassin et la forme du crâne) est la plus courante d’entre elles. L’étude est cependant particulièrement difficile à mener, précisément en ce qui concerne les femmes et les enfants pour lesquelles la densité osseuse conservée est peu significative. L’identification par l’ADN est en revanche la méthode la plus sûre mais elle est rarement possible. En effet, en contexte méditerranéen, les conditions climatiques (alternance de grandes chaleurs et d’hivers froids et pluvieux) fragilisent fortement l’ADN. Cela dit, lorsque les études ont été menées, les résultats sont apparus parfois surprenants. Ainsi, alors qu’il était d’usage d’affirmer la sous-représentation des femmes adultes dans les sépultures et que celle-ci était généralement interprétée comme le résultat d’une pratique d’infanticides sélectifs, certains archéologues proposent aujourd’hui un sex-ratio des populations antiques relativement équilibré. Des statistiques établies sur des échantillons très ciblés [61] suggèrent même une surreprésentation des enfants mâles dans les nécropoles. Les données sont intéressantes car susceptibles de modifier les termes du débat sur les infanticides féminins. Néanmoins, de la description des sépultures, des cas toujours localisés à très petite échelle, à l’interprétation en termes de sex-ratio d’une population considérée à large échelle, il y a un pas que la plupart des historiens auront, et avec raison, du mal à franchir.

37 L’aspect le plus novateur de ces études archéologiques provient du fait que, en plus de l’identité de sexe, différents facteurs sociaux sont désormais mieux intégrés dans l’analyse des données. Certaines études soulignent par exemple la nécessité de prendre en compte le fait que le matériel osseux se transforme au cours de l’évolution de l’espèce et également au cours de l’existence individuelle, selon des critères liés à l’âge, bien entendu, mais aussi aux données du milieu environnemental et culturel (hiérarchies sociales, modes alimentaires) [62]. Les études les moins sujettes à controverse portent sur les stress subis pendant la vie (maladies, malnutrition) et sur les violences interpersonnelles (fractures observables sur le visage). Si les analyses cherchent à intégrer l’ensemble des critères sociaux, l’enquête reste ouverte et les conclusions en termes de genre sont difficiles à tirer : qu’en est-il de l’exposition dite préférentielle des petites filles ? La violence interpersonnelle est-elle liée au genre ? L’accès à une meilleure alimentation et à de meilleurs soins est-il également réparti selon les sexes ? Comment la question de sexe s’articule-t-elle, en ce cas, avec le niveau de richesse ? Sur ces différents dossiers, la prudence est requise, dans la mesure où les spécialistes rappellent que l’identification du sexe du défunt reste encore problématique.

Travail du sexe : corps libres et corps esclaves

38La question de la prostitution, qui fait intervenir les notions de corps, de genre et de sexualité, s’est enrichie ces dernières années du débat sur la déconstruction de la polarité homme/femme (comme on l’a dit à propos des traités médicaux, par exemple) ainsi que de celui, tout à fait contemporain, concernant la libéralisation de la prostitution au nom de la liberté à disposer de son corps. Pour comprendre ce débat il est nécessaire de revenir aux ouvrages de David Halperin et de Leslie Kurke. Le principe de l’autonomie/intégrité du corps libre a été rappelé avec force par David Halperin dans un livre qui fait toujours référence [63] : ce principe permet d’expliquer que la torture, par exemple, ait été réservée aux esclaves et que la prostitution ait été une activité de non-libres. De même, ce principe permettrait d’expliquer la mise en relation des maisons closes avec les institutions de la cité démocratique : Solon aurait créé ou favorisé la création de bordels publics où les prostituées – des esclaves – étaient mises à la disposition de tous les citoyens – des libres. Cette offre était une manière de rendre, dans la pratique sexuelle, chaque citoyen égal à un autre et, surtout, de toujours le placer dans une position de supériorité par rapport aux esclaves asservis aux plaisirs des maîtres. De son côté, Leslie Kurke [64] s’est intéressée à celles qu’on désigne en français par le terme désuet de courtisanes, les hétaïres : ces femmes étaient-elles des femmes libres ? De quelle manière étaient-elles rémunérées ? Leslie Kurke a suggéré de distinguer les hétaïres des pornai en tenant compte du fait que les secondes recevaient une rémunération monétaire et les premières une rémunération sous forme d’échanges de dons, une pratique qui caractérise l’échange dans le cadre de la réciprocité aristocratique. Elle a également soutenu qu’« hétaïre » (hetaira) était le nom donné à la compagne de l’hetairos dans le contexte des sumposia par les détracteurs de ces banquets aristocratiques. Le nom opérerait ainsi une sorte de différenciation idéologique entre la pornê démocratique et l’hétaïre des cercles aristocratiques, sans que la question du statut juridique de la femme impliquée dans ce commerce sexuel soit vraiment cruciale. Pourtant, les distinctions entre pornai, hetairai, pallakai et gunaikes sont toujours très débattues, ainsi que les activités et fonctions qu’on leur prête [65].

39 Parallèlement, dans le contexte des questionnements contemporains sur la libéralisation de la prostitution, des chercheurs se sont intéressés à la perception antique du travail du sexe. Claude Calame rappelle, dans un court entretien introduisant un volume de textes présentés par Marella Nappi [66], que la condition de la courtisane ne semble pas avoir fait l’objet « d’une réprobation constante [67] ». Cette appréciation vient synthétiser des travaux importants menés dans le champ de l’érotisme antique, entendu comme discours sur l’erôs. Pour Claude Calame, dans le cas des relations hommes/femmes, la relation conjugale est loin d’être la seule valorisée. Avec une démarche très différente, Edward Cohen [68] défend l’idée selon laquelle le travail du sexe était considéré par les Anciens comme un travail parmi d'autres. Selon lui, ce qui entraîne la réprobation sociale, dans l’Antiquité grecque qui est son champ d’études privilégié, est le fait de travailler dans l’esclavage : avoir un seul employeur (le maître), être engagé avec lui de manière indéfinie, c'est-à-dire travailler dans le cadre de ce que nous appelons un CDI, constituerait le statut social le plus déshonorant. C’est sur ce statut d’esclave, non libre par rapport aux demandes de l’employeur, que pèserait la réprobation civique, et non sur la nature de l’activité prostitutionnelle. Selon E. Cohen, les hetairai, libres de se louer à qui elles veulent, souvent de manière contractuelle, illustreraient en revanche la réalité d’un travail pensé comme libre car respectant l’autonomie et l’indépendance de celui qui s’engage dans ce contrat, à durée limitée, qui correspondrait à notre précaire CDD. Dans cette interprétation, la nature du travail, le commerce du sexe, n’est pas l’élément central de l’évaluation sociale. L’individu est libre de corps non pas parce qu’il est maître du corps d’autrui mais parce qu’il délimite contractuellement les conditions de son offre : durée, destinataire, nature de l’échange (monnayé ou non). Le corps est esclave parce qu’il n’a aucune maîtrise de ce qu’il offre. Dans cette lecture, la pornê est toujours une esclave et l’hétaïre toujours une femme libre : la question des statuts est placée au premier plan, conformément à une vision finalement assez traditionnelle de la société antique.

40Un autre dossier renouvelé ces dernières années concerne la question de ce que l’on a longtemps appelé la « prostitution sacrée ». Le livre édité par Tanja S. Scheer [69] fait le tour de la question et réfute (une fois pour toutes ?) ce qui relève, dit l’éditrice, d’un fantasme de l’historiographie sur l’Antiquité. Sont tour à tour convoquées les pièces des différents dossiers : la « prostitution sacrée » à Corinthe, le vœu public des citoyens de Locres d’offrir leurs filles à la prostitution en cas de salvation de la cité, la « prostitution sacrée » du mont Eryx, le cas du sanctuaire d’Aphrodite Erykine en Arcadie, les prostituées du temple de Thèbes en Égypte, les hierodouloi d’Égypte et du monde gréco-romain de manière plus générale. Le bilan est sans appel : la prostitution sacrée est bien une invention moderne.

En guise de conclusion : le corps vu par les artistes

41On ne saurait conclure ce parcours sans évoquer la question de la statuaire et de l’iconographie dans la mesure où, comme le souligne Michaël Squire [70], notre vision du genre est fortement marquée par les représentations partout présentes dans l’espace antique (vases, sculptures, bas-reliefs, etc.). Or, s’il est un domaine qui a vu une explosion de sa production bibliographique, c’est bien celui-là [71]. Les corps représentés par les Anciens sont analysés par les chercheurs et chercheuses contemporains comme des mises en scène d’identités à la fois individuelles et collectives. Les signes choisis (corps vêtu ou nu, coiffure, gestes) symbolisent des appartenances de classe, de catégorie sociale, de groupe ethnique. Le corps représenté est un corps hybride, composé de signes nombreux. Surtout, perçu comme composite, le corps hybride suggère que le genre est produit par la mise en image, de la même façon que le luxe, la romanité, l’hellénicité ou le caractère divin sont produits par des signes concrets : bijoux, coiffures, types de vêtements. Ce sont également les différentes manières d’assembler des signes qui sont interrogées dans ces études et posent la question de la nature du corps, de ses limites (physique et métaphysique), de ses perceptions multiples. Dans le champ des travaux actuels sur le genre et la sexualité, la transsexualité, l’androgynie ou la bisexuation restent des thématiques fécondes [72].

42 On remarquera, pour finir, l’importance prise par les études sur la réception de l’Antiquité [73] : ces études démontrent, s’il en était encore besoin, à quel point les perceptions du corps, ainsi que l’avait souligné Jean-Pierre Vernant [74], sont construites par le regard porté sur lui. Les travaux sur les identités de l’anthropologie historique du milieu du siècle dernier dans laquelle s’inscrivait l’étude de Jean-Pierre Vernant soulignaient l’importance du regard de l’autre dans la construction de soi. Depuis, ceux qui historicisent les identités sexuelles ont fait bouger les limites du « je », de ce qui fait l’unité et/ou l’homogénéité d’une personne, en relativisant, entre autres, le rôle du sexe. En cela, les travaux sur le corps antique rejoignent dans leurs questionnements les travaux actuels de l’anthropologie, de la sociologie, de la psychologie et de la philosophie.

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Date de mise en ligne : 02/09/2015

https://doi.org/10.3917/dha.hs014.0083