Corps sexué de l’enfant et normes sociales. La normativité corporelle en société néolibérale, de Gérard Neyrand et Sahra Mekboul, érès, 2014
- Par Emmanuel Gratton
Page II
Citer cet article
- GRATTON, Emmanuel,
- Gratton, Emmanuel.
- Gratton, E.
https://doi.org/10.3917/dia.205.0115b
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1 Gérard Neyrand, dans ce nouvel ouvrage Corps sexué de l’enfant et normes sociales coécrit avec Sahra Mekboul, criminologue et juriste-psychologue, est fidèle à l’approche socio-historique qu’il a déjà engagée à propos de l’évolution des savoirs sur la petite enfance (voir L’enfant, la mère et la question du père, 2000).On retrouve aussi dans ce livre ce qu’il interroge déjà à propos du dispositif de parentalité (2011), à savoir les paradoxes que produisent les discours et les pratiques normées à propos là de la parentalité, ici de l’enfant. Il s’intéresse ici spécifiquement au corps de l’enfant, de son plus jeune âge à l’adolescence, les critères sociaux, juridiques et psychiques pour délimiter l’enfance étant soumis à des représentations et normes variables. L’articulation des différents registres en la matière témoigne d’une construction « scientifique » qui touche les pratiques aussi bien parentales, professionnelles qu’institutionnelles. Gérard Neyrand et Sahra Mekboul mettent en évidence à la fois les prescriptions normatives du corps sexué de l’enfant – première partie – et la diffusion de ces normes à travers les médias destinés aux enfants et aux parents – -deuxième partie.
2 Le statut de l’enfant apparaît aujourd’hui quelque peu paradoxal, l’enfant étant devenu un sujet doté de droits spécifiques tout en semblant de plus en plus vulnérable. Les auteurs interrogent les politiques publiques d’éducation, de santé et de sécurité et font apparaître, à travers elles, ce que Michel Foucault avait déjà désigné comme biopouvoir, « une gestion collective des corps qui les [prend] socialement en charge de la naissance jusqu’à la mort » (p. 34). Ce phénomène est particulièrement évident quant à la production des normes corporelles de l’enfant, lesquelles se traduisent aussi bien par des conduites de prévention alimentaire que par une prise en charge médicale en cas d’écart à ces normes. Il est également à l’œuvre dans la place qu’occupe l’enfant au regard de l’évolution de la filiation (IVG, accouchement sous X, PMA, droit de connaître ses origines) et des nouvelles formes d’alliance (recomposition familiale, PACS, mariage pour tous…). Derrière ces évolutions, articulées à la question de l’identité sexuée, se niche l’établissement de nouvelles normes qui modifient graduellement le système des liens sociojuridiques établis entre les sexes et les générations. Les auteurs insistent ensuite sur l’approche sociale de la sexualité de l’enfant appréhendée à travers le spectre de la pédophilie et des abus sexuels dont l’affaire d’Outreau a été le point d’orgue. La parole de l’enfant, hier niée, a été progressivement entendue comme porteuse de vérité – avant d’apparaître plus tard, via l’affaire d’Outreau, comme relative – et a fait de l’enfant l’objet d’une défense absolue comme victime. Au déni de la sexualité de l’enfant s’oppose la figure contemporaine du « monstre social » qu’est le pédophile, allant jusqu’à créer une suspicion et des recommandations spécifiques à l’égard des hommes exerçant un métier en contact avec les enfants. Enfin les auteurs soulignent la transformation plus récente des représentations de l’enfant, considéré non plus uniquement comme un être à protéger mais dont il faut aussi se protéger. Les lois et dispositifs sécuritaires successifs ont été contrecarrés par le mouvement « Pas de zéro de conduite pour les enfants de 3 ans » qui dénonce la confusion opérée entre symptôme et diagnostic, déviance et maladie, l’approche biomédicale ayant réduit l’enfant « à un simple support de déterminismes génétiques articulés à des conditionnements sociaux » (p. 131). Malgré cette opposition, des dispositifs répressifs sont venus suppléer des pratiques de prévention, faisant soudainement du mineur un être pénalement responsable et du jeune enfant un potentiel délinquant. L’enfant fait alors l’objet d’une double surveillance, l’une censée le protéger, l’autre censée protéger la cité, articulant ainsi un ordre sexuel à un ordre sanitaire. La préoccupation sociale du corps de l’enfant implique une prise en charge croissante des institutions autres que la famille, tout en surresponsabilisant aussi les parents.
3 Dans une deuxième partie, les auteurs mettent en évidence que ces normes se diffusent à travers les médias, le propos est ici plus souvent descriptif qu’analytique. Sur une palette variée d’émissions pour enfants – 18 heures d’enregistrement – proposées pendant une semaine à l’approche de Noël sur différentes chaînes, ils observent que, alors que les spots publicitaires à destination des enfants sont toujours autant façonnés par les stéréotypes de genre, les dessins animés étudiés sont plus nuancés et difficiles à caractériser. Le féminin peut y être valorisé, en nombre comme en qualité, tout autant que le masculin – surtout quand les personnages sont des animaux anthropomorphes (dessins animés pour les petits), plus encore que des humains (dessins animés pour les plus grands). Le message télévisuel à destination des enfants oscille ainsi entre un discours sexiste et traditionnel et un discours égalitaire et moderne. Celui adressé aux parents est analysé avec l’appui de Delphine Joannin à partir de l’analyse de revues commerciales (Parents, Enfant magazine, Famili) et institutionnelles (Vies de famille, L’école des parents). Les premières sont prises entre les attentes de conseils légitimés par les connaissances scientifiques qu’expriment les parents et la pression marchande qu’exerce la publicité. À destination tout particulièrement des mères de jeunes enfants, elles véhiculent aussi un message égalitaire ambigu. Les secondes sont plus informatives et/ou s’appuient sur un savoir scientifique ou professionnel plus établi donnant généralement une tonalité plus neutre.
4 L’articulation entre la première partie sur les prescriptions de normes et la seconde sur la diffusion de ces normes n’apparaît pas avec une évidence absolue. Cela tient probablement aux supports choisis, les spots publicitaires, les dessins animés, les revues parentales, qui apparaissent en décalage aussi bien avec les politiques publiques et l’évolution des normes juridiques en matière d’enfance qu’avec la médiatisation des affaires comme celle d’Outreau et d’autres actualités manifestant des divergences idéologiques d’adultes à propos de l’enfant et de l’enfance. Les auteurs relèvent en fait ce qui fait le commun de ces deux analyses, à savoir l’opposition des logiques, l’une qui promeut l’enfant et ses droits, son émancipation et sa protection, l’autre qui affirme son identité autonome, comme citoyen et consommateur, le tout traversé par une troisième logique de réalisation corporelle de soi mettant en question l’ordre genré – d’où l’attention pour le lecteur à porter au sous-titre, « La normativité corporelle en société néolibérale ».
5 Emmanuel Gratton, Psychologue et sociologue clinicien