Résistances à l'analyse d'une contrainte conjugale : le mariage forcé
Pages 59 à 68
Citer cet article
- PHILIPPE, Claudine,
- Philippe, Claudine.
- Philippe, C.
https://doi.org/10.3917/dia.187.0059
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- Philippe, C.
- Philippe, Claudine.
- PHILIPPE, Claudine,
https://doi.org/10.3917/dia.187.0059
Notes
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[1]
Article reçu le 24 novembre 2009, accepté le 12 janvier 2010.
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[2]
GAMS : Groupe pour l’abolition des mutilations sexuelles féminines et mariages forcés.
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[3]
« Seraient concernées » : formulation ambiguë qui prête à la polémique !
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[4]
ENVFF : Enquête nationale sur les violences envers les femmes.
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[5]
Une chercheuse féministe trouve comparable le choix du Pacs entre lesbiennes étrangères et françaises pour obtenir des droits de séjour et l’imposition des mariages forcés.
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[6]
ANCCEF : Association nationale des conseillers conjugaux et familiaux.
1 Il s’agit dans cet article de revenir sur une réalité contemporaine du mariage en France, celle que l’on définit comme le « mariage forcé », en proposant une synthèse tant des recherches sociologiques (Neyrand, Hammouche, Mekboul, 2008 ; Collet, Santelli, Philippe, 2008 ; Laacher, 2008) publiées sur la question que des débats publics qu’elle suscite. Au même titre que le mariage blanc, le mariage mixte, le port du voile et, récemment, le port de la burka, cette notion qui traite du contrôle du corps des femmes est l’objet de vives polémiques. Elle divise aussi bien les courants féministes que les chercheurs en sciences humaines, ainsi que les associations impliquées dans la prise en charge des personnes cherchant à échapper à un mariage ou de celles qui, l’ayant subi, demandent de l’aide.
2 Pour soutenir la réflexion sur ce sujet controversé, il est nécessaire de proposer plusieurs pistes d’analyse qui distinguent des réalités de niveaux distincts. L’ordre choisi pour les décrire est arbitraire, car dans la réalité sociale ces difficultés sont enchevêtrées. Dans une première partie, nous nous proposons de préciser ce qu’est un mariage forcé dans le contexte français du « choix conjugal amoureux » reposant sur le consentement à conclure une union. Nous montrerons pourquoi on ne peut chiffrer le phénomène, alors que son émergence sur la scène publique et la prise en compte de celui-ci dans l’échiquier politique découlent de la connaissance d’un nombre supposé de personnes en risque de subir ce mariage. Nous préciserons les implications d’un tel paradoxe.
3 Notre seconde partie abordera le débat suscité autour du mariage forcé entre un courant antiraciste et un courant antisexiste. Tentant de dépasser cette opposition caricaturale qui peut aller jusqu’à la malhonnêteté intellectuelle, une autre voix peine à émerger, car elle se heurte à un diktat qui voudrait retirer aux chercheurs le droit de s’emparer d’un tel sujet.
4 Nous partageons le point de vue de Smaïn Laacher qui émet l’idée que « la vocation fondamentale de ce rappel à l’ordre moral est encore, qu’on le veuille ou non, la liberté intellectuelle du chercheur, quelle que soit sa discipline, de lui prescrire des méthodes et de dresser l’espace théorique jugé pertinent (le postcolonialisme, l’indigénat, la “lutte des races sociales”, etc.), enfin et surtout de lui montrer les terrains et les problématiques légitimes et ce qu’il doit trouver » (Laacher, 2008, p. 19). Il résume l’opposition qui déclenche la violence de propos autour du mariage forcé par l’opposition de deux courants que sont l’antisexisme et l’antiracisme. Les femmes étrangères se retrouvant, malgré elles – et sans y être invitées –, à être la cause de clivages moraux et politiques au sein des féministes françaises.
5 Repartons des modalités de caractérisation du mariage forcé, en nous appuyant sur les acquis des recherches citées plus haut.
Définition et objet de la recherche
6 À la différence des autres modalités de conclusion d’union en cours dans la période actuelle, le mariage forcé ne peut se caractériser que par rapport à la volonté explicite des personnes concernées de le refuser. C’est leur demande d’aide auprès d’associations, soit féministes, soit spécialisées dans l’aide aux personnes originaires de telle ou telle région du monde, qui a permis de faire connaître le refus affirmé de cette forme particulière de violence. Le contenu différencié de ce refus – du partenaire ou des modalités d’imposition par la famille – a fait l’objet de la contribution de B. Collet et E. Santelli dans un dossier de la revue Migrations et Société (2008). On peut toutefois le résumer de cette façon : si dans le mariage arrangé ce sont les stratégies explicites des familles dictant les modalités de conclusion de l’alliance qui conditionnent le choix d’une personne présentant les qualités socialement jugées les meilleures, dans le mariage romantique, au contraire, ce sont des stratégies implicites qui, par la socialisation familiale, vont déboucher sur le choix du « bon partenaire » – qui sera socialement acceptable par la famille. L’effet attendu de ce contrôle permet de laisser la personne choisir par elle-même dans les espaces socialement organisés (réunions de familles, bars, lieux de travail ou d’études…) où chaque groupe social suscite par ce « filtrage » les rencontres entre personnes socialement proches (Bozon et Héran, 2006). On peut mettre en évidence les résultats comparables de ces deux stratégies, qui produisent une forme majoritaire d’homogamie sociale. Les études sur la conjugalité dans les pays pratiquant le mariage arrangé montrent d’ailleurs une évolution vers un assouplissement des modalités de choix du partenaire, allant dans le sens d’une certaine négociation concernant la personne qui décline les qualités sociales recherchées.
7 L’approche scientifique ne peut toutefois se contenter de rapprocher les mécanismes sociaux à l’œuvre dans le mariage arrangé et dans le mariage romantique. Ce que révèle le refus de certains mariages arrangés est la modalité d’imposition de ces unions, par des violences diverses. En effet, le mécanisme de sujétion sexuelle, économique et domestique des femmes au travers du mariage ne jouant plus sur tous les groupes sociaux avec autant d’efficacité, le refus d’une sexualité imposée devient l’un des enjeux juridiques et sociaux des sociétés démocratiques. La mise en place des « lois de l’amour » (Mossuz-Lavau, 2002) permet de caractériser peu à peu les atteintes au corps des femmes comme des crimes et des délits, y compris dans l’intimité familiale (inceste) et conjugale (viol conjugal). La reconnaissance progressive de la lutte contre le mariage forcé se situe dans ce continuum et l’approche juridique y joue un rôle considérable.
8 Si nombre d’écrits anthropologiques ont décrit les modalités de l’échange des femmes et les règles de l’alliance dans leur infinie complexité, ce sont seulement les chercheuses féministes (Tabet, 1985) qui ont mis en lumière les réalités concrètes des conditions d’imposition aux femmes d’alliances conclues sans leur consentement, voire sans qu’elles en soient informées. Au travers des parcours difficiles – qui permettent aux femmes de mettre en pratique le refus de subir un mariage imposé – va se constituer le caractère forcé de leur mariage qui n’émerge que si les femmes formulent publiquement à un moment donné une demande d’aide.
9 On comprend la difficulté de déterminer a priori s’il y a consentement ou non à un mariage arrangé, car nombre de personnes s’en accommodent tandis que d’autres l’acceptent à un certain moment de leur existence et le refusent par la suite. C’est sur cette complexité que s’est construit l’enjeu de la comptabilisation du mariage forcé.
Un chiffre choc ?
10 Comme nous l’avons mis en avant dans un précédent article (Collet, Philippe, Santelli, 2008), le GAMS [2] a été à l’origine de la mise en place d’une estimation du nombre de cas de mariages forcés en France. L’objectif de ce chiffrage était de permettre à cette réalité d’être prise au sérieux par les pouvoirs publics. En effet, selon la présidente du GAMS, la campagne de sensibilisation sur l’excision a eu besoin de plus de vingt ans pour aboutir. À l’image de l’estimation de la polygamie faite par Christian Poiret sur la base de chiffres de l’Éducation nationale (Poiret, 1996), la présidente du GAMS a donc estimé que 70 000 jeunes femmes étaient en risque de subir un mariage forcé chaque année. Ce chiffre comprend l’ensemble des populations concernées par ces pratiques éventuelles : populations originaires du Maghreb, de la Turquie, des pays d’Afrique subsaharienne, du Pakistan et de l’Inde. Ce qui a grandement contribué à donner de l’importance à ce chiffre est que le Haut Conseil à l’intégration (HCI) l’a repris dans son rapport annuel : « Selon les chiffres convergents rassemblés par les associations que le HCI a auditionnées, plus de 70 000 adolescentes seraient concernées par des mariages forcés en France [3] » (HCI, 2004). Au printemps 2005, le législateur a suivi les recommandations du Haut Conseil en relevant l’âge légal au mariage des femmes de 15 à 18 ans, comme c’était déjà le cas pour les hommes.
11 Les mariages dits « forcés » suscitent donc depuis quelque temps l’intérêt particulier des acteurs du débat politique et médiatique. En effet, c’est à partir des objectifs d’actions des mouvements associatifs que les instances politiques (Direction de la population et des migrations, Institut national des études démographiques) ont décidé de mettre ces questions dans l’agenda politique, suscitant des recherches qui manquaient jusque-là. Dans un premier temps on a demandé aux chercheurs d’éclaircir la discussion sur le nombre de mariages forcés, ce que le résultat de leurs travaux n’a pas permis. Par contre, des débats passionnés et des articles nombreux ont porté sur l’instrumentalisation du phénomène pour stigmatiser les populations concernées.
12 Les modalités de recueil des expériences des personnes concernées ont montré que cette stigmatisation leur rendait encore plus difficile d’affronter leur famille et de trouver de l’aide qui soit efficace auprès d’intervenants pas toujours enclins à entendre leur demande.
Ce que montre le terrain
13 Aussi bien dans la recherche conduite par Neyrand, Hammouche et Mekboul (2008) que dans celle intitulée « Les mariages dits “forcés” entre consentement et imposition » (Collet et coll., 2008), la constitution d’un corpus de personnes concernées par le mariage forcé et acceptant de rencontrer les chercheurs s’est révélée longue et difficile.
14 Les différentes associations accueillent volontiers les questionnements des chercheurs, qui les placent en position d’acteurs incontournables car présents sur le terrain face à des chercheurs non impliqués dans l’action. Elles sont toutefois confrontées à la difficulté de faire l’intermédiaire entre ces derniers et les personnes qu’elles ont aidées. Elles affirment vouloir contribuer, mais aident peu dans les faits, craignant d’être dépossédées de leur expertise dès que celle-ci sera publiée par les chercheurs. Par ailleurs, elles ne veulent pas ajouter un problème supplémentaire aux personnes prises en charge. Nous avions déjà expérimenté, lors d’une recherche sur le recours à l’interruption volontaire de grossesse hors du délai légal (Cèbe, Philippe in Bajos, 2002), l’impossibilité d’obtenir des entretiens dans un moment de difficulté personnelle (comme l’organisation d’un voyage à l’étranger pour avorter). C’est la même difficulté que rencontrent les associations se faisant le relais d’une demande d’entretien. Il nous a été finalement plus aisé de rencontrer les personnes sur leurs lieux d’hébergement ou dans de plus petites structures (comme la Maison des femmes de Montreuil) qui pouvaient plus facilement s’appuyer sur leurs liens privilégiés avec les personnes pour mettre ces dernières en confiance.
15 Les entretiens réalisés en dépit des difficultés rencontrées ont tous montré que les femmes, en acceptant de relater leur expérience vécue, font état de leur déchirement d’avoir quitté leur famille et rompu souvent brutalement les liens avec elle. Elles se sentent dans un conflit d’allégeance, certaines ayant été battues et insultées violemment alors qu’elles avaient croisé par hasard quelqu’un de leur entourage familial, lors de leur séjour en hôtel ou foyer. D’autres sont très amères sur l’aide dont elles ont pu bénéficier, dans des conditions de précarité et d’isolement social. En ayant voulu refuser une relation supposant des rapports sexuels dont elles ne voulaient pas, elles ont souvent été contraintes d’en accepter d’autres pas davantage désirées, en contrepartie d’un hébergement par exemple (Philippe, 2008). Elles continuent de prendre des nouvelles de leur famille, parfois il a été possible de se rencontrer à nouveau.
Au-delà du simplisme idéologique ?
16 En dépit des efforts des chercheurs, les trois principales publications scientifiques sur le mariage forcé mentionnées ci-dessus ont connu une diffusion restreinte, suscitant peu de relais dans les médias, en comparaison avec les multiples déclarations politiques sur le sujet. Aucune réaction n’a émané de la communauté scientifique, contrairement à ce qui s’est passé par exemple lors de la sortie de l’enquête ENVEFF [4]. La première grande enquête française sur les violences à l’encontre des femmes a été critiquée à l’intérieur de la communauté scientifique, entraînant la publication de nombreux articles et conduisant les membres de l’équipe à une publication complémentaire pour étayer leur approche (Chetcuti et Jaspard, 2007).
17 Lors des différentes présentations des résultats de la recherche, au cours de journées d’études ou de colloques internationaux, les réactions ont alterné, entre écoute polie et navrée de ce qui était relaté du point de vue des victimes et remarques ironiques sur ces « vieilles histoires ». D’autres réactions ont exprimé une inquiétude vis-à-vis du racisme latent, les critiques ont également plu à l’encontre de l’analyse présentée, souvent qualifiée de « série de témoignages tendancieux ». Il s’agissait soit de minorer ces expériences, soit de les refuser au nom de leur contradiction avec l’évolution des sociétés d’origine dans le sens de la prise en compte d’une plus grande égalité juridique entre hommes et femmes, soit encore de les mettre en parallèle avec d’autres contraintes matrimoniales qui n’ont pas comme caractéristique la violence concrète exercée [5].
18 La sociologie n’échappe pas aux modes ; s’en tenir aux faits décrits, suivant la démarche durkheimienne à la base d’une sociologie matérialiste, est délaissé au profit d’une sociologie plus abstraite qui permet d’échapper à la lourdeur de la réalité sociale, trop chargée de « l’obscénité du mal ». Il nous semble pourtant que la réflexion autour de ce qui constitue les violences connaît actuellement un regain d’intérêt scientifique, ainsi que l’appel à contribution sur ce thème pour un futur numéro de la revue Tracés peut en témoigner.
19 La question posée ici concerne la sortie de l’impasse constituée par l’opposition simpliste entre le courant antisexiste et le courant antiraciste, la sortie du « faux dilemme » présenté par Delphy (2006). Comment adhérer à la description qu’elle fait de féministes françaises convaincues que les femmes françaises ont atteint une égalité complète avec les hommes ?
20 Comme il a été montré dans les recherches citées ci-dessus, ces conflits sont instrumentalisés pour la gestion politique des populations immigrées. Il nous semble utile de rappeler que la situation de migration renforce des stratégies de contrôle des femmes, en liaison en particulier avec des distinctions des rapports sociaux de sexe selon les sociétés, qui se retrouvent dans les droits sociaux et politiques. En réaction, les associations féministes et de défense des droits de l’homme bâtissent leur stratégie sur ces contradictions, s’appuyant sur la notion d’égalité entre les sexes, contribuant parfois à renforcer les difficultés de vie des populations concernées. Il importe de réaffirmer la réalité des situations vécues et les difficultés des femmes qui refusent un tel parcours, sans masquer les contradictions engendrées par les situations sociales décrites, de révéler ce que subissent les femmes qui sont l’objet de ces stratégies familiales quand elles tentent de mettre en acte leurs choix de vie.
21 Il est plus difficile de tenir une position distanciée sur ce sujet que sur d’autres, comme cet exemple tiré de mon expérience de recherche l’illustre. Il est certain que les sujets sur lesquels j’ai fait des recherches recoupaient des clivages idéologiques radicaux, qui demandaient de garder une certaine distance avec les enjeux sociaux. Je peux prendre l’exemple des positionnements des courants de pensée représentés dans le métier de conseillère conjugale et familiale autour de l’interruption volontaire de grossesse (Philippe, 2007). La chercheuse que j’étais avait sans cesse des difficultés et des injonctions à justifier devant chaque « camp » l’intérêt d’investiguer sur l’autre camp, voire de reconnaître sa simple existence. L’association professionnelle représentant une partie des conseillères conjugales [6] exprima, oralement puis par écrit, qu’elle appréciait ce travail d’analyse et le relaya dans le journal interne Différences. À sa demande la recherche fut l’occasion d’une longue présentation lors de leur rencontre annuelle. Toutefois, des membres des courants proches du catholicisme rétorquèrent que la vision était partielle, car elle dressait un tableau du rapport de forces entre les organismes qui ne leur convenait pas. Je fus conviée à diverses présentations organisées par les associations se réclamant du féminisme qui ne se reconnaissaient pas dans l’association professionnelle. Le rapport fait par l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS, 2006) sur les conseillères conjugales et familiales reprit les éléments que j’avais formulés dans ma synthèse historique. La polémique resta confinée dans l’univers de la profession, car peu d’intérêts sociaux et politiques se jouaient sur la scène médiatique ou politique. Ce qui n’est pas le cas en ce qui concerne le mariage forcé.
22 On assiste en effet à une critique menée par les associations antiracistes devant ce qui leur semble de la naïveté quand les associations féministes se félicitent de la reconnaissance de certaines avancées concernant les droits des femmes par le pouvoir en place (Durand et Krefa, 2008). On ne peut que remarquer par ailleurs que l’avancée en termes de droits de l’homme de certaines réformes concernant les luttes contre les inégalités entre hommes et femmes va de pair avec des dispositions de contrôle accru de l’immigration. Ainsi, par exemple, la modification de l’âge légal au mariage ou le recueil individuel de l’expression du consentement au mariage dans les consulats français à l’étranger donnent des garanties de la validité du consentement de chacun des futurs conjoints. Ils s’accompagnent néanmoins de dispositions restreignant les droits des populations immigrées ou issues de l’immigration pour le regroupement familial, ainsi que d’un durcissement des sanctions des personnes ou groupes les aidant.
23 Cette instrumentalisation par le pouvoir politique complique la tâche des personnes qui ne veulent pas faire un choix entre ces deux postures, l’antiracisme et l’antisexisme. Le courant exprimant l’antiracisme fait comme si la pensée du sexisme n’existait pas – les violences de la population « majoritaire » n’étant pas pensées en termes de rapports sociaux de sexe, seuls les groupes minoritaires sont racisés, les nationaux n’ayant pas de culture d’origine à laquelle attribuer leurs pratiques sexistes (Condom et Hamel in Chetcuti et Jaspard, 2007). Il pose comme une analyse exacte la figure de rhétorique employée par le pouvoir politique en dénonçant les violences des hommes des minorités, en faisant comme si d’autres violences n’existaient pas dans le contexte national. C’est là faire fi des efforts déployés pour faire avancer la connaissance de l’existence des violences et l’affinement des données que les mouvements féministes ont permis. L’antisexisme, incarné par exemple par l’association Ni putes ni soumises ou par le GAMS, reste sourd à l’instrumentalisation des luttes au profit d’une politique de contrôle de l’immigration, voire propose un durcissement de la loi à l’encontre des parents.
24 D’autres mouvements tentent de sortir de cette injonction quant au choix d’un point de vue, comme cette association, connue pour son soutien aux travailleurs migrants et qui accueille les femmes sans papiers (Gueguen, 2006) : « L’universalité des droits implique notamment que toute personne puisse voir ses droits garantis et puisse être protégée contre toute violation de ceux-ci, quels qu’en soient la manière, le lieu, l’auteur… »
Conclusion
25 Pour la sociologie, la nécessité de réfléchir sur des questions polémiques n’est pas nouvelle. On sait que le mariage forcé est l’une de ces notions controversées à la frontière de l’intime et du public, au croisement des discriminations raciale et sexiste, dans un contexte politique d’instrumentalisation permanente de l’immigration. La mise en avant de l’enjeu de l’égalité entre hommes et femmes est délibérément utilisée dans des stratégies politiciennes et racistes, qui ne font pas illusion auprès des associations et des personnes impliquées dans la défense des droits de l’homme.
26 L’étude des mariages dits « forcés » est traversée par cette tension entre d’une part la nécessaire avancée dans la connaissance de cette forme de violence faite aux femmes que constituent les mariages forcés et, d’autre part, la crainte de contribuer à stigmatiser des populations d’origine étrangère, notamment d’Afrique du nord et de l’ouest, qui mettent en œuvre ces pratiques. Tension entre une meilleure connaissance et un dévoilement de pratiques attentatoires aux droits de la personne et au principe universaliste de l’égalité des sexes par une minorité de membres de ces populations et le risque de raciser l’ensemble de ces groupes minoritaires en les enfermant dans une culture construite comme globalement patriarcale, culture qui motiverait les exactions commises à l’encontre des femmes victimes de mariages forcés. Il revient au chercheur de résister à la tentation d’interpréter avant même d’avoir établi les faits, tentation à laquelle l’invitent les lectures idéologiques, qu’elles soient antisexistes ou antiracistes. En inscrivant les mariages forcés dans le cadre des violences faites aux femmes, il devient possible de sortir de ce faux débat entre antiracisme et antisexisme, en laissant toute leur place aux faits, sans céder à des interprétations abusivement culturalistes et essentialistes.
27 Des études sur les différentes expressions des enjeux intergénérationnels dans les familles à partir des ruptures familiales monteraient probablement le coût diversifié selon les positions sociales des jeunes concernés. De même un travail d’investigation sur les garçons et les hommes concernés par l’imposition d’un mariage conduirait à renouveler la perspective, ceux-ci s’adressant peu aux associations, du fait de leur marge de négociation plus grande, du fait aussi probablement de leur façon différente d’envisager une relation avec une partenaire quasi inconnue.
28 La publication et la diffusion des résultats des recherches contribuent à dépassionner les débats, mais par ailleurs la pensée de la complexité et de la contradiction n’est pas aisée. Revendiquer une tradition matérialiste de constitution des faits et d’explicitation des catégories mises en œuvre nous semble plus nécessaire que jamais !
BIBLIOGRAPHIE
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Mots-clés éditeurs : antiracisme, droits des femmes, Mariage forcé, rapports sociaux de sexe, violences familiales
Date de mise en ligne : 29/04/2010
https://doi.org/10.3917/dia.187.0059