L'argent et nous : l'effet famille
Pages 15 à 24
Citer cet article
- MOSSUZ-LAVAU, Janine,
- Mossuz-Lavau, Janine.
- Mossuz-Lavau, J.
https://doi.org/10.3917/dia.181.0015
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- Mossuz-Lavau, J.
- Mossuz-Lavau, Janine.
- MOSSUZ-LAVAU, Janine,
https://doi.org/10.3917/dia.181.0015
1Comme en mai 1968 (la date est dans l’air du temps) il importe, pour traiter ce sujet, de répondre à la question : « D’où-parles-tu-toi ?» C’est ainsi, rappelonsle, que certains orateurs étaient interpellés dans les amphithéâtres occupés.
2Entre début 2004 et fin 2005, j’ai effectué une enquête par histoires de vie sur la relation des Français à l’argent. Cent cinq entretiens ont été réalisés, dans plusieurs régions, auprès d’hommes et de femmes âgés de 18 à 85 ans, appartenant aux milieux sociaux les plus divers (de l’ouvrier au médecin, du RMI ste au millionnaire). Cette enquête a donné lieu à un livre, L’argent et nous (Mossuz-Lavau, 2007). La méthodologie consistait à demander aux personnes interrogées de se reporter à leur enfance, de dire comment elles avaient découvert l’existence de l’argent, comment dans leurs familles respectives on évoquait celui-ci, et de remonter ensuite tout le fil de leur vie (préadolescence, adolescence, jeunesse, couple, divorce pour certains, parentalité, etc.) par rapport à l’argent. Anonymat et confidentialité assurés (rien dans le livre ne permet d’identifier les personnes qui ont souvent livré des histoires très personnelles et même des secrets de famille). Précautions d’autant plus indispensables qu’on a affaire ici à un sujet tabou.
3Pour avoir fait, il y a quelques années, un « terrain » similaire sur la vie amoureuse et sexuelle en France (cent quarante histoires de vie), je peux affirmer que l’argent est encore plus tabou que la sexualité. Que les personnes sollicitées ont du mal à en parler alors qu’elles racontaient sans trop de difficulté leur parcours de la carte du tendre. Plus précisément, elles sont plus réticentes au tout début de l’entretien mais, très vite, comme pour compenser la rareté des occasions de se confier sur un sujet qui est pour nombre d’entre elles une sorte d’obsession ou du moins une préoccupation constante (on ne peut pas passer une journée sans dépenser un euro), elles en viennent à s’épancher longuement (et parfois douloureusement).
4En France, encore aujourd’hui et même si des changements interviennent dans les jeunes générations, parler d’argent revient à aborder un sujet très sensible. Plusieurs facteurs peuvent nous éclairer à propos de cette quasi-omerta. Tout d’abord, à une, deux ou trois générations près, nous venons presque tous de familles paysannes. Et, dans la culture paysanne qui a donc été pendant si longtemps celle de la majorité de nos ascendants, on ne discute pas d’argent car on a celui-ci en liquide, caché à la maison, et cela ne doit pas se savoir. Il pourrait tenter les voleurs. Par ailleurs, on ne doit pas le dépenser car, si une récolte a été bonne, elle peut être désastreuse l’année suivante et il faut pouvoir assurer l’entretien de la famille. On vit le plus possible en autosuffisance. On n’a donc pas, comme aujourd’hui, à tout instant la main à la poche pour subvenir aux besoins quotidiens. En second lieu, le catholicisme renforce le trait. À l’origine, il s’agit d’une religion tournée vers les pauvres. Jésus aurait dit à ses apôtres qu’il est plus facile pour un chameau de passer par le chas d’une aiguille que pour un riche d’entrer au paradis. En troisième lieu, il ne faut pas négliger l’influence du marxisme sur une partie (une moitié ?) de la population qui a surtout retenu de cette doctrine que le profit n’est pas quelque chose de bien. Enfin, si l’on veut faire une comparaison avec les États-Unis (où l’on vous demande sans ambages combien vous gagnez ou mieux, combien vous valez), on peut avancer, à la suite de Michèle Lamont, que l’absence d’État-providence oblige les Américains à se préoccuper en permanence de financer leur santé, l’éducation de leurs enfants, etc., ce qui rend la question de l’argent encore plus prégnante, plus obsédante et finalement plus légitime que dans un pays comme la France (Lamont, 1995).
L’apprentissage de l’argent
5La découverte de l’argent a incontestablement le goût du sucré. Car, pour avoir des bonbons (première envie de la plupart des enfants), il faut disposer de pièces qu’on donne à l’épicière ou que l’on glisse dans un distributeur. Plus tard, à la sortie de l’école, on aura envie d’aller à la boulangerie acheter un pain au chocolat. Le sucre est toujours là. Mais, on s’en aperçoit très vite, pas pour tout le monde. Car certains détiennent les fameuses pièces tandis que d’autres n’en ont pas. Selon qu’on vit dans une famille aisée ou pauvre, on peut accéder aux mistrals gagnants et aux chaussons aux pommes ou on doit s’en priver. On se représente souvent l’enfance comme le temps de l’innocence. Mais par rapport à l’argent, il n’en est rien. Très tôt la progéniture, censée être à l’abri des conflits qui agitent le vaste monde, découvre les inégalités, les injustices, on pourrait presque dire la lutte des classes. Et cette ouverture des yeux la marque à un point tel que les souvenirs n’en seront ni flous ni approximatifs mais précis comme s’ils avaient été gravés au couteau. Qu’elles aient 40 ou 60 ans, nombre de personnes interrogées pour cette enquête se remémorent en détail des scènes auxquelles elles ont été mêlées au plus jeune âge. Vient bien sûr le malaise ressenti quand on devait porter les vêtements déjà usés par les plus grands ou donnés par des voisins, retaillés parfois pour les filles quand ils avaient appartenu à des garçons, mais aussi les « baskets Carrefour » alors que les petits camarades enfilaient des Nike. Ou quand on se trouvait dans l’impossibilité de participer à des goûters d’anniversaire parce qu’on ne pouvait pas « rendre » et inviter à son tour, ou d’aller au cinéma avec ses pairs parce qu’on n’avait pas l’argent de la séance ni l’envie de subir la « honte » de se faire inviter si un réflexe de solidarité jouait. Chez les plus jeunes, ce pouvait être (modernité oblige) le souci de cacher que la famille se rendait aux Restos du Cœur. Comme le dit Charles, 25 ans, artisan : « Donc là, tu essaies de maintenir une façade comme tout le monde, à la fin de l’école primaire, au collège, être un peu comme tout le monde. Alors que tu sens que, dans ta famille, ça tire au niveau thunes, qu’il y a grave des tensions […]. Il ne fallait pas paraître pauvre, dire qu’on allait chercher la bouffe aux Restos du Cœur. » Des souvenirs pathétiques remontent à la surface. Alexis, 45 ans, intermittent du spectacle, fils d’ouvrier, a été marqué par un Noël particulièrement douloureux. Son père, qui veut en faire un jour différent des autres, a décidé d’aller à la charcuterie du coin pour acheter une tranche de pâté. Il y va en compagnie du jeune garçon et montre à la vendeuse le pâté de son choix. Il a le souffle coupé quand, à la caisse, on lui annonce le prix : de fait, c’est du foie gras. Il n’ose pas dire que c’est trop cher et qu’il n’en veut pas et paie. Trou énorme dans le budget de la semaine. Et peine du fils devant le sentiment d’humiliation du père. Andrée, 76 ans, a grandi dans une famille paysanne pauvre. Un jour que son père s’est rendu à la foire pour vendre des cochons, elle l’a accompagné. Pendant qu’il est allé boire un verre avec des amis, cinq petits cochons ont été déposés dans la caisse, qu’il a laissée vide, par un fermier qui n’est pas parvenu à les monnayer. Son père embarque les petits cochons et, sur le chemin du retour, les jette dans la rivière. Elle lui demande pourquoi il ne les rapporte pas à la maison. Réponse : « Pourquoi, ma fille, je les aurais amenés à la maison ? Il n’y a plus de quoi leur donner à manger. »
6On pourrait multiplier les anecdotes qui montrent à quel point l’enfance est très vite traversée par cette évidence lancinante : il faut de l’argent, on en a besoin, certains en ont, d’autres pas. Quelle que soit la situation de chacun, un souci prime très vite : comment s’en procurer ? Les plus petits récupèrent la pièce apportée par la petite souris, puis la monnaie du pain lorsqu’on leur confie le soin d’aller l’acheter à la boulangerie, les étrennes, l’argent donné comme cadeau d’anniversaire. Puis, tout particulièrement dans les jeunes générations, ils demandent de l’argent de poche. Qu’ils obtiennent ou n’obtiennent pas. Tous les parents ne sont pas convaincus de son bien-fondé. Et, auparavant, on n’en parlait même pas. Alors, comme de l’enfance à la préadolescence surtout, on n’entend pas se priver complètement de ce que d’autres ont sans difficulté, on vole. Dans mon enquête, les témoignages abondent à ce sujet. Nombreux sont ceux qui se « servaient » dans le porte-monnaie de leur mère, dans les poches de leur père, dans le récipient plein de pièces laissé sur un meuble et parfois dans le sac de camarades d’école ou dans les magasins. En respectant d’ailleurs l’éthique du petit voleur : on chaparde dans les grandes surfaces mais pas chez les petits commerçants. Dès le plus jeune âge, la tentation existe. Le film de François Truffaut L’argent de poche (1976) est éloquent à cet égard : les petits vols sont devenus le sport des enfants du village où se passe l’action. À l’adolescence, on est plus facilement en mesure de gagner un peu d’argent en rendant des services, en travaillant pendant les vacances, en faisant du baby-sitting ou, pour la jeune génération, du dépannage informatique. Assez vite, pour quelques-uns, c’est le recours au « business » (shit, herbe, etc.) qui assure les dépenses jugées incompressibles. Mais nous entrons là dans une autre histoire.
Les cultures familiales
7L’influence de la famille ne s’exerce pas seulement au travers de la position qu’elle offre à l’enfant dans l’échelle sociale et des ressources qu’elle est en mesure de lui apporter, mais aussi par le discours qu’elle tient sur l’argent, par l’attitude qu’elle a dans ce domaine. Selon qu’on aura grandi dans une famille radine, économe, généreuse ou dépensière, on n’aura pas à l’âge adulte le même regard sur les espèces sonnantes et trébuchantes. Soit on reproduira les comportements parentaux, soit on s’en éloignera au contraire le plus possible en se disant « plus jamais ça ». On s’en tiendra ici à deux « travers » qui peuvent revêtir parfois l’allure de pathologies si l’on en juge par certains témoignages recueillis au cours de cette enquête.
8La première catégorie est celle de la radinerie. Sujet inépuisable de plaisanteries, mais source parfois de grandes souffrances.
9Précisons que les radins sont généralement dans le déni. Ils disent : « Je ne suis pas radin, je suis économe. » Au plus : « J’étais radin mais je me soigne. » Ils vous racontent ensuite des histoires qui montrent que la guérison n’est pas encore totalement achevée… La plupart du temps, ils ont grandi dans des familles où l’on faisait plus que respecter la « culture du faire gaffe », comme l’énoncent les jeunes d’aujourd’hui. Ils ont entendu un discours sur la peur de manquer, sur le mode « on ne peut pas se le permettre », qui les a conduits à leur tour à craindre comme la peste la dépense non strictement indispensable. Les psychanalystes désigneront d’autres raisons à ce comportement, renvoyant à la petite enfance et à des pratiques de rétention diverses (Borneman, 1978). Mais le contexte familial joue un rôle extrêmement important. Faute de place, je n’en donnerai ici qu’un exemple. Sébastien, 28 ans, est considéré par ses proches comme un radin, notamment parce que, lors de sorties en commun, il n’a sur lui ni carte bleue, ni chéquier, ni liquide et s’accommode fort bien de laisser les autres régler les consommations. Lui-même déclare ne pas être radin mais économe et soucieux de ne pas se faire avoir par cette infâme société de consommation. Il considère sa femme comme plutôt dépensière mais admet que, sous son influence, il a évolué et se montre capable – comme ses amis le lui demandent – de se faire plaisir, de dépenser un peu plus d’argent. Pour me prouver ses progrès en la matière, il me raconte que, quelques semaines plus tôt, il s’est acheté un costume; il a consenti à s’offrir ce vêtement mais, comme il prévoit que dans les cinq ans qui viennent il va prendre une ou deux tailles supplémentaires, il a choisi un costume réglable qu’il pourra porter jusqu’à la fin des temps, ou du moins pendant une assez longue période. Quand on en vient à parler de ses parents, il m’explique que son père, qui était plutôt à l’aise (car producteur de films) mais d’origine paysanne, avait toujours la hantise du len-demain. Et chaque fois que son fils, enfant ou adolescent, lui demandait un peu d’argent, dix francs, vingt francs, il lui réclamait un reçu, établissant sa dette. Quand son père est mort, Sébastien a retrouvé des cartons entiers de reçus, soigneusement conservés par son géniteur. Lui-même s’est d’ailleurs mis très tôt à établir des factures pour chacun des menus services rendus dans la famille.
10À l’inverse de Sébastien, certaines personnes ayant grandi dans une famille radine peuvent devenir des acheteurs compulsifs et se retrouver dans le rouge ou interdits bancaires pour compenser les privations ou oublier le climat parfois glauque dans lequel elles ont été élevées. Les effets de la radinerie à laquelle on peut être confronté dans la famille varient à l’évidence selon la proximité que l’on a avec les personnes présentant ce travers. Les petits-enfants se moquent des grands-mères radines qui se gèlent dans des maisons qu’elles ne veulent pas suffisamment chauffer, ou utilisent l’eau de rinçage de leur machine à laver pour arroser leurs plantes (comportement certes écologique, mais sans intention de l’être) et ne reçoivent plus de visites parce qu’elles ne font jamais le moindre cadeau et se recroquevillent sur leur hypothétique magot. Les effets sont plus marqués (on a pu le voir) lorsque ce sont les parents qui sont radins. Avec peut-être une conséquence bénéfique pour les filles qui ont vu un père radin reprocher ses dépenses à une femme qui ne travaillait pas : toutes se sont dit que jamais elles ne se mettraient en situation de subir de telles remontrances, donc qu’elles travailleraient.
11On touche à des situations qui peuvent être dramatiques quand, dans un couple, l’un est particulièrement radin alors que l’autre est plutôt généreux. Car chaque jour l’argent dépensé est sujet à discussion, facteur de conflit, prétexte à reproche. Une femme interrogée pour mon enquête racontait avoir vécu pendant plusieurs années avec un mari particulièrement atteint dans ce registre. Elle en a divorcé, après avoir subi quasiment le martyre. Elle n’avait pas le droit de dépenser le moindre centime sans le consulter au préalable (alors que, comme lui, elle était professeur), ni d’aller dans les magasins de vêtements sans lui. Lorsqu’elle a été enceinte, ils sont partis passer un week-end à Londres; chaque fois qu’au café ou au restaurant elle se levait pour aller aux toilettes, son mari exigeait qu’elle lui remette sa carte bleue car il craignait qu’elle profite de la possibilité de le quitter quelques instants pour aller retirer de l’argent au distributeur. D’autres « hauts faits » ont été accomplis par cet homme dont on peut dire qu’il n’est pas juste un radin ordinaire mais sans doute un grand malade. Dans des cas moins extrêmes, le ménage peut fonctionner en ce sens que, je l’ai constaté à plusieurs reprises, l’homme radin tâche de l’être un peu moins tandis que la femme dépensière fait un effort pour ne pas céder trop souvent à la fièvre acheteuse. Mais on doit admettre que les frictions inévitables dues à ce genre de situation peuvent conduire à terme à des remises en cause de certains couples.
12Une autre « pathologie » réside dans la prodigalité. Dans cette attirance irrépressible pour tout ce qui s’achète même si l’achat demeure ensuite dans un placard sans qu’on lui ait même ôté son étiquette. J’ai rencontré plusieurs personnes qui, passées par l’endettement et l’interdiction bancaire, continuent d’accumuler des biens divers, peut-être d’autant plus beaux qu’ils sont inutiles, sans que leur intendance soit en mesure de suivre. L’enquête montre qu’il s’agit souvent de femmes et d’hommes qui, à certains moments de leur vie, ressentent un manque, par exemple parce que leur travail ne leur convient pas, ou qu’ils sont au chômage, ou parce qu’ils se retrouvent dans un vide affectif. En somme dans une situation où l’achat compulsif est censé faire disparaître une frustration de manière quasi instantanée, comme le shoot du drogué. Et parce qu’il offre à ceux et celles qui n’ont pas suffisamment d’estime de soi la réassurance qu’ils « le valent bien », comme on dit dans la publicité. Mais les origines familiales jouent aussi leur rôle dans la naissance de cette boulimie de petits ou gros biens de consommation. Les prodigues que j’ai interrogés viennent pour la plupart de familles où on leur donnait tout, où toutes les demandes étaient satisfaites, ou parfois d’ailleurs la profusion des cadeaux était censée remplacer l’amour et la disponibilité de parents trop occupés ailleurs. Alors, sur leur lancée, les enfants devenus adultes ont continué à faire comme si leurs ressources étaient inépuisables. Et s’en retrouvent souvent bien marris. D’autres (moins nombreux) ont grandi auprès de parents qui les privaient de tout alors que, estiment-ils aujourd’hui, cette austérité n’était pas justifiée. Ils tentent de compenser aujourd’hui ce manque de gâteries, qui signifiait aussi pour certains un manque d’amour, par des nuits passées sur eBay à enchérir en ligne ou par des achats quasi quotidiens de toutes ces « choses » si bien décrites par Georges Perec (Perec, 1965).
Lorsqu’une nouvelle famille se forme
13Ces hommes et ces femmes, dont nous avons vu à quel point ils sont dans leur rapport à l’argent tributaires de leur famille d’origine, vont former à leur tour des couples, avoir des enfants, être ensemble parfois pour la vie, parfois pour quelques années seulement. Comment se passe aujourd’hui leur gestion plus ou moins commune de l’argent, gagné par les deux ou – de moins en moins souvent – par l’un seulement des deux membres du couple ? Et que devient « le nerf de la guerre » en cas de séparation ?
14Il faut ici distinguer les générations. Les plus âgées (celles qui ont atteint ou dépassé les 70 ans) fonctionnaient plus qu’aujourd’hui sur le modèle du couple « fusionnel ». Les femmes cessaient souvent de travailler au moment du mariage ou de la naissance du premier enfant. Les couples ne disposaient alors que d’un seul salaire et d’un seul compte en banque. L’argent de l’un était l’argent de l’autre, et pouvait être géré par l’un comme par l’autre. Mais les temps changent, les femmes aussi. L’époque n’est plus celle où Sacha Guitry pouvait dire : « La réussite d’un homme, c’est d’être parvenu à gagner plus d’argent que sa femme n’a pu en dépenser. » Aujourd’hui, parmi les 25-49 ans, 82 % des femmes exercent ou recherchent une activité professionnelle. Pour la plupart, elles reçoivent chaque mois un salaire sur un compte en banque. De plus en plus, chacun des membres du couple a son propre compte et effectue un virement mensuel, au prorata de ses revenus par exemple, sur un compte commun. Nombre de femmes n’acceptent plus le contrôle de leurs dépenses qui s’effectuait d’office quand il n’y avait qu’un compte commun. Ainsi, quand elle est près du rouge, l’une de celles que j’ai rencontrées préfère utiliser un crédit revolving plutôt que de demander de l’argent à son mari. Une autre, qui a cessé de travailler, reçoit sur son propre compte les allocations familiales et estime ne pas avoir de justifications à donner concernant l’usage qu’elle en fait. Dans une société qui valorise l’autonomie des femmes, celles qui se retrouvent à la maison après avoir travaillé n’entendent plus perdre leur indépendance financière.
15Dans des générations non pas aussi âgées que celles décrites plus haut mais proches de la soixantaine, ceux qui ont été en couple à un moment où l’homme « disposait » en gardent un souvenir un peu amer. « Dans un couple, il ne faut faire qu’un », dit un vieil adage. Mais lequel ? Que se passe-t-il quand un mari considère que c’est à lui de faire la loi ? Une femme de 62 ans, qui a toujours travaillé, devait régulièrement affronter de pénibles discussions avec son conjoint. Elle dit aujourd’hui : « Ce n’était pas facile, les femmes n’avaient pas beaucoup de droits à cette époque-là. Quand je voulais une robe, il fallait que je demande. » Elle a divorcé depuis. Souvent, le mari décidait parce que son salaire était plus élevé que celui de sa femme. Mais dans les générations plus jeunes, où le système est devenu plus égalitaire, on observe parfois une situation nouvelle où les hommes sont moins bien payés que leur femme. Et qui ressentent un certain malaise, lié à la persistance de l’image ancestrale de l’homme « pourvoyeur du foyer » et dont les revenus sont aussi une sorte de gage de virilité. Une des femmes rencontrées, qui dispose de nettement plus d’argent que l’homme qu’elle aime, aimerait voyager avec lui et serait prête à tout financer mais souligne que c’est impossible : « Il ne faut surtout pas que je me mette à régler les dépenses pour lui. Ça créerait quelque chose de très gênant parce qu’il est beaucoup plus jeune que moi. » Mais il y a aussi des femmes exploitées par des maris ou des amants qui n’ont pas envie de travailler et des exploiteuses qui sont devenues à leur tour des exploitées.
16L’organisation des couples par rapport à l’argent porte la marque des générations. Les plus jeunes, c’est-à-dire les couples âgés de moins de 30 ans, « bricolent » en général pendant un temps. Une interne des hôpitaux décrit ainsi un partage des dépenses approximatif : « Il serait certainement plus simple d’avoir un compte commun où on verse tant chacun et où, pour les dépenses communes, on prend dessus, on se prendrait moins la tête. Tandis que là, on essaie de faire en sorte de partager nos dépenses : un coup c’est lui qui va faire les courses, un coup c’est moi. Il faudrait qu’on note tout sur un papier. Oui, les trois quarts du temps, c’est moi qui vais les faire. Il me dit : bon, tu notes ce que tu dépenses. Alors machinalement, je mets mes papiers de dépenses de côté. Ça va faire des mois qu’on n’a jamais pris le temps de se poser pour dire : on va faire nos comptes globalement pour voir. »
17L’« organisation » vient en général un peu plus tard. Arrive aussi pour certains l’épreuve du divorce et là, les questions d’argent deviennent primordiales. Car l’argent est beaucoup plus que l’argent. Il n’est pas qu’un montant reçu ou dû mais revêt une valeur symbolique extrêmement importante. Certains divorces se passent bien. Parfois parce que les capitaux dont dispose l’un des deux le permettent. Ainsi, l’un des hommes les plus riches de mon échantillon a réglé très vite son deuxième divorce : « J’avais vendu l’appartement de la rue T. Je l’avais bien vendu. Je lui avais acheté une voiture, un Steinway pour la campagne, un petit bateau. Et au lieu de lui payer une pension alimentaire toute ma vie, je lui ai donné ce qui restait de la vente d’un autre appartement. J’aurais fait n’importe quoi pour avoir la paix. »
18Mais souvent, l’argent devient synonyme de vengeance et joue un rôle complexe dans la rupture d’une union. Il n’y a qu’à voir le raisonnement de certaines femmes : « Il m’a quittée. Il est parti avec une petite, alors il va payer, je vais le mettre sur la paille. » D’ailleurs, plus la rivale est jeune, plus la somme exigée serait élevée. Finalement, entre l’argent-subsistance et l’argentvengeance, il existe toute une palette de situations, mais au premier s’ajoute souvent le second, ce qui ne facilite ni les transactions ni le deuil du couple, une fois celui-ci rompu. Ce qui peut conduire à des situations extrêmes. Au cours de l’enquête, une femme de 42 ans, professeur, me raconte que sa mère a dépensé beaucoup d’argent pour son mari qui était tombé amoureux d’une autre femme, artiste sans revenus. Pour que ce mari ne s’éloigne pas complètement d’elle, elle a payé ses dettes, acheté une machine à laver (et bien d’autres choses) à la jeune maîtresse, s’est épuisée pendant un temps à assurer le train de vie du nouveau ménage. Au point de ne plus payer son propre loyer ni la cantine de ses enfants. Sa fille se souvient que, un jour, au collège, la principale est venue la chercher en classe pour lui demander pourquoi sa mère ne payait plus la cantine, ce qu’elle-même ignorait. De fait, l’argent était comme une laisse destinée à retenir ce père, un lien que la femme quittée ne pouvait supporter de voir brisé. J’ai rencontré aussi des femmes qui ont été laissées sans rien, à qui la pension alimentaire (ou celle de leurs enfants) n’a jamais été payée mais qui n’ont pas entrepris les démarches nécessaires pour la recouvrer car cela aurait signifié une reprise de contact avec un ex-mari haï. Elles préféraient ne plus entendre parler de lui, tout oublier et retrouver la paix même en affrontant les pires difficultés financières. De l’argent trop cher payé, à leurs yeux. Mieux valait y renoncer. Des hommes aussi ont été victimes de femmes parties par exemple après avoir fait un trou dans la caisse.
19Dans ces familles qui se forment et se rompent grandissent des enfants qui découvrent à leur tour l’existence de l’argent. Qui en demandent, et qui posent la question de l’argent de poche. Or, même dans les plus jeunes générations, accorder celui-ci ne va pas de soi. Pourtant, ce pourrait être un formidable outil pédagogique : dans l’idéal, on donnerait à un enfant ou à un préadolescent une somme fixe, par semaine ou par mois, avec laquelle il devrait assumer tout ou partie de ses dépenses personnelles. Il apprendrait ainsi à gérer la somme en question, à différer certaines dépenses pour lesquelles il faut économiser pendant plusieurs semaines, à anticiper et à choisir. Mais dans la réalité, il n’en va pas toujours ainsi. Des parents préfèrent ne pas donner d’argent de poche et répondre à la demande, ce qui les laisse souverainement juges d’accepter ou non telle ou telle dépense. Ils ne peuvent pas se résoudre à ne pas contrôler l’usage que l’enfant peut faire de ses euros. D’autres soumettent la remise de l’argent de poche à des conditions : « Tu l’auras si tu ranges ta chambre » ou « si tu as de bonnes notes », ou encore « si tu aides à la maison. » La régularité (composante de l’acte pédagogique) n’est donc pas au rendez-vous. Parfois les parents oublient tout simplement le jour où ils sont censés ouvrir leur portefeuille. Dans d’autres cas, l’argent de poche est dépensé dès le premier jour par l’enfant à qui on donne alors d’autres billets en plus. Ce qui ne va pas non plus dans le sens de son utilisation comme outil pédagogique. Les parents qui s’en servent ainsi ne sont pas si nombreux. Et il ne faut pas s’étonner que souvent, quand des jeunes se retrouvent pour la première fois avec un chéquier ou une carte bleue, ils n’aient aucune notion de ce que cela représente, le vivent comme une manne inépuisable. Ce que la réalité se chargera assez vite de démentir.
20L’argent, sujet de préoccupations quotidiennes, est un puissant révélateur de l’« être au monde » de chacun, à déchiffrer souvent dans le non-dit, mais immédiatement visible dans le moindre des comportements. On repère aussi vite celui qui jette l’argent par les fenêtres que celui qui a, comme disent les jeunes, « des oursins dans les poches », celui qui le montre et celui qui le cache, suscitant ainsi des commentaires parfois acerbes. Mais c’est au sein de la famille qu’il imprime le plus sa marque car il peut tour à tour assainir ou au contraire empester l’atmosphère, aider ou perturber les membres de cette petite communauté, les satisfaire ou les frustrer et marquer pour la vie du signe de telle ou telle pathologie ceux qui, dès le plus jeune âge, ont été confrontés à des comportements d’outrance, quel que soit le sens dans lequel ceux-ci se sont exercés.
BIBLIOGRAPHIE
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- SIMMEL, G. 1987. Philosophie de l’argent, PUF.
Mots-clés éditeurs : apprentissage, Argent, argent de poche, inégalités, prodigalité, radinerie
Date de mise en ligne : 30/10/2008
https://doi.org/10.3917/dia.181.0015