« Homoparentalité et coparentalité » : réflexions métapsychologiques
Pages 31 à 44
Citer cet article
- DUCOUSSO-LACAZE, Alain,
- Ducousso-Lacaze, Alain.
- Ducousso-Lacaze, A.
https://doi.org/10.3917/dia.173.0031
Citer cet article
- Ducousso-Lacaze, A.
- Ducousso-Lacaze, Alain.
- DUCOUSSO-LACAZE, Alain,
https://doi.org/10.3917/dia.173.0031
Notes
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[1]
Sur la base d’entretiens semi-directifs, intégralement enregistrés, on propose aux sujets de raconter, en fait de reconstruire leur histoire ; dans le cas présent l’histoire de leur homosexualité, l’histoire de leur couple, l’histoire de leur projet d’enfant, l’histoire de leur vie avec l’enfant. Les relances prévues visent à les amener à intégrer dans leur récit les attitudes, les paroles et les réactions de leurs proches : parents, frères et sœurs, grands-parents… Les sujets ont été rencontrés à la suite d’un premier contact avec une association de parents gays et lesbiens. Nous rencontrons les sujets à leur domicile. Nous les avons contactés soit par l’intermédiaire de l’Association des parents gays et lesbiens, soit par « connaissances de connaissances ». À ce jour une trentaine d’entretiens ont été réalisés.
-
[2]
Coparentalité : « Il s’agit d’une situation où un homme et une femme, sans vie de couple, se lient pour concevoir et élever un ou plusieurs enfants » (Gross, 2004). Dans les situations que nous avons rencontrées l’homme et la femme en question vivent en couple homosexuel, c’est pourquoi nous parlons de coparentalité à quatre.
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[3]
Les sujets que nous avons rencontrés nous ont parlé de « fécondation artisanale ». Il faut entendre par là une procréation par transfert de sperme à l’aide d’une seringue.
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[4]
Au sens de Kaës : « J’appelle lien la réalité psychique inconsciente spécifique construite par la rencontre de deux ou plusieurs sujets » (2005, p. 81).
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[5]
Il intervient donc dans l’entretien. C’est la seule fois.
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[6]
Cet entretien a été réalisé par P. Gachedoit, psychologue clinicienne.
-
[7]
Nadine insiste sur le fait que, dans les cas où les couples lesbiens recourent à une insémination artificielle avec donneur, l’enfant n’a pas de père légal.
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[8]
Sa mère a vécu avec une femme pendant plusieurs années après avoir divorcé du père de Nadine.
-
[9]
Nous n’oublions pas que, dans ce processus, le travail psychothérapeutique a certainement joué un rôle important.
1Nous menons depuis deux ans environ une recherche clinique auprès d’adultes homosexuels engagés dans la parentalité. Notre objectif initial était double. D’une part, il s’agissait de construire une forme de savoir sur l’ho-moparentalité découlant de la confrontation de la théorie avec le discours des sujets. Nous souhaitions donc éviter une position d’expertise a priori. D’autre part, sur ce thème, les recherches référées à la métapsychologie sont extrêmement rares et nous souhaitions commencer de combler en partie cette lacune. Notre recherche pose un problème épistémologique bien connu : comment utiliser les notions psychanalytiques, construites à partir de la cure psychanalytique ou de situations de psychothérapies familiales, dans des situations de recherche ? Pour faire court, nous dirons simplement que la technique utilisée est celle du récit [1], dont nous avons dégagé par ailleurs (Ducousso-Lacaze, 2002) les principes méthodologiques à partir d’une réflexion sur les articulations possibles entre l’herméneutique du récit de Ricœur (1983) et la théorie de l’inconscient.
2Les familles dites « homoparentales », c’est évident, présentent des configurations inédites (Godelier, 2004). Doit-on, pour autant, penser qu’elles sont le lieu d’une expérience de la parentalité radicalement nouvelle ? Autrement dit, dans ces familles-là, les processus par lesquels on devient parent du point de vue psychique (Houzel, 1999) sont-ils si différents de ceux que nous connaissons ? La présentation de nos premiers résultats (Ducousso-Lacaze, 2004, 2005,2006 ; Ducousso-Lacaze et Gachedoit, 2006) nous a permis de formuler un certain nombre d’hypothèses répondant en partie à cette question. Nous commencerons par les rappeler. Elles ont été élaborées essentiellement à partir des données cliniques obtenues auprès de couples lesbiens ayant eu recours à l’insémination artificielle avec donneur ( IAD ). L’objectif principal du présent travail est de les confronter aux situations de coparentalité à quatre [2].
Permanence des enjeux œdipiens
3Pour tous les couples lesbiens que nous avons rencontrés, l’expérience de la parentalité s’accompagne d’une réactualisation des enjeux œdipiens. L’émergence de l’homoparentalité ne serait donc pas en soi le signe de l’avènement de configurations familiales échappant à la structure œdipienne. Cette hypothèse comporte certaines conséquences.
4Tout d’abord elle implique de supposer que, pour les homosexuels que nous avons rencontrés, l’expérience de la parentalité comporte une confrontation aux interdits portés par les images parentales et une réidentification forcée aux parents dans leur fonction parentale. Rappelons que devenir parent, sur le plan intrapsychique, implique de procéder à un double meurtre symbolique : celui de ses propres parents et celui de la demande d’enfant à leur égard (cf. la notion de « deuil développemental » de Manzano et coll., 1999). Ainsi peut être libérée une place fantasmatique d’enfant pour celui qui vient de naître. Nous avançons donc l’hypothèse selon laquelle les sujets que nous avons rencontrés n’échappent pas à cette permutation symbolique des places (Legendre, 1990) qui articule la dimension intrapsychique avec la dimension institutionnelle de la succession des générations. Nous avons insisté sur son importance, dans le cas des couples lesbiens, pour des sujets supposés condamnés par leur orientation sexuelle à ne jamais faire de leurs parents des grands-parents.
Le couple de même sexe et le lien à l’autre sexe
5Autre hypothèse, en rapport avec les soubassements œdipiens : l’expérience de la parentalité, dans le couple de même sexe, réactualise la référence à la différence des sexes et même, souvent, des fantasmes hétérosexuels (Ducousso-Lacaze et Gachedoit, 2006). En devenant porteur d’un projet d’enfant, le couple homosexuel est contraint de faire appel à une personne de l’autre sexe. Pour les couples lesbiens recourant à l’IAD, cette personne restera anonyme et le lien avec elle strictement fantasmatique. Ce qui n’empêchera pas que ce lien puisse avoir un caractère fondateur du point de vue de la référence à la différence des sexes ni que la représentation du donneur soit éventuellement érotisée (Ducousso-Lacaze, 2004,2005,2006 ; Corbett, 2003).
6Qu’en est-il dans la coparentalité à quatre à laquelle nous allons nous intéresser plus précisément ici ? Cette fois la personne de l’autre sexe participant à la procréation n’a rien d’anonyme. Même s’il n’y aura pas « d’acte sexuel », le sperme de l’un des deux hommes fécondera l’une des deux femmes [3]. Quels types de liens [4] devront se créer entre les uns et les autres pour qu’un tel projet se réalise ?
7À partir de deux études de cas nous allons tenter de montrer :
- comment ces liens peuvent être structurés par la référence à la différence des sexes et infiltrés de fantasmes hétérosexuels ;
- comment l’interfantasmatisation à l’œuvre dans le couple de même sexe peut soutenir ce mode de structuration ;
- et, enfin, comment ces liens peuvent accompagner la confrontation à la réactualisation des enjeux œdipiens et au « deuil développemental » inhérents à l’expérience de la parentalité.
Michel et Bernard
8Le protocole prévu est modifié dès le premier entretien car Michel, 34 ans, exprime le souhait que Bernard, 33 ans, y assiste de l’autre bout de la pièce. Ce sera l’inverse quinze jours plus tard. Les deux hommes me précisent que s’ils acceptent de m’aider dans mes recherches, ils souhaitent que ma présence soit l’occasion de les aider à mieux comprendre ce qu’ils vivent. Leur implication m’amènera à leur proposer un entretien de couple.
L’entretien avec Michel
9Michel est père de Maxime, 6 ans, et Christophe, 3 ans. La compagne de leur mère, comme on va le voir, a été partie prenante dans le projet d’enfant.
Une situation de père divorcé
10Dans l’allée du jardin Michel me dit être « dans une situation de père divorcé ». Devant ma surprise, il précise qu’il reçoit ses garçons deux weekends par mois et certains mercredis.
11Michel me suggère donc de penser sa situation de père homosexuel, ayant des enfants avec une femme lesbienne, par analogie avec la situation des pères hétérosexuels divorcés. Au plan conscient, le mode de garde fonde l’analogie, mais qu’en est-il des motifs inconscients ? Ses propos m’avaient fait supposer qu’il n’était « devenu » homosexuel qu’après le divorce d’avec la mère de ses enfants.
J’avais oublié le papa
12À propos de l’émergence du projet d’enfant, Michel évoque d’emblée sa rencontre avec le couple constitué par la mère de ses enfants et sa compagne. Elles lui ont dit qu’elles souhaitaient avoir un enfant. Se sachant homosexuel et vivant en couple avec un homme, il ne pensait pas avoir un enfant. Et puis, avant, « je pensais surtout à moi ». Michel distingue différentes périodes entre le début de ses études et sa rencontre avec « les filles ». Le début de ses études a été douloureux : « Je n’étais pas bien dans ma peau. Je ne sortais presque jamais. Je ne connaissais presque personne. » Par la suite, ce malaise va s’estomper et Michel va découvrir une vie de sorties qui va l’aider à assumer son homosexualité. « À cette époque-là, le papa, je l’avais oublié. Je ne pensais pas à être père. Je ne pensais qu’à moi. » La rencontre avec Bernard et la stabilité de la relation lui ont donné « envie de passer à autre chose ».
Le papa est revenu
13À propos « des filles », Michel dit : « Elles m’ont fait comprendre que je pouvais être papa. Moi, le papa, je l’avais oublié, je n’y pensais plus […]. Et puis les filles m’ont fait comprendre qu’elles voulaient un enfant… et pourquoi pas avec moi… Alors là, le papa est revenu. » Il insiste alors sur la « patience et la délicatesse » des filles. Le ton de sa voix est ému mais j’ai le sentiment que la présence de Bernard l’amène à éluder certains détails de ses échanges avec « les filles », insistant plutôt sur sa joie à l’idée de devenir père.
L’annonce de l’homosexualité aux parents
14Sa mère : « Elle l’a mal pris. Elle ne comprenait pas que je sois homosexuel. Elle croyait que je faisais exprès. » Son père, par contre, n’a quasiment rien dit et Michel croit pouvoir généraliser : « J’en ai parlé à des copains homos : l’annonce de l’homosexualité, c’est une affaire avec la mère. Le père dans cette histoire c’est juste une oreille. » Michel décrit son sentiment d’étrangeté face au silence de son père, puis se souvient : « Il ne m’a jamais rien dit… mais un jour il m’a écrit. J’ai reçu une lettre à la maison. Il me disait que j’étais toujours son fils. » À propos des attitudes de sa mère, Michel emploie un ton qu’il utilisera plusieurs fois dans l’entretien pour parler de sa mère et des mères en général. C’est le ton de l’évidence avec un adjectif récurrent : « envahissante » (gestes à l’appui).
L’annonce du projet d’enfant aux parents
15Psy : À vos parents, vous leur avez parlé de votre projet d’enfant ?
16Michel : Je l’ai annoncé par téléphone à ma mère… Elle n’était pas d’accord. Psy : C’est-à-dire ?
17Michel : Ben, que je sois dans une situation de père divorcé. Elle voulait autre chose pour moi…
18Michel recourt à nouveau à l’analogie avec les pères divorcés, comme si elle était le représentant de l’interdit maternel intériorisé et de la transgression de cet interdit. En plus du rapprochement qu’elle suggère entre « paternité homosexuelle » et « paternité hétérosexuelle », elle semble donc constituer une formation de compromis.
L’entretien avec Bernard
La jalousie
19Bernard évoque le moment où Michel lui a fait part de son projet : « Je l’ai mal vécu. Déjà qu’à cette époque, je n’étais pas bien… J’avais l’impression que je n’avais aucune place dans cette histoire […] mais j’étais mal aussi avant ça. » Il précise : « Lui, il allait vivre des choses avec les filles et moi, j’étais quoi ? »
20Psy : Est-ce qu’on pourrait parler de jalousie ?
21Bernard : Ah ! Tout à fait ! (Se tournant vers Michel) En plus, tu m’avais dit que de toute façon tu irais jusqu’au bout de ton projet… Je pensais que j’avais plus qu’à m’en aller !
22Bernard recourt alors au vocabulaire de l’adultère et le ton est accusateur : Michel « allait voir ailleurs ». Michel éprouve alors le besoin de se défendre par une boutade : « J’allais m’envoyer en l’air [5] ! » À cette époque-là Bernard a commencé une psychothérapie avec… une femme : « Puisqu’il allait voir ailleurs, y avait pas de raisons que j’en fasse pas autant. » Michel a envisagé d’aller voir la même psychothérapeute, ce que Bernard a d’abord accepté puis vivement refusé : « Il avait son histoire, moi j’avais la mienne. »
L’annonce de l’homosexualité aux parents
23Bernard a dit son homosexualité à sa mère qui en a informé le père. Selon Bernard, elle a réagi de manière assez brutale : « C’est dégoûtant, ce que tu fais. » Il lui aurait répondu : « Toi, tu fais bien des pipes à papa ! » À propos de son homosexualité, Bernard se souvient : « Dans les films, quand y avait une histoire d’amour, j’étais toujours à la place de la femme. » D’autre part, il avait peur de la violence de son père. Il pense en avoir souffert plus que ses jeunes frères qui, eux, sont nés alors que le père avait renoncé à l’alcool. Finalement, malgré ce qu’il a longtemps pensé, sa mère avait peut-être eu raison de ne pas quitter son père.
Le projet d’enfant et la mort du père
24Bernard me confie que lui-même a un projet d’enfant. Une amie d’adolescence, lesbienne, est d’accord pour mener à bien ce projet avec lui. Il précise que, même si les enfants de Michel sont très importants pour lui (« tout ce qui les concerne me prend aux tripes »), même s’ils l’appellent « papa Bernard », « c’est les enfants de Michel ».
25Puis, il ajoute que si son père était toujours vivant, il n’aurait pas pu envisager un tel projet. Il se souvient alors du soulagement ressenti à la mort de ce dernier ainsi que des paroles de sa psychothérapeute : « À la mort des parents quelque chose se solde. » « Tant que mon père était vivant je ne pouvais pas assumer la sexualité. »
26Psy : Il était pourtant au courant de votre relation avec Michel.
27Bernard : Oui, mais c’est la sexualité que je n’assumais pas… avoir un enfant, la reproduction, ça je ne pouvais pas…
L’entretien de couple
Comme un couple de divorcés
28Je demande aux deux hommes comment ils voient leur couple dans le futur, quand chacun aura ses enfants. Bernard me répond instantanément : « C’est comme un couple de divorcés. » Il ajoute : « Quand des divorcés se remarient, ils ont des enfants qu’ils ont eus avec quelqu’un d’autre… » Les deux hommes décrivent ensuite ce que la réalisation du projet d’enfant de Michel a transformé dans leur vie de couple. Pour eux, leur relation elle-même a changé. Ils étaient très dépendants l’un de l’autre : « Il fallait qu’on soit toujours ensemble. » Aujourd’hui, chacun a ses propres activités à l’extérieur de la maison, mais « bien sûr, sans aller dans les saunas homos ».
Commentaire
29Comme souvent, dans nos entretiens (Ducousso-Lacaze et Gachedoit, 2006), le récit de l’annonce de l’homosexualité aux parents révèle un certain agencement des images parentales œdipiennes et un travail de recherche de compromis intrapsychiques. Dans le récit de Michel sur cet épisode de sa vie, la triangulation œdipienne, bien que de configuration classique, présente une spécificité : l’image paternelle semble réduite à assister aux ébats amoureux/haineux entre la mère et le fils. Peut-être serait-il pertinent de parler d’un père-objet partiel (« Le père, c’est juste une oreille »). Assumer son homosexualité face à la mère, avant tout, semble alors constituer une solution de compromis pour amorcer un dégagement de son « emprise ». Pour Bernard, en revanche, le récit de l’annonce de l’homosexualité actualise la triangulation œdipienne dans sa forme dite inversée. L’identification à la mère dans une relation érotisée au père (et aux images masculines) semble s’imposer comme issue à l’œdipe.
30Probablement l’alliance inconsciente (Kaës, 1993) du couple reposait-elle initialement sur le refoulement du désir d’identification à l’image paternelle. Nous interpréterons ainsi la formule de Michel : « Le papa, je l’avais oublié », qui certainement désigne, à son insu, l’image paternelle intériorisée. Pour Bernard, la prédominance de l’identification à la mère, jointe à la peur que lui inspirait son père, a barré pendant de nombreuses années l’identification à l’image paternelle.
31La rencontre de Michel avec « les filles » a confronté les deux hommes au retour du refoulé. Pour Michel tout au moins : « Le papa est revenu. » Ce retour du refoulé semble avoir eu plusieurs conséquences. L’une d’entre elles est un dégagement supplémentaire de Michel à l’égard de l’image maternelle : il est devenu père contre son avis. Autre conséquence : une crise dans le couple, mise en intrigue par Bernard à partir de ses sentiments de jalousie, ce qui laisse à penser que le retour de la dimension identificatoire de l’image paternelle s’est accompagné d’une réactualisation de fantaisies hétérosexuelles (cf. le recours au vocabulaire de l’adultère). Les fantaisies hétérosexuelles de Michel, responsables pour une part de la souffrance de Bernard dont les identifications féminines menaçaient probablement de ne plus être « suffisantes » pour conserver l’amour de Michel. Mais, peut-être aussi, fantaisies hétérosexuelles de Bernard, que les fantaisies de Michel semblent avoir contraint ou autorisé à établir un lien avec une femme pendant cinq ans (sa psychothérapeute).
32Les récits des deux hommes rendraient compte, pour une part, d’un processus de réaménagement de l’interfantasmatisation du couple, sur fond de retour du refoulé et de reprise des enjeux œdipiens. Peut-être l’analogie avec les pères et les couples divorcés, reprise par les deux hommes, constitue-t-elle un représentant privilégié de la collusion fantasmatique (Eiguer, 1987) à l’œuvre, avec les ressemblances et différences de contenus fantasmatiques qui la fondent, et le travail psychique de différenciation qu’elle a permis.
33Ainsi seraient à l’œuvre, pour les deux hommes, des fantasmes intégrant l’expérience de la paternité et le désir d’identification au père. Ces fantasmes impliquent une prise en compte du rapport à l’autre sexe et à l’hétérosexualité (voir comment Bernard parle de la « sexualité-reproduction »). Dans cette communauté de fantasmes, Michel occupe la position de celui qui exprime, et met en acte, les désirs refoulés, procurant à Bernard la possibilité de les vivre par délégation, en un premier temps en tout cas. Cette répartition des positions tient probablement à la peur longtemps éprouvée par Bernard face à l’image paternelle.
Nadine [6]
34Elle est âgée de 30 ans. Par « insémination artisanale », elle a eu une fille avec Guillaume, Marie, âgée de 1 an. Guillaume vit avec Claude, et Nadine vit avec Caroline qui, par ailleurs, est la mère de Marjorie, 16 ans, née dans le cadre d’une union hétérosexuelle. Caroline est donc plus âgée que Nadine.
Caroline et le projet d’enfant
35Nadine commence par évoquer ses expériences amoureuses antérieures et insiste sur le fait qu’elle n’avait pas songé à porter un enfant avant de rencontrer Caroline : « … et c’est vrai que c’est quelqu’un [Caroline] qui m’a amenée doucement à ça. […] beaucoup le travail que j’ai fait aussi avec la psychiatre… » Caroline l’aurait amenée à se poser « plein de questions » qui concernaient essentiellement sa mère : « Ta mère… ceci, cela, enfin bon, y a un rapport qui est pas… y a un rapport qui a fait des dégâts… Au début on ne veut pas l’entendre. Et puis, moi je comprenais pas ce qu’elle voulait dire… » Elle estime qu’elle avait de « sérieux problèmes psychologiques » et Caroline l’a aidée à comprendre la nécessité d’un travail psychothérapeutique : « J’y suis allée pour parler de mon père et je ne fais que parler de ma mère. »
Je suis une mère complètement différente
36Nadine se souvient avoir « été supercontrariée » quand l’échographie a révélé qu’elle attendait une fille. « Moi, j’avais eu comme schéma le rapport avec ma mère, et là c’était horrible, quoi ! » De ce rapport elle dit : « Il est fusionnel, passionnel, mais destructeur […] C’est la nature propre de notre relation qui est destructrice ! Qui est archiprotectrice. » Elle aurait attribué longtemps sa souffrance au décès prématuré de son père mais elle pense maintenant qu’elle est liée, avant tout, à la personnalité problématique de sa mère.
37Mais Nadine dit se sentir beaucoup mieux : « Et puis, avec Marie ça se passe très bien. J’avais peur d’être la même mère pour ma fille… en fait je suis une mère complètement différente. » Et puis « maintenant j’ai une valeur à mes propres yeux ». Pour protéger Marie elle se sent légitime à imposer des limites aux débordements de sa mère. Cette dernière reproduirait parfois avec la petite fille son mode de relation à sa fille : débordements affectifs, rapprochés physiques dérangeants, intrusion. Elle conclut en disant : « Maintenant j’ai une bonne raison de dire non à ma mère. » Toutefois : « Elle est meilleure grand-mère que mère. »
Je me sentais un superpapa
38Nadine insiste : « J’aurais jamais eu envie d’avoir un enfant, avant la rencontre avec Caroline. » Avec ses anciennes compagnes Nadine se « débinait complètement ». Elle les « poussait » à avoir un enfant mais rejetait « sa propre féminité » et se voyait davantage dans une position paternelle. Elle croit comprendre que c’était la solution qu’elle avait trouvée « pour garder son père en vie ». Auprès des enfants de ses compagnes, elle avait le sentiment de pouvoir transmettre toutes les « valeurs intellectuelles » que son père lui a transmises : « Quand j’étais avec des femmes qui avaient des enfants, je me sentais un superpapa ! » Elle dit avoir éprouvé une véritable passion pour son père qui reste pour elle un homme exceptionnel. Elle pense qu’elle lui ressemble beaucoup du point de vue du caractère et « énormément » du point de vue physique.
39Ce désir d’identification au père prédominait au début de la relation avec Caroline : « Bon, au début je disais : Caroline, fais un deuxième enfant ! » Mais « Caroline avait déjà un certain âge » et, d’autre part, elle a trouvé les mots permettant à Nadine d’envisager la maternité : « Elle a vu en moi ce que j’étais pas capable de voir. Elle a vu que j’avais le potentiel pour être une… vraiment une maman chouette, et elle croyait en moi alors que moi j’y croyais pas. » « Caroline a la tête sur les épaules… Elle a eu un enfant tôt, elle savait ce que c’était, donc une expérience… »
Guillaume, c’est le rêve
40À propos de la conception de Marie : « C’était inconcevable que Marie soit privée de papa ! Moi, j’adore ça, j’ai des souvenirs extraordinaires. » Le récit de la première fois où elle a vu Guillaume, en public, ressemble au récit d’un coup de foudre : ses propos captivaient l’assemblée. Elle a cru qu’il s’agissait du conférencier annoncé. Depuis, pour Nadine, les qualités de Guillaume n’ont fait que se confirmer : « Jamais, jamais il déborde, en rien… Ah, je me suis pas trompée ! C’est le rêve ! […] Oui, oui, vraiment, Guillaume, c’est le rêve ! … Enfin, il est extraordinaire, quoi ! » La présence d’un père est importante car avec l’IAD [7], « s’il m’arrive quelque chose, ça veut dire que l’enfant va voir ma mère ! Tandis que là, y a un Guillaume. Là, y a un père ! Y a le barrage par rapport à ma mère, déjà ! »
41Le discours de Nadine laisse affleurer les enjeux œdipiens : « … avoir rencontré quelqu’un d’aussi extraordinaire quand on a autant aimé son père, parce que… la barre était haute ! […] c’est peut-être pour ça aussi que je suis homo, parce qu’un mec pouvait pas lui arriver à la cheville ! » Et, plus loin : « … c’est quelqu’un [Guillaume] qui a une part de féminité, d’un point de vue sensibilité, et ça c’est génial ! Mon père était comme ça, et par rapport à un enfant, c’est génial, quoi ! C’est un, c’est un type, qui a pas peur de […] il va faire tout ce qu’une femme peut faire avec un enfant. »
42Guillaume a d’autres qualités : « Ah, oui, parce que c’est un type, c’est le médiateur, quoi ! Il a un tempérament… C’est Caroline et lui, ils ont un tempérament médiateur ! Moi, il me faut des gens, avec un tempérament médiateur parce que… j’suis pffou ! » Nadine fait allusion à ses difficultés à ne pas entrer en conflits en relation duelle.
Claude, la seule faiblesse de Guillaume
43En fin d’entretien Nadine parle des conflits avec Claude qui, depuis la naissance de Marie, auraient été assez violents. Claude voudrait prendre une place trop importante auprès de Marie, ce qu’elle n’avait pas prévu. Elle parle de débordements, d’excès, d’intrusion, mots utilisés pour décrire sa mère. Elle estime qu’elle doit être « vigilante », de même qu’avec sa mère elle « veille ». Elle associe alors sur ses fortes angoisses à la naissance de Marie : elle avait peur que sa mère ne lui enlève Marie. Et Claude a été « hyperprésent » à la maternité et à la sortie exigeait que Marie passe le week-end chez les deux hommes, ce qui angoissait beaucoup Nadine.
44De plus, selon elle, Claude veut que Marie l’appelle « papa-clo » et « se prend pour le père, voire la mère », et même veut que l’on considère sa propre mère comme la grand-mère de Marie. Elle invoque ce souvenir : « Moi j’ai eu une belle-mère […] je lui ai toujours fait comprendre que c’était ma belle-mère ! » Plus loin : « Marie elle a un papa… Je veux qu’elle ait quand même… un papa et une maman ! Caroline c’est pas maman Caroline ! C’est Caro ! Pour moi, elle a un père et une mère. » Sur ce point elle perçoit une faiblesse de Guillaume : « Moi, c’est très clair dans mon esprit, c’est très clair dans l’esprit de Caroline, de Guillaume aussi, m’enfin Guillaume, il aurait tendance à se mettre un peu… du côté de Claude aussi. » Nadine insiste sur l’importance de la filiation biologique et de la filiation instituée : Marie doit avoir deux lignées clairement identifiées. Elle estime qu’ajouter la lignée de Claude (sa mère) et celle de Caroline créerait de la confusion. Pourtant elle considère Marie comme l’enfant de Caroline : « C’est plus facile quand même : moi je l’aime. Lui, j’étais pas amoureuse de lui, Claude, ni non plus de Guillaume ! Mais, bon, c’est son papa. »
45Cependant Nadine reconnaît à Claude une place auprès de Marie, semblable à celle qu’avait auprès d’elle la compagne de sa mère [8], qui ne se serait jamais prise pour sa mère tout en étant très structurante pour elle.
Commentaire
46Comment se dégager d’une image maternelle dévorante tout en s’inscrivant dans une lignée féminine ? Dans cette question semble résider un des enjeux subjectifs majeurs de Nadine. Son discours permet d’appréhender deux des solutions de compromis qu’elle a élaborées pour y répondre.
47Première solution de compromis : Nadine établit des liens avec des femmes qui lui permettent de mobiliser l’identification à son père dans sa fonction de transmission, manière entre autre de court-circuiter, sur le plan fantasmatique, le désir d’enfanter.
48La deuxième solution passe par de nouvelles formes de liens grâce auxquels la relation à l’image maternelle et les enjeux œdipiens se réorganisent, solution qui va soutenir le devenir mère et le sentiment de pouvoir faire de sa mère une grand-mère (permutation symbolique des places). Par le lien amoureux à Caroline débutent un dégagement à l’égard de l’image maternelle dévorante et la possibilité, pour Nadine, de se penser mère elle-même. En cela Caroline semble représenter l’image maternelle de référence indispensable pour enfanter (Bydlowski, 1997) que ne saurait représenter la mère de Nadine. D’autant que Caroline, plus âgée, déjà mère, ayant renoncé à enfanter de nouveau, confronte Nadine à l’impossibilité de satisfaire, dans le lien amoureux, son désir d’identification à son père [9].
49Ainsi un réaménagement des enjeux œdipiens s’opère. Une identification à un modèle maternel devient possible et, face à l’impossibilité d’être le père, le désir d’avoir le père est réactualisé. Le discours sur Guillaume, infiltré de fantasmes œdipiens, nous paraît mettre particulièrement en évidence ce dernier point et donc le rôle joué par les fantasmes hétérosexuels dans ce processus. Mais, dans ce lien, Guillaume est aussi investi de la fonction paternelle dans sa dimension de séparation (« Là, y a un père ! Ya le barrage par rapport à ma mère, déjà ! ») et de tiers apaisant dans les conflits propres aux relations duelles (« C’est le médiateur »). Notons que, pour Nadine, Caroline partage cette seconde dimension avec Guillaume.
50À propos du lien à Claude, trois hypothèses, non exclusives les unes des autres, nous paraissent plausibles. Selon la première, Claude réactualiserait l’image de la mère débordante, excessive, intrusive. Selon la deuxième, il pourrait représenter une rivale œdipienne susceptible d’empêcher Nadine d’être mère et de détourner Guillaume d’elle. Selon la troisième hypothèse, les revendications de Claude mettraient en péril les repères de Nadine concernant les positions dans la parenté. Irait dans le sens de cette hypothèse l’appel de Nadine aux principes de la filiation biologique et de la filiation instituée et, par analogie avec l’histoire de ses parents, à la nécessaire différence entre les positions de parents et de beaux-parents.
Pour conclure
51Ces deux études de cas nous permettent-elles une quelconque généralisation ? Répondre sans hésitation par l’affirmative relèverait de la présomption. Pourtant les processus que nous avons tenté de théoriser à l’aide de la métapsychologie n’ont rien d’exceptionnel si nous en jugeons à partir de l’ensemble des entretiens semi-directifs menés dans le cadre de cette recherche. Nous terminerons donc en proposant trois pistes de réflexion.
52Insistons tout d’abord sur un double décalage que nous avons perçu dès le début de cette recherche. Décalage, d’une part, entre le discours des sujets et le discours militant (qu’il ne s’agit pas de condamner !) : plusieurs fois les sujets eux-mêmes nous ont fait part de la mise à mal de leur idéalisme initial face aux doutes et sentiments de culpabilité inhérents à l’exercice quotidien de la parentalité. Décalage, d’autre part, entre le discours de certains experts et le discours des sujets. Ce dernier ne « colle pas » avec ce que certains avaient annoncé.
53Ce point nous amène à notre deuxième piste de réflexion : certes, la visibilité actuelle de l’homoparentalité s’inscrit dans le prolongement de la mise en cause de l’institution familiale, de la montée du discours égalitariste et de formes récentes d’un individualisme qui a fait passer au second plan la référence aux limites et aux interdits. Une telle évolution ne signe pas pour autant l’avènement inéluctable d’une parentalité soustraite aux enjeux œdipiens, à la permutation symbolique des places et à l’exigence inconsciente d’élaborer des compromis intrapsychiques entre les contraintes pulsionnelles et les interdits intériorisés.
54Troisième piste de réflexion : le lien conjugal entre deux personnes de sexe différent ne serait pas le seul lien susceptible de soutenir l’actualisation de ces processus. Nos deux études de cas montrent comment le lien conjugal entre deux personnes de même sexe et l’interfantasmatisation qui le fonde peuvent y participer. De même, elles montrent comment des adultes peuvent construire, autour du projet d’enfant et en dehors du lien conjugal, des liens susceptibles de soutenir le travail psychique exigé par l’expérience de la parentalité. Dans ces deux études de cas, ces liens soutiennent le travail psychique de reprise de la névrose infantile et d’actualisation de certaines de ses issues, identificatoires mais pas seulement, que le choix d’objet homosexuel avait probablement conduit à éviter.
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Mots-clés éditeurs : complexe d'Œdipe, Homoparentalité, liens, parentalité, succession des générations
Date de mise en ligne : 01/11/2006
https://doi.org/10.3917/dia.173.0031