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Compte rendu

Gérard Neyrand et Patricia Rossi, Monoparentalité précaire et femme sujet , Toulouse, érès, 2004,236 p.

Page II

Citer cet article


  • Zaouche-Gaudron, C.
(2005). Gérard Neyrand et Patricia Rossi, Monoparentalité précaire et femme sujet , Toulouse, érès, 2004,236 p. Dialogue, no 167(1), II-II. https://doi.org/10.3917/dia.167.0125b.

  • Zaouche-Gaudron, Chantal.
« Gérard Neyrand et Patricia Rossi, Monoparentalité précaire et femme sujet , Toulouse, érès, 2004,236 p. ». Dialogue, 2005/1 no 167, 2005. p.II-II. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-dialogue-2005-1-page-II?lang=fr.

  • ZAOUCHE-GAUDRON, Chantal,
2005. Gérard Neyrand et Patricia Rossi, Monoparentalité précaire et femme sujet , Toulouse, érès, 2004,236 p. Dialogue, 2005/1 no 167, p.II-II. DOI : 10.3917/dia.167.0125b. URL : https://shs.cairn.info/revue-dialogue-2005-1-page-II?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/dia.167.0125b


Notes

  • [1]
    La Fondation Mustela a attribué à cet ouvrage son prix honorifique 2004.

1 G. Neyrand poursuit dans Monoparentalité précaire et femme sujet le travail qu’il avait engagé dans son précédent ouvrage L’enfant, la mère et la question du père et qui se prolonge depuis peu par un autre écrit intitulé Préserver le lien parental. Dans le premier tome de cette « trilogie », G. Neyrand avait déjà le souci de débattre avec d’autres champs disciplinaires pour approfondir notions, concepts et théories en matière de système familial, parental et conjugal. Dans les deux suivants, le débat subsiste et s’élargit puisque c’est dorénavant avec des auteurs cliniciens et psychanalystes qu’il poursuit son œuvre et, notamment pour celui-ci, avec P. Rossi, psychologue clinicienne, psychanalyste. La démonstration réalisée par G. Neyrand et P. Rossi qui recourt à plusieurs champs disciplinaires, dont la sociologie et la psychanalyse mais aussi la psychologie, l’histoire et l’anthropologie suscite de nombreuses interrogations. Le débat contradictoire au sein des psychanalystes et/ou entre les disciplines et sous-disciplines est-il seulement le « révélateur d’un changement de paradigme en matière d’analyse familiale » comme le proposent les auteurs ? N’est-il pas aussi le révélateur de notre obligation à œuvrer de manière conjointe pour traiter de la complexité familiale ? Il est vrai que les profonds bouleversements qui affectent le système familial dans notre société nous incitent à analyser, de façon récurrente, la nature, les structures, les fonctions, les fonctionnements, les statuts de la famille… et au-delà les fondements théoriques explicatifs du système familial. La densité des concepts abordés, l’articulation osée et argumentée de logiques contradictoires font que le socle de cet ouvrage se fonde sur une pensée construite et complexe.

2 La partition à quatre mains que G. Neyrand et P. Rossi nous proposent s’organise autour de deux parties qui abordent successivement l’analyse théorique de la « constitution de la femme en sujet social », et l’examen attentif des « femmes, chefs de famille, en situation précaire » à partir d’éléments issus d’une recherche action réalisée à Marseille. Plume aiguisée et sensibilité clinique se conjuguent sans concession tout au long de cet ouvrage. Les auteurs ont relevé le défi d’examiner une réalité sociale par des prismes différents, voire dissonants, au travers de la sociologie et de la psychanalyse. Les regards croisés d’un sociologue et d’une psychanalyste pourraient avoir fonction d’oxymore. Objectif réussi par les auteurs de faire de cette apparente contradiction, une mise en perspective de paradoxes qui rend compte de l’ouverture intelligente des deux auteurs. Les éclairages sont nombreux, argumentés et au travers de cette situation monoparentale précaire se développent plusieurs concepts qui abordent la parentalité, la conjugalité, la place des mères et des pères, des hommes et des femmes, les rapports sociaux et affectifs qui les assemblent ou les dissocient, y compris ceux qui les lient à l’enfant. Pas de dogme mais une construction de pensée, pas d’idéologie mais une argumentation serrée, pas de doxa mais une connaissance à transmettre, même si parfois la lecture s’avère ardue.

3 Les auteurs examinent les liens entre le social et le psychologique et les confrontent aux perspectives historiques et aux exigences économiques. Les risques sociaux et psychiques de la monoparentalité, nouvelle fracture sociale, sont développés et ils nous montrent combien les liens intrafamiliaux, conjugaux et parentaux sont aussi subordonnés aux exigences professionnelles et aux situations économiques qu’elles engendrent. Après la séparation conjugale, à l’origine de la spirale de précarisation des femmes ou concomitante de celle-ci, les auteurs étudient les relations qu’entretiennent les femmes avec le féminin et le maternel, les rapports qui les lient à l’enfant et la place accordée au père et celle qu’il s’octroie.

4 Les femmes en situation mono-parentale sont marquées par des conjugalités douloureuses qui s’ancrent dans l’histoire personnelle, familiale, sociale et culturelle. Les vignettes cliniques, décrites avec justesse, mettent en évidence les nœuds « socio-psychologiques » tels que les définit de Gauléjac (1999), témoins de la puissance des liens intergénérationnels, là où il est question de filiation et de transmission. La violence conjugale, présente dans la majorité des récits, signe souvent la dépendance affective dans laquelle la mère se situe par rapport à son conjoint, dépendance empreinte d’humiliation voire de masochisme. Ces femmes en situation monoparentale (plutôt monoconjugale pour être plus exacte) assument la lourde charge de porter plusieurs contraintes issues des groupes minoritaires : être femme, être seule, être précaire, être sans soutien au plan social, être souvent d’une culture d’appartenance différente. Quand monoparentalité rime avec féminité, précarité, minorité, socialité, on ne peut que craindre une « désaffiliation » majeure comme le souligne Castel, un chaos dans les trajectoires de vie.

5 Les auteurs mettent en évidence que ces femmes, mises en situation monoparentale et subordonnées à elle, présentent une dépendance à un rôle, à un statut et qu’elles se doivent de se déprendre de l’emprise du maternel pour exister. Les entretiens mettent en exergue une position de femme agie à laquelle se substitue peu à peu celle d’une femme active et sujet dès lors qu’un espace de parole lui est offert. Tout un travail de deuil est nécessaire pour qu’elle élabore sa position subjective de femme qui n’est pas toute pour l’enfant et pour que le conjoint retrouve une position subjective de père. Cette nouvelle position amène à ce que la femme au féminin se substitue à la mère assujettie au maternel. Le surinvestissement de l’enfant qui apparaît comme un élément constitutif de leur vie psychique crée, en réciprocité, une relation de dépendance voire fusionnelle. Portraits de femmes pour qui la séparation constructive est impossible et qui empêche tout autant leur autonomisation en tant que mère, femme et amante que celle de l’enfant. Enfant qu’elles ont peur de perdre pour « déchéance parentale » et qui est aussi un enfant perçu comme un prolongement sinon un accomplissement d’elle-même. Cette centration/fusion sur l’enfant reflète bien le surinvestissement maternel tel qu’il est décrit mais on est en droit de se demander s’il est seulement relatif à cette situation. Le règne de l’enfant roi n’entraîne-t-il pas de fait et dans tous les milieux un tel surinvestissement maternel décrit ici comme spécifique de la monoparentalité précaire ?

6 Un regret que nous nous permettons d’exprimer ici, correspond au fait que le point de vue de l’enfant n’ait été ni examiné ni développé dans cette recherche action. Il aurait sans doute amené des éléments essentiels à la réflexion menée auprès de ces mères « chefs de famille » sur les relations qu’elles entretiennent avec l’enfant et comment celui-ci s’en saisit ou s’en déprend. Ces éléments nous auraient permis de mieux saisir leur position subjective mais aussi, sans doute, la position de dépendance voire d’aliénation dans laquelle l’enfant se trouve à l’égard de sa mère et de son histoire…

7 Bien que centré sur les femmes et les mères, la question du père n’est bien sûr pas absente de l’ouvrage et elle ne peut l’être. Elle examine comment la mère peut exclure le « père relationnel et éducateur » et comment le père peut aussi s’exclure lui-même. Les auteurs examinent tant sur le plan théorique qu’au travers des récits de vie des femmes rencontrées la problématique paternelle au travers de son absence symbolique et réelle, de sa carence qui l’affecte autant qu’elle affecte le développement de l’enfant mais aussi au travers des crises qui atteignent la filiation, leur appartenance identitaire paternelle et leur identité propre.

8 Se pose aussi la question de la transformation des rapports des rôles de sexe entre hommes et femmes, entre pères et mères. C’est ainsi que les auteurs expriment, en maints endroits, les mises en perspective et les mises en tension des conflits de référence, théoriques et culturelles qui constituent, de notre point de vue, le cœur de l’ouvrage. Le sous-titre que nous pourrions proposer « controverses et paradoxes » illustre les propos tenus par les auteurs.

9 G. Neyrand et P. Rossi montrent comment, dans les milieux populaires, l’unité familiale fusionnelle qui se sépare entraîne des catastrophes identitaires car la gestion « démocratique » et « individualisante » telle que le préconisent les couches favorisées n’existe pas. Ce faisant, la « démocratisation de la famille » et le modèle d’« individualisation » de ce début de siècle dont nous parlent Fize, de Singly et Neyrand, s’inscrit dans l’habitus bourgeois, dans lequel nous faisons l’hypothèse que la parentalité répond au « principe de réalité » (en réponse ou en réciprocité au « principe de plaisir » dans lequel s’inscrit la conjugalité) et que force est de constater que les milieux fragiles, précarisés, populaires butent de façon douloureuse sur ce principe-là. Le rapport à la norme, en matière de parentalité et de conjugalité, réfère à « l’habitus bourgeois » et non à « l’habitus populaire ». Sommes-nous aliénés dans nos modes de pensée mais aussi dans nos actes politiques et citoyens à une position de la famille « ordinaire » bien nantie, bien pensante, bien normée ? Dit autrement, nos représentations de la « bonne » famille « idéale », de la « bonne » éducation, nos représentations de la séparation « idéale » et de son corollaire la « bonne co-parentalité » ne sont-elles pas le reflet d’une position dominante qui reviendrait à enclaver davantage celles et ceux qui vivent dans des situations économiques douloureuses aux plans social et psychique ? Ne sommes-nous pas les vecteurs, d’une certaine manière, des brisures, des cassures de la parentalité par les représentations, les pratiques voire les savoirs que nous transmettons ? L’habitus bourgeois n’est-il pas le vecteur d’une construction sociale de la déparenta-lisation à l’instar de ce que d’autres auteurs ont exprimé en termes de déscolarisation ?

10 L’intérêt de cet ouvrage réside aussi dans ce que nous amène cette recherche action, type de recherche peu prisée en France par les milieux universitaires, tout au moins en psychologie, comme éléments réflexifs et théorisés et les applications qu’ils suscitent. Il témoigne aussi de l’importance à accorder aux récits de vie des femmes rencontrées et du travail d’élaboration qu’elles sont capables de réaliser.

11 Pour terminer, nous exprimerons deux remarques. La première est que la monoparentalité n’est pas précaire en soi comme pourrait le laisser supposer le titre de l’ouvrage : soit c’est la situation « monoparentale » qui induit une précarisation qui affecte chaque membre de la famille « initiale », soit c’est, en amont, la précarité (économique et/ou psychique et/ou sociale) qui fragilise les foyers monoparentaux. Autrement dit, il s’agit davantage d’un processus « de précarisation » que d’un état « de précarité ». Notre seconde remarque réfère à l’emploi du singulier ; or, les vignettes cliniques illustrent bien que la monoparentalité précaire pourrait s’avérer réductrice tant la diversité des situations rencontrées témoignent de monoparentalités plurielles. À l’évidence, ces appréciations ne concernent que le titre lui-même et non le corps de l’ouvrage dans la mesure où les auteurs s’attachent, avec force, à expliciter la situation monoparentale précaire et l’accession à une position de femme sujet en termes de processus. Les auteurs interrogent aussi les cadres institutionnels et soulignent la position inconfortable voire le désarroi dans laquelle ils se trouvent en matière de monoparentalité précaire. Il convient aussi de souligner que des axes sont développés en fin d’ouvrage pour optimiser des fonctionnements socio-institutionnels (présentés seulement en annexe).

12 « Quand un système est incapable de traiter ses problèmes vitaux (et la monoparentalité précaire en est un), ou bien il se désintègre ou bien il arrive à susciter en lui un métasystème capable de résoudre les problèmes ». Espérons, avec E.Morin (1997), que la « métamorphose » advienne avant « la grande régression » et même si nous abandonnons l’hypothèse utopiste du « meilleur des mondes », espérons avec lui en un « monde meilleur ». Nous souhaitons que cet ouvrage qui propose un examen attentif et rigoureux de la monoparentalité précaire et l’advenue de la femme sujet pourra induire un début de métamorphose, et que les politiques sociales sauront se saisir, s’approprier et transformer les savoirs, les savoir-faire, les savoir-être qui nous sont transmis ici avec finesse, précision et discernement.

13 Fait à Toulouse,
le 23 décembre 2004
Chantal Zaouche-Gaudron,
professeur de psychologie du développement,
Université Toulouse II-Le Mirail


Date de mise en ligne : 01/10/2006

https://doi.org/10.3917/dia.167.0125b