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Compte rendu

Christine Castelain Meunier La place des hommes et les métamorphoses de la famille Paris, PUF, 2002

Page II

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  • Neyrand, G.
(2002). Christine Castelain Meunier La place des hommes et les métamorphoses de la famille Paris, PUF, 2002. Dialogue, no 158(4), II-II. https://shs.cairn.info/revue-dialogue-2002-4-page-II?lang=fr.

  • Neyrand, Gérard.
« Christine Castelain Meunier La place des hommes et les métamorphoses de la famille Paris, PUF, 2002 ». Dialogue, 2002/4 no 158, 2002. p.II-II. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-dialogue-2002-4-page-II?lang=fr.

  • NEYRAND, Gérard,
2002. Christine Castelain Meunier La place des hommes et les métamorphoses de la famille Paris, PUF, 2002. Dialogue, 2002/4 no 158, p.II-II. URL : https://shs.cairn.info/revue-dialogue-2002-4-page-II?lang=fr.

1 « Une paternité fondée sur la culture du sujet est valorisée actuellement, qui fait appel à la conscience paternelle de l’homme, sans toutefois que celle-ci soit sous-tendue, sollicitée et encouragée par des mesures adéquates. Pourtant, ces transformations majeures renvoient à des réaménagements symboliques, sociaux, culturels, fondamentaux, touchant au plus profond de l’être et de l’organisation de la société » (p. 142). Ces interrogations suscitées par la nouvelle place faite au père se révèlent exemplaires de l’entreprise de Christine Castelain Meunier : explorer les changements contemporains touchant à la place des hommes dans une société en mutation. Dans cette approche, la notion de place, à occuper et à tenir d’une façon personnelle par chaque homme au regard de son histoire mais aussi de ses représentations, permet, à la différence de la notion de rôle, de pointer l’importance de ces évolutions, véritable métamorphose qui touche la famille, et, au-delà, l’ordre privé et l’ordre social. Prendre ses distances théoriques à l’égard d’une analyse qui privilégie le rôle, notion socialement définie qui passe sous silence la marge de manœuvre laissée à l’autonomie des acteurs, c’est laisser apparaître ce qui se dessine comme horizon positif de ces mutations, c’est-à-dire la démocratie de l’intimité.

2 L’ouvrage nous rappelle la complexité des changements en cours et la diversité des aspects de l’identité masculine et de l’identité paternelle qui s’y trouvent remis en question, parallèlement aux bouleversements qu’a pu connaître la condition féminine. Il n’est pas sans intérêt que ce soit une femme qui a inauguré ses recherches dans les années 80 par l’étude du mouvement des femmes qui se penche avec une telle constance depuis bientôt vingt ans sur le masculin et sur la paternité. Ses recherches s’inscrivent dans une interrogation sur l’inscription sociale de la différence des sexes qui transcende les genres et vient réinterroger la position de celui qui était autrefois détenteur d’un monopole sexué du savoir : l’homme. Le genre du locuteur n’est pas complètement étranger à la forme des propos. Si les femmes sont bien représentées dans ce questionnement, de Geneviève Delaisi de Parseval, Françoise Hurstel ou Yvonne Knibiehler à Chantal Zaouche-Gaudron, c’est d’abord, chez l’homme, le père qui est interrogé par ces femmes – sans doute parce que la fragilisation sociale de la position paternelle entraîne des angoisses pour les deux sexes. Le soupçon qu’a pu parfois rencontrer l’auteur de « trahir » la cause féminine en analysant les conditions du désarroi masculin et paternel semble ici mal fondé, tant elle nous permet de comprendre, d’une part à quel point les positions de l’homme et de la femme sont interdépendantes, d’autre part l’importance des interactions entre masculinité et paternité, et entre féminité et maternité. Si « la question des changements de comportements paternels va de pair avec celle des modes d’affirmation de la virilité » (p. 29), c’est bien parce que les différentes dimensions de l’être sexué ne peuvent être dissociées, mais cela vient témoigner aussi de l’ampleur de l’évolution et des désarrois qu’elle engendre.

3 Pour mener à bien cette entreprise, Christine Castelain Meunier fait état de recherches multiples : recherches sur des groupes d’hommes s’interrogeant sur la condition masculine, recherches sur des groupes de parole mixtes, sur de jeunes pères des classes moyennes et des classes populaires, sur des mères dans différentes situations, sur des parents des couches moyennes qui s’interrogent sur l’opportunité du troisième enfant, recherches sur des associations de pères. Elle s’intéresse aussi à l’importance des liens téléphoniques pour des pères séparés, et enfin aux lecteurs et rédacteurs en chef de nouvelles revues destinées au public masculin ( FHM, Men’s Health, Men). Autant d’occasions d’interroger les processus de subjectivation masculine, les nouvelles formes d’expression de la virilité, et ce qui se constitue en véritable épreuve moderne : le passage du conjugal au parental et la parentalisation. Aujourd’hui, l’entrée dans une « polyculture de la parentalité » qui vient remplacer les anciennes certitudes monolithiques ne se fait pas sans heurts. Elle sollicite hommes et femmes de façon inédite en faisant violence aux repères établis, comme l’idée d’une paternité essentiellement « symbolique » ou celle d’un monopole maternel dans la relation affective à l’enfant. Ce que l’auteur pointe, c’est le paradoxe majeur de nos sociétés démocratiques : comment soutenir une identité démultipliée par la promotion de l’individualité, assurer l’expression de soi à travers son univers relationnel et le rapport à l’enfant, tendre vers l’égalité des places et l’optimisation des jouissances, alors que les structures sociales et les mentalités restent engoncées dans des traditions qui s’effritent, une domination masculine qui s’essouffle et un pouvoir maternel qui offre d’autant plus facilement aux femmes un espace de compensation que leur position sociale est plus insatisfaisante ?

4 De ce parcours bousculé de la post-modernité, nul ne sort indemne. S’est défait le lien qui arrimait la filiation et l’alliance, scellant l’enfant à l’évidence du lien conjugal entre ses parents. Désormais, les individus ne sont souvent reliés que par leurs fragiles liens affectifs. Ils sont perçus comme autonomes et différenciés. Mais l’enfant, devenu désormais sujet, est en même temps promu au rang de support de l’affirmation identitaire de ses parents. La mère est toujours considérée comme le territoire premier de l’attachement, mais enjointe à l’épanouissement professionnel. Le père a perdu les attributs de son autorité sociale antérieure et voit ce que l’on désigne encore comme sa « fonction symbolique » concurrencée par une paternité relationnelle qui peine à se faire reconnaître. Et c’est de la légitimation sociale de cette paternité relationnelle que dépend sans doute la réassurance future de la paternité. Ce qui requiert plusieurs évolutions parallèles dans les rapports entre les sexes et ce qui les englobe, l’organisation sociale. Il faut notamment qu’hommes et femmes investissent une position parentale reconnaissant à soi-même et à l’autre toute son importance. Ce qui suppose une position nouvelle des pères dans leur rapport à l’enfant, déjà tenue par certains, mais demande aussi que les mères autorisent l’accès de ceux-ci à l’enfant. Or, les conditions toujours faites aux femmes, notamment dans les milieux les moins aisés, ne favorisent pas une telle maturation. « On est en droit de se demander si le maintien des inégalités entre l’homme et la femme ne constitue pas un obstacle et un frein significatif à l’exercice de la paternité, les femmes concédant d’autant moins l’accès du père à l’enfant qu’elles éprouvent des rancœurs à l’égard de l’homme, qui, par ailleurs, peut toujours être défini, par rapport à la femme, en situation de domination et doté de privilèges » (p. 84).

5 De fait s’est ouvert le champ des possibles et l’on rencontre chez les hommes encore plus que chez les femmes une très grande diversification des situations, à laquelle répond un flottement certain de la définition de la paternité, si ce n’est de la masculinité. L’analyse de la nouvelle presse masculine donne un aperçu de ce flottement. Au-delà la reproduction d’anciens modèles machistes de la virilité s’y exprime une parole plus intimiste, où perce une malaise, voire parfois une détresse masculine face aux nouvelles normes à assumer. « Les assignations socio-culturelles de la différence deviennent inadaptées à la dynamique engendrée par la société contemporaine, même si les inégalités et la domination perdurent. L’affirmation de soi, la valorisation de la communication, la société de l’image, le souci du corps et de l’apparence, mais aussi la recherche de bien-être bousculent les anciens clivages et les modèles d’identification antérieurs » (p. 76).

6 Les hommes se trouvent interpellés au même titre que leurs compagnes par des évolutions sociales auxquelles ils contribuent sans pour autant en maîtriser le sens. L’une des étapes majeures de leur cheminement est le passage au parental, qui, plus que le passage au conjugal, sollicite les niveaux les plus archaïques. Mais « il n’existe pas véritablement de transmission culturelle ni de procédure langagière à l’échelle de la société, concernant ce passage » (p. 144). L’auteur en appelle au combat pour l’avènement de la démocratie de l’intimité, et, dans ce combat, estime que l’on doit commencer par un meilleur accompagnement de ce passage du conjugal au parental, si l’on veut bien prendre au sérieux le message que nous envoie l’accroissement des séparations précoces. « La société ne propose alors guère de référence et de rituel d’accompagnement, et c’est d’autant plus préjudiciable que cela conduit souvent à des incompréhensions, des dérapages conjugaux ainsi que des désaccords augurant décidément mal de l’avenir de la parentalité en train de se jouer entre cet homme, cette femme et ce bébé » (p. 154). Il s’agit, ajoute-t-elle, de réfléchir aux moyens dont on peut disposer pour soulager la place de la mère et désenclaver la place du père, si l’on veut une société plus juste et qui permette aux hommes comme aux femmes de retrouver une place satisfaisant aux nouveaux critères de l’harmonie sociale.

7 Gérard Neyrand