Le couple en Algérie
Le facteur temps et le phénomène d'acculturation
- Par Dalila Arezki
Pages 104 à 110
Citer cet article
- AREZKI, Dalila,
- Arezki, Dalila.
- Arezki, D.
https://doi.org/10.3917/dia.156.0104
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- Arezki, D.
- Arezki, Dalila.
- AREZKI, Dalila,
https://doi.org/10.3917/dia.156.0104
Notes
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[1]
Cet article reprend quelques points de notre thèse de doctorat, La femme dans la vie conjugale en Algérie contemporaine : entre tradition et modernité. Essai de compréhension psychologique. Promoteur : J.-M. Jaspard, université catholique de Louvain, faculté de psychologie et des sciences de l’éducation, Louvain-la-Neuve, Belgique, 1993.
1Comme tous les pays post-coloniaux, l’Algérie subit des dystonies culturelles. En contact avec deux cultures différentes – l’une à tendance européenne, l’autre à tendance arabo-islamique –, l’Algérien vit une situation d’interculturalité.
2Durant la colonisation, la famille patriarcale, fortement imprégnée par l’islam, a dressé un édifice qui lui a permis de mettre à l’abri ses structures anciennes. Au fil du temps, après l’indépendance, sous l’influence du progrès et des mass média, cet édifice s’est écroulé subrepticement. Et, aujourd’hui, on assiste à un dilemme : d’un côté la tradition, de l’autre l’aspiration à la modernité. Le vécu culturel de l’Algérien est un conflit de normes antagonistes. L’assimilation aux valeurs étrangères déclenche chez lui un sentiment inconscient de culpabilité : c’est ce que nous appelons un conflit intra~personnel. Mais une ambivalence mal réglée entraîne aussi un conflit interpersonnel dans les rapports avec les autres. Inversement, quand il n’y a pas de conflits intra-personnels au départ, les conflits interpersonnels provoquent à long terme un conflit intra-personnel et, de là, une pathologie est toujours susceptible d’apparaître. Le compromis nécessaire à l’équilibre correspond à l’acculturation, c’est-à-dire au processus d’échanges culturels en cours, en vue de l’assimilation.
3Dans la société algérienne qui se modernise, on peut distinguer la famille élargie de la famille nucléaire. Mais, en fait, il règne un modèle familial unique. Et ce modèle évolue de façon assez superficielle, car le système éducatif de base reste le même. La famille élargie tend à disparaître dans sa forme, mais, pour le fond, elle ne cède pas la place à la famille nucléaire.
4En même temps, les jeunes Algériens sont confrontés à une double référence : traditionnelle d’un côté, moderne de l’autre. Cette double référence, souvent inconciliable, crée une situation d’ambivalence et engendre un conflit. Dans le couple, le fait que les choses tournent plutôt au conflit interpersonnel ou plutôt au conflit intra-personnel dépend de la qualité de la relation, de l’importance accordée à certains événements et de la disposition psychologique personnelle. Certains conflits relèvent de la psychopathologie, d’autres sont voilés par une série de réajustements, d’arrangements personnels, et on a l’impression d’un relatif équilibre. Cependant, peu à peu, un écart se creuse entre la nouvelle génération et l’ancienne.
5C’est pour tenter de vérifier cet état de fait que nous avons eu recours dans le cadre de notre recherche doctorale à une étude sur le terrain.
6Notre intérêt s’est porté sur deux catégories de couples, à savoir :
- des couples mariés depuis trois ans au moins (citadins et ruraux), que nous appelons les « jeunes couples », et qui sont supposés représenter la nouvelle génération,
- des couples mariés depuis vingt à quarante ans (citadins et ruraux), que nous appelons les « vieux couples » et qui sont supposés représenter l’ancienne génération.
7Nos questions portaient essentiellement sur le bilan des années de mariage et la qualité des rapports au sein du couple. Les réponses des couples qui avaient entre vingt et quarante ans de mariage ont donné lieu à une étude comparative avec les réponses des couples mariés depuis seulement trois ans. Il s’agissait de saisir l’effet du temps et de l’âge sur l’harmonie de la vie conjugale face aux transformations, aux mutations que subit la société en général.
8Nous n’avons pas fait d’entretien directif. C’est sur la qualité des rapports au sein du couple que nous avons laissé s’exprimer les personnes.
9Nos deux échantillons se présentent globalement comme suit :
- pour les personnes mariées depuis trois ans, représentant les nouveaux couples et la nouvelle génération, nous avons interrogé vingt-trois couples ruraux dont les conjoints avaient de vingt et un à trente-huit ans et vingt-trois couples citadins dont les conjoints avaient de vingt-six à quarante-trois ans.
- pour les personnes mariées depuis plus de vingt ans, représentant les anciens couples et l’ancienne génération, nous avons interrogé vingt couples ruraux et vingt couples citadins dont l’âge s’échelonne entre cinquante et soixante-dix ans.
10En fait, la notion de couple est difficile à cerner, d’abord parce que la polygamie est légale, ensuite parce que, dans la famille élargie, le couple est plus une excroissance qu’une entité, enfin parce que, d’une façon générale, la vie du couple se dilue dans celle du groupe.
11Nous reprendrons ici quelques points saillants de nos entretiens avec les deux catégories de couples, tant citadins que ruraux : tout d’abord, ceux qui nous paraissent susceptibles d’éclairer l’évolution des mœurs, puis ceux, symptomatiques, qui traduisent une stagnation liée au poids des traditions et révèlent une contradiction entre le mode de penser et le mode d’être.
L’évolution des mœurs
Les vieux couples
12Chez les couples mariés depuis plus de vingt ans et qui représentent l’ancienne génération, nous relevons dans l’ensemble, tant pour la ville que pour la campagne, une relative stabilité conjugale, peu de communication, peu d’échanges, peu d’exigences. Les deux partenaires donnent l’impression de vivre à deux sans vraiment vivre ensemble. Ils restent ensemble par solidarité de buts. En somme, tout se passe comme si les deux conjoints ne se regardaient pas l’un l’autre, mais regardaient dans la même direction. Leur principal souci est de redresser leur niveau de vie, d’élever convenablement leurs enfants. Ils souhaitent leur donner ce qu’eux n’ont pu avoir dans leur jeunesse, un peu par revanche, un peu par compréhension. Les besoins, tels qu’ils sont exprimés et satisfaits par le couple, sont des besoins que l’on pourrait qualifier de primaires, de survie.
13Même transplantée de la campagne à la ville, la femme apprend à s’adapter. Elle ne semble pas avoir de crise d’identité ni de problèmes intrapersonnels. Son acceptation est sans résignation, elle est soumise par habitude. Elle ne cherche pas à analyser « les choses de la vie ». Dans le couple, on n’évoque pas de sentiments tels que l’Amour, le Bonheur… Quand il y a un problème, on se rend chez la voyante, chez le « sorcier »… Quelquefois, l’homme se plaint de l’ignorance de son épouse, de son manque d’instruction, qui fait qu’elle ne peut suivre les enfants dans leurs études, qu’elle les éduque mal.
14Les enfants reçoivent une éducation qui vise à développer chez eux une vertu puritaine. Les filles, notamment, sont bien souvent ignorantes face aux problèmes d’ordre sexuel. C’est auprès des copines, à l’école, qu’elles cherchent des réponses à leurs questions. La mère est tenue à l’écart de ce type d’échange, même lors de l’apparition des premières règles. C’est dire qu’à côté de l’éducation reçue à la maison, il y a celle de la rue qui leur apprend très vite à développer deux modes de vie : un pour la famille, à l’intérieur, un pour la société, à l’extérieur. Peu à peu, les plus jeunes enfants échappent aux parents dépassés.
15Il y a l’école, la mixité, le lycée, l’université, l’influence des mass média, les voyages à l’étranger… domaine de l’extérieur, et la pauvreté, la promiscuité dans laquelle ils se trouvent, entassés dans des logements exigus, le bruit des jeunes frères et sœurs, les cris de la mère… domaine de l’intérieur. Les enfants préfèrent rester de longues heures dehors, ils sont livrés à eux-mêmes. Ils sont enfermés dans un cercle vicieux : éducation défaillante, enseignement de qualité moindre, crise d’adolescence, échec scolaire, agressivité, délinquance.
16La pauvreté n’est pas un des facteurs déterminants, car on rencontre ce type de comportement chez des enfants issus de milieu aisé.
Les jeunes couples
17L’entretien mené avec les couples ruraux et citadins mariés depuis trois ans et représentant la nouvelle génération montre moins de stabilité conjugale, plus de besoins de communication, plus d’exigence. Nous avons constaté que, pour ces couples, comme le souligne E. Baruffol, la famille est devenue « le lieu de négociation de l’auto-réalisation de l’individu et de son émancipation » (E. Baruffol, 1985,280).
18Le couple s’inquiète de son niveau socio-économique, mais aussi de son niveau culturel. Il préfère avoir peu d’enfants afin de mieux les satisfaire. La femme est plus indépendante, plus vindicative, plus impulsive. Elle peut « intellectualiser », analyser, avoir une autre vue sur les « choses de la vie ». En contrepartie, elle n’échappe pas à la crise d’identité, aux conflits intrapersonnels.
19Après la période transitoire des fiançailles, l’optimisme a baissé. L’habitude a repris le pas dans les comportements. La virilité, le sens de l’honneur, l’autorité, qui sont les caractéristiques de la personnalité de l’homme algérien telle que l’éducation les a façonnés, réapparaissent. Enfant-roi, maître tout-puissant, l’homme ne peut du jour au lendemain renoncer à ses privilèges, à ses droits… Il rêve de deux femmes en une : sa mère, qui l’a toujours chéri, choyé tendrement, qui a toujours été présente, disponible, attentive à ses moindres désirs, et la femme idéalisée, la Shéhérazade mythique des contes des mille et une nuits…
20Si les attentes étaient à peu près les mêmes avant le mariage chez l’homme et chez la femme, il y a donc à présent rupture entre les aspirations et la réalité. Si les représentations mentales sont semblables, les comportements, eux, sont différents chez l’homme et chez la femme.
21Avec le temps, l’amour décroît ou disparaît dans le couple, les tentations extérieures sont fortes, l’éducation reçue continue de peser avec ses interdits encombrants, les problèmes s’accumulent… Le moindre événement peut faire basculer le semblant d’équilibre.
L’effet du temps sur le couple
22Aussi bien chez les célibataires que chez les personnes mariées, le temps est un facteur qui semble aggraver le conflit intra-personnel, mais la formation du lien conjugal est sûrement un des facteurs déclenchants de décompensation sur une personnalité fragile.
23Une comparaison entre les deux catégories de couples quant au bilan des années de mariage du point de vue de l’entente fait ressortir les constatations suivantes.
24Chez les jeunes couples, ceux d’origine rurale connaissent une meilleure entente que ceux d’origine citadine. Et, chez les vieux couples, l’harmonie conjugale est plus grande pour les personnes d’origine rurale que pour celles d’origine citadine.
25Il apparaît, avec « les vieux couples », tant d’origine citadine que rurale, que la famille est plus qu’une simple notion. Elle est une réalité évolutive.
26Chez les deux types de couples, le niveau socio-économique au démarrage du couple n’a pas été le même, compte tenu des années durant lesquelles l’Algérie a tenté de sortir du sous-développement. Un lien est donc à établir entre le désir d’atteindre un niveau socio-économique décent et les attentes conjugales. En effet, même si les aspirations des « vieux couples » de la ville sont plus fortes que celles des « vieux couples » de la campagne, elles restent bien en deçà de celles que formulent les jeunes couples.
27Aujourd’hui, chez le « jeune » couple, on observe un malaise que nous n’avons pas rencontré chez le « vieux » couple. Le divorce, par exemple, n’existe pas dans ce dernier. Si besoin est, on fait des efforts réciproques pour dépasser l’obstacle, en toutes circonstances. Aucun des deux conjoints ne parle de « mauvais choix de partenaire ». Le choix du conjoint pour les couples âgés n’a rien à voir avec la sélection qui s’opère aujourd’hui à l’occasion d’une demande en mariage. Il y a quelques années, ce qu’on attendait de la future épouse, c’était qu’elle soit gentille, « travailleuse » et sérieuse. Le futur époux devait être honnête, « solide », « travailleur ». Ensemble on s’efforçait de fonder une vraie famille qui viendrait renforcer la famille d’origine. On est loin de cela dans les revendications actuelles émises par les jeunes couples. « En fait, le mariage traditionnel, celui des parents, est refusé et sa dévalorisation en tant qu’institution établie permet de l’accepter : on se marie, mais ce n’est pas le même mariage. On vit le mariage comme oppressant et libérateur, démarquant de la famille et ramenant à elle […]» (L. Roussel, O. Bourguignon, 1978,391).
28Ainsi donc, entre les deux catégories de couples retenues, des changements sont apparus. Le temps a joué en faveur d’une transformation des comportements.
Une stagnation liée au poids des traditions et une contradiction entre mode de penser et mode d’être
29La jeune fille d’aujourd’hui est mieux armée, plus libre, la vie qu’elle mène est différente de celle de sa mère, et plus encore de celle de sa grand-mère. Il est donc normal que ses préoccupations soient d’ordre différent, que ses buts et ses idéaux soient placés plus haut que ne l’étaient ceux de sa mère. Mais l’éducation que la femme et l’homme ont reçue est restée, pour tout ce qui touche au sexuel, la même que celle dans laquelle les parents ont baigné. La tradition, les coutumes n’ont pas pour l’essentiel disparu de la société. Les tabous restent dressés, semblables à des « garde-fous ». Ils rappellent aux jeunes couples, si besoin est, leurs origines, leurs ancêtres, leurs racines, tant il est vrai que l’inconscient collectif ne disparaît pas.
30Il y existe donc chez les jeunes couples une contradiction entre le dit et le non-dit. La prise de position, l’assurance ne sont en général que formelles. Elles sont là pour attester le désir de changement. Mais elles se heurtent à la limite, à la barrière de l’interdit qu’on ne sait franchir sans se sentir endigué, perdu, coupable. Le regard du groupe a encore de l’importance et ne permet pas toujours à l’individu de se libérer. « Ce dilemme culturel ou, à proprement parler, ce conflit d’ambivalence qui récapitule en somme la problématique du désir et de l’interdit qui le frappe, débouche immanquablement sur des conduites plus ou moins réussies de régulation de crise » (B.M. Thaalbi, 2000,41).
31D’une façon générale, il semblerait que, moins la personne était jeune au lendemain de l’indépendance en 1962, mieux elle a supporté le changement. En effet, à cette époque, il ne s’agissait pas de passer d’une culture à une autre, mais plutôt d’un retour autorisé vers la culture d’origine, à laquelle, pour résister et se protéger de l’oppresseur, on s’était accroché. Ce n’est que plus tard, avec la génération suivante, que la situation a basculé, que l’écart s’est creusé. La culture européenne allait être recherchée, mais sans que la culture arabo-islamique soit pour autant rejetée. Cela semblait être un passage obligé pour un changement dans le sens d’une évolution.
32Ainsi a commencé le phénomène d’acculturation. Les troubles psycho-logiques qui, inexorablement, devaient les accompagner, ont alors commencé à se faire sentir.
Identification et étayage social
33L’ambiguïté est grande entre le moderne et le traditionnel, le social, le profane, le rite… Elle touche trois générations.
34L’adaptation au changement, pour se vivre sans angoisse, doit être étayée ; elle ne se fera pas sans s’inscrire dans une stratégie globale qui suppose l’accommodation et l’assimilation. La véritable identité passe par l’authenticité. On ne saurait la trouver dans le « temps miroir où le musulman se regarde pour penser son futur […] » (F. Mernissi, 1987,247).
35Tout le monde est concerné, le législateur comme le citoyen. C’est pourquoi il serait souhaitable que les textes officiels soient rapidement remis en question. Or, la mise à l’étude, récemment, du code de la famille en vue d’une éventuelle révision en faveur des femmes suscite bien des remous sur la scène nationale. Il serait temps pourtant de « faire en sorte que personne ne sente exclu de la civilisation commune qui est en train de naître […], que chacun […] puisse s’identifier, ne serait-ce qu’un peu, à ce qu’il voit émerger dans le monde qui l’entoure, au lieu de chercher refuge dans un passé idéalisé » (A. Maalouf, 1999,210).
BIBLIOGRAPHIE
- BARRUFOL, E. 1985. La famille et la structure de ses représentations, thèse de doctorat en psychologie. Promoteur : J.-M. Jaspard, université catholique de Louvain, LouvainlaNeuve, Belgique.
- MAALOUF, A. 1992. Les identités meurtrières, Paris, Grasset.
- MERNISSI, F. 1987. Le harem politique. Le Prophète et les femmes, Paris, Albin Michel.
- THAALBI, B.M. 2000. L’identité au Maghreb. L’errance, Alger, Casbah Édition.
Mots-clés éditeurs : Acculturation, Algérie, Conflits, Couples, Génération nouvelle et ancienne