Article de revue

Adopter le point de vue d’autrui : le vol à main armée d’après leurs auteurs à Rio de Janeiro, Brésil

Pages 475 à 505

Citer cet article


  • Corrêa, D.-S.
(2024). Adopter le point de vue d’autrui : le vol à main armée d’après leurs auteurs à Rio de Janeiro, Brésil. Déviance et Société, . 48(4), 475-505. https://doi.org/10.3917/ds.484.0475.

  • Corrêa, Diogo Silva.
« Adopter le point de vue d’autrui : le vol à main armée d’après leurs auteurs à Rio de Janeiro, Brésil ». Déviance et Société, 2024/4 Vol. 48, 2024. p.475-505. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-deviance-et-societe-2024-4-page-475?lang=fr.

  • CORRÊA, Diogo Silva,
2024. Adopter le point de vue d’autrui : le vol à main armée d’après leurs auteurs à Rio de Janeiro, Brésil. Déviance et Société, 2024/4 Vol. 48, p.475-505. DOI : 10.3917/ds.484.0475. URL : https://shs.cairn.info/revue-deviance-et-societe-2024-4-page-475?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ds.484.0475


Notes

  • [1]
    Cela vaut la peine de faire une brève note sur la catégorie assaltante en portugais. Il n’existe pas d’équivalent exact en français pour les mots assalto et assaltante. « Voleur », « brigand » et « cambrioleur » sont des mots qui désignent des spécificités qui échappent à ce qui, en portugais, est compris comme un assalto. Au Brésil, assaltante désigne les personnes qui commettent le crime énoncé à l’article 157 du code pénal brésilien : « Voler des biens mobiliers, pour soi-même ou pour autrui, par menace ou atteinte grave à la personne, ou après avoir rendu la résistance impossible par tout moyen ». Dans les favelas de Rio de Janeiro, il arrive même que l’on se fasse appeler ou que l’on appelle quelqu’un d’autre « 157 ». Ce texte fait précisément référence à ceux qui commettent ce délit pénal. Le terme que j’ai choisi pour traduire l’assalto est « vol à main armée » et « voleur » pour assaltante. Ce dernier choix est arbitraire, car assaltante ne se traduit pas parfaitement par « cambrioleur », « brigand » ou même « voleur ». Mais pour être plus proche de « vol à main armée », j’utilise le mot « voleur » pour désigner la personne qui commet un vol à main armée, commet le délit visé par l’article 157 du code pénal et est, au Brésil, connue sous le nom d’assaltante.
  • [2]
    « Travailleur » est une catégorie typifiée, utilisée par les habitants des favelas de Rio de Janeiro pour désigner toutes les personnes qui refusent une vie hors la loi, dans le trafic de drogue ou le vol à main armée, et travaillent dans les métiers légaux. C’est aussi une catégorie morale qui définit ceux qui, bien que généralement extrêmement sous-payés et/ou sous-employés, choisissent une vie honnête.
  • [3]
    Le « monde du crime », comme le souligne Feltran (2020), désigne un ensemble de pratiques, de valeurs, de discours et de structures organisationnelles liés au crime organisé. Ce « monde » possède ses propres normes et codes de conduite, appelés « loi du crime », qui régissent les interactions et le comportement des personnes impliquées. Les actions criminelles et les conflits internes sont souvent résolus par des « débats », une sorte de tribunal informel où les punitions et les résolutions de conflits sont débattues. Le vol fait partie de l’univers criminel, bien qu’il existe une distinction au sein de cet univers entre les trafiquants de drogue et les voleurs.
  • [4]
    Ici, comme nous le verrons plus loin, je traite l’« esprit », du point de vue des voleurs, comme un concept ancré dans des comportements récurrents, souvent expliqués discursivement comme des façons de structurer des actions concrètes et des raisonnements anticipatifs qui visent à percevoir les vulnérabilités de l’autre.
  • [5]
    Le concept de « province de sens » (ou « province finie de sens ») de Schütz est inspiré de l’idée de « sous-univers » de William James (2000). Schütz utilise ce terme pour décrire les différentes sphères d’activité et d’interaction sociale, chacune étant organisée symboliquement selon des principes distincts. Chaque « province de sens » exige une modification de la « tension de la conscience » lorsque les individus passent de l’une à l’autre. Parmi les exemples de ces « provinces », on peut citer le monde utilitaire des relations professionnelles, le ritualisme religieux et la coexistence ludique.
  • [6]
    Chez Goffman, le terme de « cadre » fait référence aux schémas d’interprétation que les individus utilisent pour comprendre et organiser leurs expériences et interactions sociales. Ces cadres servent de filtres à travers lesquels nous percevons, interprétons et répondons aux événements du monde.
  • [7]
    Le « style cognitif » d’Alfred Schütz (1962) se réfère à la manière dont les individus organisent et interprètent leurs expériences et leurs actions dans le monde social. Schütz reconnaît que les acteurs humains ne sont pas passifs dans la réception des stimuli sensoriels ; au contraire, ils construisent activement des « objets de pensée » à travers des processus sélectifs et interprétatifs de l’esprit.
  • [8]
    Selon Goffman, la nécessité de maintenir des apparences normales est un fait fondamental de l’interaction humaine. Cela est lié à notre nature sociale et à notre exposition constante au regard des autres. Chaque individu est naturellement visible et possède des signes expressifs, ce qui nécessite une interprétation de ses intentions et de son être par les autres. Ce que je veux dire ici, c’est que dans le cas de la situation post-vol à main armée, cette nécessité de maintenir les apparences normales est non seulement une façon de préserver l’ordre social et de garantir la continuité et la stabilité des interactions sociales, mais aussi une façon pour le voleur de préserver sa propre vie.
  • [9]
    « Faire l’ordinaire », selon Harvey Sacks, est le processus par lequel les individus construisent et maintiennent une image de normalité à travers leurs actions et interactions quotidiennes. Cela implique d’adopter des comportements, des rôles et des activités considérées comme typiques dans un contexte social donné, et de décrire les événements de manière à souligner leur caractère banal.
  • [10]
    Cette description semi-fictionnelle repose sur une combinaison de témoignages recueillis lors d’interviews avec des voleurs. Ce choix se justifie par le fait que les voleurs eux-mêmes considèrent ce type de vol, c’est-à-dire le vol à main armée dans la rue visant les téléphones portables et les portefeuilles, comme le plus typique à Rio de Janeiro, Brésil.
  • [11]
    Je reviendrai plus en détail sur ce point de l’« empathie tactique » dans la conclusion de cet article.
  • [12]
    Pour Goffman, le concept de « ligne cachée » fait référence aux lignes d’action et de communication non explicites ou implicites qui se produisent dans les interactions sociales. Ces lignes cachées constituent une partie fondamentale de son analyse de « l’ordre de l’interaction », dans laquelle les interactions en face à face sont considérées comme des micro-segments de la vie sociale qui révèlent les normes et les attentes sociales sous-jacentes.
  • [13]
    Dans « Faire de la musique ensemble », Schütz (1962) développe le concept de « relation de syntonisation ». Il fait référence à une forme essentielle d’interaction sociale où les individus partagent une expérience commune en temps interne – ou dans une temporalité immanente. Il met en évidence les caractéristiques suivantes de la « relation de syntonisation » : (1) réciprocité : la relation se caractérise par le partage réciproque des expériences de l’autre dans le temps interne ; (2) présent vivant : les participants vivent ensemble un présent vivant, qui constitue la base d’une communication significative ; (3) interprétation du comportement : la conduite de l’autre devient significative pour le partenaire qui est à l’écoute de cette conduite. Les expressions faciales, les gestes, la posture et la façon de manipuler les outils et les instruments sont interprétés comme des expressions d’événements de la vie intérieure de l’autre. Dans le cas du vol à main armée, une « opération de syntonisation » est nécessaire : la capacité à saisir le point de vue de l’autre et à exercer une empathie tactique y jouent un rôle essentiel.
  • [14]
    Bien que nos contextes de recherche soient assez différents, je pense qu’il existe des analogies intéressantes à explorer entre la manière dont Chateauraynaud définit les relations d’emprise et la notion d’empathie tactique utilisée par les voleurs. Ce n’est pas un hasard si, dans son texte sur l’emprise, Chateauraynaud mentionne que « l’activité d’emprise sur autrui » a d’abord été appelée « activité perverse » (2006).

Introduction

1 Le présent article a pour objet les personnes qui ont commis des vols à main armée, en particulier dans les quartiers les plus aisés de Rio de Janeiro (Brésil), pendant les années 2000-2021. Au départ, la recherche s’est attachée à comprendre comment les personnes plongées dans un mode de vie « déviant » (Becker, 2008) ou « hors la loi » au Brésil ne parviennent pas à accéder à la sphère juridique et légale de l’État, même face à des actions arbitraires et manifestement illégales commises par ses agents. En d’autres termes, ces personnes ne recouraient pas, ne savaient pas comment recourir ou ne souhaitaient pas recourir aux services de la justice (comme solliciter un avocat ou déposer une plainte au commissariat) lorsqu’elles étaient elles-mêmes victimes. L’intention initiale était de montrer comment les résidents des communautés ou favelas – Rocinha et Cidade de Deus, à Rio de Janeiro – impliqués dans des carrières déviantes, comme celles propices au trafic de drogue ou à la pratique régulière du vol à main armée, n’avaient pas accès à ce qu’Axel Honneth (2003, 125-154) a défini comme la deuxième sphère de reconnaissance, c’est-à-dire celle qui se réfère à une communauté juridique abstraite. La recherche visait donc à exposer la présence d’un consensus relatif – même parmi ceux qui sont impliqués dans des formes de vie « déviantes » comme les voleurs (assaltantes[1]) et les trafiquants de drogue – selon lequel seuls les « travailleurs » [2] (trabalhadores) avaient le « droit d’avoir des droits ».

2 Il se trouve qu’au fil des entretiens, notamment avec les voleurs, j’ai commencé à recueillir un matériau considérable sur ce que Carolina Grillo (2013, 160-172), appelle la « technologie du vol à main armée » c’est-à-dire les « techniques développées [par les voleurs] pour augmenter l’efficacité et réduire les risques inhérents aux vols à main armée » (Carolina Grillo, 2013, 163). Depuis lors, j’ai décidé d’interroger systématiquement des personnes ayant commis des vols à main armée, en me concentrant sur le « comment » plutôt que sur le « pourquoi ». Ce faisant, j’ai pu appréhender des intuitions plus abstraites et générales sur le comportement humain, plus précisément des métaphysiques de l’altérité (Gell, 1996) motivées par des élaborations sophistiquées sur la manière de mettre l’autre sous son emprise, c’est-à-dire de plier un autre être humain à sa volonté.

3 La littérature sur la pratique des braquages, cambriolages et le vol à main armée est vaste et diversifiée. Parmi les travaux pionniers, Sutherland (1937) a réalisé une analyse sociologique du comportement des voleurs professionnels, décrivant le vol comme une forme de vie de groupe avec ses traditions, modèles et techniques spécifiques. Cette perspective, bien que fondamentale, ne se concentre pas sur les aspects techniques et psychologiques détaillés de la subjugation des victimes. Katz (1988) explore les séductions du crime et les motivations des voleurs, mais ne détaille pas les stratégies spécifiques de maîtrise des victimes. Les études de Cloward et Ohlin (1960), Best et Luckenbill (1982), Cornish et Clarke (1985) ainsi que de Tedeschi et Felson (1994) offrent des perspectives sur les opportunités criminelles et le recours à la violence, sans toutefois approfondir les techniques particulières utilisées par les voleurs. Mon approche vise à combler cette lacune en fournissant une analyse détaillée des phases du vol à main armée et l’utilisation de l’empathie tactique pour comprendre ces dynamiques complexes.

4 Au Brésil, la littérature sur la criminalité ou le « monde du crime » [3] (Feltran, 2020) s’est principalement focalisée sur la vente de drogues illégales et la domination territoriale par les trafiquants. Cependant, ces dernières années, l’attention s’est de plus en plus portée sur les délits contre les biens, tels que les vols à main armée, les braquages et les cambriolages. Ces délits sont responsables d’une part importante des incarcérations au Brésil et sont intimement liés à ce que Machado da Silva (2010) a identifié comme le problème public de la « violence urbaine ». En effet, l’insécurité dans les métropoles brésiliennes, dont Rio de Janeiro est un exemple, est souvent liée à la peur de subir un vol à main armée. Il n’est donc pas surprenant que des recherches approfondies sur les vols et les braquages aient émergé depuis les années 2010, motivées par la prévalence quasi omniprésente des vols à main armée dans les grandes villes brésiliennes.

5 Martins, Corrêa et Feltran (2020) affirment que le vol fait partie des routines et des interactions urbaines et n’est pas l’opposé des relations sociales. Les travaux d’Eduardo Paes-Machado analysent les vols à main armée menés dans des bus, sur des taxis et des coursiers à moto (« moto-taxi ») ainsi que dans des banques du point de vue des victimes (Paes-Machado, Levenstein, 2004 ; Paes-Machado, Nascimento, 2011 ; Paes-Machado, Riccio-Oliveira, 2009 ; Paes-Machado, Viodres-Inoue, 2015, 2017). Caminhas (2018) et Caminhas et Beato (2020) ont exploré la planification et l’utilisation de la force à Belo Horizonte, tandis que Feltran (2019) a étudié le marché illicite résultant des vols de véhicules à São Paulo. Prado (2020), dans la lignée de Katz (1988), s’est penché sur les négociations entre les jeunes voleurs et les victimes, en mettant l’accent sur les plaisirs de l’acte du vol à main armée. Aquino (2010 ; 2015 ; 2017 ; 2019 ; 2020) s’est concentré sur les gangs et les grands braquages en Amérique du Sud.

6 Dans cet article, je pars de l’hypothèse qui, à mon avis, n’a pas encore été suffisamment mise en exergue dans la littérature existante, que la pratique répétée du vol à main armée, comme toute autre activité régulière et systématique, tend au développement de certaines capacités (skills) et compétences. J’explorerai celle qui est liée au concept de « socialité », tel que George Herbert Mead l’a défini, à savoir la « capacité d’être plusieurs choses à la fois » (Mead, 1934, 49). Si, selon Mead, tous les individus qui ont un soi sont dotés de cette capacité, je soutiens qu’elle est néanmoins inégalement développée parmi les personnes. Mon hypothèse est qu’il s’agit d’une capacité particulièrement développée chez les voleurs, car pour réussir un vol à main armée, ceux-ci doivent employer et perfectionner ce que Bubandt et Willerslev (2014) ont défini comme une « empathie tactique ». En accord avec ces auteurs, j’essaierai de démontrer que l’acte d’adopter l’attitude et le point de vue d’autrui, souvent considéré comme un geste empathique, n’a pas toujours une connotation morale positive. Comme nous le verrons, les voleurs manifestent une sorte de côté sombre de l’empathie, c’est-à-dire la capacité à adopter le point de vue d’autrui dans le but non pas de l’aider ou d’établir une relation de coopération positive avec lui, mais de le placer sous son emprise, de le manipuler, de le dominer, bref, de le plier, si nécessaire par la force et par la violence, à sa propre volonté.

7 D’un point de vue empirique, cette capacité à assumer ou adopter le rôle d’autrui ou à exercer une « empathie tactique » se présente différemment à chaque étape du processus du vol à main armée, ce dont je parlerai plus tard. Lors des entretiens, il est apparu que cette capacité semblait particulièrement développée lorsque les voleurs interviewés présentaient des méthodes et des manières apprises pour « cadrer » (enquadrar) et placer la victime sous leur emprise. Ils avaient même l’habitude d’utiliser une expression courante entre voleurs pour parler de ce modus operandi : « rentrer dans l’esprit » (entrar na mente) ou « travailler avec l’esprit » (trabalhar com a mente) [4].

8 De manière didactique, les voleurs m’ont souvent expliqué comment, pour la réussite du vol à main armée, il était nécessaire d’anticiper au maximum les mouvements de la victime et de pouvoir percevoir, dans des gestes et indications infinitésimales, les mouvements et comportements possibles. Ce n’est qu’à partir de là qu’il devenait possible de « travailler avec » ou « rentrer dans l’esprit » de la personne à dominer. Selon eux, le vol à main armée idéal était donc le résultat du bon exercice de cette capacité à être, – pour reprendre l’expression de l’un des interrogées –, « un terroriste et un psychologue en même temps ».

9 En gardant cela à l’esprit, j’ai donc décidé de tenter d’expliciter à la fin de l’article et à la lumière des notions d’« adoption du rôle ou de l’attitude d’autrui » (Mead, 1934) et d’« empathie tactique » (Bubandt, Willerslev, 2014), les éléments qui peuvent servir à la compréhension des techniques que les voleurs expriment pour « rentrer », « travailler » et « lire » l’esprit de leurs victimes, en tissant, comme l’a observé Grillo (2013, 163), « quelques considérations sur la situation d’annonce du vol à main armée et de la subjugation de la victime ».

Cadre méthodologique

10 Les entretiens ont été réalisés à Rio de Janeiro entre 2016 et 2021. Les 20 personnes interviewées, à un moment donné de leur vie, ont eu le vol à main armée comme activité principale et se considèrent comme des voleurs « professionnels ». Parmi elles, 10 se sont déclarées « noires », 8 « brunes » et 2 « blanches ». Elles étaient âgées de 20 à 40 ans et, au moment des entretiens, vivaient dans les favelas de Cidade de Deus ou de Rocinha. Toutes sont nées et ont été élevées dans des favelas de Rio de Janeiro, marquées par la pauvreté et la violence. Beaucoup ont grandi dans des environnements où la criminalité et la marginalisation étaient omniprésentes, souvent en raison de l’implication de membres de leur famille dans des activités criminelles.

11 Au cours des entretiens, je me suis concentré sur le « comment » du vol à main armée, c’est-à-dire sur les techniques qu’ils ont utilisées pour maîtriser leurs victimes, en minimisant les risques et les éventuelles externalités. Bien que ces voleurs aient varié en termes de temps et de position dans l’univers du crime (certains se sont spécialisés dans les braquages de cargaison, qui supposent plus de planification et plus de personnes, tandis que d’autres ont effectué des vols à main armée seuls dans la rue), j’ai décidé de me concentrer sur les techniques d’un type spécifique de vol : les vols à main armée de rue, qui n’impliquent pas beaucoup de planification préalable.

12 Il n’est pas facile de trouver des personnes qui ont commis ou commettent des vols à main armée et il est encore plus difficile d’en trouver qui acceptent de donner des interviews sur ce sujet. La moitié des 20 personnes interrogées ont, à un moment donné, été arrêtées en raison de cette pratique criminelle. Il est important de mentionner que toutes les personnes interrogées ont déclaré qu’elles ne pratiquaient plus le vol à main armée, affirmant qu’elles étaient « retraitées » (aposentadas) du crime. J’ai pu accéder à ces personnes grâce à des contacts établis au cours de mes années d’ethnographie à Cidade de Deus. La plupart de ces contacts avaient un lien avec la religion évangélique. Huit des personnes interrogées se sont déclarées évangéliques, dont quatre ont témoigné en tant qu’anciens voleurs.

13 Pour cette recherche, j’ai opté pour une approche méthodologique compréhensive, internaliste et empirico-conceptualiste (Lemieux, 2018), inspirée de la grounded theory (Glaser, Strauss, 2010). L’idée était d’éviter un paradigme hypothético-déductif ou explicatif, en recherchant une compréhension descriptive des techniques utilisées lors des vols à main armée. Comme le font les anthropologues depuis longtemps, j’ai cherché à donner une dimension plus conceptuelle et systématique aux intuitions que mes interlocuteurs présentaient lorsqu’ils élaboraient narrativement et réflexivement leurs techniques. Lorsque je relie l’idée qu’ils explicitent de « rentrer dans l’esprit » ou de devoir être « terroriste et psychologue à la fois » avec Mead et l’idée d’assumer le point de vue de l’autre personne, ainsi qu’avec Bubandt et Willerslev et le concept d’« empathie tactique », je le fais à mesure que ces concepts clarifient et rendent visibles les intuitions de mes interlocuteurs. Ainsi, en proposant la construction d’un savoir empiriquement ancré, j’ai cherché à réaliser ce que j’ai appelé dans un autre texte le « geste de délégation », l’un des trois postulats de l’attitude pragmatique en sociologie (Corrêa, 2021). Je m’intéressais moins aux raisons pour lesquelles ils devenaient délinquants qu’à la façon dont ils utilisaient des techniques pour dominer les autres.

14 Pour des raisons éthiques évidentes, je n’ai pas ethnographié les vols à main armée pendant qu’ils avaient lieu. Cela ne m’a pas empêché d’effectuer, en plus des entretiens dans des espaces fermés, des promenades avec ces anciens voleurs dans les rues de Rio de Janeiro, en les écoutant décrire, dans des situations variées, ce qu’ils feraient s’ils étaient encore en train de commettre des vols à main armée. Ces conversations n’ont pas été enregistrées, mais j’ai pu noter, à différents moments et immédiatement après, ce qu’ils décrivaient. Dans les témoignages présentés ci-dessous, une partie est tirée de ces conversations, qui ne sont pas des entretiens au sens strict du terme. Malgré tout, j’ai mené des entretiens approfondis avec les 20 personnes interrogées. Pour préserver l’anonymat des personnes interrogées, j’ai utilisé des noms fictifs définis par des lettres et des chiffres, afin de bien distinguer les interviewés les uns des autres.

Le vol à main armée et ses phases d’après les récits de leurs auteurs

15 De manière très simplifiée, le vol à main armée peut être défini comme une transaction interpersonnelle dans laquelle au moins un délictueux, le voleur, s’appuyant sur la présence potentielle d’une action violente (physique ou psychologique), soustrait un ou plusieurs biens de la possession d’une ou plusieurs victimes par des moyens illégaux. Quelle que soit la régularité de la situation de la pratique du vol à main armée pour un voleur, elle est toujours définie et vécue comme un « moment critique », c’est-à-dire un moment qui, non seulement survient avec une rupture de l’attente standard de la victime par rapport à une action habituelle et routinière, mais aussi, dans la durée de son déroulement, maintient un niveau toujours élevé d’intensité de la tension.

16 Les parties concernées, qu’il s’agisse de la victime ou du voleur, ne sont pas, en ce qui concerne leur tonalité affective, dans une situation – faute d’un meilleur mot – « tiède ». C’est toujours un moment dense, « chaud », qui comporte un certain degré de risque pour l’intégrité physique et la vie des parties concernées. Par conséquent, la situation du vol à main armée établit une « province de sens » [5] (Schütz, 1962) ou un « cadre » [6] (Goffman, 1971) avec des particularités et produit non seulement son propre « style cognitif » [7], mais aussi une tonalité affective très particulière. Cette tonalité s’exprime généralement par des sensations et des sentiments intenses, comme l’anxiété, la peur, la colère, etc. Les voleurs associent généralement des symptômes physiques typiques à cette situation : accélération du rythme cardiaque, sensation de pression dans la poitrine, transpiration (surtout au niveau des aisselles), tous symptômes associés à une charge surrénalienne extrêmement élevée. C’est pourquoi, même si l’on peut dire que, à Rio de Janeiro, tout le monde sait qu’il peut être braqué (y compris le voleur lui-même), tout le monde espère aussi ne pas l’être (cf. Talone, 2018).

17 Dans les entretiens et descriptions fournies par les 20 personnes ayant réalisé des vols à main armée, j’ai relevé une certaine régularité dans les récits concernant les techniques employées pour commettre ces actes. Ceux-ci ne décrivaient jamais le vol à main armée comme un acte unique, mais comme une action à la temporalité séquentielle, discernable par phases. Les voleurs insistaient sur le fait que chaque phase comportait des techniques spécifiques qui méritaient d’être décrites dans leurs particularités. En d’autres termes, le début du vol à main armée, lorsqu’il était initié, avait des caractéristiques et nécessitait une technique distincte de celles requises pour sa finition. Cette distinction analytique dépassait la traditionnelle division en début, milieu et fin. Elle a été décrite en cinq étapes. Dans les sections suivantes, je présenterai donc une distinction analytique suivant la classification proposée par les voleurs eux-mêmes. L’analyse se concentrera sur la manière dont, à chaque étape du vol à main armée, les voleurs utilisent différents moyens pour adopter le point de vue de l’autre, exposant des façons particulières d’exercer une « empathie tactique ».

Les cinq étapes du vol à main armée

18 À Rio de Janeiro, la scène est familière. Une personne est assise sur un banc dans un square, distraite, avec son smartphone à la main. Toute son attention est concentrée sur l’écran de son téléphone, à travers lequel ses doigts glissent, écrivant des messages à certains de ses amis. Avec un casque sur les oreilles, la personne ne fait pas très attention à son environnement immédiat. Soudain, elle sent que quelque chose ou quelqu’un, hors de son champ de vision, s’approche physiquement d’elle. Cette première étrangeté ne donne même pas le temps d’être bien définie. Cela vient intuitivement sous la forme d’un sens atmosphérique. Ainsi, avant qu’elle puisse comprendre de quoi il s’agit, la victime entend une voix, presque un murmure, basse, mais sévère et ferme. Petit à petit, la voix se détache complètement de la musique du smartphone :

19

Tu sais ce qui se passe ici, n’est-ce pas ? T’as perdu, t’as perdu [perdeu, perdeu]. C’est un vol. Reste calme et avance doucement, je veux juste le téléphone et l’argent. Juste le téléphone et l’argent, compris ? Calme-toi, lentement, pour ne pas attirer l’attention. Je ne veux pas faire de bêtises, ok ? Si je te vois réagir, j’ai un pistolet ici et il va chanter. Va doucement.

20 Effrayée et complètement prise au dépourvu, la victime, vaincue par la peur et la gêne, n’arrive même pas à penser correctement. Anxieuse, mais s’efforçant en même temps de rester maîtresse de ses mouvements, elle suit les instructions données par le voleur, dont elle ne peut même pas imaginer comment elle pourrait contrecarrer les ordres. Bien que sa main tremble, la victime lui donne son téléphone portable et son portefeuille. Le voleur, une fois que le transfert de biens a eu lieu, regarde autour de lui, met tout dans sa poche, puis dit à la personne de ne pas regarder derrière elle. Effrayée, la victime attend longtemps avant de tourner la tête, tandis que le voleur s’échappe rapidement, à pas fermes et rythmés, mais sans courir pour maintenir des apparences normales [8] (Goffman, 1971) ou se comporter comme dans un moment ordinaire de la vie quotidienne [9] (Sacks, 1985). Une fois sorti du champ de vision de la victime et d’éventuels témoins, le voleur est en sécurité, prenant une autre identité, différente de celle qu’il venait d’endosser.

Description semi-fictionnelle [10]

Étape 1 : le vol à main armée avant qu’il ne soit commis

21 Comme je l’ai mentionné précédemment, les cas dont je vais parler ici, qui ont tous été commis par mes interlocuteurs, concernent des vols à main armée sur des passants sans choix précis par rapport à la victime. Au cours des conversations, outre la narration de cas spécifiques, mes interlocuteurs et moi avons discuté des stratégies qu’ils utilisaient lorsqu’ils partaient à la recherche d’une victime – par oreille, de orelhada, comme ils ont l’habitude de dire à propos de ces cas de vols à main armée aléatoires.

22 Le premier point qu’ils ont utilisé concerne le profil de la victime. Ils ont affirmé que la question fondamentale devait être pensée en fonction de la résistance que la victime pouvait éventuellement opposer au vol à main armée. La question de l’adoption de la perspective d’autrui, comme chez Mead, a été principalement présentée en termes de comportement : qu’est-ce que ce corps est, au moins en principe, capable de faire ? Et quel type d’action doit être entrepris pour diriger certaines réactions – et en éviter d’autres. Selon les mots des voleurs eux-mêmes :

23

Quand il s’agit, par exemple, de choisir une victime, je préfère toujours la personne dont la taille physique ne m’offre pas une si grande menace, n’est-ce pas ? Beaucoup de gens ne le disent pas, pour ne pas se faire griller, mais les femmes, les personnes âgées, les hommes de petite taille, les adolescents sont toujours les cibles privilégiées. Ils sont aussi plus faciles à intimider. Je dirais que les femmes et les personnes âgées sont les principales cibles. Il est plus facile de les dominer psychologiquement car ils savent que, physiquement, ils n’ont aucune chance. Qui a la capacité de réagir ? Qui peut être policier ? Tu n’es pas stupide, si tu vas sur la piste, au hasard, pour réparer quelque chose, tu dois aussi être conscient de qui est la victime. Vas-tu tenter ta chance ? Si c’est une femme, un homme vulnérable, un adolescent… J’ai toujours évité les personnes âgées, car c’est une chose peu judicieuse à faire. Mais je vais te dire, si je devais le faire, je le ferais. (M1)

24 De la part des voleurs, il y avait deux types de raisonnement qui soutenaient l’anticipation de l’action potentielle de l’autre. La première fait référence à un niveau réflexif plus élémentaire et peut être résumée comme suit : que ferais-je, moi, le voleur, dans une situation similaire, mais dans la position de la victime, si quelqu’un s’approchait de moi de la manière X ? Au sens de Mead (1934), il s’agit d’adopter le point de vue de l’autre, en stimulant implicitement en soi la réaction que ce même stimulus aurait tendance à provoquer, explicitement, chez l’autre. La deuxième concernait un niveau plus étendu, mais non moins comportemental et incarné, qui s’appliquait à la question suivante concernant la spéculation sur la victime possible : que ferais-je, moi, le voleur, si j’étais la victime – par exemple, une personne âgée ou une femme – si j’étais approché de la manière X ? Puisque les voleurs ont pour objectif ultime d’assujettir la victime à leur volonté, ils fonctionnalisent généralement leur attention en se tournant vers les vulnérabilités potentielles de la victime. Il s’agit, en fait, d’une « empathie tactique » au sens de Bubandt et Willerslev (2014) [11].

25 Il est bon de rappeler que cet effort pour inclure le comportement possible d’autrui dans le leur est justifié, dans le cas du vol à main armée, car pour ceux qui l’exécutent, il y a une tension constante, liée au fait que les choses peuvent, à tout moment, s’inverser. Selon l’un des voleurs interrogés :

26

Tu es le chasseur ; dans le vol à main armée, tu es le chasseur, mais tu peux toujours devenir la proie, le chassé. Si quelque chose ne va pas, si tu laisses quelque chose échapper à ton contrôle et que tu es foutu, tu passes de chasseur à chassé. Et quand tu deviendras le chassé, il y aura quelqu’un au-dessus de toi, et tu deviendras le fugitif. Et dans la rue, si tu es un voleur, personne ne t’accueillera. Tout le monde là-bas est ton ennemi potentiel. Être abordé dans la rue, quand tu deviens le chassé, cela peut arriver très vite, c’est facile à faire. (A2)

27 Mais, même dans cette première phase, ce n’est pas seulement le point de vue ou le comportement possible de la personne particulière, la victime, que le voleur prend en considération. Il y a un certain nombre d’éléments de l’environnement qui comptent pour l’exécution du vol à main armée. L’un d’entre eux est lié au lieu où elle se déroule. Lorsque j’ai demandé quel genre d’endroit les voleurs préféraient pour réaliser un vol à main armée, l’un de mes interlocuteurs a répondu :

28

Toujours un endroit moins fréquenté et loin de mon lieu de résidence. L’endroit le moins fréquenté possible, vers minuit, quand les gens vont ou reviennent de fêtes ; aussi, des jours très pluvieux, des orages. Nous savons que, ces jours-là, tout est pour le voleur. Les jours de pluie et aussi tôt le matin. Les gens ne se rendent pas compte que, le matin, la personne se réveille, elle est à moitié endormie et sa capacité de réaction est réduite. C’est tout à fait le moment. Ce qui me donne le plus d’avantages : les endroits où la police n’est pas présente, où la police ne peut pas aller à n’importe quelle heure, où il y a moins de mouvement ; tôt le matin, ou même quand les gens sortent d’un club, quand ils travaillent, ou quand il y a un bar qui est plein. Une autre victime plus facile est le petit couple qui a beaucoup bu.

29 Deux questions méritent d’être soulignées dans cet exercice d’empathie tactique. La première, toujours liée à la victime, est en relation avec le moment de la journée : le matin, la personne est censée être somnolente ou peu réactive après une beuverie ou parce qu’elle vient de se lever. La deuxième question concerne le choix du lieu. Il doit être fait en fonction de l’absence de présence potentielle de la police (qui est, dans ce sens, le collectif de l’appareil d’État prêt à réagir et à offrir une résistance au voleur), mais aussi d’autres personnes. Les endroits où il y a peu de mouvement ont tendance à aider le voleur à avoir le contrôle sur la situation sans qu’il y ait d’éventuels événements externes indépendants de sa volonté.

30 Avant de passer au deuxième point, il convient de noter que, lorsque Mead (1934) parle d’adopter l’attitude d’autrui, il ne fait pas seulement référence aux humains, mais aussi aux objets et aux choses. Lorsque les voleurs font référence à l’arme utilisée, par exemple, ils décrivent des caractéristiques qui indiquent l’adoption du sens comportemental de l’arme, c’est-à-dire ce que l’on peut en attendre :

31

Pour aller sur le pistolet, j’opterais pour un colt 45, car c’est une arme à fort pouvoir destructeur, beaucoup de poudre à canon, moins de munitions, mais une arme qui échoue très peu. Il est très fin. La poignée et la partie détente d’un pistolet sont presque les mêmes, ce qui change, c’est le canon court et le canon long. J’en ai eu beaucoup, mais le colt 45 est fin, maigre, facile à attacher à la taille ; moi, avec 12 ans de crime, je l’ai utilisé et il ne m’a jamais laissé tomber. Le pistolet est ta petite amie, tu dois en prendre soin. Le 45 est un petit pistolet, il y a des types de munitions qui le rendent plus fort. Il ne contient que sept balles et une dans l’aiguille, alors que d’autres en contiennent 30, 40, mais n’ont pas son pouvoir destructeur. Je suis toujours allé avec un pistolet colt, enfermé dans mon pantalon ; toujours devant moi, jamais sur le côté, sur mon dos. Le colt a aussi une gâchette qui est rétractable ; ce n’est pas comme le 38. Il suffit d’un petit coup de pouce et… il n’a pas de gâchette, il n’a pas de double action, c’est une simple action. C’est une arme parfaite pour prendre une décision rapide lors d’un vol à main armée, tu peux tirer sur la personne très rapidement.

Étape 2 : l’approche physique

32 La deuxième étape du vol à main armée, après le choix de la victime, est la stratégie d’approche physique. Ce qui compte ici, c’est l’anticipation du comportement de l’autre en fonction de l’angle d’approche, ainsi que la forme de l’annonce de la situation de vol à main armée. Pour instaurer une relation d’assujettissement, les voleurs disent généralement qu’il est nécessaire de partager le même environnement ou scénario avec la victime. Dans ce premier moment, les voleurs indiquent l’importance de passer « inaperçu », en agissant comme n’importe quelle autre personne dans l’environnement dans lequel ils sont insérés. Ils adoptent le point de vue d’autrui dans le but de tromper, de ne pas lui permettre de comprendre que sa ligne d’action, en tant que voleur, est de réaliser le vol à main armée. L’objectif du voleur est, dans la mesure du possible, d’agir selon les modèles de comportement de ce que Mead appellerait « l’autrui généralisé ».

33 Pour comprendre cette idée, revenons brièvement à Mead. Un exemple sur lequel il travaille dans Mind, Self, and Society (1934) est celui de l’enfant qui joue à être médecin avec un autre qui endosse le rôle de patient. Le point clé ici est que, pour jouer à être un médecin, l’enfant doit d’abord être capable d’anticiper ce que fait et comment se comporte un patient – et vice versa. Pour pouvoir jouer, il faut être capable d’adopter le rôle d’autrui. La société elle-même, selon le psychologue social américain, serait un faisceau complexe d’adoptions des attitudes et perspectives des autres. La structure du patient et du médecin est cependant une simplification de processus plus complexes. Les jeux ou le jeu, qui deviennent ensuite sérieux dans le monde social, impliquent bien plus que les rôles dans les dyades. Il y a des échanges constants de points de vue qui comportent des ensembles de comportements plus complexes. Dans ce cas, on nous demande souvent d’apprendre non seulement les réponses d’autres personnes spécifiques (le médecin, le patient, l’enseignant), mais aussi les comportements associés à chaque position de manière généralisée. Ces comportements peuvent être internalisés et, lorsque nous y parvenons, nous commençons à regarder nos propres comportements du point de vue du jeu dans son ensemble, c’est-à-dire de « l’autrui généralisé », qui peut être défini comme un système d’actions organisées.

34 Pour se protéger de la possibilité d’avoir le « moment surprise » et, ainsi, de « ne pas rompre le secret » (quebrar o sigilo), le voleur agit selon un système d’actions organisées attendues par les autres. Ainsi, en suivant ce que Goffman appelle les « lignes cachées » [12] (1971, 293), le voleur cherche à adopter un comportement qui ne permet pas à la victime de soupçonner sa véritable intention. En même temps, il s’efforce de se placer dans une position stratégique pour le plein exercice de son intention initiale, dont le sens doit être opaque pour celui qu’il entend mettre sous son emprise.

35

Tu rentres ; essaie de passer inaperçu, essaie de regarder autour de toi, d’avoir une vision périphérique, ne fais pas de distinction entre les hommes et les femmes ; il est dangereux et elle n’est pas dangereuse, il n’y a pas [cette différence], car il y a aussi beaucoup de femmes policières. Je n’annonce le vol à main armée qu’à la dernière minute. (B3)

36 D’une part, le voleur doit agir comme n’importe quelle autre personne agirait à cet endroit ; d’autre part, il doit réfléchir à la dimension fonctionnelle et pratique de l’acte et se mettre dans une bonne position pour exécuter l’action de « cadrage » (enquadramento). Ainsi, en arrivant sur le lieu du vol à main armée, le voleur se place dans une position qui lui permet d’attaquer et de mettre son plan à exécution, mais sans éveiller les soupçons avant l’action – et donc, en provoquant une sorte de réaction de la victime ou des autres personnes présentes.

37 Il est important de dire que, selon les voleurs, le retard du « secret » (sigilo), l’« élément de surprise », est une partie essentielle de la maîtrise psychologique nécessaire à l’accomplissement de l’acte social qu’est un vol à main armée. Assumer le rôle de l’autre personne pour la tromper est fondamental pour, au moment de l’annonce, réussir à faire en sorte que la victime soit prise par surprise et reste sans réaction. Les voleurs affirment qu’en agissant alors que la victime n’est pas préparée, ils l’empêchent d’avoir le temps de rationaliser les lignes d’action et de réaction possibles. Alors que le voleur a déjà réfléchi à la scène et à son déroulement, qu’il agit déjà selon un « cadre » (Goffman, 1986), qu’il a projeté et prévu plusieurs scénarios possibles, y compris les éventuelles externalités qui peuvent se produire, la victime, non préparée, doit tout commencer à zéro. Si le voleur ne lui donne aucun indice au préalable, la victime n’a rien d’autre à faire que de tout réfléchir « sur l’instant ». Elle n’a aucune raison d’adopter le point de vue du voleur – pas, du moins, dans ce que le comportement du voleur lui indique à ce premier instant. Tout se passe comme si, dans une partie d’échecs, l’adversaire, qui avait tout le temps du monde pour réfléchir au coup à jouer, obligeait l’autre partie à décider, en quelques instants, de son coup en réponse. C’est pourquoi il est possible de dire qu’à ce premier moment, le vol à main armée a déjà commencé pour le voleur il y a un certain temps ; pour la victime, cependant, il commence dans un nouvel ici et maintenant. Comme me l’a dit un voleur, « un élément fondamental de la domination psychologique est que le voleur sait ce que la victime ne sait pas. Et il prend la victime au dépourvu. Le voleur a un avantage d’un kilomètre de distance ».

Étape 3 : le « cadrage » (« enquadramento ») et la bonne distance

38 Nous avons atteint le troisième moment. Le voleur, dans une position privilégiée et stratégique, « rompt le secret » (quebra o sigilo) et annonce le vol à main armée. C’est la phase du « cadrage » au sens indigène du terme. « Cadre » (enquadrar) signifie ici placer l’autre sous – ou lui imposer – le cadre défini par le voleur. Cette autre personne n’aura pas la possibilité de ne pas reconnaître qu’il s’agit d’une situation de vol à main armée. Il y a, comme je l’ai souligné dans Mead, une adoption du point de vue d’autrui qui est comportementale. Elle concerne à la fois les sens incarnés et les modes d’action et de réaction potentiels du corps. C’est pourquoi, dans le cadrage, les voleurs parlent de l’importance de la distance corporelle et de la position du corps : « une distance d’un bras est la loi de tout voleur ; un bras, et tu ne fais jamais face à l’avant ; toujours de côté. Cela te sauve la vie. » (C8)

39 De plus, le cadrage, étant donné la position privilégiée du corps et sa juste distance par rapport à la victime, exige aussi, dans la mesure du possible, une série de postures et d’attitudes : d’abord, être aussi calme que possible. Tout signe de nervosité dans le corps du voleur est un élément qui peut indiquer à la victime quelque chose d’étrange, notamment que lui, le voleur, bluffe, dans sa menace d’action violente :

40

Lorsque tu t’approches, tu dois essayer d’être aussi calme que possible. Arrive toujours par l’avant, la personne peut te voir. Viens vers eux naturellement. En soirée, par exemple. Je m’approcherai de toi comme si j’allais passer devant toi et te dire « bonne nuit » ; tant que je ne serai pas à portée de bras, je n’annoncerai rien. Lorsque j’arrive à une longueur de bras, je peux utiliser un : « peux-tu me dire l’heure ? » (D20)

41 Ensuite, ce qui est important pour le domaine psychologique, dans le cadrage, c’est la façon dont l’annonce est faite. Les voleurs parlent souvent de l’importance de « parler fermement » et de « dire ce que tu es venu chercher ». Pour eux, adopter le point de vue de l’autre doit maintenant se faire en d’autres termes que ceux de la phase précédente du vol à main armée. L’exercice de l’empathie tactique ne vise plus à tromper, à piéger, à faire croire que l’on n’est pas ce que l’on est, mais à faire comprendre à la victime qu’à ce moment-là, un vol à main armée a lieu et que sa vie est en jeu.

42

Tu pars, tu arrives calmement, sans nervosité, car la nervosité peut transmettre une faiblesse. Tu arrives et tu montres d’abord ce pour quoi tu es venu, que tu es armé, et tu adoptes cette attitude : « Hey, je suis là, ce n’est pas la peine de regarder autour, de regarder de côté, je suis là, je suis là », je suis le dominant dans la situation. Et puis je dis : « Ne réfléchis pas à deux fois, si tu répliques, tu vas mourir maintenant, tu n’as pas le choix, donne-moi… ». (M17)

43 Ayant déjà provoqué un impact dans la phase précédente grâce à l’élément de surprise et d’effroi qui contribue à déconcerter l’autre, le voleur, dans ce troisième moment, entre dans une ligne de transmission ou de communication directe avec la victime. Il doit donner les directives cognitives de ce qui va se passer et aussi imposer une tonalité affective de sécurité, de certitude, d’indubitabilité. Les voleurs estiment qu’ils doivent présenter un message dur, franc et direct à la victime ; ils doivent transmettre leur confiance en ce qu’ils font. Comme le dit Katz (1988), le voleur doit faire comprendre à la victime qu’il est un « moi impénétrable ».

44 Avec sa posture, son comportement « dur », il doit communiquer à la victime l’idée que tout ce qu’elle fera ne l’empêchera pas d’accomplir le but recherché ; pire encore, au cas où elle réagirait, non seulement elle n’empêcherait pas le voleur d’obtenir le bien désiré, mais elle mettrait aussi son intégrité physique – voire sa propre vie – en danger.

45 C’est pourquoi, dans la logique de la violence minimale employée pour un effet maximal, le voleur dit que sa technique consiste à augmenter le degré de violence potentielle (sur le mode de la menace) proportionnellement à la capacité de réaction de la victime. Ce calcul est entièrement basé sur la capacité à adopter le point de vue de la victime en fonction de ses variations physiques et psychologiques démontrées avant et pendant le vol à main armée. C’est aussi dans ce sens que l’arme est une économie d’effort : elle introduit dans la relation une augmentation brutale par rapport au degré de violence potentielle, faisant immédiatement ressortir un potentiel de létalité dans la relation. Selon cette logique, plus la menace et la capacité de violence virtuelle présentées sont grandes, plus la tentative de la victime de payer pour voir a tendance à être faible. Si William James (2000, 123) dit que la vérité vit à crédit, on peut dire que le vol à main armée se fait aussi généralement par l’exercice d’une sorte de violence à crédit. L’empathie tactique est le mode de fonctionnement intuitif de ce calcul : plus le potentiel offensif et l’apparence d’impénétrabilité du vol à main armée existent, plus la victime a tendance à être dissuadée de toute réaction possible.

46

Bien sûr, tu n’as pas besoin de parler à une femme ou à un vieil homme de la même façon qu’à un jeune. Nous savons que nous devons nous adapter et nous connecter avec chaque personne. Dans le cas d’une femme ou d’un vieil homme, si tu arrives avec un ton de voix plus enjoué, il est probable que tu réussisses à passer. S’il s’agit d’un jeune, c’est différent. La meilleure chose à faire est de montrer la pièce [a peça, le pistolet] tout de suite et de dire que s’il agit comme Superman, la balle chantera. Ce sont différentes stratégies pour rentrer dans l’esprit de la personne – une grande partie du secret réside dans le ton de ta voix, la façon dont tu parles et la façon dont tu présentes la pièce [a peça, le pistolet]. Dans certains cas, tu n’as même pas besoin de le montrer, il suffit de l’annoncer. Si tu sais comment parler correctement, tu intimides, tu travailles avec son esprit [trabalha com sua mente ], et c’est tout. Il s’agit toujours de se montrer de telle manière que la personne voie qu’il n’y a aucune chance, qu’il n’y a pas d’autre moyen. (G14)

47 Pour utiliser l’expression des voleurs, ce troisième moment est celui où le voleur commence à « rentrer » et à « travailler » avec l’esprit (trabalhar ou entrar na mente) de la victime. Maintenant, plus qu’avant, il observe les petits signes du comportement de cette dernière afin de la maîtriser. Pour mener à bien le vol à main armée, les voleurs signalent l’importance d’établir un contrôle psychologique sur la victime. Cela leur permet d’avoir une maîtrise par rapport aux éventuelles réactions de la part de celle-ci. Dans ce sens, « rentrer dans l’esprit » (entrar na mente), pour le voleur, fait référence à la capacité de dominer et de diriger la manière d’agir de la victime selon son intérêt et sa volonté. Selon les mots d’un de mes interlocuteurs, « rentrer dans l’esprit, c’est contrôler la situation, garder la personne sous ton emprise, l’assujettir, lui faire faire ce que tu veux, ce que tu désires, sans que rien ne se passe mal » (K18).

48 Un certain nombre de techniques apparaissent dans cet acte de « lecture » de l’esprit de l’autre – qui, dans le sens comportemental de Mead, n’est pas différent par rapport à l’anticipation des lignes de conduite et d’action possibles. Les voleurs disent généralement qu’il est important d’établir un contact « œil à œil » pour obtenir, dans ce moment critique qu’est la situation de vol à main armée, une meilleure lecture et un meilleur contrôle du point de vue de l’autre :

49

Pour que tu puisses travailler sur l’esprit de la victime, tu dois te rapprocher d’elle et être les yeux dans les yeux avec elle. Parce que lorsque tu regardes dans les yeux de la personne, tu sais si elle va faire quelque chose ou pas. C’est un peu par instinct que tu peux voir dans les yeux de la personne si elle a peur, si elle est encouragée, si elle s’en fiche, son visage change toujours. Tout dépend des circonstances, mais, par exemple, si la personne me regarde dans les yeux et ne me quitte pas des yeux, je sais qu’elle m’obéit, qu’elle fera ce que je veux. Elle a peur. Mais si elle fait des allers-retours, c’est qu’elle cherche des issues ; tu peux voir qu’elle pense : « Putain, comment je peux me sortir de cette situation ? ». Elle arrête de me regarder, pour continuer à regarder, pour que soudain elle puisse crier, appeler, trouver un endroit où courir, quelque chose pour me frapper, un pistolet paralysant, un spray… C’est pourquoi ses mains doivent toujours être en vue et les yeux dans les yeux. Sa main ne restera pas dans sa poche, dans son manteau.

50 Ce passage montre comment le fait de vouloir lire l’esprit de la personne, dans une situation de vol à main armée, est intrinsèquement lié aux esquisses de comportement manifeste. Chaque mouvement, aussi basique et simple soit-il, devient pertinent comme une ligne de pensée possible et, parfois, une ligne d’action probable.

51 Il est nécessaire de souligner, à propos de ce troisième moment, qu’après l’annonce du vol à main armée, le voleur et la victime commencent à partager une structure situationnelle et de sens commun – au moins au sens comportemental. Jusqu’alors, les deux étaient dans une situation physique de coprésence, mais ils ne partageaient pas le même « cadre » (Goffman, 1986). Avec l’annonce, la nature qualitative de la situation ordinaire est modifiée. Tous deux entrent dans le moment critique qu’est la « situation de vol à main armée ». Pour utiliser les termes d’Alfred Schütz (1962), le voleur et la victime commencent à partager une province de sens commune. Ainsi, toujours selon le langage de Schütz (2006), la victime et le voleur commencent à se mettre sur la même longueur d’onde (tuning in) [13]. Un nouvel espace de pertinences à négocier s’ouvre. À présent, la victime, aussi tendue et confuse qu’elle puisse être, comprend quelque chose du point de vue du voleur. Elle sait que le voleur aura pour objectif d’obtenir un ou plusieurs de ses biens ; elle sait également que le voleur est parfaitement conscient qu’elle ne fera ce qu’il souhaite que contre sa volonté, c’est-à-dire sous la menace ou la violence potentielle. D’autre part, le voleur sait que son objectif est incommensurable avec celui de la victime. La victime ne donnera pas le bien qu’il désire de son plein gré ; au contraire, si elle le peut, elle fera tout son possible pour que ce que le voleur désire ne se réalise pas. Sachant que la victime ne lui donnera jamais le ou les biens désirés, ce que le voleur fait alors, en adoptant le point de vue de la victime, c’est mobiliser une ressource de menace – parfois avec la médiation d’une arme à feu ou d’une arme de mêlée – pour que la victime se rende compte qu’il n’y a aucun moyen sûr de résister, c’est-à-dire aucune action qu’elle puisse entreprendre sans que son intégrité physique ou même sa vie ne soit en jeu et en danger.

52 Il est intéressant de noter ici comment, à ce moment-là, une sorte de changement qualitatif de la situation se produit. Le voleur introduit – ou même impose – un nouveau cadrage dans lequel ce qui entre en jeu dans ce troisième moment n’est plus l’intérêt du voleur à obtenir une ou plusieurs des possessions de la victime contre l’intérêt de celle-ci à céder à la volonté du premier. Une autre réciprocité des attentes, une autre adoption mutuelle des points de vue, est établie.

53

C’est ce qui se passe, mon pote. Lorsque tu annonces le vol à main armée et que tu imposes la situation à la victime, les choses changent. Maintenant, ce n’est plus toi qui veux prendre le téléphone portable, le portefeuille ou l’argent de la victime, c’est toi qui dis : « écoute, voilà la situation. Si tu ne veux pas être blessé, si tu ne veux pas perdre la vie, donne-la-moi. Je ne suis pas venu pour te tuer, pour te faire du mal, je suis venu pour obtenir ceci ou cela. Alors, si tu ne veux pas payer pour voir, si tu ne veux pas être blessé ou perdre ta vie, donne-la-moi ». C’est une situation différente. (Z17)

54 Dans la nouvelle situation, le voleur offre à la victime le maintien de son intégrité physique ou la préservation de sa vie en échange de la cession de ce ou ces biens. La menace d’une action violente de la part du voleur reconfigure le sens de la transaction en jeu : il ne s’agit plus de la manifestation d’une volonté contre une autre. Ce que fait l’arme ou la menace, c’est précisément d’instituer et d’imposer une situation dont la configuration, bien que forcée, devient celle d’une relation d’échange : il s’agit pour la victime de préserver sa vie ou son intégrité physique, en échange du ou des biens désirés par le voleur. Dans cette nouvelle configuration, le voleur et la victime commencent à chercher une coordination de l’action commune, une adoption mutuelle et réciproque des points de vue, dans laquelle l’intérêt (nouveau) des deux parties en jeu est satisfait : celui du voleur, pour obtenir le bien (ou les biens), et celui de la victime, pour préserver sa santé et sa vie. Les deux consentent donc à ce cadre et cherchent ainsi à converger vers une situation accordée.

55 Il n’est pas fortuit que les voleurs se réfèrent souvent à la légitime défense lorsque la victime réagit :

56

Mec, si la personne s’avance, si la personne paie pour regarder et que je la tue, elle a pris le risque. C’est de la légitime défense, c’est ta vie contre la leur. Quand tu es dans une situation de vol à main armée, mec, c’est la réalité. Si tu cèdes, ta vie est en jeu. S’ils prennent ton arme, s’ils te combattent et te maîtrisent, les chances que tu meures sont très élevées. C’est donc elle ou toi. Si elle n’accepte pas les conditions que tu as fixées, remettre son bien pour protéger sa vie, tu n’as pas l’obligation de la protéger. Si elle réagit, tu dois protéger ta vie, c’est de la légitime défense. (U15)

57 Cela leur permet d’expliquer que la victime, en refusant d’accepter les nouvelles conditions imposées par la situation et en choisissant de protéger ses biens, se met délibérément en danger. Elle met en jeu son intégrité physique ou sa vie pour vérifier si le voleur est réellement prêt à passer à l’acte au-delà de ses menaces. La victime peut toujours supposer que le voleur bluffe et chercher ainsi à le mettre à l’épreuve.

Étape 4 : le transfert des biens meubles

58 Une fois que les termes de la situation de vol à main armée ont été acceptés par les deux parties, le problème devient opérationnel. Nous passons à la quatrième étape du vol à main armée. La question est alors de savoir comment coordonner l’acte de transfert du ou des biens désirés par le voleur. Le voleur insistera et tentera de faire en sorte que l’adoption réciproque des points de vue se produise du point de vue fonctionnel, selon les termes qu’il a définis. Dans ce cas, la victime peut, soit lui donner directement le bien, soit simplement indiquer l’endroit où le voleur pourra lui-même l’obtenir directement – par exemple dans sa poche ou quelque part dans son sac à dos.

59 Les voleurs indiquent souvent que ce moment est peut-être le plus tendu de la situation d’un vol à main armée : contrairement à l’approche initiale et à l’annonce du vol à main armée (où la victime est plus susceptible de paniquer ou de réagir par impulsion), à ce moment-là, l’empathie tactique peut aussi être inversée : lorsque la victime partage le même cadre de signification que le voleur, elle peut adopter son point de vue, anticiper ses lignes d’action, non pas tant pour lui donner ce qu’il veut (ce qui se produit normalement), mais pour le tromper – une tâche, bien sûr, risquée, mais toujours possible. Un exemple classique de cela, et que tous les voleurs redoutent, est lorsque, au cours de la remise de l’objet, la victime interrompt le mouvement et réagit, se retrouvant embarquée dans un combat corporel avec le voleur.

60

Mec, c’est vraiment le moment le plus tendu, parce que la victime pourrait se rebeller et te prendre par surprise. Jusque-là, tu avais l’effet de surprise de ton côté. T’arrives, elle s’y attend pas, t’as l’arme, t’as tous les atouts en main. Mais là, c’est toi qui attends quelque chose d’elle. Et c’est là qu’elle peut prendre l’avantage et te surprendre. Elle peut commencer à te filer son téléphone et, en plein mouvement, tout changer et t’attaquer. Elle peut te dire de mettre la main dans sa poche et, quand tu le fais, te sauter dessus et se battre avec toi. Franchement, c’est vraiment le moment que je redoute le plus. (E13)

61 Les voleurs soulignent que, dans cette phase, peut-être encore plus que dans les autres, la victime a de grandes chances de réagir. Si, dans les phases d’approche et de cadrage (enquadramento), elle est normalement prise au dépourvu – et, par conséquent, ne dispose pas d’un raisonnement très élaboré pour réagir – dans ce quatrième moment, même en considérant la temporalité communément courte du vol à main armée dans son ensemble, elle comprend déjà non seulement ce qui se passe, mais réfléchit également de manière minimale à une réaction ou à une issue possible. Elle est capable d’adopter le point de vue du voleur et, plus encore, grâce à une identification empathique, elle peut élaborer une stratégie rapide pour le tromper. Plus qu’à d’autres moments, la victime pense aussi, elle-même, à ce qui peut être fait pendant le transfert du bien désiré par le voleur ou pendant que le voleur agit pour l’obtenir. C’est certainement l’un des rares moments de la situation de vol à main armée – si ce n’est le seul – où la victime a non seulement un minimum de temps pour réfléchir à une éventuelle réaction, mais est aussi capable de briser rationnellement l’attente du voleur. Et elle peut même utiliser à son avantage, à ce moment, le facteur surprise – qui, jusqu’alors, était le monopole du voleur. Pendant le transfert du bien, elle peut profiter de ce moment pour tenir l’arme et engager un conflit physique avec le voleur, ou bien courir ou risquer une sorte d’évasion de la situation.

62 Une des plus grandes erreurs qu’un voleur inexpérimenté peut faire est de se détendre et de penser que tout est sous contrôle et résolu à cette quatrième phase du vol à main armée. Certains voleurs soulignent qu’il est important, à ce moment-là, d’intensifier la pression sur la victime, en rendant explicite et manifeste qu’à tout moment, ils peuvent pleinement exercer l’action violente qu’ils menacent de réaliser. L’expression « rentrer dans l’esprit » ou « travailler avec l’esprit » de la victime est également récurrente dans les récits de cette phase du vol à main armée :

63

Tu dois travailler avec l’esprit tout le temps, tu dois montrer à la victime que tu es le gars, que si elle se plante, si elle fait la maligne, quand elle te passe la main, tu la tueras. Tu la tueras et tu ne dormiras pas mal à cause d’elle. Si elle s’y met, alors elle le respectera, et même si elle pense à essayer quelque chose… Au moment où tu reçois le bien ou qu’elle te le transmet, c’est exactement le moment où tu dois mettre plus de pression, pour vraiment rentrer dans son esprit, car elle va toujours penser à quelque chose pour réagir, pour s’enfuir. C’est son instinct. Si tu ne mets pas la pression, si tu ne lui donnes pas un peu de pression, elle voudra sortir, s’échapper d’une manière ou d’une autre. Tu dois te rendre compte qu’elle a déjà eu le temps de réfléchir, le temps d’imaginer, si elle est intelligente, bien sûr, elle a eu le temps. Et il y a des gens qui pensent vite, mec, qui pensent plus vite que toi. C’est donc à ce moment-là que tu dois travailler sur l’esprit, l’étouffer vraiment, y mettre un peu de terreur, faire tout ce que tu peux pour empêcher tout acte répréhensible, tu comprends ? (16)

Étape 5 : l’évasion et le retour à la normalité

64 Une fois que le transfert de biens a été effectué, nous entrons enfin dans la cinquième et dernière phase du vol à main armée. Le voleur adopte alors le point de vue de la victime pour déterminer comment fuir la scène tout en évitant d’être vu ou tracé. Son empathie tactique se tourne vers les termes de la deuxième phase abordée dans la typologie présentée dans cet article : il s’agit de tromper, de piéger la victime, de lui retirer toute possibilité d’anticiper le lieu dans lequel lui, le voleur, se rendra.

65

Alors, quand la personne te donne ce que tu veux, que fais-tu ? Soit tu leur dis de se taire, de ne pas se retourner, en les menaçant que, s’ils font ça, s’ils détournent le visage, tu vas les coincer ; soit tu restes là un moment et tu leur dis d’aller droit devant, sans se retourner la tête. En attendant, tu t’enfuis, mec, j’aime toujours marcher un peu vite, mais sans courir, en prenant le premier bus qui passe. Je descends trois ou quatre arrêts plus tard et j’en attrape un autre. Je descends après quatre autres arrêts. Personne ne peut te trouver. (N9)

66 Ainsi, ce qui compte, c’est que tout le « cadre » construit par le voleur pour instituer la situation de vol à main armée, toute l’empathie tactique qu’il a mobilisée pour faire comprendre à l’autre les termes de la transaction de vol à main armée – la vie ou l’intégrité physique en échange du bien par le voleur désiré – doit maintenant être défait. Tout doit revenir, aussi vite que possible, à la situation de normalité. Une fois en possession du bien volé, l’objectif du voleur est de revenir à la situation initiale, avant l’annonce du vol à main armée. Il doit lui-même chercher à revenir à la condition d’anonymat dans la foule, en reproduisant des comportements standardisés ajustés aux attentes de l’autrui généralisé du collectif social plus large dans lequel lui et la victime sont insérés.

67 Le voleur cherche alors à revenir à une ligne de conduite qui, selon les termes de Goffman, fait appel aux « lignes cachées » (1971, 293), mais dans une moindre mesure que durant la première étape du vol à main armée, où le but était de créer une zone d’opacité par rapport à son intention réelle. Ces lignes cachées ont pour but de créer une zone d’obscurité par rapport à tout lien antérieur avec la situation qui s’est produite il y a peu de temps. En adoptant maintenant le point de vue non seulement de la victime, mais aussi de la communauté dans son ensemble, le voleur doit empêcher son corps, dans la mesure du possible, de montrer des traces de tension et de nervosité. Si nécessaire, il faut faire de même pour les éventuelles traces physiques visibles, en cas de bagarre physique, comme une chemise déchirée, une blessure ou une tache de sang.

68 Ce que le voleur cherche, dans cette dernière phase, c’est à faire un effort pour se mettre dans une position stratégique pour s’échapper et, comme il le répète, « disparaître de la carte » (sumir do mapa). Les voleurs disent généralement qu’à ce moment-là, leur principal ennemi n’est pas la victime, mais surtout la paranoïa (cf. Boltanski, 2012, 240-310). La tension, la tonalité affective du moment critique, propre à la situation du vol à main armée, a tendance à rester pendant un certain temps, même si c’est parfois de manière injustifiée, lorsqu’il n’y a pas de poursuite ou de trace effective que la victime le poursuit. Les voleurs disent souvent que, même après une fuite réussie, ils n’ont jamais la garantie que quelqu’un ait pu voir ou même qu’une caméra quelque part ait pu enregistrer la scène. Par conséquent, même pendant un certain temps après le vol à main armée (dans certains cas, des semaines et parfois des mois), il arrive fréquemment que les voleurs se sentent persécutés ou croient que quelqu’un qui les observe dans la rue, pour quelque raison que ce soit, sait quelque chose sur ce qui s’est passé.

Conclusion

69 Selon Machado da Silva (2010), la violence urbaine est devenue l’un des principaux problèmes de l’agenda public brésilien. Cette transformation s’est produite en raison de la croissance des épisodes violents et de l’expansion de ces incidents dans des zones auparavant protégées. Cet accroissement et cette dissémination de la violence ont généré une préoccupation constante pour l’intégrité des personnes et des biens, dominant les inquiétudes d’une grande partie de la population brésilienne. La violence urbaine n’est pas seulement une question d’augmentation quantitative des comportements violents, mais un phénomène qui s’articule autour d’un ensemble de pratiques qui révèlent les conflits sociaux dans les villes brésiliennes. Machado da Silva affirme également que la violence urbaine ne doit pas être considérée comme une simple paranoïa ou une fiction créée par les médias, mais plutôt comme un phénomène réel et concret qui génère de vastes discussions sur les politiques de sécurité publique et les stratégies de rétablissement de l’ordre public, perçu comme étant menacé par divers acteurs sociaux.

70 Dans cet article, je me suis attaché à exposer l’un de ces acteurs sociaux, les voleurs (assaltantes), qui sont, avec les trafiquants de drogue, l’un des protagonistes de la violence urbaine. Sur la base de leurs témoignages, j’ai décrit cinq phases qui composent le vol à main armée : (1) le vol à main armée avant qu’il ne soit commis ; (2) l’approche physique ; (3) le « cadrage » (enquadramento) et la bonne distance ; (4) le transfert des biens meubles ; (5) l’évasion et le retour à la normalité.

71 Comme nous l’avons vu ci-dessus, chaque phase du vol à main armée, décrite par ceux qui le pratiquent, exprime des usages différents de cette capacité à assembler, dans un acte, une multiplicité de perspectives, y compris celles des objets comme les armes. La dimension sociale de la constitution de l’esprit ou du soi chez George Herbert Mead nous aide à comprendre comment une personne – en l’occurrence, un voleur – peut anticiper le point de vue d’une autre – la victime – pour la plier à sa volonté, sans recourir à des concepts ésotériques ou métaphysiques.

72 La première question que j’ai soulevée dans ce travail, en m’appuyant sur Mead, est la suivante : comment pouvons-nous conceptualiser cette adoption de l’attitude ou du point de vue d’une autre personne, que les voleurs décrivent comme l’acte d’« entrer dans l’esprit de l’autre » ? Je soutiens qu’il ne s’agit pas d’une simple projection imaginative de soi-même dans la perspective de l’autre. La seconde question, basée sur les travaux de Bubandt et Willerslev, est la suivante : comment cet acte d’« entrer dans l’esprit de l’autre » implique-t-il un geste d’empathie tactique ? Je suggère que cette empathie tactique, considérée comme une capacité qui se développe au cours de la pratique elle-même, est précisément ce qui permet aux voleurs de prévoir les réactions de leurs victimes, d’ajuster leur approche en conséquence et d’exercer un contrôle sur la dynamique de l’interaction, maximisant ainsi leurs chances de succès et minimisant les risques.

73 La théorie de Mead suggère que chaque soi est intrinsèquement social, incorporant les perspectives des autres par la médiation du langage, ce qui le rend capable d’anticiper, en suscitant en lui-même la réponse suscitée chez l’autre à partir d’un stimulus particulier. Si cela est vrai, lorsqu’un voleur dit qu’il est capable de « lire » ou d’« entrer dans l’esprit » de sa victime, il ne s’agit pas, au sens meadien, d’une vision ésotérique d’une personne qui se croit capable de sauter par-dessus son propre soi et de se placer mentalement, de manière abstraite, dans la position de l’autre. Il s’agit au contraire d’une compétence ou d’une capacité concrète inhérente à chaque soi pour accéder à une réciprocité des attentes dans l’interaction.

74 Au sens de Mead, en général et d’un point de vue comportemental, tout le monde est, en principe, lisible – jusqu’à preuve du contraire. Cependant, ce que Mead traite comme une propriété inhérente à la condition humaine, à l’émergence de l’esprit et du soi, je veux soutenir ici qu’il s’agit plutôt d’une capacité ou d’une compétence inégalement répartie entre les personnes et que la pratique du vol à main armée, comme nous l’avons vu, tend à la développer en raison de ses spécificités.

75 Par conséquent, au lieu d’établir un modèle rigide entre un soi solipsiste, dans lequel chaque esprit d’autrui ne peut être compris que par un saut spéculatif abstrait, et un soi idéal meadien, qui aurait toujours accès à chaque esprit comme à un autre lui-même – puisque le soi est toujours un autre –, nous pouvons penser à une échelle dans laquelle chacune de ces positions occupe l’une des extrémités. Alors qu’une personne atteinte du trouble du spectre de l’autisme (Donvan, Zucker, 2017) aurait tendance à se placer plus près du soi solipsiste, certaines activités, comme celles des diplomates (Corrêa et Magnelli, 2000) et des assistants aux sans-abri (Gardella, 2023) et, dans le cas de ce texte, des voleurs, exigent l’exercice systématique et répété non seulement de l’intégration du point de vue de l’autre dans leur action, mais aussi – à l’instar de la définition de la socialité de Mead – d’une pluralité de points de vue simultanés.

76 Comme l’expriment les témoignages ci-dessus, pour exercer correctement son activité, le voleur a besoin d’être lui-même et l’autre en même temps. Ses actions et son comportement doivent être capables de susciter en lui ce qu’il suscite chez les autres, de manière intense et infinitésimale, afin d’anticiper les actions potentielles de la victime – et de l’environnement qui l’entoure. Cette compétence est cruciale pour sa survie dans ce métier.

77 Les travaux de Bubandt et Willerslev (2014) sur la face sombre de l’empathie sont ici essentiels. Ils réunissent leurs précédentes expériences ethnographiques respectives de la violence politique en Indonésie (Bubandt, 2009) et de la chasse en Sibérie (Willerslev, 2007) pour retravailler une série d’idées courantes associées à la notion d’empathie. Traditionnellement liée à des sentiments honorables et dignes ou à des modes de relation coopératifs, solidaires et altruistes, l’empathie a toujours été considérée par une grande partie de la littérature sur le sujet comme une sorte de vertu morale. Cependant, sans nier l’existence de cette dimension de l’empathie, Bubandt et Willerslev soulignent que les gestes empathiques peuvent être utilisés à d’autres fins. Parfois, affirment les auteurs, les mouvements empathiques visant à adopter l’attitude de l’autre n’ont pas pour but la compréhension, l’aide, l’assistance ou la compassion, mais plutôt des objectifs trompeurs, voire violents.

78 Or, comme nous l’avons vu, le voleur, dans les différentes phases du vol à main armée, adopte l’attitude de l’autre et assume son point de vue également dans le but de le dominer. Par l’exercice d’identification empathique que requiert la pratique du vol à main armée, le voleur doit être capable d’adopter concomitamment au moins deux points de vue incommensurables. Dans le cas d’un vol à main armée, cela consiste, dans l’action, à embrasser simultanément deux perspectives irréductibles l’une à l’autre : celle de la personne braquée (la victime) et celle du voleur. Il y a donc un double jeu de proximité et de distance, résumé par la phrase d’un des voleurs interrogés, selon laquelle il faut être à la fois « terroriste et psychologue ». Être terroriste, c’est faire preuve d’empathie dans le but de détecter les vulnérabilités de l’autre pour le faire céder à sa volonté. Être psychologue, c’est produire une identification empathique dans le but de lui faire croire que, s’il fait ce que veut le voleur, celui-ci ne lui fera pas de mal.

79 Avec cet article, j’espère avoir pu proposer des éléments empiriques et des outils théoriques et conceptuels permettant d’élaborer un programme d’étude des mécanismes mobilisés par les personnes, en général, et les voleurs, en particulier, pour « capturer » ou simplement plier l’autre à leur volonté. Ce faisant, j’ai également cherché à contribuer à une compréhension plus large des éléments qui composent ce que Machado da Silva (2010) a appelé la « représentation de la violence urbaine ». Je l’ai fait, cependant, dans un cadre bien défini que, faute d’un terme plus approprié, j’appelle pragmatique et phénoménologique. Ainsi, au moyen d’une sorte de description pragmatique des relations d’emprise [14] (Chateauraynaud, 2006 : 15) qu’implique le vol à main armée, j’ai cherché à éclairer des aspects de la violence urbaine du point de vue de l’expérience de certains de ses protagonistes qui, dans le cas de ce texte, sont ceux qui réalisent des vols à main armée.

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Date de mise en ligne : 27/03/2025

https://doi.org/10.3917/ds.484.0475