L’admission en internat : une chance pour l’alliance entre parents et professionnels
Pages 243 à 268
Citer cet article
- DE ORTIZ, Nathalie,
- De Ortiz, Nathalie.
- De Ortiz, N.
https://doi.org/10.3917/dev.154.0243
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- De Ortiz, N.
- De Ortiz, Nathalie.
- DE ORTIZ, Nathalie,
https://doi.org/10.3917/dev.154.0243
– « Je ne puis pas jouer avec toi, dit le renard. Je ne suis pas apprivoisé.
– Qu’est-ce que signifie “apprivoiser” ? (…)
– C’est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie “créer des liens…” ».
« Tous les hommes se ressemblent. Mais, si tu m’apprivoises, je reconnaîtrai un bruit de pas qui sera différent de tous les autres. Les autres me font rentrer sous terre. Le tien m’appellera hors du terrier… »
Introduction
1La réforme de la protection de l’enfance et la rénovation de l’action sociale ont récemment reprécisé les objectifs du placement, la place des parents et l’intérêt du maintien du lien de l’enfant avec sa famille naturelle.
2Dans ce contexte, les établissements privés qui exercent des missions de service public dans le champ de la protection de l’enfance, comme les Maisons d’Enfants à Caractère Social (MECS), les internats se sont engagés dans une démarche de réactualisation de leurs projets institutionnels.
3Après plus d’un siècle de méfiance réciproque, le partenariat avec les parents apparaît aujourd’hui comme une condition nécessaire à la prise en charge des enfants placés, et les établissements missionnés doivent répondre à cette exigence légale et clinique.
4L’admission d’un enfant à l’internat est un temps singulier dans l’établissement de la relation parents-professionnels. L’hypothèse est de montrer, par un regard attachement informé, en quoi les enjeux et les tensions émotionnelles et interpersonnelles associés à cette rencontre sont impliqués dans l’alliance de travail.
5Il s’agira alors d’envisager par quels aménagements de la procédure d’admission ce premier temps trouve sa place dans la réussite d’un accueil.
La place des parents d’enfants placés, d’hier à aujourd’hui
La réforme de la Protection de l’Enfance, Loi du 5 mars 2007
L’enfant en danger, ses parents, l’Etat
6Comprendre les relations entre familles et établissements sociaux mérite un retour en arrière de plus d’un siècle dans l’histoire de la protection de l’enfance.
7En effet, il faut attendre 1889 pour que l’Etat s’engage dans l’intérêt de l’enfant quelle que soit sa catégorie d’âge (au travers de la loi dite Roussel) et restreigne le pouvoir de la famille en prévoyant la déchéance de la puissance paternelle (totale, puis partielle en 1898). Elle vise en premier lieu des citoyens dont le comportement social est considéré indigne, lequel mettrait les enfants dans une situation de mauvais traitements physiques ou d’abandon moral.
8En 1904, la réorganisation de l’Assistance Publique marque une rupture symbolique. Jusqu’alors concernée seulement par les enfants trouvés, abandonnés ou orphelins, elle prend dorénavant aussi en tutelle les enfants pourvus d’une famille mais maltraités, délaissés ou moralement abandonnés. En s’estimant en droit de donner à ses enfants l’éducation qu’ils ne trouvent pas dans une famille défaillante, l’Etat intègre la dimension de substitution parentale à la protection de l’enfance. A cette époque, un système d’admission à bureau ouvert de l’assistance publique informe les parents du « secours possible », mais avec des conditions de prise en charge exclusives, telles que « l’ignorance absolue du lieu du placement, la perte de la puissance paternelle, l’impossibilité de communiquer avec l’enfant, l’obtention de nouvelles que tous les trois mois, la difficulté de son retrait » (Cadoret, 2003, p. 520).
9Ce retour sur l’origine de ce que nous nommons depuis le Décret du 7 janvier 1959, l’Aide Sociale à l’Enfance offre un double intérêt : prendre conscience que la tendance à la substitution et la méfiance réciproque familles-professionnels est un héritage encombrant mais chargé de sens, mais aussi mesurer l’étendue du chemin parcouru.
10La définition donnée par la Loi no 2007-293 du 5 mars 2007 réformant la Protection de l’Enfance confirme le contraste éloquent entre hier et aujourd’hui : elle dit avoir « pour but de prévenir les difficultés auxquelles les parents peuvent être confrontés dans leurs responsabilités éducatives, d’accompagner les familles et assurer, le cas échéant, selon des modalités adaptées à leurs besoins, une prise en charge partielle ou totale des mineurs ». L’esprit de la loi se réfère désormais à une notion incontournable d’accompagnement de proximité de l’enfant, des parents et de la famille, repris dans le projet institutionnel. Ainsi « les services habilités accueillent tout mineur, pendant tout ou partie de la journée, dans un lieu situé, si possible, à proximité de son domicile, afin de lui apporter un soutien éducatif, ainsi qu’un accompagnement à sa famille dans l’exercice de sa fonction parentale ». Il s’agit également de « faciliter l’exercice du droit de visite et d’hébergement par le ou les parents et le maintien de ses liens avec ses frères et sœurs ».
11Choisir de rapprocher l’accompagnement des parents de celui des enfants et l’expliciter cliniquement « comme un temps de travail constructif pour la restauration des ressources parentales et pour la mise en place de nouveaux liens familiaux », (Guide d’accompagnement de la réforme de la protection de l’enfance, p. 5), c’est mesurer l’évolution de la notion de danger pour un enfant au travers de notre histoire et de notre législation.
12Ainsi, au fur et à mesure des modifications relatives à la prise en compte des mineurs en difficulté et de l’articulation entre le judiciaire et l’administratif, les définitions se sont succédées pour distinguer, en 1945, les mineurs délinquants, puis en 1958, l’enfance et l’adolescence en danger et en 1959, les enfants en risque de danger. En 1989, on parle d’enfance maltraitée pour enfin aboutir à l’actuelle définition. En 2002, la loi introduit alors pour la première fois une dimension clinique explicite et complète l’article 375 du Code civil en lui apportant une dimension développementale « Si la santé, la sécurité ou la moralité d’un mineur non émancipé sont en danger, ou si les conditions de son éducation ou de son développement physique, affectif, intellectuel et social sont gravement compromises, des mesures d’assistance éducative peuvent être ordonnées… ».
Le placement
13D’un point de vue historique, la législation a révisé ses fondamentaux quant aux objectifs cliniques du placement et aux moyens de leur mise en œuvre. Les recommandations pratiques qui accompagnent la réforme de la protection de l’enfance cautionnent l’idée du placement selon laquelle l’enfant accueilli, protégé d’un environnement insécurisant, pourra développer de nouveaux liens d’attachement de qualité différente ou complémentaire des précédents sous certaines conditions « telles le comportement du professionnel (disponible, bienveillant, stable et autorisé par l’institution), la capacité et la disponibilité psychique de l’enfant, le contexte d’accueil qui doit permettre le consentement, la participation et l’investissement des parents » (Ricœur, 1990, cité par Cruveiller, 2011). L’enfant, protégé du conflit de loyauté par l’absence de rivalité entre les adultes investis pourrait s’appuyer sur de nouvelles figures d’attachement pour étayer son développement. Cette définition, reprise dans le projet institutionnel d’une maison d’enfants, est très proche de celle que donnent Schofield et Beek (2006) quand ils comparent le placement à une rééducation émotionnelle et cognitive.
14Or, cet objectif clinique est à associer au travail avec les familles, alors que le passage de la substitution parentale à la suppléance, et de la nocivité à la reconnaissance des compétences des parents et à leur soutien qui implique des changements de postures radicales chez les intervenants, est encore récent. Comme le souligne Myriam David, la situation de séparation ne modifie pas en elle-même les dysfonctionnements familiaux, et les difficultés parentales risquent de compromettre les bienfaits escomptés de l’accueil. Pour elle, le travail qui s’effectue « principalement à propos et autour des différentes rencontres parents-enfant (…) porte sur le soutien des parents dans l’exercice de leurs fonctions parentales. Ce soutien doit leur faire éprouver qu’ils restent les parents de l’enfant même s’ils n’ont plus la responsabilité des soins quotidiens. » Elle conseille d’être sensibles et attentifs au fait que « les parents (d’enfants placés), le plus souvent les mères, ont besoin d’épancher leur souffrance auprès du travailleur social » (David, et al., 2008, p. 82). C’est celui qui s’occupe directement de l’enfant, soit l’éducateur référent, qui est le plus souvent concerné. Fraiberg aussi fait de l’écoute des parents une condition essentielle au changement : « ils ont besoin de faire entendre leurs propres souffrances infantiles, non cicatrisées et leurs difficultés à vivre. Ils ont besoin que soit répondu à leur demande, pour être capable de se mobiliser et de coopérer » (Fraiberg, 1989 cité par Guedeney, 2009, p. 146).
Rénovation de l’action sociale et place des parents
Du Code de la Famille et de l’Action Sociale au Code de l’Action Sociale et des Familles
15La modernisation du Code de la Famille et de l’Action Sociale (CFAS) créé par décret en 1956, par Le Code de l’Action Sociale et des Familles (CASF) promulgué le 21 décembre 2000, et la Loi no 2002-2 du 2 janvier 2002 rénovant l’action sociale et médico-sociale ont des conséquences directes sur l’évolution des missions de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) et des établissements sociaux.
16Dans le cadre de la protection des mineurs, les maisons d’enfants à caractère social sont habilitées par le Président du Conseil Général à recevoir des bénéficiaires de l’aide sociale à l’enfance, en l’occurrence des mineurs et des majeurs de moins de 21 ans relevant du CASF. Il s’agit d’accueils « contractuels » ou « administratifs » pour lesquels les parents ont fait une demande d’accueil provisoire auprès de l’ASE.
17Il aura fallu un demi-siècle pour que, du CFAS au CASF, l’usager soit reconnu acteur de son projet et non plus consommateur de prestations, et que soit légitimée la pluralité des régimes conjugaux, des parentalités et des configurations familiales par la reconnaissance « des familles ».
Les outils de la contractualisation
18Au travers de la contractualisation d’une succession de documents, la réforme a choisi de proposer des outils concrets pour inscrire l’usager au centre du dispositif. A toute admission en établissement social, l’information et le consentement éclairé de l’usager attendu par la loi sont facilités par la remise – obligatoire – du livret d’accueil annexé de la Charte des Droits et Libertés de la personne accueillie, et – recommandée – du projet d’établissement et du projet de service. Suit l’établissement du Projet Pour l’Enfant qui est le premier temps participatif de la procédure administrative de prise en charge d’une situation par les services de l’aide sociale à l’enfance. Il est conforté par la signature du contrat de séjour (placement administratif) ou du document individuel de prise en charge (placement judiciaire) au moment de l’admission dans l’institution. Reste l’établissement du Projet Personnalisé de l’Enfant dans une période qui suit l’arrivée (délai non précisé par le législateur). Ces documents précisent, outre les éléments relatifs à l’identité du bénéficiaire et de ses responsables légaux :
- les conditions d’accueil ;
- les objectifs familiaux, scolaires, thérapeutiques du placement ;
- les moyens humains et matériels de leur mise en œuvre.
19Aujourd’hui, en internat, fortes de ces injonctions légales et institutionnelles, les équipes se mobilisent dès l’accueil vers la coconstruction d’un projet, et souhaitent d’emblée impliquer les parents dans l’évaluation et la négociation.
Assistance éducative et protection judiciaire
Modalités de l’assistance éducative
20Dans le cadre de la protection judiciaire des mineurs, les maisons d’enfants sont aussi habilitées à assurer des mesures d’assistance éducative ordonnées par le juge pour enfants (protection judiciaire des mineurs). Là encore, l’Etat réaffirme le droit des parents. Les modifications les plus récentes, du nouveau code de procédure civile et relatif à l’assistance éducative du 15 mars 2002, font suite à l’invitation aux Etats à revisiter leurs législations et leurs pratiques en matière d’assistance éducative, en vertu de l’article 7 de la Convention Internationale des Droits de l’Enfant selon lequel « un enfant doit être élevé par ses parents naturels ». On dit communément des enfants de l’internat qui relèvent de cette modalité d’accueil qu’ils sont « placés par le juge ».
21L’assistance éducative a été intégrée aux dispositions relatives à l’autorité parentale. Ainsi, le magistrat qui statue en assistance éducative « doit s’efforcer de recueillir l’adhésion de la famille ». Cependant, sa décision peut s’imposer tant à l’enfant qu’à ses parents et la famille a quinze jours pour interjeter un appel de la décision en cas de désaccord. Lorsqu’un enfant est accueilli sur décision judiciaire, le juge peut décider de « la nature et la fréquence des droits de visite et d’hébergement et peut décider que leurs conditions d’exercice sont déterminées conjointement entre les titulaires de l’autorité parentale et la personne, le service ou l’établissement à qui l’enfant est confié », à travers quoi il autorise et légitime un espace d’expression, de négociation et de décision entre parents et institution. Toujours selon l’article 375-7 du Code civil, pendant le placement et quel que soit son cadre, les parents prennent toutes les décisions pour les actes considérés comme « non usuels » et relatifs à la santé, à la scolarité, au patrimoine de l’enfant, aux relations entre l’enfant et des tiers, aux activités sportives et de loisirs, aux éventuelles convictions religieuses ou philosophiques.
22En imposant la protection de leur enfant, la loi française s’engage aussi auprès des parents biologiques à protéger leurs droits, cautionnant la primauté des liens fondamentaux de la famille d’origine, au bénéfice de l’enfant.
Du législatif à la pratique
23Ces rappels historiques montrent la convergence progressive de l’ensemble des législations vers la nécessité de garantir aux mineurs les conditions d’un environnement compatible avec un bon développement somatique et psychoaffectif. Elles reconnaissent l’accueil des enfants comme une possibilité de créer des liens d’attachement alternatifs et correcteurs, tout en affirmant largement l’implication et la réhabilitation des parents, le soutien de leurs compétences et de leur autorité éducative. Ces réformes impliquent des mutations conséquentes tant dans les positionnements institutionnels que dans les pratiques professionnelles. Elle n’est pas sans effet sur l’engagement et le vécu des équipes d’internat. Les attendus auprès des enfants et des parents requièrent aujourd’hui un engagement relationnel important des intervenants. C’est une relation d’aide qui doit être développée avec les familles, confrontant, en permanence tous ceux qui travaillent dans le domaine de la protection de l’enfance, aux questions liées à l’attachement et au caregiving. Durant toute la mesure de placement, chaque membre de l’équipe pluridisciplinaire prend sa place dans le nouvel environnement relationnel de l’enfant, et dans la mise en œuvre des outils de soutien à la parentalité. Mais c’est généralement l’éducateur référent qui en assume la plus grande charge. Le système motivationnel, décrit par Bowlby en 1988 comme le versant parental de l’attachement (Pinel-Jacquemin, Savard, 2010) et qui vise à offrir une proximité physique et un soutien émotionnel à un plus petit que soi, définit le caregiving. Par sa dimension de « prendre soin », l’accompagnement de l’éducateur fait de lui l’adulte le plus engagé sur le plan relationnel auprès des enfants et des parents, et celui, aussi, le plus sollicité sur le plan émotionnel. C’est comme si, pendant l’accueil, sa fonction de caregiver auprès de l’enfant placé s’étendait à ses parents (Savigny, 2010 ; Fonagy, 2001).
24L’intérêt de la théorie de l’attachement, qui « s’intéresse à ce qui influence le bien-être émotionnel et les interactions sociales du sujet lorsqu’il est dans un contexte de stress, d’alarme et de manière générale, d’émotions négatives » (Guedeney, 2010, p. 14) réside dans le fait qu’elle permet aussi de distinguer en quoi les différents systèmes motivationnels de l’intervenant sont recrutés de façon spécifiques le jour de l’admission.
25Pour autant, la question de la participation des parents dans le placement de leur enfant ne se résume pas à son seul traitement législatif ou clinique. Il convient de ne pas négliger la dimension morale, au sens philosophique. Dans la situation douloureuse de placement, face à des parents déjà fragilisés par l’accumulation de difficultés personnelles, qu’en est-il réellement du « consentement éclairé » de l’usager ? Comment comprendre l’ « adhésion » du parent ? Que penser de la symétrie entre parents et institution ? Et sur un autre plan, la « confiance » et l’ »injonction » sont-elles compatibles ? Faut-il préférer le paradoxe à l’illusion ?
26L’intérêt pour chaque établissement, d’affirmer ses choix éthiques et ses référentiels théoriques dans le projet institutionnel, est d’éclairer le professionnel de terrain dans la prise en compte de ces différentes dimensions, tout en le dégageant au mieux des mises en tension qu’elles génèrent. C’est au travers de ce projet que l’intervenant donne sens à sa pratique et y trouve clairement déclinées les modalités d’application pratique ; il est d’autant plus disponible et mieux préparé à l’accompagnement du parent qu’il exerce dans une maison d’enfants qui répond à ces conditions. Quand il s’agit d’éclairer les liens parents-enfants et leurs aléas, de donner sens au placement et à son accompagnement, on comprend l’intérêt d’adopter le focus de la théorie de l’attachement (Savard, 2010, p. 97). Dans le champ de la protection de l’enfance, quand elle s’intéresse au vécu des parents et à celui des professionnels, dans le temps singulier des premières rencontres, la théorie de l’attachement montre sa pertinence.
Les acteurs en présence : des préjugés aux ressentis
Les parents
Des familles vulnérables
27On retrouve dans le projet institutionnel d’une maison d’enfants la liste des problématiques familiales les plus largement rencontrées : « ruptures et recomposition familiales, chômage, précarité, absence de perspectives, perte de références familiales et sociales, addictions des parents et des adolescents, pathologies mentales, conflits, délinquance, échec et démission scolaires… » (Cruveiller, et al., 2011, p. 5). L’association significative observée dans cet établissement entre la population d’enfants bénéficiant de mesures de protection, et le cumul de problèmes socio-économiques, de pathologies somatiques et psychiques, ainsi que d’événements traumatiques et de ruptures dans l’histoire des parents, est conforme à l’ensemble du secteur socio-éducatif, et plus particulièrement aux établissements concernés par la protection de l’enfance (Cadoret, 2003). Ce sont aussi les usagers avec lesquels les professionnels de la relation d’aide, soignants et intervenants du social, reconnaissent avoir le plus de difficulté à travailler (Furtos, 2007). Rappeler que l’étude de l’impact de la séparation et des carences, sur les plans développemental et familial, est aux fondements de la théorie de l’attachement, c’est comprendre l’intérêt de son éclairage quand il s’agit des familles d’enfants accueillis en internat. Un détour historique a rappelé en quoi méfiance et discrédit entravent depuis l’origine les relations entre usagers et acteurs du champ de l’enfance et comment l’héritage de telles représentations se confronte aux réformes législatives qui donnent maintenant aux parents une place de partenaires. La question est de savoir comment la théorie de l’attachement peut nous aider à la fois à mieux comprendre ce qui distingue ces familles sur le plan du fonctionnement interpersonnel et émotionnel et à préciser comment nos ressentis négatifs vis-à-vis de ces usagers influencent nos postures. Dit autrement, il importe de savoir en quoi la prise en compte de l’état d’esprit des parents de l’enfant accueilli et du nôtre quant à la question de l’attachement est précieuse à la réflexion sur l’évolution de la pratique et comment l’appliquer aux premières rencontres.
28Dans son article sur les effets cliniques de la souffrance psychique d’origine sociale, le regard de Jean Furtos, clinicien psychiatre d’adultes en situation d’exclusion, croise celui que porte Fraiberg sur les familles dites à hauts risques ou à vulnérabilités multiples. « La précarité “normale” , dit-il, est constitutive de l’être humain ; le paradigme est celui du bébé vis-à-vis des adultes tutélaires : il ne peut rien seul sur le plan physiologique qui est toujours attaché aux besoins affectifs, ce qui aboutit rythmiquement à une détresse ordinaire qui en appelle à l’autre et qui fonde à la fois le lien, le plaisir du lien et son ambivalence ; car la précarité repose à l’origine sur la détresse, l’impuissance, l’incomplétude et l’obligation d’une dépendance vis-à-vis des besoins de base, ce qui entraîne l’exigence d’une reconnaissance réciproque : être considéré comme digne d’exister dans son groupe d’appartenance (d’abord la famille, elle-même englobée dans des groupes de plus en plus vastes), et à partir de là d’exister en humanité. Sur ce plan-là, nous restons des bébés toute notre vie durant » (Furtos, 2007, p. 26). Un modèle attachementiste du fonctionnement des parents que nous rencontrons se dessine. Le systémicien Salvador Minuchin, qui utilise d’autres modèles théoriques que celui de la régulation des émotions pour comprendre les transactions familiales, rapproche ce qu’il nomme le « fonctionnement chaotique » des parents de l’état d’esprit non résolu face à une perte ou un traumatisme, de la désorganisation de l’attachement pendant la petite enfance, ou des comportements de soins effrayés ou effrayants (Pierrehumbert, 2003, p. 345). Il est donc probable que dans leur grande majorité les parents que nous rencontrons se soient construits à partir de ces modèles de relation à soi, à l’autre et celle de soi aux autres, que sont les modèles internes opérants, et qui se caractérisent, chez eux, par le fait, que toute rencontre peut être vécue comme dangereuse.
29Le stress, en fonction de son intensité, va réactiver des stratégies de contrôle (opposition, compliance extrême) ou un état de désorganisation. Plus il est intense, plus il réactive d’anciens modèles automatiques qui s’expriment par des comportements de fuite, de sidération ou d’agression qui sont socialement très mal perçus (Cyrulnik, 2010). Ces modèles mentaux ont pour autre caractéristique d’être associés à la « difficulté à adopter la perspective des autres et l’absence de la faculté de mentalisation », c’est-à-dire la capacité à envisager et réfléchir à ses propres états mentaux et à ceux des autres (Shofield, Beek, 2006, p. 23). Ces aspects représentent un obstacle à l’établissement des relations de confiance et de coopération. Comprendre où ils s’originent change notre regard.
Des comportements incompréhensibles
30En pratique, l’inadaptation sociale s’exprime au travers des comportements physiques et langagiers. Ainsi, l’incohérence du discours, lui aussi reflet du débordement des stratégies adaptatives, est une autre caractéristique qui déstabilise les professionnels et renforce leur vécu négatif lors de ces rencontres. Appliquer la théorie de l’attachement au travail en établissement social, en aidant à mieux comprendre les comportements apparemment incompréhensibles, donne aux équipes le moyen de modifier leurs représentations vis-à-vis des familles en difficulté.
31L’incohérence du discours, reflet de « l’incohérence des traces mnésiques ne veut pas dire que les événements rapportés n’ont pas eu lieu » (Atger et Guedeney, 2010, p. 191), mais il rencontre l’oreille d’un interlocuteur dont la culture différente a comme valeurs la rationalité et la cohérence. Ce mode d’expression ne peut que donner au professionnel une image peu fiable, voire manipulatrice de son interlocuteur qui ne le met pas dans des dispositions favorables à une relation de confiance. Pourtant, « si un patient évoque ce qui arrivait dans son enfance, dans ses relations avec ses figures d’attachement, on doit croire a priori que ce qu’il évoque s’est réellement passé et n’est pas seulement le reflet de ses fantaisies » (Dornes, 2000 cité par Guedeney, 2010). N. Guedeney rappelle que considérer les événements décrits comme des faits est une innovation clinique, et que « la réalité de l’expérience compte autant que sa valeur subjective », elle cite Bowlby (1988) qui dit que « De nier cette réalité, c’est ajouter l’injure à la blessure et blâmer la victime ».
32Les spécificités de l’expression verbale et la place essentielle de la communication infra-verbale (Moralès et Guedeney, 2010) peuvent être appréhendées dans le cadre plus global de l’approche théorique de la désorganisation émotionnelle et de ses impacts. Furtos constate que le « sentiment de désespoir » se manifeste par « une déconnexion du sensoriel et du psychique », par ce qu’il appelle la « déshabitation de soi », du même registre que « le clivage traumatique » (Furtos, 2007, p. 28). Ces trois signes portent sur le corps (anesthésie ou hypoesthésie corporelle) ; ils sont intrinsèquement liés à l’émoussement affectif, à une dysrégulation émotionnelle et à l’inhibition intellectuelle. Pour lui, l’intelligence est simplement mise « hors circuit », d’où l’image que ces parents renvoient de ne rien comprendre. Il en donne pour preuve que l’aide de médiations non langagières peut favoriser la levée de l’inhibition et permettre l’accès à l’intelligence. En pratique d’internat, ces observations sont fondamentales, elles trouvent leur application dans l’utilisation de supports extra-verbaux dans la communication avec les parents en difficulté et l’attention portée aux attitudes implicites.
33L’imprévisibilité représente un autre risque de « contamination » relationnelle qui mérite notre vigilance. « Les parents sont le siège de changements imprévisibles dans leur humeur, leur disponibilité psychique, leur investissement des fonctions parentales, et leurs conduites éducatives », dit Didier Houzel, qui nous met en garde du fait que les professionnels peuvent faire preuve d’une même imprévisibilité. Pour lui, « le plus souvent cette imprévisibilité des milieux professionnels est le fruit d’une sorte de contagiosité psychique. Tout se passe, en effet, comme si les professionnels étaient la cible de projections qui les entraînent dans les mêmes dysfonctionnements que ceux de la famille d’origine (…). Les difficultés peuvent être le reflet de cette imprévisibilité projetée » (Houzel, et al., 2007, p. 110). Une lecture attachement informée formulera l’hypothèse selon laquelle les modèles internes opérants se généralisent aux liens des parents avec les institutions et les adultes qui les représentent (Fonagy, 2001). Cette lecture, qui met du sens à ces difficultés, nous invite, dans notre pratique, à aménager le cadre de nos rencontres sous une forme la plus prévisible possible.
Les professionnels
Professionnels de l’enfance et attachement
34Les expériences relationnelles du passé influencent notre comportement dans les relations actuelles ; ce qui vaut pour les enfants et leurs parents vaut autant pour les professionnels, et l’état d’esprit quant à l’attachement du professionnel est autant à prendre en compte que celui des parents. On peut ainsi dire des échanges entre parents et-professionnels qu’ils sont la rencontre entre deux styles d’états d’esprit différents.
35Les études montrent un lien entre le choix de carrières professionnelles et les expériences précoces au regard de l’attachement (Guedeney, 2008). L’hypothèse selon laquelle les professionnels de la relation d’aide auraient été mis enfants en position parentalisée expliquerait la surreprésentation des modèles internes opérants insécures dans cette catégorie professionnelle (Hervé, et al., 2009). N. Guedeney a démontré comment, dans un contexte qui sollicite le système d’attachement tel le placement, ces modèles anciens peuvent être réactivés et l’intervenant tenté de répondre d’abord à la détresse des parents plutôt qu’aux besoins de l’enfant Il peut s’épuiser plutôt que de solliciter ses collègues, ou chercher des ressources auprès d’un superviseur. Voir le danger pour l’enfant, ou se sentir en difficulté, ramènerait le professionnel au contexte de son enfance et au dilemme sans solution auxquels il a eu à faire face. Dans ces conditions, comment réussir à se situer dans la relation d’aide par rapport à l’enfant et au parent si son propre attachement a été désorganisé ? Comment supporter de demander de l’aide quand on est un professionnel avec un caregiving compulsif ? (Guedeney, 2008).
36Si protéger nous renvoie à la dimension de caregiving, les mouvements émotionnels qui traversent l’intervenant au moment de l’admission prouvent l’active sollicitation de son système d’attachement. N. Guedeney a démontré combien la question des modèles internes opérants des professionnels de l’enfance confrontés à la situation de placement est complexe, elle est au cœur de la première rencontre. « Qu’est ce qui vient de la famille ? Qu’est ce qui vient de notre propre système d’attachement ? » (Guedeney, 2008, p. 114), ou encore, de quelle famille parlons-nous ? Cette ambiguïté pose bien les différents niveaux qui sont sollicités et que nous devons connaître quant aux problématiques d’attachement dans notre pratique d’internat.
La gestion des ressentis négatifs
37Pour Schofield, l’efficacité et la pertinence de la théorie de l’attachement, quand elle est appliquée au travail de placement, « réside dans le fait qu’elle fournit un cadre d’explication de l’influence du passé sur le présent (…). Elle va nous aider à donner du sens (…) à ce qui est dénué de signification dans le comportement (…). Nous savons combien ces comportements peuvent susciter le rejet – ce qu’ils craignent le plus. Ils peuvent mieux être compris grâce à la théorie de l’attachement » (Shofield et Beek, 2006, p. 2). Ce travail de mentalisation à l’avantage de modérer l’impact contre-productif des comportements parentaux auxquels nous sommes confrontés. En effet, les ressentis négatifs variés (colère, impuissance, culpabilité, angoisse…) que connaissent les professionnels sont susceptibles d’entraîner une sidération ou une désorganisation (Hervé, et al., 2008). Ils entravent leurs capacités de « prendre soin » et celles de mentalisation. Leurs capacités d’empathie, de pensée et d’action sont inhibées.
38Lors des rencontres avec les parents difficiles, l’intervenant, va pouvoir s’appuyer sur la théorie pour mieux gérer ses ressentis négatifs et ainsi permettre :
- une communication ouverte sur les émotions négatives ;
- de supporter le « chaos » ;
- le maintien d’une capacité réflexive ;
- l’équilibre des systèmes motivationnels attachement/exploration.
39Dans le travail en protection de l’enfance, la relation entre parents et professionnels, à la culture et au fonctionnement si différents, est une rencontre problématique. Au moment du placement, chacun de ses acteurs doit aussi faire face à ses propres défis motivationnels, faisant de l’admission une situation « à risques multiples ».
L’admission, une rencontre à risques multiples
40Dans les mesures de placement, l’admission se singularise par l’exposition des parents à une triple situation de stress :
- la perspective d’être séparé de son enfant ;
- l’environnement inconnu et non familier que représente l’établissement (locaux, personnel, fonctionnement) ;
- la nécessité de composer avec l’équipe et de construire ensemble un projet de prise en charge.
41L’activation du système d’attachement est renforcée par le stress permanent induit par la situation de précarité que connaît la majorité des parents d’enfants placés (Hervé, et al., 2008).
Un temps d’évaluation et de négociation ?
42Compte tenu que la plupart de ces parents n’ont pas acquis dans leur développement des stratégies efficaces de gestion émotionnelle face au stress, on peut légitimement penser que lors des premiers rendez-vous, il y a compétition entre les deux systèmes motivationnels (Guedeney et Attale, 2010). Si la situation est perçue trop menaçante par le parent, il y a rupture dans le management de son stress. Il ne peut faire face au dilemme entre sa propre protection et celle de son enfant que par une désactivation de son système de caregiving. Sa capacité à répondre de façon sensible aux besoins de son enfant et à aider son enfant à réguler ses états émotionnels n’est plus fonctionnelle.
43Le soutien des réaménagements relationnels intrafamiliaux, l’aide à apporter aux parents dans les changements au bénéfice de leur enfant, passent par une évaluation des compétences et des difficultés. L’évaluation des interactions fait partie du travail d’internat et participe au projet de l’enfant. Compte tenu de l’état émotionnel du parent et de son indisponibilité aux premiers rendez-vous, cette étape du travail doit être repensée car autant le contexte offre une fenêtre de lecture privilégiée sur l’histoire d’attachement du parent, autant il est peu informatif sur ses capacités de caregiver. L’évaluation de la relation parent-enfant ne se limite pas, certes, à la seule relation d’attachement et aux capacités de caregiving du parent ; pour autant, l’idée retenue est que l’évaluation, qui reste une contrainte légale et une exigence clinique, mérite d’être complétée au fur et à mesure des rencontres avec les parents, quand le stress diminue et que la relation de confiance s’ installe.
44L’autre objectif visé dès l’admission est celui du partenariat et de la coconstruction du projet personnalisé de l’enfant, établit entre l’établissement et les familles. La négociation entre les acteurs apparaît donc centrale. Traitée selon un focus « attachementiste », la négociation est référée au système exploratoire, système réciproque du système d’attachement. Avec cette population de parents, en situation de stress, le risque de conflit motivationnel est majeur (Bekhechi, 2011). Dit autrement, si l’accueil des parents est modélisé comme une situation attachement pertinente, le système d’attachement du parent étant hyperactivé, le déséquilibre de la balance exploration-attachement rend notre interlocuteur peu accessible à la dimension de négociation.
45La difficulté dans l’exercice de la coconstruction – déjà évoquée – en lien avec l’état d’esprit des parents, est celle de s’inscrire dans le « partenariat corrigé quant au but » (goal corrected partnership) décrit par Bowlby. C’est une étape de la formation de l’attachement. « Une partie de ce processus d’apprentissage (qui se fait dans les interactions soutenantes d’un parent suffisamment sensible, disponible/base de sécurité pour agir et explorer) de la faculté d’avoir l’esprit des autres à l’esprit consiste, pour l’enfant, à comprendre que les autres sont des êtres animés d’intention et porteurs d’objectifs » (Schofield et Beek, 2006, p. 21). « Le fait de comprendre que les autres-adultes ou enfants ont des pensées et des sentiments différents des siens mais aussi qu’il faut en tenir compte est partie prenante de la négociation des relations à l’intérieur comme à l’extérieur de la famille ». Compte tenu des hypothèses préalablement développées quant à l’histoire d’attachement des parents d’enfants placés, il y a toute probabilité que cet apprentissage de la négociation ait fait défaut dans les interactions précoces des parents avec leurs propres figures d’attachement ; elle les prive aujourd’hui de cet atout social relationnel.
46La période d’admission n’est ni un temps propice à l’évaluation des compétences parentales ni à la négociation entre adultes supposés autonomes et engagés dans une relation symétrique, de parité. Pour ces parents, l’engagement dans l’élaboration des outils coopératifs prévus par la loi, et en particulier le projet personnalisé de l’enfant, qui suppose de se projeter dans le futur et de se mettre dans une perspective de changement, n’est pas compatible avec ce temps de rencontre et de découverte. Cette contradiction a été relevée dans le Rapport Naves et Cathala (Naves et Cathala, 2000), qui a recueilli le témoignage du vécu d’usagers des services judiciaires et administratifs de la protection de l’enfance pour la plupart desquels le placement est vécu comme un échec d’une intervention sociale ou éducative antérieure, et chez qui les sentiments les plus souvent éprouvés sont la peur, l’injustice ou la colère. Les rapporteurs de ce travail interministériel ont souligné dans ces conditions la difficulté de parler de contractualisation de l’action éducative confortant les hypothèses cliniques.
La possible articulation entre le juridique et la clinique
47Là encore, l’éclairage de la théorie de l’attachement, en nous aidant à dépasser ce point de divergence entre les dimensions juridiques et cliniques peut donner la chance au professionnel qui reçoit les parents de sortir d’une position impossible. En effet, Fraiberg a cherché comment devenir les « alliés » de ces parents, pourtant « peu prometteurs » en termes de changement (Fraiberg, 1989, p. 43). La condition, pour qu’ils deviennent « hautement motivés » pour explorer avec nous d’autres modalités d’être avec leur enfant, est supportée par l’établissement d’une relation de confiance et un accord partagé sur « l’espoir de quelque chose de meilleur » pour leur enfant, motif d’un transfert positif envers le professionnel. Cet objectif du placement, compte tenu de l’engagement relationnel qu’il suppose, représente, pour le parent le jour de l’admission, un véritable défi et face à cette nouvelle prise de risque, c’est au professionnel de trouver des solutions.
48Le moment de l’admission peut être considéré comme un paradigme des conditions d’activation du système d’attachement et des modèles mentaux qui s’y rattachent, en cela qu’il met en relation des individus, en position asymétrique, les uns « plus forts, plus sages, bienveillants, et désireux d’aider » (Bowlby, 1988 cité par Rusconi Serpa, 2009, p.10), et les autres vulnérables, en situation d’échec et d’impuissance, dans un cadre non familier. Dans cette situation relationnelle significative du point de vue de l’attachement, où sont réactivées des stratégies comportementales protectrices, une attention spécifiquement portée aux réactions comportementales et émotionnelles du parent prend une valeur sémiologique quant à l’attachement du parent. Entendu qu’il s’agit de ne pas renforcer les attentes des parents, cette lecture à l’intérêt d’orienter efficacement le professionnel accueillant dans le meilleur choix possible de leurs attitudes (Hervé, et al., 2008).
49Autrement dit, face à des parents qui ont des histoires traumatiques d’attachements non résolus ou désorganisés, il est question d’offrir une image de figure réconfortante là où ils s’attendent à être effrayés. Au travers de son attitude, l’objectif visé par l’intervenant doit être de « convaincre les parents de la valeur qu’ils ont à ses yeux, de sa préoccupation pour leur enfant, de sa volonté et capacité à les aider, leur proposer une figure d’attachement disponible, fiable, compréhensive, construire une base de sécurité qui pourra servir de tremplin à l’exploration et au changement » (Moralés-Huet et Guedeney, 2010, p. 146). Il ne s’agit pas de négliger ce qui peut être très préoccupant, mais de noter qu’il n’y a pas d’alliance thérapeutique sans prendre en compte la vision du monde de la famille. Echanger sur l’enfant, ses conditions de vie, passées et présentes, le projeter dans un avenir positif, communiquer sur les expériences d’aides sociales ou éducatives antérieures, tout cela est difficile pour ces parents. N’est-ce pas l’occasion donnée au professionnel de faire expérimenter à cette famille un mode relationnel nouveau ? Les moyens ne sont-ils pas réunis d’offrir aux parents un mode interpersonnel de communication inédit, à la fois suffisamment surprenant mais pas trop inquiétant ? Si les interlocuteurs en présence peuvent supporter émotionnellement ces propositions de changements représentationnels, alors s’ouvre la possibilité d’une alliance.
Les bases de l’alliance de travail
50L’alliance s’appuie sur un lien émotionnel positif entre les interlocuteurs, déterminé par le transfert mais aussi par l’attitude réelle de l’intervenant (Atger et Guedeney, 2010). Ce lien est une composante essentielle de l’alliance de travail définie comme une relation basée sur « l’agrément quant aux objectifs de la prise en charge, aux tâches et moyens pour atteindre ces objectifs » (Guedeney et Attale, 2010, p. 170). Si dans notre pratique l’idée est de considérer l’admission comme l’étape préalable à l’établissement de l’alliance de travail, en accepter les implications temporelles s’impose. Le temps dont ont besoin ces parents pour faire l’expérience d’un sentiment de sécurité interpersonnelle, prérequis nécessaire pour revisiter les modèles antérieurs d’attachement et en intégrer de nouveaux, n’est ni le temps de l’institution ni le temps de l’admission physique. En effet, si la première rencontre laisse découvrir de nouveaux possibles, combien de temps nécessaire à chaque parent pour pousser les portes entrouvertes ? Combien de temps pour tricoter un lien fiable, pour construire une base de sécurité et se laisser apprivoiser ? Il s’agit bien de l’intuition majeure dérivée de la notion de base de sécurité développée par Bowlby, c’est-à-dire l’idée selon laquelle la sécurité est une « précondition » pour l’exploration et l’expérimentation, donc le changement. Cet autre temps suppose des équipes qu’elles répriment leurs attentes d’implication et de changement vis-à-vis des familles. Adopter ce point de vue donne tout son sens aux conditions et au délai accordés pour l’établissement du projet de l’enfant. Ce projet personnalisé, outil de la rénovation sociale, peut, dans nos pratiques, devenir support de l’alliance.
51Peut-on intégrer ce délai d’échanges et de négociations relationnelles comme partie intégrante de l’admission ? Formaliser institutionnellement une phase d’admission qui irait du jour du premier rendez-vous à celui de la signature du projet personnalisé ne donnerait-il pas plus de chances et de moyens à la construction d’une alliance ?
52Une première lecture soulignait l’apparente contradiction entre les contraintes juridiques et cliniques à l’admission. Au travers de la notion d’alliance, le regard attachement informé met en exergue leur convergence quand il s’agit d’appliquer aux relations parents-professionnels les dimensions de singularité, de reconnaissance, et de changement.
L’admission, un écueil et une chance pour l’alliance
Vers un protocole
53Actuellement, la situation habituelle veut que, lorsque qu’une admission est prononcée, soient présents dans le bureau du juge pour enfant (mesure d’assistance éducative) ou dans le bureau de l’attaché territorial (placement administratif/accueil provisoire), les parents, le ou les enfants concernés, le travailleur social qui connait la famille, et le chef de service de l’internat de l’établissement désigné, ainsi que le futur éducateur référent de la situation. Une fois le cadre juridique rappelé et les motivations reprécisées par l’ordonnateur de mesure, les représentants de la maison d’enfants missionnée expliquent le fonctionnement global de l’établissement ainsi que les modalités possibles d’organisation des droits de visite et d’hébergement. Le projet pour l’enfant est alors cosigné.
54Les intervenants conviennent avec les parents d’un rendez-vous sous 24 heures dans les bureaux de l’établissement, afin de finaliser l’accueil de l’enfant, de compléter les formalités d’admission (signature et remise des documents relevant de la Loi du 2 janvier 2002) et de rediscuter de l’organisation concrète des droits de visite et d’hébergement. Ils visitent alors les locaux et installent ensemble l’enfant dans sa chambre. Le chef de service éducatif et l’éducateur référent sont toujours présents, le travailleur social l’est plus exceptionnellement.
55Les cadres et les éducateurs de la maison d’enfants sont sensibles à la dimension singulière de ces premières rencontres, associées au sentiment mêlé d’apprivoisement et de lutte avec les usagers. Ils perçoivent l’importance de ce moment et aiment dire que « beaucoup de choses se jouent aux premiers rendez-vous », un temps auquel ils préfèrent donner le nom d’« accueil », laissant celui d’« admission » aux stricts aspects du protocole administratif. Pour autant, les postures et les conditions pragmatiques de la première rencontre sont laissées au bon vouloir de chacun. Compte tenu de l’absence à ce jour de protocole validé institutionnellement et de l’importance de ce premier contact, la création d’un référentiel imposable à tous se justifie.
56Face à tout projet de changement, l’Agence Nationale de l’Evaluation de la qualité des Etablissements Sociaux et Médico-sociaux (ANESM) recommande de passer par un état des lieux et un repérage des points forts, des éléments qui interrogent les pratiques actuelles et de ceux qui permettraient, le cas échéant, de les améliorer. C’est dans cette orientation que ce travail a été pensé. Telles les évaluations internes et externes qui s’imposent aux établissements, les propositions qui suivent participent d’une même volonté d’amélioration des pratiques.
57L’exposé suivant propose une distinction formelle, séparant le côté professionnel et parental. Elle est utile pour la clarté du propos et facilite la perception de la dimension de chaîne de sécurité. Néanmoins, il faut garder à l’esprit la dimension interpersonnelle et émotionnelle inhérente à la théorie de l’attachement qui soutient les propositions.
58Dit simplement, l’idée qui se dégage serait que les professionnels de l’internat, sécurisés par leur institution, puisent les ressources nécessaires à la gestion des ressentis négatifs et se retrouvent en situation confortable pour accueillir de façon empathique et sensible les parents. Ces derniers, sensibles à cette attitude bienveillante, s’autoriseraient à s’appuyer sur les capacités de caregiving du professionnel pour s’engager dans une relation de confiance, puis, ultérieurement, dans un changement ; le tout au bénéfice de leur enfant. C’est ce que traduit la formule « prendre soin de celui qui prend soin, Caring for the care-giver » (Kobak et Mandelbaum, 2003, cité par Moralès-Huet et Guedeney, 2010, p. 144) ou que développe J. Furtos lorsqu’il parle du cadre de la pratique des « praticiens non soignants prenant soin » (Furtos, 2007, p. 24) dans le cadre de l’accompagnement socio-éducatif.
Des professionnels dont on prend soin
59La sécurité du cadre est conditionnée par de nombreux paramètres institutionnels, interdépendants dont :
- un projet institutionnel et un projet de service clairs et réactualisés. Les salariés doivent en avoir connaissance au même titre que les textes législatifs qui encadrent notre pratique. Il est de la responsabilité de l’association gestionnaire et des cadres de leur en expliciter le sens.
- Un climat de proximité et de fiabilité entre l’équipe de direction et les équipes éducatives, qui donne le sentiment à chacun de pouvoir compter sur l’équipe ou un collègue dans les moments difficiles sur les plans technique et émotionnel. Il appartient aux responsables de la gestion et du management des ressources humaines d’orienter leurs choix au bénéfice du climat et de la qualité des relations interprofessionnelles.
- Une association ou une institution qui s’intéresse au vécu de ses équipes, qui reconnaît la charge mentale et émotionnelle, voire la souffrance de ses salariés. Elle prend en compte les besoins que connaît tout professionnel de la relation d’aide. Elle lui offre les moyens de redonner du sens à sa pratique et de gérer les mouvements émotionnels grâce à des temps spécifiquement budgétisés à cet effet (techniques de gestion des émotions, supervision, régulation d’équipe, analyses des pratiques…). Sur ce point, Myriam David argumente : « il s’agit en effet (lors du placement) d’évaluer la situation, de déterminer en commun le sens des interventions de chacun. Les différentes formes de cet accompagnement sont parfois qualifiées de « fonction contenante » ou de « fonction psychique ». Le travailleur social qui s’engage dans l’écoute et l’observation empathique de l’enfant et des parents reçoit une forte charge émotionnelle au cours de l’accompagnement. Il est essentiel qu’il ait la possibilité de se distancier de cette expérience. Peuvent y contribuer (…) le partage de ces observations avec les membres de l’équipe concernée par la même situation et avec un intervenant du champ psychique travaillant régulièrement avec l’équipe. » (David, 2008, p. 80).
- Un établissement qui s’inquiète de la réactualisation des connaissances de ses salariés et soutient la formation continue. Didier Houzel dit que « Former les professionnels des différentes équipes concernées à traiter les problèmes de parentalité est une tâche urgente (…). Une telle formation doit inclure une formation théorique sur les différents modèles qui permettent d’analyser les situations des familles en souffrance (…) et elle doit comporter un travail d’élaboration supervisé » (Houzel, 2007, p. 177). Inscrire dans un projet institutionnel que l’« Engagement affectif et le professionnalisme doivent apprendre à se conjuguer dans une bonne distance relationnelle. Etre professionnel, c’est savoir gérer son affectif, ses émotions et s’en servir dans la relation à l’autre sans se sentir menacé ou en danger » (Cruveiller, et al., 2011, p. 18) c’est dire combien la formation aux concepts de la théorie de l’attachement est particulièrement pertinente et répond aux attentes des établissements. Elle aidera le professionnel à adopter une posture professionnelle caractérisée par la bienveillance, le soutien actif, les capacités d’accordage, de réflexion et de mentalisation.
- Un protocole d’admission précisant les postures recommandées et les attentes et qui vise, d’une part, à éviter que ce moment sensible ne soit contre-productif, d’autre part, qu’il devienne un véritable temps d’accueil. Tout doit concourir à diminuer l’anxiété des parents, leur rendre l’avenir plus prévisible, les aider à éprouver un sentiment de sécurité et soutenir leur coopération. La signature des documents administratifs légaux (document individuel de prise en charge ou contrat de séjour) est incontournable et formelle. Le projet personnalisé de l’enfant, qui suppose des négociations sur les modalités pratiques et concrètes de la participation des parents autour des questions des droits de visite et d’hébergement, de la scolarité, de la santé, entre autres, sera évoqué. Son élaboration n’est pas prioritaire à l’admission et pourra être traitée dans les délais autorisés par l’institution.
Des parents dont on prend soin
60L’ajustement des postures des accueillants doit favoriser un climat de confiance qui sécurise le parent. Le professionnel est invité à :
- la bienveillance, sans chaleur excessive, pour donner le sentiment d’implication et de disponibilité.
- Prendre en compte les contraintes matérielles des parents pour fixer le rendez-vous (moyen de locomotion, disponibilité horaire) et s’y adapter.
- Autoriser et proposer qu’ils puissent être accompagnés d’une personne de leur choix, qui les rassure.
- Visualiser ensemble les locaux et présenter tous les professionnels qui interviendront dans la vie de leur enfant, transmettre quand et comment ils peuvent être joints.
- Assurer aux parents qu’ils seront, associés aux décisions, régulièrement tenus informés de la vie de leur enfant en leur absence, des tenues et des conclusions des réunions qui se tiendront à son propos. Varier les supports de communication.
- Adapter son discours au niveau de son interlocuteur de façon claire, sans jargon technique. Etre vigilant à la façon dont on parle de l’enfant devant son parent et réciproquement.
- Informer, sans trop détailler, sur le fonctionnement de l’établissement.
- Revenir sur le cadre et les motivations du placement de leur enfant (déjà évoqués lors du rendez-vous précédent auprès de l’attaché ou du juge pour enfants), en évitant de souligner les comportements parentaux négatifs, mais de façon à transmettre qu’aimer son enfant ne suffit pas, qu’un enfant a besoin d’être protégé (Guedeney, 2008),
- Reprendre clairement les objectifs, l’implication des parents dans les changements à venir, et les moyens que l’établissement envisage de mettre en œuvre pour les aider, afin de faire entendre aux parents que ceux qui aiment le plus leur enfant peuvent aussi être ceux qui le protègent.
- Mettre en avant les éléments positifs repérés dans la situation, en soulignant les compétences parentales. Selma Fraiberg précise, même dans les cas de mauvais traitements, de plaintes ou d’implications légales, que « ce n’est pas punitif, il s’agit d’un exposé de la réalité et cet exposé n’a pas besoin d’être présenté comme une accusation ou une menace hostile. Il peut être présenté comme une triste réalité » (Fraiberg, 1989, p. 41). On peut considérer cette attitude comme une prise de risque du professionnel qui engage sa fiabilité dans la relation.
- Encourager la prise de parole et « croire ce qui est dit » (Atger et Guedeney, 2010, p. 191) ; partir du point de vue du parent malgré la possible incohérence de ses propos.
- Répondre aux questions, tel que Fraiberg le raconte (Fraiberg, 1989, p. 41) « Nous nous installons pour une longue discussion avec les parents. Nous encourageons leurs questions, (…), sur nous. Nous permettons aux parents de nous interviewer, d’apprendre ce qu’ils veulent savoir pour nous accorder leur confiance initiale (…). En utilisant cette approche, nous avons évité la situation malheureuse dans laquelle les parents se sentent intimidés ou punis, et il y a maintenant de bonnes chances que les parents puissent former une alliance (…). Gagner et mériter cette confiance initiale représente la première étape ».
- Inviter les parents à s’exprimer sur leur vécu des prises en charge antérieures et sur la perception de l’aide perçue auprès des professionnels précédents.
- Accepter une communication ouverte aux ressentis négatifs du parent, à leur avis, à leurs critiques, à leur colère éventuelle.
- Fixer avec eux les prochaines dates de rencontre, en s’assurant de la stabilité des personnes présentes.
61Cette liste, nécessairement incomplète, mérite d’être ajustée au cas par cas à la singularité et la complexité de chaque rencontre. La réflexion dont elle découle et sa formalisation pratique doivent pouvoir s’appliquer à toute admission auprès de public fragilisé.
62Exercer avec des équipes engagées et sensibles, avec une direction soutenante et pour une association qui nous donne les moyens de travailler dans des conditions favorables à partir du moment où elles ont du sens est une chance. Changer nos habitudes et s’approprier de nouveaux outils est un défi que nous saurons relever car, selon Schofield et Beek, ces changements sont « fondés sur la pratique, réalistes mais surtout remplis d’espoir » (Schofield et Beek, 2006, p. 6).
Conclusion
63Au travers de la rénovation de l’action sociale et de la réforme de la protection de l’enfance, les lois ont progressivement équilibré les relations entre parents, enfants et institutions et redéfini le cadre et les objectifs du placement. Cependant, passer de la substitution parentale à la suppléance, et de la méfiance à la reconnaissance des compétences des familles, implique des changements radicaux dans les pratiques des intervenants socio-éducatifs. Adopter le focus de la théorie de l’attachement peut contribuer à cette évolution.
64L’admission d’un enfant à l’internat est un moment singulier du placement. La relation entre parents et professionnels est significative du point de vue de l’attachement et les enjeux sont complexes. La rencontre entre deux états d’esprit se retrouve au cœur de cette situation attachement pertinente. Face à des parents vulnérables, à la vision chaotique du monde, mis au défi de devoir tenir compte d’une aide, suspicieuse, voire effrayante, et à laquelle ils ont cessé de croire, et de composer avec des inconnus à un moment douloureux, les professionnels de l’internat doivent, eux aussi, faire face à des conflits motivationnels. Dans un contexte qui fait du partenariat une exigence légale et clinique, alors que l’héritage culturel prône la défiance et la mise à distance, l’engagement dans la relation d’aide et la conviction associée de son utilité et les comportements incompréhensibles des familles et la souffrance de ses membres activent simultanément les systèmes d’attachement et de caregiving du travailleur social. Adopter des outils théoriques pertinents et pouvoir compter sur un environnement soutenant diminue le risque de débordement des capacités de mentalisation et d’empathie, au profit de l’expression de la disponibilité et de la sensibilité. La flexibilité de ces attitudes associée à un engagement relationnel fiable ouvre l’espoir d’un apaisement du climat relationnel et celui d’une reconnaissance réciproque.
65Mettre la peur au centre de la compréhension de ces parents aux vécus difficiles et prendre en compte leur vision du monde remodèle notre regard et dessine les contours de nouvelles pratiques. Dans ce contexte, peu propice à l’évaluation des capacités parentales à leur collaboration au « projet personnalisé de l’enfant », l’instauration d’un climat de confiance favorable à l’établissement d’une relation d’alliance, promotrice de changement et contributive du travail de soutien à la parentalité associé au placement, apparaît comme une priorité.
66Revisiter l’admission avec un regard attachement informé et favoriser l’établissement d’un lien positif conditionné par l’aménagement des postures professionnelles et par les orientations institutionnelles, dans une dimension de chaîne de sécurité, fait de l’accueil un temps prometteur d’alliance entre les parents et les professionnels.
67La pertinence de cette démarche soulève l’envie de généraliser son application à l’ensemble de la prise en charge d’un enfant à l’internat. Toutefois, de mon point de vue, ce travail laisse entière la question, de l’application et du sens donné par le dispositif actuel au maintien du lien parent-enfant dans les dysfonctionnements interactionnels les plus graves et celle des changements de pratique et de leurs délais dans une institution publique telle que l’Aide Sociale à l’Enfance.
Point important
- Admettre un enfant dans une institution, avec ses parents nous force à une alliance de travail avec eux. Prendre en compte les spécificités de relation interpersonnelles des familles à vulnérabilités multiples nous aide à comprendre les tensions et les enjeux associés à ces premières rencontres. Les considérer avec la vision de la théorie de l’attachement met l’accent sur la peur, qui se situe au centre de ces rencontres.
Remerciements
Au Dr Nicole Guedeney pour la générosité de son enseignement et son enthousiasme communicatif pour la théorie de l’attachement.A l’équipe de direction de la Maison d’Enfants de Clarence pour l’intérêt porté à ce travail.
Références
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Sites internet
- www.legifrance.gouv.fr
- www.reforme-enfance.fr/texteloi.html
- Guide pratique : L’accueil de l’enfant et de l’adolescent protégé.
Mots-clés éditeurs : admission en maison d’accueil, alliance entre parents et professionnels, théorie de l’attachement
Date de mise en ligne : 12/01/2016
https://doi.org/10.3917/dev.154.0243