Article de revue

La cabale au service du christianisme au XIXe siècle

Le chevalier Drach et le Père Perrone

Pages 703 à 749

Citer cet article


  • Rousse-Lacordaire, J.
(2012). La cabale au service du christianisme au XIXe siècle Le chevalier Drach et le Père Perrone. Revue des sciences philosophiques et théologiques, Tome 96(4), 703-749. https://doi.org/10.3917/rspt.964.0703.

  • Rousse-Lacordaire, Jérôme.
« La cabale au service du christianisme au XIXe siècle : Le chevalier Drach et le Père Perrone ». Revue des sciences philosophiques et théologiques, 2012/4 Tome 96, 2012. p.703-749. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-des-sciences-philosophiques-et-theologiques-2012-4-page-703?lang=fr.

  • ROUSSE-LACORDAIRE, Jérôme,
2012. La cabale au service du christianisme au XIXe siècle Le chevalier Drach et le Père Perrone. Revue des sciences philosophiques et théologiques, 2012/4 Tome 96, p.703-749. DOI : 10.3917/rspt.964.0703. URL : https://shs.cairn.info/revue-des-sciences-philosophiques-et-theologiques-2012-4-page-703?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rspt.964.0703


Notes

  • [1]
    Paul Louis Bernard Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, ou Perpétuité et catholicité de la religion chrétienne, Paris, P. Mellier, 1841-1844, t. 2, p. xviii. (Le premier tome parut en fait en 1842, puisqu’il intègre à la fin de la préface, p. xxxi-xxxii, un document de cette année-là.).
  • [2]
    Walter Kasper, Die Lehre von der Tradition in der Römischen Schule : Giovanni Perrone, Carlo Passaglia, Clemens Schrader, Fribourg, Bâle, Vienne, Herder, 1962, p. 17.
  • [3]
    Roger Aubert, « La géographie ecclésiologique au xixe siècle », dans L’Ecclésiologie au xixe siècle, Paris, Éd. du Cerf, 1960, p. 11-55, ici p. 33. Edgar Hocedez, qui voit aussi en lui « le théologien le plus universellement connu de son époque, et peut-être le plus influent », juge cependant qu’« on ne peut pas dire de lui qu’il “a fait avancer la science” » (Edgar Hocedez, Histoire de la théologie au xixe siècle, Bruxelles, L’Édition universelle, Paris, Desclée de Brouwer, 1947-1952, t. 2, p. 353) et qu’« on peut […] trouver trop réduite la place de la spéculation et trop large la part faite à la controverse » (ibid., p. 355). De même, J. Bellamy le décrit comme « une des lumières doctrinales du siècle, moins par le caractère scientifique de sa théologie qui laisse à désirer, que par l’apostolat de son enseignement au collège romain et l’activité intense qu’il déploya contre les erreurs théologiques de son époque » (J. Bellamy, La Théologie catholique au xixe siècle, Paris, G. Beauchesne, 1904, p. 43-44).
  • [4]
    Sur la biographie de David Drach, voir : Paul Louis Bernard Drach, Lettre d’un rabbin converti, aux israélites ses frères, sur les motifs de sa conversion, Paris, Impr. de Beaucé-Rusand, Belin-Mandar, 1825 ; P. L. B. Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit. ; Ch.-F. Chevé, art. « Drach (David) », Dictionnaire des conversions, Paris, J.-P. Migne, 1866, col. 495-516 ; Paul Klein, « Mauvais juif, mauvais chrétien », Revue de la pensée juive 7 (1951), p. 87-103 ; Paul Catrice, Un exemple des relations judéo-chrétiennes en France dans la première moitié du xixe siècle : Paul Drach, ancien rabbin et orientaliste chrétien, 1791-1865, Th. : Théologie : Lille, Faculté de théologie, 1978 ; Marie-France James, Ésotérisme, occultisme, franc-maçonnerie et christianisme aux xixe et xxe siècles : explorations bio-bibliographiques, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1981, p. 105-108 ; Paul Catrice, « L’orientaliste Paul Drach collaborateur de l’abbé Migne », dans A. Mandouze & J. Fouilheron (éd.), Migne et le renouveau des études patristiques, Paris, Beauchesne, 1985, p. 211-224 ; Dominique Bourel & François Laplanche, « Drach David Paul Louis Bernard », dans François Laplanche (dir.), Les Sciences religieuses : le xixe siècle, 1800-1914, Paris Beauchesne, 1996, p. 202 ; Monique Nahon, « David, Paul Louis Bernard Drach, rabbin, abbé et théologien catholique (Strasbourg, 6 mars 1791 – Rome, janvier 1865) », Archives juives 34 (2001), p. 122-126. Les indications biographiques de ces différentes études sont parfois contradictoires entre elles.
  • [5]
    Parmi les convertis au christianisme Drach mentionnait « le docteur Liberman, frère […] [de « l’abbé Liberman »], médecin distingué de Strasbourg, notre ami d’enfance et condisciple » (P. L. B. Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit., t. 1, p. 226).
  • [6]
    Sur le rôle du chevalier Drach dans la conversion de Jacob Libermann, voir Jean-Baptiste Pitra, Vie du vénérable serviteur de Dieu François-Marie-Paul Libermann, Paris, Poussielgue, 1882, p. 35-63. Drach fréquenta le cardinal Pitra à Rome.
  • [7]
    Dans Le Pieux Hébraïsant, Drach se décrivait en effet comme « un ancien rabbin docteur de la loi mosaïque, qui a blanchi dans l’exercice de la langue sainte, et qui longtemps l’a enseignée dans la synagogue » (Paul Louis Bernard Drach, Pius Philohebræus : le Pieux Hébraïsant, contenant les principales prières chrétiennes et un abrégé du catéchisme catholique, en hébreu ponctué avec le latin en regard…, Paris, Gaume frères, 1853, p. ix).
  • [8]
    Sur Emmanuel Deutz, voir art. « Deutz (Emmanuel) », dans Archives nationales & Commission française des archives juives, Dictionnaire biographique des rabbins et autres ministres du culte israélite : France et Algérie, du Grand Sanhédrin (1807) à la loi de Séparation (1905), Paris, Berg International, 2007, p. 256-258.
  • [9]
    Voir, comme témoignage contemporain des faits, T. Morel, La Vérité sur l’arrestation de Madame Duchesse de Berry, ou les Mensonges de Deutz dévoilés, Paris, Levasseur, 1836. Simon Deutz finit par se convertir, lui aussi, au catholicisme et reçut le baptême, sous le prénom de Hyacinthe, à Rome, le 3 février 1828 (voir : L’Ami de la religion et du roi, t. 56, Paris, A. Le Clère, 1828, p. 373-375 (n° 1459, 2 août 1828) ; Ch.-F. Chevé, art. « Deutz (Simon) », Dictionnaire des conversions, Paris, J.-P. Migne, 1866, col. 484-486).
  • [10]
    David Drach, Haggada, ou Cérémonial des deux premières soirées de Pâque à l’usage des Israélites français, Metz, E. Hadamard, 1818.
  • [11]
    David Drach, Prières journalières, à l’usage des Israélites français du rite dit allemand, Paris, Sétier, 5579. Drach, dans sa traduction de la Haggadah, indiquait : « La présente traduction n’est que mon premier essai dans une carrière que je me propose de parcourir ; mon dessein est de publier successivement en français, nos prières et tous nos livres sacrés, ainsi qu’un précis de nos cérémonies et pratiques religieuses de toute l’année » (D. Drach, Haggada, op. cit., p. iv).
  • [12]
    Sur Paul Vulliaud et la cabale, voir Jean-Pierre Brach, « Paul Vulliaud (1875-1950) and jewish kabbalah », dans Boaz Huss, Marco Pasi, Kocku von Stuckrad (éd.), Kabbalah and Modernity : interpretations, transformations, adaptations, Leyde – Boston, Brill, 2010, p. 129-149.
  • [13]
    Jean de Pauly, Études et correspondances de Jean de Pauly relatives au Sepher ha-Zohar annotées par Paul Vulliaud, Paris, Chacornac, 1933, p. 11. Sur Jean de Pauly, voir : ibid. ; Paul Vulliaud, Traduction intégrale du Siphra di-Tzeniutha, le Livre secret, Paris, É. Nourry, 1930, p. 45-118 ; Paul B. Fenton, « La cabale et l’académie : l’étude historique de l’ésotérisme juif en France », Pardès 19-20 (1994), p. 216-238, ici p. 228-229 (Paul B. Fenton pense que Pauly pourrait être Paul Meyer, lequel fut particulièrement actif dans une affaire allemande de crime rituel en 1891) ; Dominique Bourel, « Notes sur la première traduction française du Zohar », dans Jens Mattern, Gabriel Motzkin & Shimon Sandbank (éd.), Jüdisches Denken in einer Welt ohne Gott. Festchrift für Stéphane Mosès, Berlin, Vorwerk 8, 2000, p. 120-129.
  • [14]
    Sur les conversions du judaïsme au christianisme contemporaines de celle de Drach, voir Philippe-E. Landau, « Se convertir à Paris au xixe siècle », Archives juives 35 (2002), p. 27-43 ; et, plus rapide sur ce point, Pierre Pierrard, Juifs et Catholiques français : d’Édouard Drumont à Jacob Kaplan (1886-1994), Paris, Éd. du Cerf, 1997, p. 22-24, qui, outre Drach et François Libermann, mentionne Théodore et Alphonse Ratisbonne, Hermann Cohen et Augustin (Achille) et Joseph (Édouard) Lémann.
  • [15]
    C’est ce qu’indique la lettre de la Propagande du 9 avril 1842, reproduite dans le premier tome de L’Harmonie (op. cit., p. xxxi). C’est le pape Grégoire XVI, qui avait été de 1826 à 1831 préfet de ladite congrégation, qui l’y nomma.
  • [16]
    P. L. B. Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit., t. 1, p. xxxi-xxxii.
  • [17]
    Les Annales de philosophie chrétienne recensèrent longuement et élogieusement L’Harmonie en en donnant de très larges extraits : V. Cauvigny, « Traditions bibliques. De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue de M. P. L. B. Drach », Annales de philosophie chrétienne, 3e série, t. 10, 1844, p. 361-380 ; t. 11, 1845, p. 56-68 ; t. 12, 1845, p. 203-215.
  • [18]
    La lecture des Hexaples fut déterminante dans la conversion de Drach (voir P. L. B. Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit., t. 1, p. 52-53).
  • [19]
    Drach collabora notamment au Dictionnaire des apocryphes (Petit-Montrouge, J.-P. Migne, 1856-1858). Il y traduisit le Yaschar (ibid., t. 2, col. 1070-1320 – sur cet ouvrage, voir Seymour J. Cohen (éd.), Sefer Hayashar = The Book of the righteous, New York, Ktav, 1973), mentionnant au passage la cabale (ibid., col. 1187), et y donna quelques notes, dont l’une (ibid., col. 27-28) explique que « Rosenroth est une autorité peu sûre » et renvoie, sur le même point, à L’Harmonie (P. L. B. Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit., t. 2, p. xxvii). Dans ce volume du Dictionnaire des apocryphes est encore reproduite in extenso une notice de Drach sur les Samaritains reprises des Annales de philosophie chrétienne d’Augustin Bonnety de novembre 1853 (Dictionnaire des apocryphes, op. cit., t. 2, col. 891-902). En 1847, signalant l’avancement de la Patrologie grecque de Migne, Augustin Bonnety précise qu’au nombre de ses collaborateurs, cette collection compte « M. le chevalier Drach, le plus savant hébraïsant qui existe, et de plus encore, le plus exact correcteur que nous connaissions » (Augustin Bonnetty, « Tradition catholique. Cours de patrologie grecque », Annales de philosophie chrétienne, 4e série, t. XVI, 1957, p. 245-250, ici p. 247) et indique que Drach est l’éditeur des Hexaples d’Origène (ibid., p. 248-249).
  • [20]
    Voir « Renseignements relatifs à la persécution dont M. Drach, rabbin converti, a été l’objet », Le Mémorial catholique 5 (1826), p. 191-203 (cet article consiste essentiellement en une « Lettre à Michel Berr », ancien secrétaire de l’Assemblée des notables de 1806, d’« Ignace-Xavier Morel (cidevant Lévy-Gumpel) », p. 193-203, à propos de la première Lettre d’un rabbin converti). Drach l’évoque dans De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit., t. 1, p. 251. Ce Morel pourrait être Samson Libermann (voir Philippe-E. Landau, « La conversion dans l’élite juive strasbourgeoise sous la Restauration », Archives juives 40 (2007), p. 131-139, ici p. 139). Élie Benamozegh, dans son Origine des dogmes chrétiens de 1863, rédigée en français, mais restée inédite dans cette langue jusqu’en 2011, atteste de cette méfiance : « l’ex-rabbin Drak [sic] […], après avoir embrassé le Christianisme, ne crut avoir rien de mieux à faire que de réconcilier le Judaïsme et le Christianisme. Se fondant principalement sur la Kabbale, il écrivit son Harmonie entre l’Église et la Synagogue. Si les apologistes chrétiens et les néophytes y voyaient de leur part un moyen pour convaincre les juifs, de l’autre côté, des Rabbins ne purent se défendre d’un sentiment de méfiance et d’hostilité à l’endroit d’une science qui moissonnait tant de victimes parmi leurs brebis » (Élie Benamozegh, La Kabbale et l’origine des dogmes chrétiens, Paris, In Press, 2011, p. 80).
  • [21]
    L’Ami de la religion et du roi, t. 35, Paris, A. Le Clère, 1823, p. 104 (n° 894, 5 mars 1823).
  • [22]
    Ibid., p. 218 (n° 901, 29 mars 1823), p. 229-230 (n° 902, 2 avril 1823) ; t. 44, 1825, p. 399-400 (n° 1147, 6 août 1825).
  • [23]
    En 1832, les Annales de philosophie chrétienne, revenant sur les deux premières lettres de Drach, donnent une liste de rabbins convertis en ce début du xixe siècle dont « M. Hyacinthe (ci-devant Simon) Deutk [sic, pour Deutz] » (« Traditions hébraïques, recueillies par M. Drach. Lettres du célèbre rabbin aux Israélites ses frères », Annales de philosophie chrétienne 4/24 (30 juin 1832), p. 449-465, ici p. 449-453).
  • [24]
    Outre la première lettre déjà mentionnée : Paul Louis Bernard Drach, Deuxième Lettre d’un rabbin converti, aux Israélites ses frères, sur les motifs de sa conversion : les prophéties expliquées par les traditions de la synagogue, Paris, chez l’auteur, 1827 ; Paul Louis Bernard Drach, Troisième Lettre d’un rabbin converti, aux Israélites ses frères, sur les motifs de sa conversion. Première partie : prophétie d’Isaïe vii. 14. expliquée par les traditions de la synagogue, Rome, chez l’auteur, Bourlié – Paris, Bricon, Méquignon-Havard, A. Leclerc, 1833 (la deuxième partie n’a jamais paru).
  • [25]
    Voir ci-dessus la note 1.
  • [26]
    C’est à la même période que Drach compose son Pius Philohebræus (voir P. L. B. Drach, Pius Philohebræus, op. cit., p. xiii).
  • [27]
    D. Bourel & Fr. Laplanche, « Drach David Paul Louis Bernard », art. cit. Paul Catrice, plutôt que de parler d’une influence de Lamennais sur Drach, juge « plus conforme à la réalité de déceler comment cette rencontre [entre les deux hommes] s’explique surtout par l’enracinement de tous deux (Lamennais jusqu’en 1830) dans la tradition catholique » (Paul Catrice, « Félicité de Lamennais et Paul Drach », Cahiers mennaisiens 12 (1980), p. 43-55, ici p. 49).
  • [28]
    Louis Le Guillou a ainsi retrouvé deux lettres de Drach à Lamennais, l’une du 12 septembre 1825, l’autre du 14 juin 1826 (Félicité Lamennais, Correspondance générale, t. 9 : Suppléments inédits, textes réunis, classés et annotés par Louis Le Guillou, Paris, A. Colin, 1981, appendices 1577 et 1579 bis). Ces lettres traitent du Zohar.
  • [29]
    Voir [Paul Louis Bernard Drach], Notice des ouvrages de M. Drach, chevalier de la Légion d’honneur et de plusieurs ordres étrangers, membre de la Société asiatique de Paris et de plusieurs autres sociétés savantes, Paris, Impr. de Moquet, [c. 1857].
  • [30]
    Paul Vulliaud, La Kabbale juive : histoire et doctrine (essai critique), Paris, É. Nourry, 1923, t. 2, p. 247.
  • [31]
    Paul Vulliaud, Traduction intégrale du Siphra di-Tzeniutha, le Livre secret, op. cit., p. 118.
  • [32]
    P. L. B. Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit., t. 1, p. vii.
  • [33]
    P. L. B. Drach, Lettre d’un rabbin converti, aux Israélites ses frères, sur les motifs de sa conversion, op. cit., p. 1 ; Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit., t. 1, p. vii.
  • [34]
    Voir Claude Langlois & François Laplanche (dir.), La Science catholique : l’Encyclopédie théologique de Migne (1844-1873) entre apologétique et vulgarisation, Paris, Éd. du Cerf, 1992.
  • [35]
    « Nam res ipsa, quae nunc christiana religio nuncupatur, erat et apud antiquos nec defuit ab initio generis humani, quousque ipse Christus ueniret in carne » (Retractationes 1, 13, 3). P. L. B. Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit., t. 1, p. vii-viii (F. Lamennais, Essai sur l’indifférence en matière de religion, op. cit., t. 3, p. 194, cite aussi ce passage). Sur ce point, voir : Paul Catrice, « Paul Drach et la religion chrétienne. Augustin, Retractationes I, 13 », Revue des études augustiniennes 23 (1977), p. 324-329.
  • [36]
    P. L. B. Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit., t. 1, p. ix.
  • [37]
    Ibid., p. viii.
  • [38]
    P. Vulliaud, La Kabbale juive, op. cit., t. 2, p. 247. Par « traditionalisme », je désigne la doctrine, exposée notamment par Bonald et, plus encore, par Lamennais et ses héritiers, selon laquelle, pour parvenir à connaître avec certitude les vérités religieuses, la raison humaine individuelle a obligatoirement besoin d’un enseignement révélé ; par « traditionnisme », l’insistance sur la révélation primitive, son unité, son universalité et sa transmission.
  • [39]
    Voir Paul Catrice, Un exemple des relations judéo-chrétiennes en France dans la première moitié du xixe siècle, op. cit., p. 371.
  • [40]
    Voir F. Lamennais, Essai sur l’indifférence en matière de religion, op. cit., t. 3, chap. 26-28, où sont convoqués les Égyptiens, les Grecs, Oprhée, les pythagoriciens, les Gaulois, les Celtes, les Germains, les Slaves, les Irlandais, les Scandinaves, les Sabéens, les Arabes, les Phéniciens, les Assyriens, les Chaldéens, les Perses, les zoroastriens, les Indiens (avec notamment, p. 324-327, l’apocryphe Ezour-Vedam, forgerie du xviiie siècle français dont Voltaire fit grand usage à l’encontre du christianisme, voir Ludo Rocher, Ezourvedam : a French Veda of the eighteenth century, Amsterdam, Philadelphie, J. Benjamins, 1984), les Tibétains, les bouddhistes, les Chinois, les taoïstes, les Indochinois, les Tartares, les Africains, les Indiens d’Amérique, etc.
  • [41]
    F. Lamennais, Essai sur l’indifférence en matière de religion, op. cit., t. 3, chap. xxxiii, p. 41-57.
  • [42]
    Ibid., p. 43.
  • [43]
    Ibid., p. 51.
  • [44]
    Ibid., p. 57.
  • [45]
    Sur cette notion et son usage apologétique, voir Jérôme Rousse-Lacordaire, Ésotérisme et Christianisme : histoire et enjeux théologiques d’une expatriation, Paris, Éd. du Cerf, 2007, p. 35-76.
  • [46]
    P. L. B. Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit., t. 1, p. x-xi.
  • [47]
    P. L. B. Drach, Lettre d’un rabbin converti, aux Israélites ses frères, sur les motifs de sa conversion, op. cit., p. 13. Voir aussi : P. L. B. Drach, Deuxième lettre d’un rabbin converti, aux Israélites ses frères, sur les motifs de sa conversion, op. cit., p. 25 : « […] le Zohar qui, à mon avis, est après la bible, le livre le plus ancien que nous ayons ». Le Pius Philohebræus, publié en 1853 avec l’aval du Sacré Palais, citait encore le Zohar de manière élogieuse (P. L. B. Drach, Pius Philohebræus, op. cit., p. x, xviii et 31).
  • [48]
    Henri François de Vence, « Quatrième dissertation sur Esdras » [1748-1750], dans Sainte Bible de Vence…, 5e éd., t. 8, Paris, Mame et Delaunay-Vallée, Méquignon-Havard, 1827, p. 67-115.
  • [49]
    P. L. B. Drach, Deuxième lettre d’un rabbin converti, aux Israélites ses frères, sur les motifs de sa conversion, op. cit., p. 37.
  • [50]
    Ibid., p. 83.
  • [51]
    P. L. B. Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit., t. 1, p. 123.
  • [52]
    Ibid., p. 126, voir p. 165.
  • [53]
    Ibid., p. 165.
  • [54]
    Idem.
  • [55]
    Ibid., t. 2, p. xx.
  • [56]
    Idem.
  • [57]
    Ibid., t. 1, p. 123.
  • [58]
    Drach, dans sa « Notice sur la cabale des hébreux » qui ouvre le deuxième volume du De l’harmonie, donnait quelques-unes des thèses kabbalistiques pichiennes (P. L. B. Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit., t. 2, p. xxx-xxxi). Il s’agit des conclusions 5, 15, 21, 24 à 27, 30, 33, 34, 39, 40, 42, 43 et 54. Mais il n’allait pas jusqu’à citer la très controversée neuvième thèse magique : « Nulla est scientia quae nos magis certificet de diuinitate Christi quam magia et cabala. [Il n’est pas de science qui nous assure davantage de la divinité du Christ que la magie et la cabale.] » (Giovanni Pico della Mirandola, Conclusiones, sive Theses dcccc, éd. S. A. Farmer, Syncretism in the West : Pico’s 900 theses (1486), Tempe (Arizona), Medieval and Renaissance Texts & Studies, 1998, p. 210-553, ici p. 516-552 pour les thèses cabalistiques et p. 496 pour la neuvième thèse magique.) En outre, il semble bien que les pages xxi et xxii de la « Notice sur la cabale des Hébreux » soient directement empruntées à l’Apologia de Pic de la Mirandole (voir P. L. B. Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit., t. 2, p. xxi-xxii ; Giovanni Pico della Mirandola, Apologia : l’autodifesa di Pico fronte al tribunale dell’Inquisizione, éd. Paolo Edoardo Fornaciari, Florence, Sismel – Edizioni del Galluzzo, 2010, p. 178-184). Drach cite encore textuellement Pic dès les premières pages du premier tome de L’Harmonie (P. L. B. Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit., t. 1, p. xii ; voir G. Pico della Mirandola, De la dignité de l’homme, op. cit., p. 92-94).
  • [59]
    P. L. B. Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit., t. 2,., p. xviii.
  • [60]
    Drach défendit aussi l’orthodoxie de la vraie cabale en réponse à Adolphe Franck (La Kabbale, ou La Philosophie religieuse des hébreux, 1843), dans La Cabale des Hébreux vengée de la fausse imputation de panthéisme par le simple exposé de sa doctrine d’après les livres cabalistiques qui font autorité, Rome, Imprimerie de la Propagande, 1864. Il fait aussi allusion à Franck dans De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue (op. cit., t. 2, p. xxviii).
  • [61]
    Sixte de Sienne fut apparemment le premier à mentionner une condamnation de la cabale (Sisto da Siena, Bibliotheca sancta, Venise, Fr. Franciscius, 1574-1575, t.1, p. 130-131 ; la première édition est de 1566). Sans doute pensait-il à l’alors récent index de Pie IV (1564) qui, pourtant, prohibait seulement les éditions non expurgées du Talmud. C’est l’index de Sixte V (1590) qui introduisit une prohibition générale des « livres des juifs » parmi les règles générales. Le premier index à englober explicitement dans ces livres des juifs les livres de cabale fut celui de Clément VIII (1596).
  • [62]
    Voir, notamment, P. L. B. Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit., t. 1, p. x-xiv ; t. 2, xix et xxv-xxvi, xxx-xxxv. Sur ces auteurs et la distinction entre une bonne et une mauvaise cabale, voir Jérôme Rousse-Lacordaire, « Un dominicain lecteur de l’Apologia pichienne : la question De kabala de Josephus Maria de Turre (1711) », dans Rev. Sc. ph. th. 93 (2009), p. 275-313.
  • [63]
    Bibliothèque de M. le baron Silvestre de Sacy, Paris, Imprimerie royale, 1842, t. 1, p. 63. Cette note renvoie à « un article curieux que M. Munk a donné sur ce sujet dans le Dictionnaire de la conversation » (idem). Il s’agit de l’article « Cabale, ou mieux kabbale » de Salomon Munk (Salomon Munk, art. « Cabale », dans W. Duckett (dir.), Dictionnaire de la conversation et de la lecture : inventaire raisonné des notions générales les plus indispensables à tous, 2e éd., Paris, F. Didot, frères, fils et Cie, 1870, t. 4, p. 117-120 — la première édition est de 1833).
  • [64]
    P. L. B. Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit., t. 1, p. xvii.
  • [65]
    Ibid., p. viii.
  • [66]
    Idem.
  • [67]
    Voir, supra, n.35.
  • [68]
    V. Cauvigny, « Traditions bibliques. De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue de M. P. L. B. Drach », art. cit., 1844, p. 361-362. La dernière phrase reprend littéralement P. L. B. Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit., t. 1, p ix.
  • [69]
    D. Bourel & Fr. Laplanche, « Drach David Paul Louis Bernard », art. cit.
  • [70]
    Sur Eugène Boré, voir : Stafford Poole, « Eugène Boré and the vincentian missions in the Near East », Neue Zeitschrift für Missions Wissenchaft Immensee. 38/3 (1982), p. 161-186 ; François Laplanche, « Boré Eugène », dans François Laplanche, Les Sciences religieuses, op. cit., p. 85-86 ; Frédéric Hitzel, art. « Boré Eugène », dans François Pouillon (éd.), Dictionnaire des orientalistes de langue française, Paris, Karthala, 2008, p. 126.
  • [71]
    Eugène Boré, « La Bible, traduction nouvelle avec le texte en regard, par M. S. Cahen, directeur de l’École israélite de Paris », dans Mélanges catholiques extraits de l’Avenir, Paris, Agence générale pour la défense de la liberté religieuse, 1831, t. 2, p. 306-314. On a suggéré que cette apologie de la cabale pourrait avoir été inspirée à Boré par la Philosophie der Geschichte, oder über die Tradition de Franz Joseph Molitor, dont la publication avait commencé en 1827 (François Laplanche, La Bible en France : entre mythe et critique, xvie-xixe siècles, Paris, Albin Michel, 1994, p. 123) – il faut toutefois noter que cet ouvrage n’a été traduit en français qu’en 1834 : J.-F. Molitor, Philosophie de la tradition, traduit de l’allemand par Xavier Quris, Paris, Gaume frères, P. Dondey-Dupré).
  • [72]
    « Ibi Trinitatis mysterium, ibi Verbi incarnatio, ibi Messiae divinitas, ibi de peccato originali, de illius per Christum expiatione, de caelesti Hierusalem, de casu daemonum, de ordinibus angelorum, de purgatoriis, de inferiorum poenis, eadem legi quae apud Paulum et Dionysium, apud Hieronymum et Augustinum, quotidie legimus. » Giovanni Pico della Mirandola, De la dignité de l’homme, éd. et trad. Yves Hersant, Paris, Tel-Aviv, Éditions de l’éclat, 2005, p. 92-95.
  • [73]
    E. Boré, « La Bible, traduction nouvelle avec le texte en regard, par M. S. Cahen, directeur de l’École israélite de Paris », art. cit., p. 313-314.
  • [74]
    Jean-Sébastien Devoucoux, « Notes du livre premier », dans Edme Thomas, Histoire de l’antique cité d’Autun, Autun, Fr. Dejussieu – Paris, Dumoulin, Derache, Techner, 1846 (fac-similé : Milan, Archè, 1992), p. 106-245, ici p. 232-233, n. 2.
  • [75]
    J. S. Devoucoux, « Introduction », dans ibid., p. i-lxxi, ici p. x. Il écrivait aussi : « KaBbaL, tradition et acceptation, doctrine communiquée et acceptée » (ibid., p. xxv) ; et encore, dans les « Notes du livre premier » (dans ibid., p. 165) : « KaBaL, – acceptatio, traditio. C’est à cette science qu’appartient la Gématrie. » Cette explication de gématrie par géométrie est commune, ainsi, L. Wogue, dans les pages très claires qu’il consacre à l’exégèse cabalistique, fait-il dériver la « ghématria » du « grec ????????? ou mieux ?????????? (de ??????, lettre) », (L. Wogue, Histoire de la Bible et de l’exégèse biblique jusqu’à nos jours, Paris, Imprimerie nationale, 1881, p. 274). De fait, certains auteurs distinguent une gématrie arithmétique d’une gématrie géométrique, laquelle explore les dimensions des édifices sacrés (voir Jérôme Rousse-Lacordaire, « Un dominicain lecteur de l’Apologia pichienne : la question De kabala de Josephus Maria de Turre (1711) », art. cit., p. 290).
  • [76]
    « Les kabbalistes appellent gématrie ou géométrie une science qui consiste à tenir compte des nombres fournies par le calcul des mots hébreux ou grecs, parce que dans ces deux langues chaque lettre a une valeur numérale. […] C’est en faisant l’application de cette donnée que nous avons cherché à retrouver, par l’observation des nombres, les noms et les idées que les constructeurs ont eu dans beaucoup de cas l’intention de rappeler. » (J.-S. Devoucoux, « Notes du livre premier », op. cit., p. 164.)
  • [77]
    J.-S. Devoucoux, « Introduction », op. cit., p. xvi, n. 2.
  • [78]
    Ibid., p. xxi, n. 1 (de la page xx), qui renvoie à P. L. B. Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit., t. 2, p. xxvii.
  • [79]
    J.-S. Devoucoux, ibid., p. 142, n. 4, qui renvoie à P. L. B. Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit., t. 1, p. xvi.
  • [80]
    J.-S. Devoucoux, « Notes du livre premier », op. cit., p. 154, qui renvoie à P. L. B. Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit., t. 1, p. 368.
  • [81]
    J.-S. Devoucoux, « Notes du livre premier », op. cit., p. 157, qui renvoie (p. 158) à P. L. B. Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit., t. 1, p. 309.
  • [82]
    J.-S. Devoucoux, « Introduction », op. cit., p. lxi.
  • [83]
    « On a prétendu bien à tort que le choix des signes du zodiaque avait eu pour but de propager l’idée d’une religion toute matérielle dans laquelle les astres étaient des dieux. L’iconographie chrétienne, en admettant les signes du zodiaque dans la décoration des églises, a mieux connu la vérité. La formule est au contraire une leçon hiéroglyphique du véritable principe qui sépare le Dieu infini et éternel des œuvres finies et passagères sur lesquelles il a imprimé le caractère de la sagesse. » (Ibid., p. xxv.)
  • [84]
    Jules-Eudes de Mirville, Pneumatologie : des esprits et leurs manifestations diverses…, Paris, H. Vrayet de Surcy, 1854-1868.
  • [85]
    Sur Drach et Mirville, voir : P. Catrice, Un exemple des relations judéo-chrétiennes en France dans la première moitié du xixe siècle, op. cit., p. 784-786 ; François Secret, « Éliphas Lévi et la kabbale », Charis 1 (1988), p. 81-89, ici p. 87-88.
  • [86]
    Sur Henri-Roger Gougenot des Mousseaux et ses rapports avec Drach, voir Emmanuel Kreis, Quis ut Deus ? Antijudéomaçonnisme et occultisme en France sous la iiie République, Th. : Paris, Histoire : École pratique des Hautes Études (Ve section), 2011, p. 108-117.
  • [87]
    Voir J.-E. de Mirville, Pneumatologie, op. cit., t. 3, p. 218
  • [88]
    Ibid., t. 2, p. 330-331.
  • [89]
    Ibid., p. 334. Mirville citait une lettre que Drach lui avait envoyée et dans laquelle celui-ci écrivait que « les trois premières séphiroth sont Dieu en trois personnes, précisément dans l’ordre de procession que nous enseigne la foi catholique » et que « les sept autres séphiroth sont […] Dieu lui-même, dans ses attributs » (ibid., p. 330-331).
  • [90]
    voir ibid., t. 3, p. 212.
  • [91]
    Ibid., t. 2, p. 310-311.
  • [92]
    Ibid., t. 3, p. 213.
  • [93]
    Ibid., p. 214. En revanche, Mirville prend la défense de Jacob Frank et de ses disciples : « les Zoharistes nous paraissent former une secte très-bien inspirée, car une secte qui se détache d’une autre pour se rapprocher des origines communes est un peu moins secte que la fausse église qu’elle abandonne. » (Ibid., p. 213). La meilleure preuve en étant que Frank et des frankistes passèrent au catholicisme.
  • [94]
    Ibid., p. 211.
  • [95]
    Idem.
  • [96]
    Idem.
  • [97]
    Ibid., p. 212.
  • [98]
    Ibid., p. 218.
  • [99]
    « Un grand nombre de théologiens, et d’autres écrivains catholiques, en ont tiré [des Lettres d’un rabbin converti] des arguments et des preuves en faveur de notre sainte religion », écrivait Drach, qui, en note, mentionnait, parmi ces théologiens, « l’illustre théologien romain, le R. P. Perroné » (P. L. B. Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit., t. 1, p. xxi-xxii).
  • [100]
    Sur Perrone et le Collège romain, voir : E. Hocedez, Histoire de la théologie au xixe siècle, op. cit., p. 353-360 ; G. Filograssi, « Teologia e filosofia nel Collegio Romano dal 1824 ad oggi (note e ricordi) », Gregorianum, t. 35, 1954, p. 512-540, ici p. 526-528.
  • [101]
    R. Aubert, « La géographie ecclésiologique au xixe siècle », art. cit., p. 34.
  • [102]
    Les Prælectiones theologicæ connurent trente-quatre éditions successives ; et le compendium que Perrone en tira fut édité quarante-sept fois.
  • [103]
    R. Aubert, « La géographie ecclésiologique au xixe siècle », art. cit., p. 46.
  • [104]
    Voir les références données par P. Catrice, Un exemple des relations judéo-chrétiennes en France dans la première moitié du xixe siècle, op. cit., p. 410-412. En contrepartie, Drach renvoie son ami Mirville à ces Prælectiones à propos des attributs divins qu’imageraient, selon Drach, les sept sephîrôth inférieures (voir J.-E. de Mirville, Pneumatologie, op. cit., p. 331). De même, il mentionne les Prælectiones dans L’Harmonie (P. L. B. Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit., t. 1, p. 281).
  • [105]
    Giovanni Perrone, De D. N. Jesu Christi divinitate adversus hujus ætatis incredulos, rationalistas & mythicos, Turin, H. Marietti, 1870, « Liber i : ex Veteri Testamento ».
  • [106]
    Paul Catrice a recensé trente-sept mentions de Drach dans le premier livre du traité De D. N. Jesu Christi divinitate, deux dans le deuxième et aucune dans le troisième (P. Catrice, Un exemple des relations judéo-chrétiennes en France dans la première moitié du xixe siècle, op. cit., p. 411).
  • [107]
    Sur Franck et sur la réponse de Drach, voir Paul B. Fenton, « La cabale et l’académie : l’étude historique de l’ésotérisme juif en France », art. cit., p. 216-238, ici p. 219-223 ; Charles Mopsik, « Les formes multiples de la cabale en France au xxe siècle », Journal des études de la cabale, vol. 1, 1997, disponible en ligne sur http://www.chez.com/jec2/. (Sur Franck et la cabale, voir : Wouter J. Hanegraaff, « The beginning of occultist kabbalah : Adolphe Franck and Eliphas Lévi », dans Boaz Huss, Marco Pasi, Kocku von Stuckrad [éd.], Kabbalah and Modernity, op. cit., p. 108-128 ; Jean-Pierre Rothschild & Jérôme Grondeux [dir.], Adolphe Franck, philosophe juif, spiritualiste et libéral dans la France du xixe siècle, Turnhout, Brepols, 2012). En 1866, Franck relevait d’étroits apparentements de la doctrine de Martines de Pasqually et de Louis-Claude de Saint-Martin avec les enseignements de la cabale (Adolphe Franck, La Philosophie mystique en France à la fin du xviiie siècle : Saint-Martin et son maître Martinez Pasqualis, Paris, Germer Baillière, 1866).
  • [108]
    « […] sane dottrine sotto il velo della recondita Cabbala » (dans P. L. B. Drach, La Cabale des hébreux, op. cit., f. [1]).
  • [109]
    « diserta ac magno numero profert testimonia ac documenta ex libris thalmudicis, ex Zohar atque ex Rabbinis posterioribus » (G. Perrone, De D. N. Jesu Christi divinitate, op. cit., t. 1, p. 29, n. 2).
  • [110]
    Roger Aubert, art. « Drach (David-Paul) », dans Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, t. 14, Paris, Letouzey et Ané, 1960, col. 773-774, ici col. 774. Voir aussi P. Vulliaud, La Kabbale juive, op. cit., t. 2, p. 248.
  • [111]
    G. Perrone, De D. N. Jesu Christi divinitate, op. cit., t. 1, p. 28.
  • [112]
    P. L. B. Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit., t. 1, p. 289-290.
  • [113]
    G. Perrone, De D. N. Jesu Christi divinitate, op. cit., t. 1, p. 32-33.
  • [114]
    P. L. B. Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit., t. 1, p. 390, pour l’ensemble du développement dont s’inspire Perrone, voir ibid., p. 298 et p. 385-406.
  • [115]
    G. Perrone, De D. N. Jesu Christi divinitate, op. cit., t. 1, p. 114.
  • [116]
    P. L. B. Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit., t. 2, p. 416. Cette assimilation entre Métatron et yhwh repose, comme le rappelle Drach (ibid., p. 412-413), sur l’équivalence numérique de Ma?a?ron et de Šadd?y (314), dès lors que, selon Exod. 23, 21-22, le nom de l’ange de la Face qu’envoie yhwh pour guider son peuple porte en lui le Nom divin.
  • [117]
    G. Perrone, De D. N. Jesu Christi divinitate, op. cit., t. 2, p. 92, qui renvoie sans plus de précision à P. L. B. Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit., t. 2, p. 28-107.
  • [118]
    G. Perrone, De D. N. Jesu Christi divinitate, op. cit., t. 2, p. 392. Il est alors fait allusion aux sephîrôth et à leurs interprétations tardives en termes d’émanation (p. 393).
  • [119]
    Drach possédait le De pugio fidei dans son édition de 1687 (Leipzig et Francfort, héritiers de Fr. Lanckis). Son exemplaire est aujourd’hui à la bibliothèque du couvent de Saint-Lazare des dominicains de Marseille ; il porte au titre la mention manuscrite : « Acquis de M le Chevalier Drach 1859. »
  • [120]
    P. L. B. Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit., t. 1, p. 438-446.
  • [121]
    Ibid., p. 442-443.
  • [122]
    Cette identification de Kether ‘elyôn à ’Ên-sôph est contraire à la quatrième conclusion cabalistique de Pic (« Ensoph non est aliis numerationibus connumeranda, quia est illarum numerationum unitas abstracta et incommunicata, non unitas coordinata [Ensoph ne doit pas être comptée avec les autres numérations, car elle est l’unité abstraite et incommuniquée de ces numérations et non l’unité coordonnée] »), ce pourquoi sans doute Drach ne cite pas cette dernière dans sa transcription des « principales » thèses cabalistiques pichiennes (P. L. B. Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit., t. 2, p. xxx-xxxii).
  • [123]
    Voir G. Perrone, De D. N. Jesu Christi divinitate, op. cit., t. 2, p. 393.
  • [124]
    P. L. B. Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit., t. 2, p. 368. Un autre exemple est celui qui montre que ’adm vaut 45, comme la valeur de yhwh développée (ibid., t. 1, p. 393).
  • [125]
    Ibid., t. 1, p. vii-xxxii (les pages x-xx concernent plus particulièrement la cabale).
  • [126]
    Ibid., t. 2, p. xvi-xxxvi.
  • [127]
    Ibid., p. xi. Ce qui n’empêchait pas Drach, on l’a vu, de juger que « Rosenroth est une autorité peu sûre » (Dictionnaire des apocryphes, op. cit., t. 2, col. 27) ; en effet, « l’auteur de la Kabbala denudata, Knorr de Rosenroth, avance dans la préface du tome II, p. 7, que dans tout le Zohar on ne rencontre pas le moindre blasphème contre Notre-Seigneur : Adde quod etiam contra Christum in toto libro ne minimum quidem effutiatur » (P. L. B. Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit., t. 2, p. xxvii ; voir Christian Knorr von Rosenroth, Kabbala denudata…, Sulzbach, A. Lichtenhaler, 1677-1678, t. 2, « Praefatio ad lectorem », p. 7), alors qu’on y trouve « un passage […] qui est un blasphème horrible contre notre divin Sauveur Jésus-Christ, nommé en toutes lettres » (Dictionnaire des apocryphes, op. cit., t. 2, col. 28) ; toutefois, s’empresse d’ajouter Drach, « nous soutenons que le fond du Zohar est fort ancien. Mais que de choses les rabbins n’y ont-ils pas fourrées ? Le passage […] [dont il est question] est relativement très-moderne » (P. L. B. Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit., t. 2, p. xxvii).
  • [128]
    P. L. B. Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit., t. 2, p. xxvi.
  • [129]
    Ibid., t. 1, p. x-xi.
  • [130]
    J. Bellamy, La Théologie catholique au xixe siècle, op. cit., p. 43.
  • [131]
    Roger Aubert note que Perrone possède « une certaine connaissance, rare à Rome à cette époque, de la production contemporaine en langue étrangère » (R. Aubert, « La géographie ecclésiologique au xixe siècle », art. cit., p. 33).
  • [132]
    Voir G. Perrone, De D. N. Jesu Christi divinitate, op. cit., t. 1, « Prooemium ».
  • [133]
    Ibid., t. 3, p. 422-423, qui évoque la Chine, les Indes, l’Égypte, Platon, Cicéron… se rapprochant ainsi du traditionalisme de Drach (mais non du fidéisme traditionaliste de Louis-Eugène Bautain, auquel Perrone s’opposa tout autant qu’à l’hermésianisme) et, plus encore, de Boré. Sur la notion de tradition chez Perrone, voir W. Kasper, Die Lehre von der Tradition in der Römischen Schule, op. cit. J. Bellamy souligne que Perrone « joua un rôle important dans la condamnation de l’hermésianisme, et dans la question du traditionalisme absolu ou mitigé. C’est à lui qu’on doit l’introduction dans la théologie classique de ce traité relativement nouveau qui a pour objet les rapports de la foi et de la raison » (J. Bellamy, La Théologie catholique au xixe siècle, op. cit., p. 43).
  • [134]
    Sur le traditionalisme de Ventura, voir Giuliano Bergamaschi, Padre Gioacchino Ventura fra tradizionalismo e neotomismo, Milan, ipl, 1992. Plus largement sur son activité en France au service d’un traditionalisme mennaisien imprégné de néo-thomisme, voir Louis Foucher, La Philosophie catholique en France au xixe siècle avant la renaissance thomiste et dans son rapport avec elle (1800-1880), Paris, J. Vrin, 1955, p. 237-264.
  • [135]
    G. Perrone, De D. N. Jesu Christi divinitate, op. cit., t. 1, p. 21-22.
  • [136]
    Paul Vulliaud, Traduction intégrale du Siphra di-Tzeniutha, le Livre secret, op. cit., p. 114.
  • [137]
    Ibid., p. 116.
  • [138]
    Jean de Pauly, Études et correspondances de Jean de Pauly relatives au Sepher ha-Zohar, op. cit., p. 11. Paul Vulliaud précisait : « Il faut ajouter le seul ouvrage réellement sérieux au xixe siècle et en français » (idem).
  • [139]
    Paul Vulliaud, Traduction intégrale du Siphra di-Tzeniutha, le Livre secret, op. cit., p. 55. Paul Lafuma publia la traduction de Pauly à Paris, chez Ernest Leroux, de 1906 à 1911.
  • [140]
    Voir Giovanni Miccoli, « Un nouveau protagoniste du complot antichrétien à la fin du xixe siècle », dans Annette Becker, Danielle Delmaire & Frédéric Gugelot (éd.), Juifs et Chrétiens : entre ignorance, hostilité et rapprochement (1898-1998), Villeneuve d’Ascq, Université Charles-de Gaulle Lille 3, 2002, p. 15-24. Voir aussi Emmanuel Kreis (éd.), Les Puissances de l’ombre : Juifs, jésuites, francs-maçons, réactionnaires… La théorie du complot dans les textes, Paris, CNRS Éditions, 2009. Ainsi, le prospectus de 1835 de la Conspiration universelle du judaïsme entièrement dévoilée, « première occurrence française du thème du complot juif » (ibid., p. 73), s’inquiétait-il de ce que « depuis l’affranchissement des Juifs en France, leur nombre s’est tellement accru, que dans les villes de province où l’on en comptait à peine quelques centaines, ils sont présentement comptés par milliers » (Thomas, Prospectus de la Conspiration universelle du judaïsme entièrement dévoilée, Nancy, F.-A. Bachot, 1835, reproduit dans ibid., p. 75).
  • [141]
    Jeanne Favret-Saada & Josée Contreras, Le Christianisme et ses Juifs : 1800-2000, Paris, Éd. du Seuil, 2004, p. 202.
  • [142]
    Sur l’antijudéo-maçonnisme, devenu antijudéomaçonnisme dans les années 1920, voir particulièrement Michel Jarrige, L’Église et les francs-maçons dans la tourmente : croisade de la revue La Franc-Maçonnerie démasquée (1884-1899), Paris, Arguments, 1999, p. 102-105, et, du même, L’Antimaçonnerie en France à la Belle Époque : personnalités, mentalités, structures et modes d’action des organisations antimaçonniques, 1899-1914, Milan, Archè, 2006, p. 214-231 et 707-722. Certains n’étaient ni antisémites ni, à strictement parler, antijudaïques, mais voyaient dans les Juifs des alliés de la franc-maçonnerie ; d’autres étaient antisémites, mais pas antijudaïques ; d’autres encore, surtout à partir de la fin des années 1880, étaient à la fois antisémites et antijudaïques, condamnant la race, le peuple et la religion telle qu’elle est devenue. Tous, ou presque, s’inquiétaient de la part croissante qu’auraient prise les Juifs dans la vie politique et sociale.
  • [143]
    Sur les accusations de crime rituel portées contre les Juifs, voir Marie-France Rouart, Le Crime rituel, ou le Sang de l’autre, Paris, Berg International, 1997.
  • [144]
    Sur ces débuts de l’antisémitisme catholique en France au xixe siècle, voir : P. Pierrard, Juifs et Catholiques français, op. cit. ; Paul Airiau, L’Antisémitisme catholique aux xixe et xxe siècles, Paris, Berg International, 2002 ; J. Favret-Saada & J. Contreras, Le Christianisme et ses Juifs, op. cit.
  • [145]
    Constant, Les Juifs devant l’Église et devant l’histoire, Paris, Gaume & Cie, 1897, p. 282.
  • [146]
    Ibid., p. 246.
  • [147]
    Monseigneur Louis Duchesne et l’abbé Elphège Vacandard s’opposaient aussi fermement à l’accusation du crime rituel ; d’autres considéraient que ce crime, pour réel qu’il aurait été, ne serait pas « liturgique », mais « magique » ; d’autres encore jugeaient que le crime en question n’était pas « rituel », mais seulement le fait d’une haine antichrétienne ; d’autres enfin pensaient que tous les Juifs ne le pratiquaient pas. (Voir Michel Jarrige, L’Antimaçonnerie en France à la Belle Époque, op. cit., p. 223-227.)
  • [148]
    Constant, Les Juifs devant l’Église et devant l’histoire, op. cit., p. 245.
  • [149]
    Ibid., p. 252.
  • [150]
    Voir Ph.-E. Landau, « Se convertir à Paris au xixe siècle », art. cit.
  • [151]
    En 1866, G.-F. Chevé, dans l’« Introduction » de son Dictionnaire des conversions de l’Encyclopédie théologique, expliquait : « Les Juifs y reviennent [au catholicisme] surtout par l’argument historique et l’étude attentive de l’Ancien Testament » (G.-F. Chevé, « Introduction », dans Dictionnaire des conversions, op. cit., p. 9-102, ici p. 89-90). On voit donc que l’histoire venait ici remplacer la Tradition au chevet de l’interprétation chrétienne des Écritures vétérotestamentaires.
  • [152]
    Fr. Laplanche, La Bible en France, op. cit., p. 210.
  • [153]
    Voir François Laplanche, La Crise de l’origine : la science catholique des Évangiles et l’histoire au xxe siècle, Paris, Albin Michel, 2006, p. 10-12.
  • [154]
    Ibid., p. 10.
  • [155]
    Voir Pierre-Yves Kirschleger, « Défendre le christianisme en France au xixe siècle », Histoire, économie et société 21 (2002), p. 29-45, ici p. 42.
  • [156]
    Joseph-Henri de Prémare, Vestiges des principaux dogmes chrétiens tirés des livres anciens livres chinois. Avec reproduction des textes chinois. Par le P. de Prémare, jésuite, ancien missionnaire en Chine. Traduits du latin, accompagnés de différents compléments et remarques par MM. A. Bonnetty, directeur des Annales de philosophie chrétienne, Paul Perny, ancien pro-vicaire apostolique en Chine, Paris, Bureau des Annales de philosophie chrétienne, 1878.
  • [157]
    Paul-Louis-Félix Philastre, « Introduction », dans Tsheou Y?:, Le Y?: King, ou Livre des changements de la dynastie des Tsheou. Traduit pour la première fois en français avec les commentaires traditionnels complets de Tshèng Tsé et de Tshou-hi et des extraits des principaux commentateurs, Paris, E. Leroux, 1885-1993, t. 1, p. 3-9, ici p. 8.
  • [158]
    Idem.
  • [159]
    Henri Cordier, « Paul Perny », T’oung Pao, ou Archives concernant l’histoire, les langues, la géographie et l’ethnographie de l’Asie orientale, Série 2, vol. 8, 1907, p. 125-127, ici p. 126.
  • [160]
    « […] aucun peuple ancien n’a su conserver aussi intactes et aussi nombreuses les vérités primitivement révélées aux hommes, que le peuple Chinois. » (Augustin Bonnetty, « Préface », dans J.-H. de Prémare, Vestiges des principaux dogmes chrétiens tirés des livres anciens livres chinois, op. cit., p. i-xv, ici p. ii.)
  • [161]
    J. Brucker, « Les Vestiges des dogmes chrétiens tirés des anciens livres chinois par le P. de Prémare », Études religieuses, philosophiques, historiques et littéraires, sixième série, 3 (1879), p. 425-437, ici p. 428.
  • [162]
    Ibid., p. 433.
  • [163]
    Ibid., p. 434.
  • [164]
    Augustin Bonnetty, « Préface », dans J.-H. de Prémare, Vestiges des principaux dogmes chrétiens tirés des livres anciens livres chinois, op. cit., p. vii.
  • [165]
    Augustin Bonnetty, « Notice sur le P. Prémare, nommé Pe-tsin et Ma-jochee en chinois », dans J.-H. de Prémare, Vestiges des principaux dogmes chrétiens tirés des livres anciens livres chinois, op. cit., p. 8-12, ici p. 10.
  • [166]
    « Incredibili sarebbero le iniquitità che vomitano gli ebrei contro il Redentore divino e la sua Santissima Madre, se non si trovassero registrate nei libri de’ loro dottori, i quali cabalisti, mischnici, gemarici si chiamano, e persino nello stesso classico loro libro, detto il Talmud. » Ferdinand Jabalot, Degli Ebrei nel loro rapporto colle nazioni cristiane, Rome, V. Poggioli, 1825, p. 21, n. 1. Les accusations de blasphèmes et d’immoralité portées contre le Talmud n’étaient pas neuves, mais elles furent relancées par Der Talmudjude (1871) de l’abbé August Rohling, ouvrage adapté en français par l’abbé Maximilien de Lamarque (Le Juif-talmudiste : résumé succinct des croyances et des pratiques dangereuses de la juiverie présenté à la considération de tous les chrétiens, Paris, Bruxelles, A. Vromant, [1888]) et, avec une préface d’Édouard Drumont, par A. Pontigny (Le Juif selon le Talmud, Paris, A. Savine, 1889). L’adaptation de Lamarque portait en couverture la mention : « Récompense de 10,000 francs, à celui qui prouvera qu’une seule des citations contenues dans cet ouvrage est fausse. »
  • [167]
    Sur ce point, voir la synthèse de Jacob Katz, Juifs et francs-maçons en Europe (1723-1939), Paris, Éd. du Cerf, 1995, p. 241-281.
  • [168]
    Voir François Secret, « Éliphas Lévi et la kabbale », art.cit.
  • [169]
    Voir : P. Vulliaud, La Kabbale juive, op. cit., t. 2, p. 289-328 ; A. E. Waite, The Holy Kabbalah : a study of the secret tradition in Israel…, Londres, Williams and Norgate, 1929, p. 487-560 ; Wouter J. Hanegraaff, « The beginning of occultist kabbalah : Adolphe Franck and Eliphas Lévi », art. cit., p. 118-126.
  • [170]
    Adolphe Franck, dans l’« Avant-propos » à sa réédition de 1889 de La Kabbale, ou la Philosophie religieuse des Hébreux (fac-similé : Genève, Paris, Slatkine, 1981) notait l’attrait pour la cabale de la Société théosophique, au moins dans sa branche française avec la revue Le Lotus et René Caillé, de la revue de lady Caithness, L’Aurore du jour nouveau, de la revue dirigée par Papus et liée à l’Ordre kabbalistique de la Rose-Croix (de Guaita, Péladan et Papus), L’Initiation, de l’abbé socialiste Paul Roca… (op. cit., p. i-vi). Léon Meurin, dans La Franc-Maçonnerie synagogue de Satan (Paris, V. Retaux et fils, 1893), s’appuie volontiers sur l’ouvrage de Franck pour prouver le panthéisme de la cabale.
  • [171]
    Abel Clarin de la Rive, Le Juif dans la franc-maçonnerie, Paris, Librairie antimaçonnique, A. Pierret, 1895, p. 34-35.
  • [172]
    Sur Léon Meurin et la cabale, voir : P. Vulliaud, La Kabbale juive, op. cit., t. 2, p. 302-307 ; A. E. Waite, The Holy Kabbalah, op. cit., p. 505-507.
  • [173]
    Léon Meurin, La Franc-Maçonnerie synagogue de Satan, op. cit., p. 23.
  • [174]
    Ibid., p. 18.
  • [175]
    Ibid., p. 14-21.
  • [176]
    Isidore Bertrand, L’Occultisme ancien et moderne. Les mystères religieux de l’antiquité païenne. La Kabbale maçonnique. Magie et magiciens fin de siècle, Paris, Bloud et Barral, 1900, chap. VI.
  • [177]
    Ibid., p. 38.
  • [178]
    Ibid., p. 39.
  • [179]
    Ibid., p. 40.
  • [180]
    Idem.
  • [181]
    Curieusement, Isidore Bertrand n’évoquait pas ici cet autre ouvrage de Papus qu’était La Kabbale (tradition secrète de l’Occident), Paris, G. Carré, 1892, réédité en 1903 par la Bibliothèque Chacornac, sous le titre La Cabbale : tradition secrète de l’Occident. Cette deuxième édition, reproduite à l’identique par les suivantes (j’utilise le fac-similé de la 4e édition, Paris, Niclaus, 1937, publiée à Paris, en 2009, chez Dualpha), non seulement citait Drach (orthographié, p. 291, « Drack ») dans la « bibliographie résumée de la Kabbale » (L’Harmonie, p. 267 et 304, ainsi que la première Lettre, La Cabale des Hébreux, le Yaschar et L’Inscription hébraïque de la Sainte Croix, p. 304), mais reproduisait de larges passages de La Cabale des Hébreux (p. 313-342), y compris la lettre de Perrone à Drach et la réfutation de l’accusation de panthéisme (alors même que Papus mentionnait élogieusement Franck [voir aussi Papus (dir.), Bibliographie méthodique de la science occulte, Paris, Librairie du Merveilleux, Chamuel, 1892, p. 21] et jugeait que la cabale « synthétise le Matérialisme, le Panthéisme et le Théisme dans un même total », [La Cabbale : tradition secrète de l’Occident, op. cit., p. 152]).
  • [182]
    I. Bertrand, L’Occultisme ancien et moderne, op. cit., p. 42.
  • [183]
    Isidore Bertrand, La Franc-maçonnerie secte juive née du Talmud : ses origines, ses progrès, son rôle politique et sa haine de l’Église, Paris, Bloud & Cie, 1909.
  • [184]
    Ibid., p. 7.
  • [185]
    Ibid., p. 6-7. Paul Ricci ne fut probablement baptisé qu’en 1505 et ne commença à publier qu’en 1507 (Sal foederis). Sa traduction des Portae lucis (Ša‘arey’orah) de Joseph Gikatila parut en 1515, et son principal ouvrage traitant de cabale, De caelestis agricultura, en 1540. C’est donc au xvie siècle que Ricci contribua à faire connaître l’existence de la cabale aux chrétiens.
  • [186]
    Joseph Lémann, L’Entrée des Israélites dans la société française et les États chrétiens d’après des documents nouveaux, Paris, V. Lecoffre, 1886.
  • [187]
    Ibid., p. 337-356.
  • [188]
    Ibid., p. 344.
  • [189]
    Ibid., p. 347.
  • [190]
    P. L. B. Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, op. cit., t. 2, p. xviii.
  • [191]
    Ibid., p. xxvi.
  • [192]
    Voir ibid, p. xxvii.
  • [193]
    Idem.
  • [194]
    Ibid., t. 1, p. xi.
  • [195]
    Jean-Baptiste Jaugey, Dictionnaire apologétique de la foi catholique contenant les preuves de la vérité de la religion catholique et les réponses aux objections tirées des sciences humaines, Paris, Lyon, Delhomme et Briguet, 1889.
  • [196]
    Adhémar d’Alès, « Épilogue », dans Adhémar d’Alès (dir.), Dictionnaire apologétique de la foi catholique contenant les preuves de la vérité de la religion catholique et les réponses aux objections tirées des sciences humaines, 4e éd., Paris, G. Beauchesne, 1911-1931, « Table analytique », p. iii-xvi, ici p. xv).
  • [197]
    Ibid., p. v.
  • [198]
    Ibid., p. vi.
  • [199]
    Paul Joüon, art. « Kabbale », dans ibid., t. 2, col. 1763-1768, ici col. 1766-1777.

1

Une contradiction frappante arrête dès les premiers pas celui qui se livre à des études sur la Cabale hébraïque. Des Pères de l’Église, des théologiens et des savants, tant parmi les catholiques que parmi les protestants, parlent de cette science avec honneur, et en retrouvent des traces dans le texte sacré du Nouveau Testament, particulièrement dans l’Apocalypse, dans les livres apocryphes qui sont recommandés comme une lecture pieuse et utile, dans les plus anciens écrivains ecclésiastiques. D’un autre côté, le seul nom de Cabale inspire, même à des hommes d’esprit et de savoir, nous ne savons quel sentiment d’effroi mêlé d’horreur [1].

2C’est à cette contradiction qu’il relevait en 1844 que chercha à répondre un rabbin converti au christianisme, en montrant dans la cabale l’une des plus sûres voies d’apologie du catholicisme. Il réussit notamment à rallier à sa perspective celui qui fut « incontestablement l’un des théologiens les plus influents de son temps [2] » et dont l’« enseignement […] rayonn[a] à travers l’Europe et le monde catholique grâce à ses manuels, d’une remarquable clarté et d’une érudition qui impressionne [3] » – théologien qui, vingt ans plus tard, mit la cabale au service du combat qu’il entendait mener contre le rationalisme.

La cabale contre le judaïsme dévié

3Le 6 mars 1791, probablement à Bischheim, non loin de Strasbourg, d’un père rabbin (Moïse Drach), naissait David Drach [4], ami des enfants du rabbin de Saverne, Lazare Libermann, particulièrement de l’aîné d’entre eux [5], Samson (qui fut baptisé catholique en 1824, prenant comme nom de baptême François Xavier), le frère du vénérable François (Jacob) Libermann [6]. David Drach devint lui-même rabbin en 1809 [7].

4En 1817, Drach épousa, Sara Deutz, la fille du grand rabbin du Consistoire central des israélites de France, Emmanuel Deutz (1764-1842 [8]), et sœur de Simon Deutz (dont on sait le rôle dans la trahison de la duchesse de Berry en 1832 [9]). Ainsi, en 1818, il publia en français la Haggadah[10], avec l’« approbation de MM. les grands-rabbins de Paris » (Abraham de Cologna, Emmanuel Deutz et Michel Seligman), puis les Prières journalières à l’usage des Israélites français du rite dit allemand[11]. En 1819, il est nommé directeur de l’école consistoriale élémentaire d’enseignement mutuel de Paris.

5Ses compétences d’hébraïsant et, dans une moindre mesure toutefois en matière de cabale, notamment chrétienne, sont d’ailleurs généralement reconnues. Ainsi, Jean de Pauly, le premier traducteur en français de l’intégralité du Zohar (Paris, E. Leroux, 1906-1911), considérait L’Harmonie comme « le seul ouvrage réellement sérieux que nous connaissions sur cette matière […]. Les phrases du Zohar y citées ont été puisées à la source même et presque toujours irréprochablement traduites. […] ce livre apologétique a plutôt un but apologétique plutôt que didactique ». Paul Vulliaud [12] ajoutait :

6

L’éloge que de Pauly fait de Drach confirme l’importance des jugements portés par le rabbin converti sur Pic de la Mirandole et quelques autres auteurs. Il connaissait davantage les auteurs chrétiens, qui se sont occupés d’érudition hébraïque, qu’on ne le suppose généralement. La compétence philologique de cet ancien rabbin est indiscutable. Il y a des réserves à faire sur son intelligence de la Cabale [13].

7En 1823, coup de tonnerre, Drach se convertit au catholicisme [14] et est baptisé Paul Louis Bernard le Samedi saint, à la cathédrale Notre-Dame, par l’archevêque de Paris, monseigneur de Quélen. Furent aussi baptisées avec lui ses deux filles, Clarisse (née le 27 avril 1818), devenue Marie-Clarisse, et Rosine (née le 7 novembre 1819), devenue Marie-Euphrosine (elles entrèrent plus tard dans la congrégation de Notre-Dame de Charité du Bon-Pasteur d’Angers). Son fils, Auguste, trop jeune pour une longue cérémonie (il était né le 9 août 1821), avait été baptisé le mercredi précédent (le 26 mars, recevant le prénom de baptême de Paul-Auguste) à la paroisse Saint-Jean Saint-François, rue Charlot, dans le troisième arrondissement (il fut curé à Sceaux puis chanoine de Notre-Dame de Paris).

8Drach devint en mai 1823, sans doute pour peu de temps, bibliothécaire de la faculté de théologie catholique de l’Université de France, revenue en Sorbonne avec la faculté des lettres, la faculté des sciences et l’École normale. Il entra dans la Congrégation en 1825 et enseigna l’hébreu de 1825 à 1830 au séminaire de la jeune Société des missionnaires de France, créée en 1815. Ayant rejoint Rome après les journées de juillet 1830 (il était un fidèle partisan de la Restauration), Drach, qui porta alors la soutane et étudia la théologie au Collège romain (où il logea de 1836 à 1842), y fut bibliothécaire du collège Urbain de la congrégation De propaganda fide de 1832 [15] à 1842, poste qu’il conserva à titre honoraire jusqu’à sa mort. Fin 1841, il regagna Paris, afin de s’« y employer principalement à la conversion des Hébreux à la Foi chrétienne [16] ». Il collabora d’abord aux Annales de philosophie chrétienne d’Augustin Bonnetty [17] et à la réédition de la Bible de Vence (1827-1833), puis, dès son retour à Paris, aux éditions de l’abbé Migne, initialement comme correcteur, ensuite, de 1842 (le Lexicon de Gesenius) à 1863 (les Hexaples d’Origène [18]), comme éditeur ou auteur de la Patrologie grecque et de l’Encyclopédie théologique[19]. Il reçut plusieurs dignités ecclésiastiques ou civiles qui lui permirent de se dire chevalier et d’asseoir ainsi son « autorité » : chevalier de Saint-Grégoire (1840), de Saint-Sylvestre (1841), de Saint-Louis et de la Légion d’honneur (1841). Il mourut à Rome en 1865.

Le converti et ses frères israélites

9La conversion de Drach fit grand bruit : très critiquée par les juifs [20], elle fut évidemment beaucoup mieux reçue par les catholiques. Ainsi, L’Ami de la religion et du roi, le 5 mars 1823, écrivait-il :

10

Depuis trois mois il y a eu dans la capitale environ dix abjurations, dont plusieurs de juifs ; on dit même qu’il s’en prépare une fort remarquable [21].

11Cette « fort remarquable » abjuration fut complaisamment rapportée par ce journal les 29 mars et 2 avril suivants et encore le 6 août 1825 [22]. Le même journal évoqua ensuite souvent les conversions de juifs au christianisme, signalant fréquemment la part qu’avait pu y prendre Drach [23].

12Celui-ci s’expliqua de sa conversion dans trois Lettre[s] d’un rabbin converti, aux Israélites ses frères, sur les motifs de sa conversion, publiées de 1825 à 1833 [24] et reprises pour l’essentiel dans un volumineux ouvrage (plus de 1 100 pages en deux tomes respectivement parus en 1842 [25] et en 1844 [26]) dont le projet s’affichait dès le titre : De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, ou Perpétuité et catholicité de la religion chrétienne, avec un Premier volume contenant le Traité complet de la doctrine de la Très-Sainte-Trinité dans la Synagogue ancienne et un Tome second contenant 1. L’explication de la prophétie d’Isaïe (vii, 14) concernant la maternité miraculeuse de la Très-Sainte Vierge Marie ; 2. Les preuves de la divinité du Messie tirées des traditions anciennes (« on ne saurait rêver titre plus mennaisien [27] », relèvent justement Dominique Bourel et François Laplanche ; Drach fut d’ailleurs lié à Lamennais et aux milieux mennaisiens [28]). Cet ouvrage est certainement le plus célèbre de ceux qu’écrivit Drach aussi bien avant qu’après sa conversion [29]. Paul Vulliaud en a parfaitement résumé le propos :

13

Il [Drach] n’a jamais envisagé la Kabbale qu’au point de vue apologétique et confessionnel. […] Il n’étudie la Kabbale qu’en relation avec le Christianisme, c’est-à-dire qu’avec cet auteur, comme au temps de la Renaissance, l’Hébraïsme ésotérique fournit un matériel de preuves traditionnelles, comme en fournirait telle ou telle autre religion, il ne l’examine pas en soi dans son ensemble [30].

14En fait, dans L’Harmonie, comme l’écrivait encore Paul Vulliaud, Drach fait de la cabale « le décalque du catéchisme catholique [31] », jugement que l’on peut sans exagération étendre au judaïsme dans son ensemble tel que présenté par Drach. En effet, l’intention de Drach était ouvertement apologétique :

15

montrer la parfaite conformité entre la doctrine de la synagogue ancienne, encore fidèle, héritière à la fois de la révélation primitive, de l’alliance d’Abraham, de la loi du Sinaï, et la doctrine de l’Église que Jésus-Christ, Notre-Seigneur, lui a substituée lorsqu’elle, la synagogue, se fut détournée de la voie du Dieu d’Israël [32].

16Car :

17

la sainte et véritable religion d’Israël […] ne peut être que la religion catholique, apostolique et romaine [33].

Cabale et tradition primitive

18Dans la ligne de cette « science catholique » qui gouvernait aussi bien les Annales de philosophie chrétienne que les éditions de l’abbé Migne [34], et reprenant la célèbre formule des Retractationes de saint Augustin sur la religion chrétienne d’avant le Christ [35], le chevalier Drach identifiait cette vraie religion à la révélation adamique qui s’était transmise oralement et continûment jusque dans le christianisme catholique, en sorte d’attester de « l’authenticité du code divin » écrit au Sinaï et de servir « d’âme au corps de la lettre ; autrement le texte de la loi eût été abandonné à la merci de l’esprit humain, toujours porté à s’égarer [36] ».

19

Qu’il est donc consolant pour nous autres catholiques, de savoir que la religion que nous avons le bonheur de professer a pris naissance avec le monde [37] !

20Drach, en bon « traditionniste [38] » qu’il était, étayait donc volontiers son discours par le recours à ce qui demeurait de la « tradition primitive » dans les autres traditions anciennes (romaine, grecque, indienne, chinoise, etc.). Il s’inscrivait ainsi dans la perspective traditionaliste de la « science catholique » dont Lamennais, qu’il avait fréquenté [39], avait fait grand usage dans l’Essai sur l’indifférence[40]. Toutefois Lamennais n’y consacrait spécifiquement au judaïsme qu’un court chapitre [41], surtout pour indiquer que le mosaïsme ne constitue pas une religion particulière, mais qu’il dispose seulement, « premièrement [d’]une connoissance plus développées du Médiateur attendu ; secondement, [d’]une loi rituelle, à la fois religieuse, politique et civile, qui le préservoit de l’idolâtrie et maintenoit dans son sein un culte agréable à Dieu [42] ». En somme, le peuple juif a disposé de « trois révélations [43] », la révélation primitive et universelle, la révélation mosaïque, particulière et locale, et la révélation chrétienne, et a rejeté la dernière en devenant « déicide [44] », se fermant ainsi, à la mort du Christ, à la compréhension de sa propre tradition.

21Même si Drach n’employait pas l’expression, alors tombée en désuétude, on retrouvait là une forme de philosophia perennis[45], d’autant plus que l’antiquité, l’universalité (catholicité) et la pérennité (perpétuité) de cette tradition étaient renforcées par son caractère totalisant, particulièrement remarquable dans la tradition juive, laquelle est divisée en deux branches :

22

L’une patente, publique, exotérique : c’était la tradition talmudique […], la partie matérielle, pratique de la tradition. La seconde branche de la tradition, sa partie mystérieuse, ésotérique, acroamatique, formait ce que l’on appelle la tradition cabalistique, ou simplement la cabale […]. Celle-ci était la partie occulte de la science théologique. Elle traitait de la nature de Dieu et de ses attributs, des esprits et du monde visible. […] C’était, si l’on veut, la philosophie divine, ou la théologie spéculative de la synagogue ; sa physique sacrée et sa métaphysique sacrée […] [46].

23En effet, parmi les sources juives qu’invoquait Drach, celui-ci ne craignait pas, ce dès sa première Lettre de 1825, de mentionner la cabale, principalement le Zohar, « qui se recommande […] par son antiquité [47] » et qui, selon la Deuxième lettre, de 1827 (la même année que Drach republia, en ouverture du huitième volume de la cinquième édition de la Sainte Bible de Vence, la « Quatrième dissertation sur Esdras », très hostile à la cabale, de Henri François de Vence [48]), était « un livre éminemment chrétien [49] », ainsi que le « systême cabalistique du Sépher-yetsira (livre de la création), que les rabbins attribuent à notre patriarche Abraham, [et qui] est entièrement basé sur le dogme de la très-sainte Trinité [50] ». La position de Drach à l’endroit du Talmud est plus mêlée. Ayant longuement étudié le Talmud, il se dit à même d’en juger et de dire « ce qui le recommande, ce qui le condamne » : ce « grand corps de doctrine des juifs, auquel ont travaillé successivement, à des époques différentes, les docteurs les plus accrédités en Israël », et qui a pour objet « d’expliquer la loi de Moïse conformément à l’esprit de la tradition verbale », est utile aux « érudits, surtout [aux] archéologues », ainsi qu’au « théologien chrétien [qui] y recueille des données et des traditions précieuses pour l’explication de plus d’un texte obscur du Nouveau Testament, et pour convaincre nos adversaires religieux de l’antiquité autant que de la sainteté du dogme catholique [51] » (ce que fait Drach lui-même), mais, du fait de la longue durée de sa rédaction, il contient des éléments proprement blasphématoires, qu’il faut attribuer aux « pharisiens, audacieux falsificateurs de la véritable tradition [52] » la dénaturent. Il s’agit donc de dégager des fausses traditions pharisaïques « les traditions contenues dans le Talmud [qui] […] remontent à la plus haute antiquité [53] », c’est-à-dire à la tradition mosaïque, et qui reçurent « le cachet de l’autorité la plus importante par ces paroles divines : Super cathedram Moysi sederunt scribæ et pharisæi[54] ». Aussi, dans sa partie antique, saine et sainte, le Talmud est-il fort proche de la cabale au point que les deux « se touchent sans qu’il soit facile d’assigner entre eux des limites précises, et que souvent ils se confondent [55] ». Toutefois, « il y a cette différence entre le Talmud et la Cabale […] : le premier se borne généralement à ce qui concerne la pratique extérieure, l’exécution matérielle de la loi mosaïque ; la seconde, comme théologie spéculative, mystique, s’empare de la partie spirituelle de la religion, et résout les problèmes les plus redoutables de la métaphysique sacrée [56] ». Par conséquent, si, pour un chrétien, la cabale garde toute sa pertinence, en revanche, le Talmud l’a largement perdue. « Si d’une part nous lui avons consacré nos plus belles années – écrit Drach du Talmud –, d’autre part il ne nous est plus rien [57]. » Pourtant, la cabale elle-même ne fut pas à l’abri de la falsification et du détournement.

Bonne et mauvaise cabale

24Réitérant un topos déjà ancien de la cabale chrétienne, Drach prenait soin de distinguer la vraie et bonne cabale ancienne, celle que reprirent les cabalistes chrétiens (dont Jean Pic de la Mirandole [58], Jean Reuchlin, Galatin, etc.), de la mauvaise cabale moderne, falsification rabbinique mêlée de magie [59], et seule condamnée par l’Église [60].

25Cette distinction se retrouve, avec des nuances et des accents différents, particulièrement chez nombre de kabbalistes chrétiens ou d’hébraïsants chrétiens, certains, comme Pic, Reuchlin, Knorr von Rosenroth, Sixte de Sienne [61], Jacques Bonfrère ou Brian Walton, mentionnés élogieusement par Drach [62]. D’ailleurs, la même année que commence à paraître L’Harmonie, en 1842, la Bibliothèque de M. le baron Silvestre de Sacy distingue trois sortes de cabale :

26

l’une qui prétend soumettre les puissances supérieures par la vertu de certains mots : celle-là est rejetée généralement par les grands cabalistes ; une autre qui enseigne à trouver dans la Bible un sens mystique différent du sens littéral, et auquel elle prétend parvenir par des permutations et des combinaisons de lettres, et par des calculs établis sur la valeur numérique de ces mêmes lettres ; enfin la troisième est une philosophie spéculative, une théosophie mystique [63].

27S’appuyant donc sur la double tradition du judaïsme, Drach entendait montrer qu’elle prouvait le « dogme catholique » et soulignait :

28

Nous avons toujours donné la préférence à cette sorte de preuves, parce que, en matière de polémique religieuse, elles l’emportent de beaucoup dans notre opinion, sur les arguments raisonnés auxquels la mauvaise foi ne manque jamais d’opposer des arguties [64].

29Il n’était donc pas question d’une apologétique proprement démonstrative, mais d’une apologétique assertive, fondée sur l’argument de l’autorité de l’ancien (car les « innovations religieuses » sont forcément erronées [65]) : en étudiant la véritable tradition de la synagogue, il devenait possible de retrouver la vérité invariable du christianisme catholique déjà présente au « berceau du genre humain [66] ».

La cabale contre le rationalisme

30En 1844, les Annales de philosophie chrétienne ouvraient leur compte rendu de L’Harmonie par la célèbre citation des Retractiones augustiniennes [67] et continuaient :

31

M. Drach se propose de développer cette proposition du grand évêque d’Hippone ; il veut l’appuyer sur des faits. Il entreprend donc la publication d’une série d’ouvrages, dans le but de faire ressortir l’identité de la foi prêchée par Jésus-Christ avec la doctrine de la Synagogue ancienne, tant qu’elle conserva intact le dépôt des révélations primitives. Elle est d’abord une révélation divine toute de tradition, une loi purement orale[68].

32En effet, comme le notent Dominique Bourel et François Laplanche, « Drach adopte […] les positions du traditionalisme catholique sur la Révélation primitive en leur apportant le renfort de l’interprétation kabbalistique de la Bible : celle-ci, selon une estimation courante dans l’apologétique chrétienne, dévoile le contenu secrètement chrétien de l’Ancien Testament [69] ».

33Sans exagérer la pénétration de la cabale chrétienne en milieu catholique, voire plus spécifiquement traditionaliste, au xixe siècle, étant donné que d’autres traditions étaient plus souvent encore invoquées à l’appui de la thèse d’une révélation primitive implicitement chrétienne, soulignons que Drach n’était pas le seul à recourir alors à la cabale dans cette perspective.

La science kabbalistique d’Eugène Boré

34Le disciple et ami de Lamennais, orientaliste élève de Quatremère et lazariste (il fut le supérieur de la congrégation de la Mission en 1874) Eugène Boré [70] (1809-1878), dans L’Avenir (dont il était un collaborateur régulier) du 23 juin 1831, signalant l’édition et la traduction de la Bible par le rabbin Cahen, vantait l’utilité de la cabale pour la compréhension des Écritures, y voyait expliqués « le mystère de la Trinité, la création, la chute des anges, l’existence du mal, la déchéance de l’homme et sa réhabilitation future, le développement progressif des êtres dans l’immensité de Dieu », et considérait que « l’antique kabbale ou science divine, que les Juifs ne connoissoient plus, loin d’être détruite [avec l’avènement du christianisme], fut renouvelée et consignée dans la nouvelle Thorah, particulièrement dans l’Évangile et l’Apocalypse de saint Jean, et dans les Épîtres de saint Paul. Les premiers Pères, tels que le vrai ou faux Denis l’Aréopagite, Origène, Clément d’Alexandrie, continuateurs de l’école des prophètes, développèrent cette science mystique [71] ». On remarque la ressemblance de ces notations avec ces lignes de l’Oratio de hominis dignitate de Pic de la Mirandole :

35

Il y a là le mystère de la Trinité, il y a là l’incarnation du Verbe et la divinité du Messie ; sur le péché originel, sur son expiation par le Christ, sur la Jérusalem céleste, sur la chute des démons, sur les hiérarchies angéliques, sur les peines du purgatoire et de l’enfer, j’ai lu dans ces pages cela même que nous lisons chaque jour dans Paul et Denys, dans Jérôme et Augustin [72].

36Dans l’ensemble des pages de l’Oratio consacrées à la cabale on trouve d’ailleurs encore d’autres points communs avec Boré : les mentions de Moïse et de Josué, d’Origène, de Pythagore, etc.

37Boré appelait donc de ses vœux, comme « un des plus beaux et des plus utiles monuments que l’esprit humain pût élever », une traduction de la Bible qui ferait entrer « la science kabbalistique et massorétique » dans « la tradition générale », puisque « le peuple juif ne participa pas seul à la révélation primitive, parce que la vérité est universelle ; que tous les chefs des nations qui se séparèrent au pied de la tour de Babel, emportèrent gravée dans leur cœur cette loi divine, loi qu’ils purent oublier et méconnoître par un vice coupable de la volonté, mais dont le souvenir s’est conservé et respire encore dans leurs traditions [73] ».

Les hiéroglyphes de Jean-Sébastien Devoucoux

38En 1846, monseigneur Jean-Sébastien Devoucoux (1804-1870), futur successeur du cardinal de Bonnechose au siège épiscopal d’Évreux, et qui était alors vicaire général de monseigneur Trousset d’Héricourt, évêque d’Autun, édita l’Histoire de l’antique cité d’Autun du chanoine Edme Thomas (1591-1660) dans la ligne de ce que l’on pourrait appeler un « traditionalisme mitigé » :

39

Nous ne croyons pas à un Christianisme latent dans le secret des initiations antiques ; mais nous croyons à la conservation de certaines formules que le Christianisme était appelé à expliquer d’une manière supérieure, afin de montrer qu’il est la manifestation du principe qui domine toutes choses ; c’est en ce sens que nous croyons aux prophéties que la tradition prête aux druides gaulois et aux sybilles [sic] [74].

40Dans cette perspective, Devoucoux assortit son édition d’une longue introduction et de notes très développées, parfois de véritables dissertations, qui empruntaient volontiers à la gématrie (terme que Devoucoux jugeait être l’équivalent de celui de géométrie [75]) cabalistique pour interpréter les monuments autunois en l’appliquant aussi bien à l’alphabet hébraïque qu’à l’alphabet grec [76]. Comme Drach, il relevait la suspicion dans laquelle beaucoup tenaient la cabale :

41

Le mot kabbale, dont plusieurs s’effraient, signifie simplement doctrine transmise et acceptée. La défaveur qu’il inspire vient de ce qu’il est spécialement affecté à l’indication de la science rabbinique et de l’astrologie judiciaire justement suspectes. L’archéologue, qui cherche la raison des formes mystérieuses de l’art, doit être moins susceptible. Il s’exposerait à ne rien comprendre aux ouvrages des anciens, s’il ne pénétrait pas dans la profondeur des motifs qui les engagèrent à choisir telle ou telle dimension, telle ou telle image [77].

42À l’appui de son utilisation de la gématrie, il invoquait Josse Clichtove, Pic de la Mirandole, Agrippa, Knorr von Rosenroth, Antoine Court de Gébelin, saint Augustin, Origène, Bède le Vénérable, Hilaire de Poitiers, Cassiodore, etc. De fait, exception faite des considérations numérales des Pères, l’essentiel des connaissances de Devoucoux en la matière paraît provenir de la Kabbala denudata de Knorr von Rosenroth.

43Toutefois, Devoucoux ne mentionnait que peu (sauf erreur, quatre fois) L’Harmonie à propos : d’abord, du refus par les rabbins « de croire à des émanations panthéistes [78] » ; ensuite, de la prétention (que Devoucoux ne contestait pas) des kabbalistes de « posséder la plupart des découvertes modernes depuis un temps immémorial [79] » ; ensuite, encore, des « 3 alephs, qui, dans la kabbale, indiquent l’auguste trinité [80] » ; enfin, de la valeur « des trois iod qui figurent les trois personnes divines [81] ». En effet, non seulement le deuxième tome de L’Harmonie, qui contient la « Notice sur la cabale des Hébreux », était probablement paru trop tard (en 1844) pour être utilisé par Devoucoux, mais surtout la perspective gématrique de Devoucoux était très différente de celle de Drach : cette dernière était en effet essentiellement « littéraire » et « scripturaire » à des fins exégétiques et apologétiques ; celle de Devoucoux était avant tout de dévoilement « d’une formule traditionnelle comprenant un triple rapport géométrique, numérique et grammatical[82] », ou, pour le dire plus synthétiquement, « hiéroglyphique [83] ».

La pneumatologie de Jules-Eude de Mirville

44Plus curieux encore était le traité Des esprits et de leurs manifestations diverses, de Jules-Eudes de Mirville, qui parut en 1853, fut réédité en 1854, puis augmenté de cinq volumes, sous le titre général de Pneumatologie, de 1863 à 1868 [84]. Suscité par d’étranges phénomènes apparus à Cideville, en Normandie, cet ouvrage proposait une interprétation démonologique des phénomènes spirites. Mirville connaissait Drach [85], probablement par l’intermédiaire de Gougenot des Mousseaux [86], dont il se disait l’ami [87], il qualifiait ce « très-savant hébraïsant » de « maître » et d’« ami » [88]. S’il se séparait parfois des explications de Drach, jugeant par exemple que, loin d’être des expressions métaphoriques des attributs divins, les « séphiroth, […] c’est Dieu manifesté par ses anges [89] », Mirville se référait très volontiers aussi à L’Harmonie et empruntait à Drach des références au Zohar[90], « cette somme judaïque […] [de] haute valeur [91] » (bien que, à la suite d’Adolphe Franck, dont il craignait qu’il ne fût lui-même « panthéiste [92] », il considérait que quelques mauvaises influences avaient pu pénétrer certains milieux qui se réclamaient du Zohar, à savoir « les Hassidim[93] »). L’essentiel de cette valeur de la bonne cabale tenait aux « rapprochements établis par […] [Drach] entre certains enseignements du Zohar, par exemple, et nos dogmes catholiques [94] ». Il ajoutait :

45

On ignore en général tout ce bon côté de la kabbale ; ce mot n’éveille que les idées de folie, de superstitions coupables, ou tout au moins de rêveries basées sur des supputations numériques absurdes. Sans doute tous ces alphabets mystiques qui tiennent encore une très-grande place dans la meilleure kabbale en forment la division la plus effrayante peut-être pour la raison humaine. On a peine à comprendre qu’il puisse y avoir autant de choses sous de simples unités ; mais on nous accordera bien, par la même raison, qu’il serait au moins étonnant que tant d’intelligences du premier ordre se fussent exténuées dans tous les siècles sur de pures et absolues chimères [95].

46Mais Mirville s’avouait « complètement étranger à ces sortes d’études [96] » dont il ne comprenait « ni la clef ni l’esprit[97] » ; aussi ne faut-il pas s’attendre à ce qu’il reprenne autre chose de Drach et de son Harmonie que des citations du Zohar relatives, au moins selon Mirville, aux esprits, ainsi que la distinction entre la bonne cabale et la mauvaise cabale – mauvaise cabale que Mirville reconnaissait dans le Talmud, s’attardant d’ailleurs plus longuement sur elle puisqu’elle consistait presque entièrement en adjurations invocatoires idolâtriques, qui plus est en syriaque, « idiome qui, dans l’Évangile, nous dit ce savant hébraïsant [Drach], paraît avoir été celui de tous les démons interrogés par le Sauveur [98] ». Plus que la cabale, ce qui intéressait donc Mirville, c’était l’appui qu’elle aurait apporté à sa propre pneumatologie.

47C’est effectivement le caractère apologétique de l’ouvrage de Drach qui en fit largement le succès, d’autant que les spéculations hiéroglyphiques de Devoucoux et les références zohariques de Mirville passèrent largement inaperçues. Un jésuite aussi influent que Giovanni Perrone (Chieri, 1794 – Rome, 1876) fit ainsi amplement son profit des publications du converti, comme le soulignait Drach lui-même [99].

Les attestations cabalistiques du Christ

48Perrone fut, presque sans interruption de 1824 à 1876, successivement professeur de dogmatique (1824-1848, sauf de 1830 à 1834 où il est au collège de Ferrare), recteur (1853-1855) et préfet des études (1855-1876) du Collège romain ressuscité en 1818 et confié aux jésuites en 1824 [100] ; ses travaux sur l’Immaculée Conception contribuèrent grandement à la promulgation du dogme en 1854 (Pie IX, Ineffabilis Deus), particulièrement avec la publication du traité De immaculato beatissimæ virginis Mariae conceptu, an dogmatico decreto definiri possit, de 1847, et avec la rédaction du premier schème, Deus omnipotens et clemens, de 1851. Il participa aussi à la rédaction des schémas du concile de Vatican I, notamment « à l’avant-projet sur l’Église […], où l’on retrouvera […], tant dans le plan que dans les expressions utilisées, une influence sensible du traité de Ecclesia de Perrone [101] ». C’est sous sa direction que Drach étudia la théologie lors de ses premières années romaines.

49Les célèbres et sans cesse rééditées Prælectiones theologicæ (1835-1842) [102], traduites en français chez Vivès en 1867 à partir de l’édition qu’en avait donnée l’abbé Migne (cette traduction française connut elle aussi plusieurs éditions), et que « certains séminaires [français] adopt[èrent] purement et simplement [103] » en remplacement des manuels gallicans ou seulement non ultramontains, virent leur diffusion favorisée par le pape Grégoire XVI, qui, lorsqu’il n’était encore que le cardinal Bartolomeo Alberto Cappellari, avait apprécié Perrone. Cet imposant manuel emprunta aux textes de Drach antérieurs à 1835 de nombreuses références juives, particulièrement dans sa première partie, « De Messia adversus hebraeos » du « Tractatus de Incarnatione » [104]. Mais ce fut surtout le traité De D[omini]. N[ostri]. Jesu Christi divinitate de 1870 [105] qui leur devait le plus [106]. Préfaçant la réponse de Drach à La Kabbale, ou la Philosophie religieuse des Hébreux (1843) d’Adolphe Franck (1809-1893) [107] : La Cabale des Hébreux vengée de la fausse imputation de panthéisme par le simple exposé de sa doctrine d’après les livres cabalistiques qui font autorité, parue en 1864 à l’Imprimerie de la Propagande, le théologien romain alla même jusqu’à vanter « les saines doctrines sous le voile de la secrète Cabale[108] ».

La divinité de Jésus-Christ

50Le Livre I, « Ex Veteri Testamento », du traité De D. N. Jesu Christi divinitate utilise très largement et très littéralement des pans entiers de L’Harmonie, ouvrage qui « produit clairement et en grand nombre les témoignages et les documents des livres talmudiques, du Zohar et des rabbins postérieurs [109] ». On a ainsi pu décrire, de manière un peu exagérée, ce traité de Perrone comme du « Drach mis en latin [110] ».

51Les emprunts de Perrone à Drach mis bout à bout sont :

52– Pour le premier tome de L’Harmonie : les pages 190-191 (Pierre Galatin), 289-291 (la lecture christologique par le Zohar de ber?’šith), 298 (les lettres du Tétragramme), 303-305 (la lecture pneumatique, notamment par le Zohar, du deuxième verset de la Genèse), 320-322 (le rapport entre ’Ehyeh et yhwh), 420-421 (le rapport entre Šadd?y et yhwh), 423-424 (la connaissance par les patriarches du nom yhwh), 429-430 (l’association du singulier et du pluriel dans les nominations bibliques de la divinité) et 466-467 (l’interprétation du verbe r??aph en Gn 1, 2).

53– Pour le second tome : les pages 59-60 (la pierre messianique de Dn 2, 34, détachée de la montagne-ciel), 87-92 (Is. 9, 1-6 et ses commentaires talmudiques, midrashiques et zohariques), 389-404 (le Messie yhwh), 409-421 (le Messie ange et le Messie pierre), 428-432 (le Messie soleil, l’échelle de Jacob), 438-440 (le Messie pierre), 453-463 (le Messie fils de Dieu), 465-467 (le Messie fils de Dieu) et 474-478 (le Messie fils de Dieu).

54Les emprunts de Perrone à Drach portent donc essentiellement, comme il fallait s’y attendre étant donné l’objet du traité (démontrer la divinité de Jésus à partir de sources vétérotestamentaires et, plus largement, juives anciennes), sur les témoignages qui corroboreraient la Trinité des Personnes divines (le nom Tétragramme et le premier verset de la Genèse) et la messianité et la filiation divine de Jésus (à travers les titres et symboles de l’Ancien Testament).

Jéhovah, le Principe et Métatron

55Les emprunts à Drach représentent ainsi près du tiers du texte de Perrone (qui compte un peu plus de cent quatre-vingt pages) ; deux chapitres (les neuvième et dixième) sont même presque intégralement repris de L’Harmonie. Toutefois, malgré de très fréquents renvois au Zohar, le premier livre du traité De D. N. Jesu Christi divinitate ne mentionne explicitement la cabale que trois fois, incidemment :

56– La première fois au chapitre ii, précisément à propos du Zohar :

57

Clarius Zohar, qui præcipuus liber cabalisticus est ac maximo in pretio habitus ab Hebræis, expresse dicit vocem rescith nomen divinitatis esse, ac significare Verbum, Sapientiam æternam ; hanc insuper vocem initio Scripturæ habere præfixam litteram beth, cujus valor numericus est duo, seu secundus, quia Principium duas habet naturas [note 4 : « Divinam scilicet et humanam. »], et quia præterea idem Principium est secundus in ordine numeri divini ; demum rescith esse in numero singulari, quia denotat unam eamdemque personam[111].

58C’est là tout bonnement la traduction littérale de ce qu’écrivait Drach dans De l’harmonie :

59

Ce qu’il y a de bien remarquable, c’est que le principal livre cabalistique, le Zohar, dit formellement que le terme réschit est un des noms de la Divinité, et qu’il désigne le Verbe, la sagesse éternelle ; que ce mot au commencement de l’Écriture, a pour préfixe la lettre beth, á, dont la valeur numérique est deux ou deuxième, parce que le Principe a deux natures, et parce que le même Principe est le deuxième dans l’ordre du nombre divin ; enfin que réschit est au singulier, parce qu’il dénote une seule et même personne[112] ;

60– La deuxième fois, encore au chapitre ii, où, évoquant Drach, Perrone explique :

61

Ut autem intelligantur quæ de yod, , vau, componentibus vocem Jehovah in Zohar dicuntur, sciendum est, ex mente Cabbalistarum, ejusmodi litteras designare tres personas, quarum una ex altera procedit in eadem unica natura et essentia. Per yod significatur Pater, per hè Verbum seu Sapientia, per vau Spiritus Sanctus, ac per ultimum humanitas Verbi […] [113].

62Ce qui est un résumé des développements de Drach sur la procession des lettres du Tétragramme et sur leur sens dans le « le langage cabalistico-mystique [114] » ;

63– La troisième fois, au chapitre x, où l’on apprend que :

64

Juxta Cabalæ doctrinam, quum Deus Moysi concessit ut ascenderet ad Jehovah, Jehovæ nomine significavit Angelum Metatron, qui gerit idem nomen ac Dominus ejus [115].

65Ce qui est encore une traduction littérale de Drach :

66

Et selon la doctrine de la cabale, quand Dieu ordonna à Moïse de monter vers Jéhova, il entendit par Jéhovah, l’Ange Métatron, qui porte le même nom que son maître [116].

67Dans la suite du traité, on ne rencontre plus qu’une seule référence explicite à L’Harmonie, dans le deuxième livre, « Ex Novo Testamento », à propos de la prophétie d’Is 9 sur l’Emmanuel [117] ; référence à laquelle on peut ajouter une mention d’un autre ouvrage de Drach, La Cabale des Hébreux vengée de la fausse imputation de panthéisme, à propos de la présence de la doctrine du Verbe dans les Écritures vétérotestamentaires et dans le Zohar[118]. Le troisième livre, « Ex Ecclesiæ et Summi Pontificatus institutione », ne renvoie pas à Drach.

Le jésuite et les cabalistes chrétiens

68Drach n’est pas le seul « cabaliste chrétien » (expression à prendre ici en un sens très large) auquel emprunte Perrone, mais la plupart du temps quand Perrone se réfère en ce domaine à d’autres que Drach – principalement à Ramón Marti (Pugio fidei, c. 1218, 1re éd. 1641 [119]), Pietro Galatino (De arcanis catholicae veritatis, 1518), Christian Knorr von Rosenroth (Kabbala denudata, 1677-1684), Gottfried Christoph Sommer (Specimen theologicae Soharicae cum christiana amice convenientis, 1734) ou Christian Schoettgen (Horae hebraicae et talmudicae, 1742) –, c’est pour traiter de sujets qui ne sont pas abordés par Drach, comme, au premier chef, la šekhîn?h, qui fait l’objet du chapitre xvi du premier livre du traité De D. N. Jesu Christi divinitate, à partir de Marti et surtout de Sommer et de Schoettgen.

69De plus, Perrone n’emprunta pas tout ce qu’avançait Drach relativement aux sources juives de la doctrine trinitaire, christologique ou pneumatique. On peut noter tout particulièrement l’absence dans le premier livre des références aux sephîrôth telles que les donnaient Drach en renvoyant au S?pher Ye?îr?h[120] et en identifiant les trois premières sephîrôth aux « trois Personnes divines que l’Église adore, comme l’ancienne synagogue, dans l’unité de la numération suprême[121] », Kether ‘elyôn (ou ’Ên-sôph[122]) au Père, Hokhm?h au Fils et Bîn?h à l’Esprit. L’explication de cette absence tient probablement au fait que Perrone voit dans les commentaires cabalistiques tardifs sur les sephîrôth la source de nombre de doctrines hétérodoxes prônant l’émanation [123]. Plus largement encore, Perrone ignore les procédés gématriques, isopséphiques et combinatoires, que Drach, à l’occasion, utilisait, notamment à propos de înnôn :

70

En comparant Yinnon, ynwn, à Yehova, yhwh, on remarque qu’il n’y a d’autre changement que les deux h changés en deux n. La valeur numérique du h est 5, celle du n est 50. Or les rabbins cabalistes prétendent que le rapport décimal qui existe entre deux lettres, autorise de les permuter entre elles. D’après ce système l’un et l’autre nom sont identiques [124].

71Enfin, les références aux chrétiens qui se sont, à des titres et des degrés divers, réclamés de la cabale sont bien moindre que chez Drach : ponctuellement, Paul Fagius, Bonfrère, Joseph de Voisin, Walton, Knorr von Rosenroth ; fréquemment, Galatin, et surtout Marti, Sommer, Schoettgen et, bien sûr, Drach. Ce dernier en effet, citait successivement, à s’en tenir seulement à sa « Préface [125] » et à sa « Notice sur la cabale des Hébreux [126] », Reuchlin, Pic, Knorr von Rosenroth (« les trois chrétiens qui ont pénétré le plus avant dans les mystérieuses profondeurs de la cabale judaïque [127] »), Marti, Galatin, Porchetus de Salvaticis, Voisin, Kircher, Sixte de Sienne, Christian Wolf, Philippe d’Aquin, Bonfrère, Fagius, Walton, Gaffarel, Ricci, Léon l’Hébreux, Paul Elhhanan, Jean Fortius, Louis Carret, Paul de Heredia, Frédéric Chrétien Meyer, Aron Margalita, Jean-Étienne Rittangel, Prosper Ruggieri, etc.

Juifs ou rationalistes : différences de perspectives

72Ces différences s’expliquent par le fait que Perrone et Drach n’appréciaient pas au même degré la cabale. Aux yeux de Drach la cabale ancienne jouissait d’une prérogative certaine : elle était « cette tradition du peuple de Dieu, qui était avant le christianisme le seul dépositaire de la vraie foi, [et qui] était toute chrétienne, et devait l’être [128] ».

73

C’était, si l’on veut, la philosophie divine, ou la théologie spéculative de la synagogue ; sa physique sacrée et sa métaphysique sacrée ; en un mot, ses traités De Deo et ejus attributis et De Deo Creatore dans toute leur étendue. […] l’essentiel des traités De SS. Trinitate et De Incarnatione n’y était pas oublié non plus [129].

74Elle était donc le meilleur interprète juif de l’Ancien Testament ; et c’est pourquoi Drach y recourrait tant, puisqu’il s’adressait avant tout, en « rabbin converti » qu’il était, « aux israélites ses frères » pour leur donner, au sein de leur propre tradition, « les motifs de sa conversion » et les inviter à le rejoindre.

75Les perspectives de Perrone étaient fort différentes. Chez lui, « l’élément polémique est toujours au premier plan, et la controverse prime l’exposé dogmatique proprement dit, qui est un peu maigre [130] » ; il entendait donc, dans son traité sur la divinité du Christ, répondre aux tenants du rationalisme et du naturalisme, jusques et y compris dans leurs formes protestantes libérales [131], qui menaçaient les articles de foi les plus fondamentaux du christianisme [132], notamment en matière christologique. De ce point de vue, la cabale n’avait aucun statut privilégié ; elle était, au même titre que l’exotérique Talmud dans ses dimensions les plus authentiques ainsi que, dans une moindre mesure, les plus antiques traditions païennes de tous les peuples [133] – rappelons-nous que Perrone, à la suite du théatin Gioacchino Ventura et avec ses confrères jésuites Antonio Bresciani et Luigi Taparelli d’Azeglio [134], contribua à répandre l’Essai sur l’indifférence de Lamennais, que Ventura avait traduit en italien –, une preuve apologétique traditionnelle parmi d’autres en faveur du catholicisme, destinée à montrer que la divinité du Messie était déjà annoncée dans l’Ancien Testament [135]. Cependant, Perrone fut, sinon très probablement le dernier théologien, du moins l’un des derniers théologiens catholiques manifestement appréciés et promus par l’institution ecclésiale romaine, et aussi éminents, à recourir officiellement à la cabale pour la mettre au service d’une apologétique du catholicisme. En effet, si le mystérieux traducteur du Zohar, Jean de Pauly (ca 1860-1903), « a composé sa traduction dans l’esprit de Drach [136] » et « a modelé son interprétation du Zohar sur les données de l’Harmonie de l’Église et de la Synagogue[137] », considéré par lui comme étant « le seul ouvrage réellement sérieux que nous connaissions sur cette matière [138] » et qu’Émile Lafuma, lui avait transmis en 1900 [139]. Mais jamais Pauly, malgré ses fréquentations ecclésiastiques, notamment romaines, n’eut, en milieu catholique, l’influence de Drach ou la position institutionnelle de Perrone.

Un recours inutile

76Cette disparition de la cabale des matériaux de l’apologétique catholique la plus officielle tenait probablement à plusieurs facteurs.

77Entrait certainement en ligne de compte le fait que, progressivement, avec les révolutions de 1848, qui relancèrent le processus d’émancipation des Juifs, et plus encore à partir de l’annexion de Rome au royaume d’Italie – de nombreux Juifs occupant alors des postes auparavant tenus par des catholiques –, avec la participation de nombreux Juifs aux mouvements socialistes révolutionnaires, de plus en plus de catholiques virent dans les Juifs des acteurs prépondérants de la subversion anticatholique [140] et en appelèrent à leur « désémancipation [141] ». Cette accusation de subversion fut entretenue notamment par la création, en 1860, de l’Alliance israélite universelle – vite associée par ses détracteurs à la franc-maçonnerie [142] –, sans oublier, en 1882, la retentissante affaire du « crime rituel » que la communauté juive hongroise de Tisza Eszlar aurait commis sur Esther Solymosi [143], non plus que, bien sûr, à partir de 1894, l’affaire Dreyfus [144]. Ainsi, en 1897, le dominicain Constant (Julien-Roch Potot) concluait Les Juifs devant l’Église et devant l’histoire par ces lignes :

78

Les Juifs de Drumont sont les Juifs de l’histoire. Les hommes passent, la vérité demeure [145] !

79Dans le même ouvrage il traitait sur près de quarante pages du « meurtre rituel des Juifs », car :

80

Traiter du Juif et se taire sur le meurtre rituel, serait omettre ce qu’il y a de capital dans la cause [146].

81Et il affirmait (alors même que les papes s’étaient opposés de manière constante à cette théorie [147]) :

82

Il est un rite religieux du Juif dispersé, d’un caractère exceptionel [sic], qui sort, avec un relief effrayant, de la catégorie des rites ordinaires ; qui a acquis, dans l’histoire, une célébrité sinistre ; nous voulons parler du meurtre rituel ou du sacrifice humain [148].
La passion religieuse n’a donc rien à voir dans un fait de proportions aussi considérables, aussi largement et puissamment assis dans l’histoire, que le meurtre rituel des Juifs[149].

83Qui plus est sur le petit millier de conversions du judaïsme au catholicisme que connut la France au xixe siècle, on doit noter que près de la moitié eurent lieu sous la Troisième République, mais que ce mouvement décrut à partir de 1906 quand les unions civiles crurent et que l’influence de l’Église déclina dans les grandes villes comme Paris [150].

84En outre, à partir des années 1860 surtout, cette « science catholique » au sein de laquelle Drach avait développé son apologétique se délia du traditionalisme. L’accent, dans le domaine de l’interprétation des Écritures, n’était plus mis sur l’unanimité des traditions juives et chrétiennes [151], d’autant que force avait été de constater la complexité de l’histoire rédactionnelle et littéraire de l’Ancien Testament, mais « l’origine absolue dev[enait] […] la prédication de Jésus et des apôtres : ainsi se trouvait restaurée la chaîne qui liait l’histoire et la vérité, mais avec moins d’ambition que dans le mouvement mennaisien [152] » puisque la révélation primitive et la cabale n’y étaient plus intégrées et que l’enjeu théologique était alors de souligner la spécificité du christianisme et non sa continuité, fût-elle d’accomplissement, avec les traditions antiques du monde. Le recours à l’histoire n’était plus strictement linéaire, partant de la révélation primitive pour aboutir à l’Église fondée par le Christ et culminant avec elles ; désormais, le point de départ était la démonstration de l’historicité des Évangiles et de la divinité de Jésus dans le contexte de l’Antiquité gréco-romaine, partant alors de ce fait établi et constatant que Jésus avait fondé l’Église, cette dernière pouvait attester scientifiquement de la véracité de l’Ancien Testament [153].

85Plus largement enfin, à la même période, la généralisation de la méthode scientifique contraignit l’apologétique catholique à se réorienter, notamment en intégrant, avec plus ou moins de succès et non sans bien des difficultés méthodologiques et théoriques que la crise moderniste manifesta, la recherche historique et philologique, y compris dans le domaine biblique, ce qui ne contribua pas peu à marginaliser le traditionnisme. Si l’expression « science catholique » fut encore largement utilisée, et ce jusqu’à la seconde guerre mondiale, dans les années 1880, alors même que s’achevait l’institutionnalisation de l’enseignement supérieur des sciences religieuses, elle changeait de sens :

86

il n’est plus affirmé que seule la science catholique représente la véritable science, mais il est nié que la science ait ruiné la foi ; l’apologétique catholique repose sur des investigations scientifiques sérieuses. Pour le dire autrement, la science catholique n’est plus la Science, mais une science à côté d’autres, aussi certaines qu’elles de ses démonstrations, et elle n’a aucune raison de changer de nom [154].

87Puis, l’apologétique catholique, prenant ses distances tant avec la métaphysique qu’avec l’histoire, « entend[ait] montrer que seul le catholicisme, par ses dogmes, par sa morale, par son culte, réalise les conditions essentielles de la vie humaine [155] ».

88Il est aussi fort probable que, contre le « rationalisme », la promotion, depuis Pie IX (Tuas libenter, 2 décembre 1864) et plus encore avec Léon XIII (Aeterni Patris, 4 août 1879), du renouveau scolastique puis, plus spécialement, thomiste, comme « science théologique », ainsi que, ensuite et en sens parfois contraire, la prédominance croissante de la théologie positive, à nouveau suivie d’un regain du thomisme (à la faveur de la crise moderniste), contribuèrent aussi à délier la théologie catholique de ses attaches traditionalistes toujours plus fragilisées (notamment par l’évolutionnisme qui, pensait-on, suffisait à expliquer certaines parentés entre les traditions religieuses) – mouvement renforcé tant par la « cléricalisation » qu’induisait ce retour au thomisme que par la technicité et de la scolastique et de la théologie positive, qui rendaient de la sorte, l’une comme l’autre, plus difficile le recours à des thèses développées par des laïcs, fussent-ils chevaliers d’ordres pontificaux.

89Cet éloignement progressif du traditionalisme est attesté, à titre d’exemple, par un autre cas, qui concerne non plus la cabale, ni même directement le judaïsme, mais la Chine. En 1878 paraissait la première traduction française intégrale d’un manuscrit de 1725 du jésuite Joseph-Henri-Marie de Prémare (1666-c. 1734), les Selecta quædam vestigia præcipuorum christianæ religionis dogmatum ex antiquis Sinarum libris eruta : Vestiges des principaux dogmes chrétiens tirés des livres anciens livres chinois[156] – ce titre est suffisamment évocateur pour qu’il soit inutile d’en développer ici le contenu.

90Cet ouvrage reçut un accueil assez contrasté de la part des sinologues. Ainsi, en 1881, Paul-Louis-Félix Philastre (1837-1902), premier traducteur en français du Yi-King, qui voyait pourtant dans les Vestiges « une œuvre très remarquable et très digne d’étude […] pour y trouver, réunis et groupés, un nombre très considérable d’indices précieux sur la véritable valeur des livres classiques de la Chine [157] », se montrait réservé sur « la pensée et les vues exclusives de l’auteur, dont la grande érudition et le haut sens critique étaient enchaînés par la foi. […] si la face de la médaille considérée par le P. de Prémare était séduisante pour des hommes d’une foi inébranlée, le revers pouvait à bon droit alarmer des esprits plus froids et plus clairvoyants [158] ». Plus radicalement, en 1907, Henri Cordier, l’auteur de la Bibliotheca sinica, jugeait que le « manuscrit inédit du Père de Prémare […] aurait gagné à être oublié dans les catacombes de la Bibliothèque nationale [159] ». Ce qui alarmait Philastre et rebutait Cordier était précisément ce qui fit remarquer l’ouvrage de Prémare à Bonnetty, lequel y retrouvait un « christianisme primitif » nulle part mieux conservé chez les païens que chez les Chinois [160].

91Qui plus est, même certains de ceux qui se réclamaient encore d’une science catholique émettaient de sérieuses réserves. Ainsi, le père jésuite Brucker trouvait que Prémare était parfois allé « beaucoup trop loin [161] » dans son système de lecture figuriste des livres chinois et invitait à recourir aux « découvertes des sinologues et des autres orientalistes de notre temps [162] », lesquelles confirment que les ressemblances et concordances entre les traditions chinoises et les traditions chrétiennes s’expliquent plus souvent par des emprunts des premières aux secondes que par une commune origine de toutes ces traditions. Une attitude plus critique aurait ainsi permis à Bonnetty d’éviter « bien des rapprochements contestables [163] ».

92Bonnetty étaient d’ailleurs bien conscient de cet écart qui se creusait toujours davantage et jusque dans les rangs du clergé, lui qui déplorait que, « imbus de cette funeste erreur philosophique que les peuples, avant la venue temporelle du Verbe-Jésus, n’avaient qu’une Religion naturelle, produit de la spontanéité native des forces naturelles, de la Raison seule, les savants et les prêtres refusaient de croire à ces traditions et craignaient même de trouver des ressemblances chrétiennes dans les croyances païennes [164] ». Et d’en voir notamment la cause dans « les enseignements scolastiques [qui] avaient fait oublier cette source [i. e. le « Christianisme antique, dont parle S. Augustin »], et on ne voyait dans les croyances Païennes que des produits spontanés de la raison [165] ». L’ardent propagandiste du traditionalisme savait que celui-ci avait désormais jeté ses derniers feux.

Un recours dangereux

93L’ensemble de ces facteurs d’ordre politique, sociologique, théologique et méthodologique rendait désormais inutile, sinon presque impossible, le recours apologétique à la cabale juive, quand celle-ci n’était pas tout bonnement rangée, avec les autres textes et doctrines propres au judaïsme « dévié », au nombre des recueils blasphématoires contre le Christ et la Vierge (alors que Drach y faisait précisément appel pour montrer que le judaïsme connaissait les doctrines catholiques christologiques et mariologiques). Ainsi, dans un bref opuscule de 1825, Degli Ebrei nel loro rapporto colle nazioni cristiane, le dominicain Ferdinand Jabalot écrivait déjà :

94

Il serait impossible de croire les iniquités que les juifs vomissent contre le Divin Rédempteur et sa Très Sainte Mère si elles ne se trouvaient pas inscrites dans les livres de leurs docteurs, que l’on appelle cabalistes, mishnaïques, gématriques, et jusque dans leur livre classique, nommé le Talmud[166].

95Ce refus de la cabale juive et l’association polémique entre Juif et franc-maçon [167] étaient renforcés par le recours (pour le moins abusif, sinon tout à fait erroné [168]) de maçons et d’occultistes à la cabale [169] (recours qui, selon Adolphe Franck, justifiait positivement une nouvelle édition de La Kabbale, ou la Philosophie religieuse des Hébreux[170]). Ainsi, l’abbé Abel Clarin de la Rive, directeur de La France antimaçonnique, dans Le Juif dans la franc-maçonnerie de 1895, s’appuyait-il sur Drach et sur Joseph Lémann pour dénoncer l’accord des doctrines et pratiques maçonniques avec « la Cabale altérée après le drame du Golgotha [171] ».

96En 1893, l’archevêque de Port-Louis, Léon Meurin [172], dans La Franc-Maçonnerie synagogue de Satan, entend démontrer que « la doctrine kabbalistique n’est […] au fond que le paganisme en forme rabbinique ; et la doctrine maçonnique, qui est essentiellement kabbalistique, n’est autre chose que l’ancien paganisme ravivé, caché sous un manteau rabbinique et mis au service de la nation juive [173] ». Il postule en effet que le paganisme a puisé des vérités surnaturelles « à l’arche de Noé [174] », mais qu’elles ont ensuite été corrompues et adoptées sous cette dernière forme par les rabbins kabbalistes. Aussi, si les pages de l’ouvrage de Meurin relatives aux « livres sacrés des Juifs et [à] leur connaissance de la Sainte Trinité » ainsi qu’à « la tradition générale des païens et [à] la connaissance primitive de la Sainte Trinité » [175] rappellent certains développements de L’Harmonie, au point qu’elles pourraient avoir été inspirées par ce dernier, il faut bien reconnaître que la perspective est totalement différente puisque la cabale est, pour Meurin, radicalement hétérogène au mosaïsme et au judaïsme authentiques et originelles, formant une sorte de tradition proprement satanique absolument contraire au christianisme.

97L’abbé Isidore Bertrand, polémiste anti-occultiste et antimaçonnique, consacra un chapitre de L’Occultisme ancien et moderne, sous-titré Les Mystères religieux de l’antiquité païenne. La Kabbale maçonnique. Magie et magiciens fin de siècle, à « L’occultisme chez les Juifs et les judaïsants, depuis Moïse jusqu’à nos jours [176] ». Lui aussi s’appuyait sur L’Harmonie pour distinguer « la kabbale ancienne et la kabbale pharisaïque [177] ». La première, « irréprochable [178] », comprenait le Talmud ancien et l’interprétation mystique et symbolique de l’Écriture. La seconde, en revanche, était une dénaturation profonde de la cabale ancienne, effectuée aux deuxième et troisième siècles par les rabbins qui y greffèrent, outre des récits immoraux, des conceptions grecques et orientales matérialiste, panthéiste, idolâtriques et magiques ; c’est elle qui « a donné naissance à la magie et aux sociétés secrètes, dont l’influence néfaste se fait sentir, de nos jours encore [179] » – et d’en apporter la preuve par des citations du franc-maçon Jean-Marie Ragon de Bettignies (1781-1866), « dont l’autorité fait loi dans les loges maçonniques [180] » et dont la Maçonnerie occulte de 1853 évoquait effectivement la cabale comme l’une des sources de la franc-maçonnerie, d’Éliphas Lévi (Histoire de la magie, 1860, et Dogme et rituel de la haute magie, 1856) et de Papus (Traité élémentaire de magie pratique, 1893 [181]). Ainsi, pouvait-il écrire :

98

La Kabbale pharisaïque, que les rabbins empruntèrent aux descendants de Cham, est, avec le Talmud, l’Évangile des sectes maçonniques de n’importe quel rite, comme il fut celui de Simon le magicien et de ses disciples, des Gnosticiens, des Adamites, des Manichéens, des Albigeois, etc. [182].

99Dans La Franc-maçonnerie secte juive née du Talmud[183], Isidore Bertrand reprenait les mêmes arguments pour montrer que « la Kabbale pharisaïque [était] devenue plus tard la Kabbale maçonnique [184] », et citait à nouveau Drach, Ragon et Éliphas Lévi, mais, concernant le premier, il ajoutait une précision significative :

100

La Kabbale [orthodoxe], grâce aux manœuvres intéressées des rabbins, avait fini par tomber dans l’oubli, lorsque, au xve siècle, le juif Paul Ricci et Pic de la Mirandole en révélèrent l’existence au monde chrétien.
M. Drach fait remarquer que l’étude de la Kabbale, ou de ce qu’il en restait, eut pour effet de ramener à l’Église un grand nombre d’Israélites. Ce que voyant, les rabbins usèrent de tous les moyens en leur pouvoir pour la faire disparaître [185].

101Clarin de la Rive renvoyait à propos de la cabale à l’abbé Joseph Lémann, converti du judaïsme en 1854. En effet, celui-ci, en 1886, dans L’Entrée des Israélites dans la société française et les États chrétiens[186], consacrait quelques pages à ce sujet, significativement placées dans le chapitre « Les chrétiens rassemblés dans la franc-maçonnerie : la franc-maçonnerie s’ouvre devant le judaïsme [187] », où il relevait les « emprunts faits par certaines sociétés secrètes à la Cabale [188] ». Citant L’Harmonie de Drach, Joseph Lémann n’en retenait que la distinction entre la bonne cabale, enseignement oral et secret qui courut de Moïse à Jésus-Christ, et la mauvaise, altération rabbinique postérieure à l’apparition du christianisme de la bonne cabale

102

Elle cherche des solutions dans l’arrangement des lettres et des nombres : science abstruse, sans rives, aux combinaisons vertigineuses !
Cette cabale sans autorité se subdivise alors en :
  1. Cabale spéculative. – Elle peut être sans danger pour les rabbins qui s’y livrent ; elle ne l’est pas pour les chrétiens qui veulent les suivre dans ces études abstruses : le fameux Pic de la Mirandole et Reuchelin [sic], au xve siècle, y perdent la foi ;
  2. Cabale pratique. – Elle s’occupe de théurgie, de goétie, de magie ; et c’est là que se trouvent principalement les mystères et les secrets de la Cabale : procédés bizarres, serments terribles, symboles sinistres, empruntés non seulement à la Judée infidèle, mais à la Perse, à l’Inde, à l’Égypte, à la Chaldée. En receleuse perfide, cette Cabale pratique admet également des formules et des opérations haineuses contre la religion chrétienne et les chrétiens.
En sorte que la Cabale, devenue vinaigre fils du vin, se trouve être, dans sa partie spéculative, une science fausse et dangereuse ; et dans sa partie pratique elle est infernale.
Le plus grand éclat de cette fausse et mauvaise Cabale coïncida, du xiiie au xvie siècle, avec la sorcellerie, l’astrologie judiciaire, l’alchimie, qui exercèrent leur empire sur des foules superstitieuses et eurent même leur entrée à la cour des rois. La Cabale vint prendre sa place à côté de ces sciences malsaines, leur compagne, sinon leur inspiratrice ! Les sociétés secrètes s’emparèrent bien vite des unes et des autres [189].

103Bien sûr, certains éléments de ces descriptions polémiques se trouvaient déjà chez Drach : la distinction entre la bonne et la mauvaise cabale, le refus de la cabale goétique (c’est-à-dire invoquant les démons), théurgique et magique [190] ; l’occultation relative de « la théologie spéculative, mystique, […] en raison de sa tendance chrétienne, dont on ne tarda pas à s’apercevoir, […] [et qui] tomba dans le discrédit quand les pharisiens commencèrent à s’opposer à la doctrine prêchée par Notre-Seigneur et par les Apôtres [191] » ; l’introduction dans la cabale moderne de doctrines étrangères grecques et orientales bien peu compatibles avec le mosaïsme [192] ; mais Drach admettait que l’altération philosophique de la cabale n’était pas intentionnelle, car « les cabalistes ne prétendaient pas renoncer à la théodicée mosaïque : ils la défendaient avec ardeur, et plus d’une fois, dans les temps de persécution, ils scellaient de leur sang cette croyance [193] ». Ce pourquoi on pouvait encore y recourir et ce pourquoi Pic et Reuchlin, loin d’avoir perdu la foi chrétienne dans ses spéculations, comptaient, avec Knorr von Rosenroth, au nombre des « chrétiens qui ont pénétré le plus avant dans les mystérieuses profondeurs de la cabale judaïque [194] ». De Drach à Lémann et à ses épigones antimaçonniques, le regard des catholiques, y compris de ceux issus du judaïsme, sur la cabale avaient profondément changé : rien ne pouvait être sauvé de la cabale juive tant la dénaturation qu’elle aurait fait subir à l’antique cabale mosaïque était substantielle ; dès lors, il ne pouvait y avoir de cabale authentiquement chrétienne, et ceux qui s’en étaient réclamés hautement ne méritaient pas le nom de chrétien, car en adoptant la cabale ils avaient en fait perdu la foi.

Un recours oublié

104En 1889, l’abbé Jean-Baptiste Jaugey, fondateur de la revue la Science catholique, publiait un Dictionnaire apologétique de la foi catholique contenant les preuves de la vérité de la religion catholique et les réponses aux objections tirées des sciences humaines[195]. Ce dictionnaire ne mentionnait ni la cabale ni le chevalier Drach ; il ne consacrait que peu de pages en propre au judaïsme et ne citait jamais Perrone sur ces sujets.

105Sous le même titre que celui qu’avait adopté l’abbé Jaugey, « encore qu’il ne fût pas du goût de tout le monde [196] », le père Adhémar d’Alès (1861-1938), théologien jésuite et collaborateur des Études, qui enseignait alors à la faculté de théologie de l’Institut catholique de Paris (il commença précisément en 1907), dirigea une « quatrième édition entièrement refondue » du dictionnaire, qui parut à partir de 1909 en fascicules, puis en volumes de 1911 à 1931, parallèlement à ces autres monuments de la science catholique que furent le Dictionnaire de théologie catholique, le Dictionnaire d’archéologie chrétienne et de liturgie et le Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastique. Cette nouvelle édition avait été décidée en 1907 ; or, ainsi que le soulignait le père d’Alès, « dans l’histoire de l’apologétique chrétienne, l’année 1907 marque une date [197] » : c’était effectivement l’année de la condamnation par Pie X du modernisme (Lamentabili et Pascendi), et, « sous la pression du modernisme, la pensée catholique s’est faite plus exigeante, spécialement en matière biblique, et réclame de plus grandes précisions [198] » (le Dictionnaire apologétique connut d’ailleurs quelques difficultés sur ce point à propos de l’article « Moïse et Josué » du sulpicien Jules Touzard, professeur à l’Institut catholique de Paris). C’est donc dans ce cadre que, en 1911, le père Paul Joüon (1871-1940), jésuite exégète et, surtout, spécialiste en philologie sémitique, qui enseignait à l’université Saint-Joseph de Beyrouth, donnait au dictionnaire un article « Kabbale » où l’on lisait :

106

[…] certains apologistes, par exemple le rabbin converti Drach au xixe siècle, eurent soin de distinguer explicitement entre bonne et mauvaise kabbale. Mais, avec un peu de bonne volonté, ne pourrait-on pas dégager aussi quelques bons éléments dans le soufisme musulman ou même dans la gnose des premiers siècles de l’ère chrétienne, ces deux pendants de la kabbale ? Les quelques conversions de Juifs qui se sont produites à l’occasion de la kabbale ne doivent être considérées que comme d’heureux accidents. Il n’en reste pas moins que la kabbale est une doctrine essentiellement malsaine, comme le reconnaissent du reste les meilleurs esprits du judaïsme, non seulement par la doctrine panthéiste qui en fait le fond, mais encore par ses procédés antirationnels qui vont à fausser la rectitude des facultés humaines. Il faut louer les intentions généreuses qui ont poussé quelques chrétiens et surtout des Juifs baptisés à chercher des arguments apologétiques dans la kabbale et en particulier dans le Zohar. Mais pour généreuse qu’elle est, cette méthode part d’une illusion dangereuse. Toute démonstration rationnelle de la vérité du christianisme ordonnée à la conversion des Juifs croyants doit reposer sur le terrain commun de la philosophia perennis et des vérités admises dans les deux croyances : possibilité et existence du surnaturel, Révélation, Prophétie, promesse messianique, etc. La kabbale, fausse dans sa doctrine philosophico-religieuse, dangereuse par ses procédés antirationnels, malsaine par le relent d’érotisme qui s’en dégage […] est certainement en dehors de ce terrain commun [199].

107On ne peut être plus loin du jésuite romain qui, quarante ans auparavant, recourait si volontiers aux « saines doctrines sous le voile de la secrète Cabale » pour démontrer les vérités éternelles du christianisme.

  • Sources

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Mots-clés éditeurs : antijudaïsme, antisémitisme, apologétique, conversion, franc-maçonnerie, jésuite, judaïsme, kabbale, occultisme, traditionalisme

Date de mise en ligne : 05/04/2013

https://doi.org/10.3917/rspt.964.0703