Des ouvriers travailleurs aux makers créatifs :
Fin du travail ou cécité partielle ?
- Par Yoann Bazin
Pages 133 à 139
Citer cet article
- BAZIN, Yoann,
- Bazin, Yoann.
- Bazin, Y.
https://doi.org/10.3917/rsg.273.0133
Citer cet article
- Bazin, Y.
- Bazin, Yoann.
- BAZIN, Yoann,
https://doi.org/10.3917/rsg.273.0133
1 Dans son ouvrage Makers (Ch. Anderson, 2012), Chris Anderson se propose d’annoncer et de décrire une nouvelle révolution industrielle qui aurait selon lui déjà commencé. Entre exemples contemporains et rappels historiques, il brosse le portrait d’un renouvellement profond des économies capitalistes autour d’une décentralisation des moyens de production et de l’émergence d’une nouvelle rationalité inspirée des bricolages et du mouvement Do It Yourself. Au-delà du propos central, il est frappant de voir comment Chris Anderson considère la notion de travail et son évolution récente comme à venir. Dès les premiers exemples, lorsqu’il raconte l’histoire de son grand-père, le travail est avant tout teint de créativité et d’innovation. L’inventeur du passé voyait le fruit de son travail structurellement limité par son manque d’accès à l’outil de production, condition nécessaire à la diffusion au grand public. De James Watt à Mark Zuckerberg, les récits et évocations d’entrepreneurs sont multiples mais n’évoquent à peu près jamais la question de la persévérance, de la difficulté ou même de la souffrance. En fait, travail et création sont ainsi quasiment synonymes dans une grande partie de l’ouvrage. L’échec n’est que peu décrit, pas plus que la difficulté à se relever dans ce « mouvement Maker » de Ch. Anderson (2012). Il insiste par contre abondamment sur les notions de bricolage, de création, d’apprentissage et de plaisir. Et les récits présentés accréditent parfaitement cette facette. Il ne s’agit donc pas de remettre en question ce que dit Chris Anderson, mais plutôt de se demander si l’on peut saisir la complexité de la notion de travail – passée, présente comme future – en « oubliant » un versant fait de difficulté, de persévérance, de pénibilité et parfois de souffrance.
2 On a l’impression, en lisant Chris Anderson, que le travail de demain n’est fait que de collaborations et d’innovations, et que le labeur et la fatigue ne seraient plus que de lentes lourdeurs du passé. Il est vrai que, dès aujourd’hui, les échanges multiples rendus possibles grâce aux nouvelles technologies peuvent être presque instantanément couplés à des outils de production décentralisés (en particulier les imprimantes 3D). Le pénible travail de production concrète semble ainsi voué à disparaître au profit d’une conception qui est par essence créative. Pour autant, même si l’Occident en arrivait à ne plus « mettre les mains dans le cambouis » (ce qui est en soi discutable mais là n’est pas l’objet de cet article), peut-on oublier le versant sombre évoqué plus haut et faire du travail un pur plaisir créatif ? Les notions de pénibilité, d’ennui et de souffrance étaient-elles des conséquences de l’organisation du travail « à l’ancienne », ou bien des caractéristiques inhérentes à la notion de travail même ? En sciences de gestion comme en sociologie, les théories critiques ont tendance à dénoncer l’organisation actuelle du travail et les techniques de management modernes. Si cette organisation est en effet problématique, le propos de cet article est de mettre en tension les racines étymologiques du mot travail ainsi que deux récits de travailleurs avec le propos parfois angélique de Ch. Anderson (2012).
3 Dans une première partie, nous nous intéresserons à la manière dont les multiples racines convergent vers deux courants qui se retrouvent encore aujourd’hui dans notre manière de comprendre le travail. En effet, ces racines sont loin d’être neutres et permettent de rendre compte des manières contrastées qu’ont les acteurs de parler de leur travail au quotidien et la place qu’il prend dans leur vie. Nous verrons alors dans une seconde partie comment ces racines s’incarnent dans deux récits de travailleurs du XXe siècle (G. Navel, 1979 ; R. Linhart, 1981). Le point de focale n’est donc pas la place du travail dans la société, son histoire juridique ou ses théories, mais plutôt la manière dont il est vécu par les acteurs qui emploient ce mot pour désigner leurs activités quotidiennes. Nous pourrons alors relire les propos de Ch. Anderson (2012) à la lueur de ces deux critiques, l’une étymologique et l’autre anthropologique.
1. Une critique étymologique
4 Dans la sphère linguistique européenne, l’étymologie du mot “travail” a trois racines principales : laborare et tripalium en latin et ergon en Grec.
1.1. Une racine « factuelle » : laborare
5 La traduction latine de « travail » (ainsi que de « labeur » et de l’anglais « labour »), vient du verbe laborare qui signifie cultiver ou administrer afin de mettre en valeur. Le travail renvoie alors à ce que l’homme produit ou cultive. Il y a dans le verbe l’idée de faire un effort pour produire : “labor, est function quaedam vel animi, vel corporis gravioris operis, et muneris”, le travail est une fonction pénible, soit pour le corps, soit pour l’esprit (Cicéron, Tusculanes, II : XV).
6 Pour autant, si les notions de préoccupation et de fatigue sont toujours présentes, le travail reste orienté vers une réalisation qui est reconnue et appréciée. Le travail est une production qu’on valorise, quelque chose dont on pourra tirer une fierté.
7 Bien que relativement « factuelle » (« laborare » est la traduction littérale de « travailler » en latin), cette racine étymologique renvoie à un ancrage positif que l’on retrouve dans la racine grecque.
1.2. Une racine noble : εργον
8 « Travail » se traduit par « arbeiten » en allemand, « arbeid » en norvégien et par work en anglais. Pour trouver l’origine de ces mots, il faut aller chercher dans le grec ancien. C’est cette racine qui va nous permettre de comprendre pourquoi l’étude scientifique du travail se dit en français « ergonomie ». Cette branche étymologique prend ses racines dans l’ergon (εργον) de la Grèce Antique. Or, εργον correspond bien à un travail mais en tant qu’ouvrage manuel ou œuvre de l’esprit. Si la notion d’effort est toujours présente – l’erg est aujourd’hui l’unité de travail en tant que force et se mesure en joules [1] –, cette racine met surtout en avant la valeur du résultat obtenu par une action humaine. L’ergon va initier la branche indo-européenne werg qui est liée à l’hindou où karmin, qui signifie « être occupé, être au travail », est en lien avec le célèbre karma en sanskrit qui renvoie à une action, une œuvre ou une volonté (J. Herbert & J. Varenne, 1985). On retrouve cette même idée d’exercice d’une capacité de production et de réalisation dans les langues arabes pour lesquelles le travail se traduit par El Amal : l’œuvre et la création ou encore l’action du corps et de l’esprit (L. Cardet, 1960). Le travail en tant qu’œuvre renvoie ainsi à l’expression de la volonté de l’homme, à sa capacité de transformer le monde.
9 Teinté d’une certaine noblesse, l’εργον et le laborare n’expliquent pas tout. Le mot « travail » est, lui, issu d’une racine bien plus contrastée.
1.3. Une racine sombre : tripalium
10 Dans l’Antiquité Romaine, le tripalium (tri – palu) est une machine utilisée pour immobiliser les animaux trop grands ou trop fougueux en plaçant trois pieux (en trépied ou en arche) afin de pouvoir les ferrer, les marquer ou les soigner. Cet outil du maréchal-ferrant s’appelle encore aujourd’hui un « travail à ferrer » et n’est utilisé que pour des chevaux rétifs ou pour les vaches incapables de se tenir dans cette position. Le même instrument sera plus tard utilisé pour punir les esclaves refusant de se plier aux ordres, d’où cette étymologie maintenant devenue classique : tripalium, instrument de torture à trois pieux (O. Bloch & W. von Wartburg, 2002).
11 Les termes travail (français), trabajo (espagnol), trabalho (portugais) ou treball (catalan) vont avoir cette même racine lourde de sens. Sous ce jour, le travail est teinté de souffrance et de contrainte, d’autant plus si on complète cette étymologie par une racine mythologique.
1.4. Une racine punitive : le péché originel
12 Si l’origine des mots est importante, elle ne peut non plus en expliquer tout le sens. Or, le travail a été, dans les cultures judéo-chrétiennes, grandement organisé par des religions qui se sont dotées d’une mythologie fondatrice commune lui donnant une place à la fois centrale et problématique. La question du travail est abordée dans l’Ancien Testament dès la création du monde et de l’Homme. Adam et Eve occupent le jardin d’Eden en y étant relativement oisifs, ils se suffisent principalement de la cueillette dans une nature luxuriante. Un seul arbre leur est interdit, celui de la connaissance du Bien et du Mal ; ils sont donc dans un état qui ne connaît ni l’un, ni l’autre et la peine n’existe pas. Cependant, tentée par la plus intelligente de toutes les bêtes, Eve goûte au fruit de cet arbre proscrit et en propose à son compagnon qui accepte. Ils prennent alors conscience de leur nudité et se couvrent. Il est dit qu’en s’en rendant compte, le Seigneur les condamna et la punition divine fut sans appel : « Il dit à la femme : Je ferai qu’enceinte, tu sois dans de grandes souffrances ; c’est péniblement que tu enfanteras des fils. Tu seras avide de ton homme et lui te dominera » [2]. Si au premier abord cette condamnation ne semble pas être directement liée à la question du travail, il faut rappeler qu’en obstétrique le travail est un synonyme de l’accouchement - d’où le nom de la « salle de travail » à l’hôpital et de l’expression « going into labour » en anglais. Il semble difficile de ne pas voir dans ce passage de la Bible un lien avec ces salles où le bonheur de donner la vie se mêle à la souffrance de l’enfantement. Mais la sanction ne s’arrête pas là.
13 C’est bien le couple qui a goûté le fruit défendu et pas seulement Eve : « Il dit à Adam : (…) le sol sera maudit à cause de toi. C’est dans la peine que tu t’en nourriras tous les jours de ta vie (…) À la sueur de ton visage tu mangeras du pain jusqu’à ce que tu retournes au sol car c’est de lui que tu as été pris ». Adam et Eve ne pourront donc plus jamais vivre de la simple et reposante cueillette qui suffisait à leurs besoins ; leurs descendants devront dorénavant travailler le sol et le labourer péniblement pour alors seulement pouvoir en tirer une culture et se nourrir. Le travail est donc une punition divine dans les cultures judéo-chrétiennes dont les membres portent la culpabilité et doivent assumer les conséquences.
1.5. Deux fils entremêlés
14 Le travail n’a pas que l’héritage latin qu’on lui prête souvent. On ne peut le réduire à une simple contrainte (punitive ou curative), il est aussi une réalisation, une production volontaire et potentiellement noble. L’étymologie fonde ainsi une utilisation du mot à la fois ambiguë et ambivalente faite de faute, de sanction, d’absolution, d’asservissement et d’épanouissement. Deux courants vont se mêler dans l’Histoire autour d’un travail qui devient peu à peu central dans les sociétés occidentales. Si l’on peut démêler ces courants pour des raisons analytiques, il serait absurde de vouloir nier l’un ou l’autre. Au-delà des pratiques sociales et de l’organisation du travail qui sont évidemment centrales, le mot lui-même est ancré dans des héritages qui rendent indissociables les deux fils sémantiques : l’aliénation et la réalisation.
15 Suivant les héritages du tripalium et de la mythologie judéo-chrétienne, le travail est vu et vécu comme une contrainte, une sanction douloureuse. C’est une aliénation exercée par une puissance dominante sur celui qui doit travailler ; et ce rôle va être endossé par la bourgeoisie capitaliste au XIXe siècle. Cette idée est centrale chez Marx dans les Manuscrits de 1844 où il dénonce la séparation aliénante entre l’homme et le produit de son travail. On retrouvera cela chez G. Debord (1967) dans sa Société du spectacle et chez J. Ellul (1973) dans Les nouveaux possédés. Le travail comme activité pénible devient une obligation et une contrainte dans laquelle celui qui travaille perd sa liberté en vendant sa force de production. H. Arendt (1983, p. 152) assouplira cette critique en reconnaissant au travail une fonction de « processus de fertilité vitale » tout en le distinguant fortement de l’œuvre (on retrouve au passage ici l’ergon) qui, elle, dure et de l’action qui crée et révèle la liberté de l’homme. De manière concomitante, les héritages de l’ergon et du laborare teintent le travail des valeurs de réalisation et de production dont le travailleur peut tirer une fierté. Par le travail, l’homme prend prise sur son environnement, le transforme et le cultive pour en obtenir ce qu’il désire. Il y a ainsi aussi dans le travail l’exercice d’une puissance, d’une volonté. Au-delà de l’effort et de la peine, toujours présents évidemment, le travail est considéré comme une puissance humaine permettant que créer de la valeur (A. Smith, 1776). Il est ce qui sépare l’humain de l’animal puisque seul l’Homme a su agir sur son environnement pour le domestiquer. Cette idée d’une humanisation de la Nature traverse la pensée de Hegel pour qui le travail est constitutif des identités et du lien social dans les communautés (R. Sobel, 2004).
16 C’est de la rencontre des deux perspectives contradictoires de l’aliénation et de la réalisation que va émerger la notion de travail dans nos sociétés modernes. Entre contrainte divine et réalisation sociale, le travail oscille. Il est noble dans la création et pénible dans l’effort. Pour rendre compte du travail dans les organisations, les deux fils sémantiques sont nécessaires. Il ne s’agit pas ici de nier l’importance de l’histoire, des relations sociales ou du droit dans l’organisation sociale du travail, et donc dans ses théorisations. Il s’agit plutôt de montrer en quoi les origines mêmes du mot peuvent permettre de rendre compte avec richesse et profondeur de l’expérience quotidienne des travailleurs. On perçoit dès à présent en quoi le récit de Ch. Anderson (2012), aussi visionnaire qu’il puisse être, semble partiel et partial tant la part « sombre » du travail en est absente. Pour autant, la critique étymologique ne fait pas tout et l’on peut y ajouter une critique anthropologique.
2. Une critique anthropologique
17 Pour pouvoir saisir les subtilités de la manière dont le travail est réalisé et vécu par les acteurs, j’ai utilisé deux récits d’ouvriers immergés dans les usines de construction automobile. Ils permettent d’accéder de manière indirecte, mais intime, à leur rapport au travail, tant dans leurs quotidiens que dans la place qu’il occupe dans leur vie. On s’éloigne donc des exemples choisis par Chris Anderson qui sont par définition réduits et ne laissent voir qu’une infime partie de l’activité réelle des acteurs présentés. Les deux ouvrages que je propose ont été choisis pour des raisons précises. Dans Travaux (1979), Georges Navel écrit son autobiographie sous forme d’un récit réflexif de sa vie de travailleur manuel. Si le ton est poétique, avec des accents libertaires par moments, les critiques que l’auteur fait à l’organisation du travail sont toujours celles d’un travailleur avant d’être idéologiques. Il offre un point de vue subjectif ancré dans l’identité d’une personne qui se définit comme un travailleur avant toute autre chose. Cette source correspond à ce que B. Tedlock (2000) appelle une « biographie » ou une « histoire de vie ». Dans L’établi, Robert Linhart nous offre le point de vue d’un sociologue qui décide d’aller travailler à l’usine pour expérimenter intimement ce que les ouvriers vivent et pouvoir ainsi rendre compte de leur quotidien. Le projet initial est clairement politique, en l’occurrence communiste, et l’ouvrage est teinté de cela. Pour autant, le récit fait rapidement place à une expérience subjective de la condition d’ouvrier et du quotidien du travail en usine. On est donc face à ce que B. Tedlock (2000) considère à la fois comme une « histoire de vie » et un « mémoire ».
18 Ces deux sources proposent des récits riches et subjectifs du travail et de son expérience, l’un va du travail manuel vers l’écriture (G. Navel, 1979), l’autre va du recul de l’analyse vers l’expérience du travail (R. Linhart, 1981). L’analyse rigoureuse de leur contenu donne accès à la subjectivité des acteurs et de leurs expériences et offre ainsi une forme d’anthropologie du travail et des travailleurs.
19 Dans un premier temps, ces deux ouvrages ont été attentivement lus pour comprendre la démarche et le point de vue des auteurs. Cela m’a permis de saisir leur approche, la place du travail dans leur vie et la manière dont ils le vivaient au quotidien. Ensuite, un premier codage a été effectué pour identifier les différents paragraphes dans lesquels leur travail était particulièrement décrit. Il s’agissait alors de rester proche des vocabulaires des auteurs et de faire ressortir des thèmes récurrents. C’est après avoir identifié des proximités suffisantes pour identifier des catégories qu’un codage commun a été effectué. Ce processus est très influencé par la méthodologie dite « Gioia » (D.A. Gioia & al, 2013). Il s’agissait de cumuler des thèmes de premier ordre proches des sources puis de second ordre plus distanciés et analytiques (J. Van Maanen, 1979). Le mode de représentation de l’ensemble du processus utilisé par la suite emprunte fortement à S.M. Clark et al. (2010).
20 Le regroupement des catégories de premier ordre a produit 9 thèmes de second ordre qui ont été regroupés en quatre dimensions. Les deux premières semblent renvoyer à ce qui a été identifié comme étant le travail comme aliénation. Les deux suivantes, elles, évoquent plutôt le travail comme réalisation. Pour autant, les frontières sont poreuses et l’on va voir en quoi ces deux « fils » s’entremêlent en permanence.
2.1. La pénibilité du travail
21 Étant donné le choix du secteur, il n’est pas étonnant de trouver le thème de la pénibilité du travail sur les chaînes de montage automobiles. Puisque l’efficacité est une préoccupation omniprésente, elle est nécessairement accompagnée d’une fatigue, voire d’un épuisement des travailleurs. Comme le formule G. Navel (1979 : 147-148), « les forces s’épuisent. Il faut se rassembler, s’anéantir, ne pas être trop présent, trop conscient de la fatigue, parvenir à l’automatisme (…) Avec l’habitude, tout devient possible, mais l’habitude est dure à venir (…) Mais pour un débutant, c’est la galère. La peine du début est difficile à surmonter. Dès le matin il faut faire appel à la résistance. Les forces s’épuisent longtemps avant la fin du jour ». L’attention et l’intensité constantes des lignes de montage pèsent sur les corps des travailleurs. Et ce, d’autant plus que la division et l’automatisation des tâches a rendu le travail répétitif et donc souvent ennuyeux : « Dans chacun de leurs gestes, car depuis longtemps leur travail n’exigeait d’eux aucune tension, il y avait de l’ennui, mais de l’ennui accepté, digéré » (G. Navel, 1979 : 72). On retrouve cette idée chez R. Linhart (1981 : 10) avec un accent mis sur l’organisation du travail : « L’informe musique de la chaîne, le glissement des carcasses grises de tôle crue, la routine des gestes : je me sens progressivement enveloppé, anesthésié. Le temps s’arrête ». Tout au long des deux récits, le quotidien du travailleur est ainsi teinté de fatigue et d’ennui.
Structure des données
| Concepts de 1er ordre | Thèmes de 2nd ordre | Dimensions globales |
| Le travail manuel requiert un effort constant qui épuise les ouvriers | a. La fatigue de l’efficacité | La pénibilité du travail |
| La routine du travail quotidien rend l’activité répétitive, voire ennuyeuse | b. L’ennui du quotidien | |
| L’automatisation et l’encadrement des travailleurs imposent un contrôle toujours plus resserré. | c. Le contrôle par l’automatisation | Le travail dominé |
| Au quotidien, la hiérarchie exerce son pouvoir sur le travail, par la formation comme par la surveillance | d. La domination de la hiérarchie | |
| La maîtrise des tâches à effectuer offre des marges de liberté aux travailleurs. | e. La liberté par la maîtrise | Les marges de liberté des travailleurs |
| Le travail est sous-tendu par des dynamiques d’apprentissage et de transmission qui en font une activité fondamentalement collective. | f. Les collaborations dans la transmission | |
| Aussi automatisé qu’il puisse être, le travail demande toujours une dextérité et un savoir-faire. | g. L’intelligence du savoir-faire | Les territoires des travailleurs |
| Le sens du travail bien fait et le jeu de la difficulté sont pour les travailleurs des sources de plaisir et de fierté quotidiennes. | h. Le plaisir et la fierté | |
| Quand il en vient à maîtriser son art, le travailleur développe un style propre qui sera reconnu et apprécié par ses pairs. | i. L’élégance du style |
Structure des données
2.2. Le travailleur dominé
22 Depuis la naissance du projet d’organisation scientifique du travail, les tâches des ouvriers dans les usines ont été segmentées, mesurées, divisées et réparties pour optimiser la production. Au-delà de la fatigue et de l’ennui déjà mentionnés plus haut, cela a aussi mené à une mutation de l’encadrement des travailleurs : « Le système Taylor, inhumain, absurde, appliqué dans le sport, il exigerait du premier venu dans le saut, la nage, le lancement du disque, qu’il parvienne au record des champions. C’était ça qui donnait à l’usine une réputation de bagne d’abord, puis le nombre excessif de gardiens en casquette qui ne cessaient de circuler dans l’usine » (G. Navel, 1979 : 65).
23 Le travail est maintenant contrôlé de près, d’autant plus près qu’il est automatisé et donc presque transparent du point de vue de la surveillance. La logique de rationalisation irrite particulièrement R. Linhart (1981 : 165) : « On met tout ça en fiche, on vous décompose et on vous recompose à des dixièmes de seconde près et, un beau jour, on vient vous changer le boni par surprise ». Ainsi, la hiérarchie n’est plus vue comme simple coordinatrice ou répartitrice des ressources, mais aussi comme un instrument de pouvoir et de domination sur les travailleurs. « Donc, l’Organisation du travail rôde. Elle n’a pas vraiment de nom, l’Organisation du travail. Si, en principe : “le bureau des méthodes et des temps” (…) En général anonyme, présente seulement dans ses effets. Mais, parfois, elle prend un visage, une forme concrète ponctuellement » (R. Linhart, 1981 : 169). On trouve ainsi une opposition systématique entre les ouvriers (« nous ») et le management (« eux »). Le travail est alors vécu comme une forme de domination de la hiérarchie et G. Navel (1979 : 147) formule cette expérience de manière particulièrement cruelle : « Sur le chantier, rien n’est prévu pour nous. Nous sommes traités en bétail ».
2.3. Les marges de liberté des travailleurs
24 Malgré cette pénibilité et cette domination, le travail ne peut être réduit à une série de tâches ne demandant aucun savoir-faire : « Avec la sensation d’être aussi vide qu’un tambour, je me réjouissais, dans ma tâche toujours difficile, d’être un homme, une combinaison de forces, de facultés aux prises avec le noir de la matière » (G. Navel, 1979 : 244). Il existe toujours, même dans les usines automobiles, des marges de liberté, des espaces au sein desquels les travailleurs sont maîtres de leurs activités. Un des exemples présentés par R. Linhart (1981 : 12) illustre bien cela : « Parfois, s’il a travaillé vite, il lui reste quelques secondes de répit avant qu’une nouvelle voiture se présente ; ou bien il en profite pour souffler un instant, ou bien, au contraire, intensifiant son effort, il “remonte la chaîne” de façon à accumuler un peu d’avance, c’est-à-dire qu’il travaille en amont de son aire normale, en même temps que l’ouvrier du poste précédent ». L’ignorance de certains supérieurs hiérarchiques permet aux ouvriers de garder une certaine maîtrise et de s’aménager des moments de liberté. C’est notamment le cas dans l’apprentissage et la transmission qui, même s’ils sont souvent encadrés par la direction, laissent aux travailleurs une large part d’autonomie. Ce sont des moments pendant lesquels les travailleurs peuvent tisser des liens : « “Allez, à toi maintenant”, me dit Mouloud. “Tu as vu comme il faut faire”. Et il me tend le chalumeau et le bâton d’étain. “… Mais non ! Pas comme ça ! (…) Cela avait l’air évident, quand Mouloud le faisait, en gestes précis, coordonnés, successifs. Moi je n’y arrive pas, c’est la panique (…) “Écoute, ça sert à rien de t’affoler comme ça. Arrête un peu et regarde comment je fais” » (R. Linhart, 1981 : 20-22). Plus encore, la transmission permet aux travailleurs de faire communauté en développant des pratiques collectives.
2.4. Les territoires des travailleurs
25 Au-delà de libertés aménagées dans les interstices, les travailleurs développent par le travail des règles, des sensations et des émotions qui n’appartiennent qu’à eux. « Je m’occupais à donner à mes mains le maximum d’habileté, ne faisant aucun geste sans que l’attention n’y participât (…) découvrant ainsi le rôle du tact et de la vue (…) Mais surtout, je trouvais, à m’émerveiller de l’intelligence de la main humaine, des motifs de rêveries qui trompaient la longueur des journées » (G. Navel, 1979 : 220). De plus, en tant qu’activité collective, le travail est le lieu de développement de dextérités et d’expériences sensorielles et corporelles qui échappent aux systèmes de contrôle et à l’organisation formelle du travail : « (Les trois ouvriers yougoslaves) sont si adroits et travaillent si vite qu’ils parviennent à recomposer les trois postes en deux (…) Il suffit de les regarder travailler pour se rendre compte que personne ne tiendrait normalement à un rythme pareil. On croirait voir opérer des prestidigitateurs » (R. Linhart, 1981 : 34). La fierté du travail bien fait est irréductible à l’atteinte d’objectifs chiffrés imposés par la direction. C’est à la fois un sens personnel et une reconnaissance de ses pairs que le travailleur décrit dans son quotidien : « J’admirais ceux de mon équipe, leur habileté au boisage des profondes tranchées (…) Je remarquais dans beaucoup de leurs gestes un savoir-faire réfléchi » (G. Navel, 1979 : 184).
26 Pour G. Navel, la fierté ressentie dans le travail permet aux ouvriers de s’affranchir quelque peu de leur condition : « L’effort ouvrier, le plaisir de cette maîtrise faite d’un long acquis (…) L’habileté dans le métier confère à l’homme une façon de seigneurie » (G. Navel, 1979 : 9). Plus encore, le travailleur développera une esthétique, une élégance personnelle, que la communauté apprécie d’autant plus que les managers en sont incapables. Il faut être un travailleur pour remarquer et relever certains détails dans le travail de l’autre : « Il travaille penché, à dix ou vingt centimètres du métal, précis au coup de lime ou de marteau près, ne se reculant que pour éviter la gerbe d’étincelles de la soudure ou la volée de copeaux métalliques du ponçage. Un artisan, presque un artiste » (R. Linhart, 1981 : 162).
Discussion et conclusion
27 L’étymologie du mot « travail » (et de ses traductions européennes) nous a permis d’identifier plusieurs racines sémantiques et mythologiques. De celles-ci nous est apparue une expérience du travail entremêlant intimement deux fils : le travail comme aliénation et le travail comme réalisation. Ces deux thématiques se retrouvent dans les différentes analyses et théories du travail développées par la suite.
28 Pour confronter ces enracinements au travail tel qu’il est pratiqué et vécu sur le terrain, deux ouvrages ont été analysés en détail : l’un venant d’un ouvrier qui témoigne de son travail, l’autre d’un sociologue qui est allé travailler plusieurs années dans les usines Citroën.
29 Il ressort de l’analyse une convergence de ce qui est décrit sur le terrain avec les racines étymologiques du « travail » ; mais aussi une divergence avec le récit proposé par Chris Anderson (2012). Certes, le versant ergon du travail est bien représenté dans ce mouvement Makers fait de créateurs et d’entrepreneurs qui collaborent et produisent de manière à la fois distante, via les nouvelles technologies, et locale grâce aux nouveaux moyens de production que sont les imprimantes 3D et les FabLabs. Au-delà du livre de Chris Anderson, notre imaginaire collectif se représente la Silicon Valley comme un lieu magique où le travail n’est que création et invention et les heures passées à travailler deviennent un plaisir, ou au plus un prix à payer pour jouir du résultat final.
30 Ce qui est cruellement absent, et que nos critiques étymologiques et anthropologiques rappellent, c’est que le travail n’est pas fait que de plaisir et d’innovation. Il est aussi fait de difficulté, de pénibilité et, parfois, de souffrance.
31 Les « fils » de l’ergon et du tripalium ne sont jamais clairement séparés. Il n’y a pas l’aliénation d’un côté et la réalisation de l’autre, ni d’alternance séquentielle. Les deux sont entremêlés au quotidien et sans forcément de contradiction. Le travail est à la fois une aliénation, une contrainte demandant un effort, et une réalisation, une activité dont les travailleurs tirent une fierté. L’acteur devient travailleur par le travail, il se produit et donc quelque part s’aliène lui-même. Il n’est pas nécessairement une victime du travail et de son organisation. Ce que montrent les récits des travailleurs, c’est que les fils ne se tressent pas en opposition et en paradoxe. Le travail est simultanément fait des deux, l’un n’allant pas sans l’autre. Se plaindre de son travail tout en en étant parfois fier n’est donc en rien une contradiction. Pas plus que de se jouer de certaines difficultés pour mener à bien la tâche qui nous a été confiée tout en protestant contre la domination de la hiérarchie.
32 Dans le quotidien des organisations, le travail mêle sans cesse aliénation et réalisation, tripalium et ergon. Si le mouvement des Makers de Chris Anderson annonce bien des changements profonds dans l’organisation du travail et de la production, la nature du travail, individuel comme collectif, reste tissée de ces deux brins ; c’est le cas dans la Silicon Valley comme ailleurs. La vision de Ch. Anderson (2012) n’est donc pas fausse dans sa description des travailleurs, elle est partielle et partiale. En miroir de la créativité, de la collaboration et de l’innovation, elle passe sous silence les difficultés, les échecs, la persévérance et la souffrance que tout travailleur a déjà expérimentés. Les entrepreneurs qui réussissent ont souvent échoué plusieurs fois avant et leurs innovations s’ancrent toujours dans une quête en général longue et difficile.
33 Même les plus créatifs des bricoleurs, les artistes, connaissent le côté sombre du travail technique avant l’émancipation de la création pure.
34 S’il n’est pas étonnant que l’on veuille passer sous silence la part sombre du travail, il est impossible de réellement l’oublier tant elle s’impose à toute personne en quête de maîtrise. Il est vrai que la société numérique fait disparaître peu à peu le travail salarié industriel ; on en annonce d’ailleurs souvent la fin (D. Méda, 1995 ; J. Rifkin, 1995). La révolution industrielle et le XIXe siècle avaient fait naître le travail salarié, fondamentalement ancré dans un conflit entre capital et travail, ce dernier étant vu comme une activité si pénible pour les ouvriers que l’État social devait les protéger (R. Castel, 1995). La Silicon Valley, dans sa quête perpétuelle d’innovation, tend parfois à oublier ce que beaucoup de travailleurs vivent, non seulement de l’autre côté du globe où la société industrielle est encore bien vivante, mais aussi dans le reste du pays et même dans les entreprises les plus créatives de la Californie.
35 Ainsi, nier la part sombre du travail n’est pas tant une annonce de sa fin qu’une cécité partielle qui peine à rendre compte de ce que vivent réellement les travailleurs.
Bibliographie
- Anderson, Ch. (2012). Makers : the new industrial revolution. Random House.
- Arendt, H. (1983). Condition de l’homme moderne. Paris : Calmann-Lévy.
- Bloch, O. & von Warburg, W. (2002) Dictionnaire étymologique de la langue française. PUF
- Cardet L. (1960), Encyclopédie de l’islam, article « ‘Amal ». Maisonneuve & Larose
- Castel, R. (1995). Les métamorphoses de la question sociale : une chronique du salariat. Fayard.
- Clark, S. M., Gioia, D. A., Ketchen, D. J., & Thomas, J.B. (2010). Transitional identity as a facilitator of organizational identity change during a merger. Administrative Science Quarterly, 55 (3), 397-438. Debord, G., -La Société du spectacle, Buchet-Chastel, Paris, 1967 ; Champ libre, Paris, 1971 ; Gallimard, Paris, 1992, -Commentaires sur la société du spectacle, Gallimard, Paris, 1993, éditions Gérard Lebovici, Paris, 1998.
- Ellul, J. (1973). Les nouveaux possédés. Fayard, Paris.
- Gioia, D. A., Corley, K. G., & Hamilton, A. L. (2013). Seeking qualitative rigor in inductive research notes on the Gioia methodology. Organizational Research Methods, 16 (1), 15-31.
- Herbert Jean & Varenne Jean (1985), Vocabulaire de l’hindouisme. Dervy
- Linhart, Robert (1981). L’Établi, Éditions de Minuit, Collection de poche « double » n° 6, 180 pages, Première publication aux Éditions de Minuit en 1978.
- Maanen John (van), (1979). Qualitative methodology, Sage, 272 pages.
- Marx, K. (1962). Manuscrits de 1844 : économie politique & philosophie. Éditions sociales.
- Méda, D. (1995). La fin de la valeur travail. Esprit, 214, 75-93.
- Navel, G. (1979). Travaux. 1945. Reprint, Paris : Gallimard.
- Rifkin, J. (1995). The end of work : The decline of the global labor force and the dawn of the post-market era. New York : Putnam.
- Smith, A. (1776), Essai sur l’origine de la richesse des nations.
- Sobel, R. (2004). Travail et reconnaissance chez Hegel. Revue du MAUSS, 23 (1), 512 p., p. 196-210.
- Tedlock, B. (2000). Ethnography and ethnographic representation. Handbook of qualitative research, 2 (1).
- Voltaire. (2003). Candide ou L’optimisme : 1759. B. Darbeau (Ed.). Hatier.
Mots-clés éditeurs : étymologie, makers, œuvre, Travail, tripalium
Date de mise en ligne : 25/04/2016
https://doi.org/10.3917/rsg.273.0133