La mesure du stress professionnel. Différentes méthodologies de recueil
Pages 71 à 79
Citer cet article
- STEILER, Dominique
- et ROSNET, Élisabeth,
- Steiler, Dominique.
- et al.
- Steiler, D.
- et Rosnet, É.
https://doi.org/10.3917/rsg.251.0071
Citer cet article
- Steiler, D.
- et Rosnet, É.
- Steiler, Dominique.
- et al.
- STEILER, Dominique
- et ROSNET, Élisabeth,
https://doi.org/10.3917/rsg.251.0071
1 Le concept de stress professionnel a gagné sa popularité dans les pays anglo-saxons depuis les années 1970. Ceci a permis le développement d’un panel important d’outils et autres questionnaires mesurant tantôt les causes de stress, tantôt les conséquences sur la santé ou sur la performance. Plus récemment, dans le contexte francophone, alors que la recherche s’est intéressée à certaines facettes du stress (M. Bruchon-Schweitzer, N. Rascle, B. Quintard, F. Cousson & C. Aguerre, 1997 ; O. Roques, 1999) et que les entreprises sont progressivement passées à l’action à travers, par exemple, des séminaires de gestion du stress, relativement peu de travaux ont conduit à l’élaboration de méthodes ou d’outils validés de mesure du stress professionnel (S.M. Consoli, P. Taine, F. Szabason, C. Lacour, & PCV. Metra, 1997 ; A. Pichené, 1995 ; Y. Sifakis, N. Rascle, & M. Bruchon-Schweitzer, 1999).
2 Il est pourtant évident pour la plupart des chercheurs, des consultants ou des décideurs dans les entreprises que le simple fait de s’intéresser à un phénomène organisationnel et de tenter de le résoudre sans au préalable l’avoir mesuré conduira sans doute à des résultats pauvres, ambigus et souvent inaptes à toute évaluation du retour sur investissement.
3 La première question qui se pose, « quoi mesurer ? », est immédiatement suivie d’une seconde « comment mesurer ? ».
4 Dans une première partie, nous rappellerons de façon concise les différents concepts du stress ainsi que les limites des mesures qui y sont rattachées. Dans un second temps, nous aborderons trois procédures différentes dans l’évaluation du stress professionnel avec leurs intérêts et limites : les approches « sur-mesure », les approches composites et les approches globales. Enfin, convaincus de leur intérêt opérationnel, nous présenterons un outil de mesure composite, l’Occupational Stress Indicator (OSI) développé par C.L. Cooper, S.J. Sloan et S. Williams (1988) et validé dans sa version française par l’auteur (D. Steiler, 2005 ; D. Steiler & C.L. Cooper, 2004 ; D. Steiler & B. Paty, 2009).
1. Concepts de stress professionnel et limites des mesures associées
5 Une revue de la littérature sur le stress professionnel fait émerger trois principaux modèles : un modèle basé avant tout sur la réponse de stress, un second modèle basé sur le stimulus et enfin un modèle psychologique à deux variantes : la vision interactionniste et la vision transactionnelle.
6 Cette section n’a pas pour objet de les définir avec précision, mais simplement d’en comprendre les grands traits (quoi mesurer ?) afin de mieux identifier les composantes du stress professionnel et d’avoir une première idée des limites de leurs outils respectifs.
1.1 Approche basée sur la réponse
7 Ce modèle a été introduit par H. Selye (1974) pour qui le stress était une réponse non spécifique du corps à toute demande qui lui était faite. C’est donc ici la réponse de la personne à un événement qui détermine son caractère stressant ou non.
Modèle basé sur la réponse.
Modèle basé sur la réponse.
8 Cette vision essentiellement biophysiologique du stress s’est progressivement étendue à un large panel de réactions physiologiques, émotionnelles et comportementales (Y. Sifakis et al., 1999). C’est ainsi que s’est développée dans le contexte professionnel une large gamme d’outils de mesure pour évaluer des pathologies professionnelles considérées comme rattachées au stress telles que des symptômes somatiques (cardio-vasculaires, musculaires, digestifs, etc.), émotionnels (anxiété, dépression, humeur, etc.), comportementaux (irritabilité, colère, alcoolisme, etc.) et même organisationnels (absentéisme ou encore turn-over). La limite principale de ces approches en termes de mesure étant bien entendu son incapacité à distinguer les différences individuelles face à une situation potentiellement stressante.
1.2 Approche basée sur le stimulus
9 Probablement depuis les origines de l’homme, le stress a été identifié dans le langage commun comme une source de problèmes. Ainsi, ce sont ici certaines caractéristiques du contexte qui perturbent l’équilibre interne de la personne : le stress c’est l’autre, c’est l’environnement.
10 Dans le contexte professionnel, la considération du stress comme une propriété de l’environnement a conduit au développement d’échelles de mesure des caractéristiques propres au contexte professionnel. Ainsi, à partir d’une revue de la littérature, M. Bruchon-Schweitzer et al. (1997) ont présenté quatre principales catégories de stresseurs ayant conduit à l’élaboration d’échelles spécifiques (exemples entre parenthèses) : caractéristiques de la tâche (charge de travail, conditions de travail…), caractéristiques relationnelles (conflit avec le supérieur, harcèlement moral…), caractéristiques de carrière (pas de promotion, mobilité professionnelle) et interface travail/famille (carrière du conjoint, absences répétées).
Modèle basé sur le stimulus
Modèle basé sur le stimulus
11 Si cette approche a fourni historiquement une vision plus claire des causes de stress, les outils de mesure associés ont également été critiqués pour leur manque de considération des différences individuelles : la personne est vue comme passive et, surtout, une même situation peut être qualifiée de stressante par une personne et pas par une autre ce qui rend difficiles les décisions d’actions collectives.
1.3 Approche interactionniste
12 De façon identique aux deux précédents modèles, les modèles interactionnistes focalisent leur attention sur le lien entre les sources et les effets du stress. Par contre, ils tiennent compte des différences individuelles (F. Jones & J. Bright, 2001). Il n’est pas ici préconisé d’évaluer les sources de stress, les effets ou les dimensions individuelles de façon indépendante. C’est le niveau plus ou moins élevé de congruence entre ces éléments qui caractérise le niveau de stress et qui sera l’objet de la mesure. Par exemple, l’importance qu’un employé donne à la perception qu’il a de l’écart entre ses compétences et les caractéristiques de ses missions conduira à un niveau de stress N.
13 L’un des modèles les plus connus est le modèle « demande-contrôle » de R. Karasek (1979, figure 3). Il intègre la perception des caractéristiques de la demande (le travail) et de la caractéristique individuelle de contrôle perçu détenue par la personne sur cette demande.
14 Ainsi, quatre combinaisons sont possibles : demande élevée et contrôle élevé (exemple type du métier d’ingénieur), demande élevée et contrôle faible (hôtesse téléphonique), demande faible et contrôle élevé (scientifique), demande faible et contrôle faible (ouvrier à la chaîne).
15 L’une des contributions de ce type de modèle est d’avoir fourni une structure support au développement d’actions pour améliorer la qualité de vie au travail. Cependant, là encore apparaît une limite en terme de manque de considération de certaines caractéristiques individuelles (stratégies d’ajustement par exemple) ou encore extraprofessionnelles psychosociales et sociales (soutien social).
Demande-contrôle modèle de R. Karasek (1979)
Demande-contrôle modèle de R. Karasek (1979)
1.4 Approche transactionnelle
Modèle transactionnel générique.
Modèle transactionnel générique.
16 Alors que les modèles interactionnistes s’attachaient à mesurer la structure des relations entre la personne et la demande, deux dimensions considérées comme distinctes, les modèles transactionnels considèrent que les composantes se définissent les unes les autres dans un processus continu avec boucle de rétroaction. Pour T. Cox et al. (2000), ces théories s’intéressent « aux processus cognitifs et émotionnels qui sous-tendent les interactions de la personne avec son environnement » (p. 41). Autrement dit, c’est le déséquilibre perçu lors de l’évaluation cognitive entre la demande et les capacités à faire face de la personne qui conduira au stress, lequel par rétroaction modifiera le système dans son ensemble. Trois dimensions seront alors mesurées dans leurs interactions perçues : la demande (stresseur), la réponse induite (résultat de l’évaluation cognitive) et finalement les ressources disponibles pour gérer la situation (stratégies dites de coping ou d’ajustement).
17 Ce type de modèle a très peu donné source au développement d’outils de mesure, certainement parce que les études s’intéressent avant tout, sans déconsidérer les dimensions individuelles, aux facteurs de stress organisationnels et aux problèmes qui affectent un grand nombre de personnes dans l’entreprise plus qu’aux spécificités individuelles.
18 Malgré tout, il apporte deux idées centrales qui ne peuvent plus être négligées : le stress est avant tout individuel et dépend de la manière dont les employés font face et s’ajustent aux situations rencontrées – le stress est un processus continu qui varie dans le temps. Une seule mesure n’est donc pas suffisante pour l’appréhender.
19 Quels que soient le modèle théorique et l’outil qui seront retenus, les objectifs de la mesure sont multiples :
- définir une mesure de référence initiale individuelle ou collective,
- monitorer l’évolution du stress dans une entreprise ou un département spécifique,
- faciliter la prise de décision en termes de type d’intervention à mettre en œuvre,
- mesurer l’impact et les effets des stratégies de gestion du stress mises en œuvre,
- évaluer les effets des décisions et/ou des changements organisationnels.
21 Nous comprenons donc, suite à cette première partie, qu’un outil de mesure contiendra de fait les limites associées à son modèle théorique de référence. Il sera donc nécessaire pour tout intervenant d’analyser correctement la demande afin de choisir un outil adéquat et dont les limites du modèle de référence ne viendront pas desservir le but identifié.
2. Les trois approches de mesure du stress professionnel
22 Une fois le contenu de la mesure identifié, il est important de déterminer la procédure de recueil.
23 La mesure du stress professionnel peut se faire par l’intermédiaire de différents outils communs aux sciences de gestion et aux sciences humaines : l’observation, les interviews, les questionnaires, le recueil de données organisationnelles, le recueil de données psychophysiologiques individuelles. Notre propos n’est pas ici de présenter ces outils avec leurs intérêts et limites, ce qui est fait de façon très complète par ailleurs (J. Igalens & P. Roussel, 1998), mais de présenter trois méthodologies de mesure (comment mesurer ?) avec leurs caractéristiques propres. Il ne s’agira ici en aucun cas de démontrer la validité de tel ou tel outil de mesure. Mais bien plus de proposer aux lecteurs une grille de critères face aux choix qu’ils auraient à faire dans une action spécifique.
2.1 Approches « sur-mesure »
24 Dès les premières études sur le stress professionnel sont apparues des méthodologies combinant un panel d’outils spécifiques existant sur le sujet, par exemple l’échelle de stress de S. Cohen (S. Cohen, T. Kamark & R. Mermelstein, 1983), l’échelle d’anxiété de C.D. Spielberger (C.D. Spielberger, R.L. Gorsuch & R.E. Lushene, 1970), la mesure de stress psychologique de L. Lemyre et R. Tessier (1988) ou encore construisant un outil spécifiquement développé pour une mesure la plus large possible du phénomène. Ainsi en 1972, J.R.P. French et R.D. Caplan ont tenté de développer une mesure du stress professionnel en identifiant les facteurs qui déstabilisaient la santé mentale et physique. De la même manière, A.M. Berg, E. Hern, B. Lau, K. Hasath et O. Ekeberg ont développé par exemple un questionnaire spécifique à la police norvégienne (2005).
25 C’est certainement encore aujourd’hui une approche des plus efficaces que de construire son propre panel d’outils ou de développer une mesure spécifique pour appréhender une évaluation du stress professionnel adaptée à une population identifiée. De fait, certains secteurs professionnels peuvent avoir des stresseurs spécifiques qui ne sont pas répertoriés dans les outils validés. Ainsi, V. Sutherland et M.J. Davidson (1993), après avoir mené une série d’interviews qui leur ont permis de comprendre la spécificité d’une population de managers du bâtiment, ont pu développer un set de questionnaires dédié à cette population. Comme le soulignent F. Jones et J. Bright (2001) « le chercheur qui construit un audit voudra normalement inclure des mesures pour évaluer les contraintes professionnelles et certains effets possibles tels que la satisfaction… il peut également vouloir observer certains outputs organisationnels tels que l’absentéisme ou le turnover » (p. 192). L’intérêt que le chercheur portera à ces variables, si l’on y ajoute des dimensions telles que les stratégies de coping, le contrôle, le type A ou encore le soutien social, le conduira naturellement à combiner différents types d’outils existants.
Bénéfices
26 Comme nous l’avons décrit ci-dessus, le bénéfice principal d’une telle approche est bien entendu son caractère « sur-mesure » qui combine des outils existants avec des mesures spécifiquement construites pour correspondre au mieux au contexte, à la population étudiée, aux objectifs et aux ressources disponibles.
Limites
27 La limite principale de cette approche est qu’elle nécessite une phase préparatoire importante souvent consommatrice de temps et de ce fait difficile à mettre en œuvre dans un contexte opérationnel. En effet, si les interviews, par exemple, permettent un approfondissement de l’information sur les stresseurs spécifiques à un contexte, ils sont extrêmement coûteux en temps. D’autre part, plus les outils seront spécifiques, moins il sera possible de comparer les résultats avec d’autres études.
28 Dans une moindre mesure, l’utilisation d’un set de questionnaires, avec pour chacun d’entre eux une présentation spécifique, une échelle et des consignes différentes, risque d’introduire de nombreux biais dans les réponses, par erreur de lecture, d’écriture ou encore d’ennui et de lassitude face à la complexité et la variété des outils. Dans le même ordre d’idée, la présentation finale des résultats, à la fois complexe et hétérogène puisque chaque outil adoptera un format qui lui est propre, en compliquera la lecture et la compréhension par tout un chacun.
29 Enfin, cette approche « sur-mesure » exclut automatiquement la mise en œuvre par un non-spécialiste de la mesure du stress professionnel, que cela soit dans une mesure initiale ou une mesure de suivi, car elle requiert de solides fondations théoriques pour la sélection et l’utilisation déontologique des outils appropriés.
Un exemple d’audit du stress par approche sur mesure
– Création d’un questionnaire spécifique contenant à la fois des échelles déjà validées et des items dont l’objet était de mesurer des variations liées au genre dans ce métier essentiellement masculin.
– Utilisation de questionnaires de mesure des causes de stress déjà validés ou adaptés au contexte spécifique :
* Adaptation du Generic Job Stress Questionnaire de J.J. Hurrell et M.A. McLaney (1988) avec addition de questions spécifiques sur les demandes professionnelles.
* Stresseurs organisationnels : adaptation de nouveaux items dans le Management Commitment to safety scale de M. Dejoy et al. (1995) qui ont été utilisés.
* Des indicateurs des taux d’accidents et de quasi-accidents. L’analyse de ce travail a permis de montrer, entre autres, que :
– les personnes montrant un degré élevé de symptômes physiques étaient plus enclines aux accidents réels
– les personnes ayant un degré élevé de symptômes psychologiques étaient plus enclines aux quasi-accidents ou accidents évités.
– la sous-utilisation des compétences conduit à augmenter les symptômes psychologiques et par médiation à augmenter les quasi-accidents
2.2 Approches composites
30 Comme nous l’avons observé dans la partie 1, trois catégories de variables ont régulièrement été examinées sous le terme générique « d’évaluation du stress » :
- stresseurs professionnels, se réfèrent à tous les types de conditions environnementales et professionnelles qui influent sur la santé du collaborateur,
- contraintes (strains), se réfèrent aux effets psychologiques ou physiologiques individuels ou encore aux effets organisationnels,
- dimensions médiatrices et/ou modératrices, se réfèrent aux caractéristiques individuelles supposées influencer la relation entre les stresseurs et les contraintes.
32 Les approches composites ont pour objet de mesurer ces trois dimensions. Parmi ces outils, certains d’entre eux ont fait l’objet de nombreuses publications dans la littérature sur le stress professionnel.
33 L’Occupational Stress Indicator (OSI), (C.L. Cooper, S.L. Sloan & S. Williams, 1988) que nous présenterons ci-après dans sa version française est certainement le plus représenté avec 84 articles (PsycInfo database record 2007 APA ©).
34 L’Occupational Stress Inventory, évalue pour sa part trois dimensions sur une échelle de Likert en 5 points : stress professionnel (60 items), stratégies de coping (40 items), contraintes personnelles (40 items) (S.H. Osipow, R.E. Doty & A.R. Spokane, 1985 ; S.J. Osipow & A.R. Spokane 1987).
35 Enfin, le Generic Job Stress Questionnaire a été développé par (J.J. Hurrell and M.A. McLaney, 1988 ; J.-J. Hurrell, D.L. Nelson & B.L. Simmons, 1998) sur la base d’une analyse de contenu de la littérature sur le stress en utilisant des échelles précédemment validées. Il présente des mesures des sources de stress professionnel (par exemple : charge de travail, conflits), des médiateurs/modérateurs (soutien social, estime de soi) et d’effets individuels (satisfaction au travail, dépression).
Bénéfices
36 Plusieurs avantages peuvent être attribués à ce type d’approche. Le premier est qu’un tel outil balaie les principales composantes du stress professionnel et peut être utilisé comme outil unique. Parce qu’elles sont construites de manière intégrée, chacune des sous-échelles présente un format cohérent qui facilite l’implication du participant, limite les erreurs de compréhension et les biais de fatigue ou d’ennui.
37 Deuxièmement, une telle approche permet un feed-back complet et uniforme, donc facilement accessible et compréhensible, ce qu’attendent en général les entreprises.
38 Troisièmement, leur format standardisé facilite la comparaison de différentes populations d’une même entreprise, la comparaison de différentes entreprises ou encore une comparaison nationale ou internationale d’un même secteur d’activité.
39 Enfin, si certaines précautions déontologiques et techniques sont prises, cette approche permet une mise en œuvre par un manager (des Ressources Humaines par exemple) sans nécessiter la présence d’un spécialiste. Ce type d’approche peut également permettre un monitoring individuel (par la personne elle-même ou par un membre de la médecine du travail), de groupe (par le manager) ou encore la mesure de l’impact d’une action de gestion du stress professionnel (par un responsable RH).
40 Cette méthodologie, souvent qualifiée commercialement à tort « d’audit du stress », met en exergue un ensemble d’indicateurs qui permettront au chercheur ou au consultant d’identifier les dimensions pour lesquelles une attention spécifique est requise et de faire des recommandations afin de remédier aux situations difficiles.
Limites
41 Ces approches composites sont basées sur des questionnaires dont les limites principales seront évoquées dans la dernière section.
42 D’une façon générale, plus un outil est complexe, plus il sera difficile à valider. Ainsi, la version anglaise de l’OSI, présente certaines limites psychométriques dues non seulement à sa complexité, mais également au manque de clarté du modèle théorique sous-jacent.
43 De telles approches, en général, ne laissent aucune place à de possibles adaptations en termes de particularité du contexte étudié. Ainsi, l’échelle des sources de stress de l’OSI par exemple ne permet pas l’évaluation de sources spécifiques au secteur professionnel étudié.
44 Il est très difficile d’être à la fois suffisamment spécifique, pour mesurer les sources de stress d’un secteur professionnel donné, sans l’être trop, ce qui empêcherait l’application à d’autres secteurs d’activité.
45 En tentant de mesurer l’ensemble des dimensions du stress professionnel, ce type d’approche est souvent relativement long, ce qui implique deux autres limites : l’une méthodologique, en rapport avec le biais de fatigue et d’ennui, et l’autre opérationnelle, liée à la durée nécessaire pour compléter un tel outil qui peut aller jusqu’à 45 minutes.
Un exemple d’utilisation d’une approche composite
- Contenu du travail
- Contrôle sur le travail
- Attentes et demandes professionnelles
- Soutien social
- Travail en équipe
- Horaires de travail
- Insécurité de l’emploi
- Contraintes de rôle et
- Type A
- Lieu de contrôle
- Strategies d’ajustement au stress
2.3 Approches globales
46 Pour faire face aux différentes limites présentées dans les deux précédentes sections, certains auteurs ont développé une approche globale de l’évaluation du stress professionnel. Ainsi pour J.D. Quick, J.C. Quick, & D.L. Nelson (1998) « un diagnostic du stress organisationnel est un processus interdisciplinaire qui requiert la présence et la contribution de la médecine, des sciences organisationnelles et de la psychologie… Le diagnostic du stress organisationnel fait appel à des méthodes variées, incluant les interviews, les questionnaires et l’observation » (p. 258). Ainsi donc, la différence avec l’approche composite est non seulement de diversifier les questionnaires utilisés, mais de réintroduire des actions d’observation et d’interviews. Une telle procédure facilite, par les éléments concrets qu’elle recueille, le choix des stratégies de remédiation à mettre en œuvre (R.B. Briner, 1997).
47 Bien que les deux premières approches présentées soient souvent qualifiées d’audit du stress, c’est certainement l’approche globale qui se rapproche le plus de ce concept managérial.
48 La lecture de différents articles permet une présentation claire des composants de cette approche globale (S.G. Clarke & C.L. Cooper, 2000 ; T. Cox, A. Griffiths & E. Rial-Gonzales, 2000 ; F. Jones & J. Bright, 2001 ; J.-D. Quick, J.-C. Quick & D.L. Nelson, 1998) : observation, interviews, questionnaires et mesures organisationnelles hétéro-évaluées.
49 Ces différents composants d’une approche globale ayant déjà été abordés précédemment ainsi que dans un précédent article (D. Steiler, 2006), il ne nous semble pas utile ici d’en reprendre les tenants et aboutissants. Pour conclure, il semble cependant que si le principal avantage de cette approche est évidemment sa vision quasi complète du phénomène, sa limite en est clairement sa complexité ainsi que l’importance de ses moyens à mettre en œuvre. A notre connaissance, peu d’études intégrant l’ensemble de ces méthodes ne sont menées en dépit de leur nature complémentaire. A l’opposé des entreprises privées, seules des institutions de recherches spécifiques peuvent obtenir les moyens actuellement nécessaires à ce type d’approche.
Un exemple d’utilisation d’une approche globale
- des mesures physiques (éclairages)
- une évaluation de l’ergonomie des logiciels
- des indicateurs physiologiques
- une enquête par questionnaire
- un recueil par observation au poste de travail
- un recueil par enregistrement vidéo et auto-confrontations
- des échelles subjectives sur la charge mentale et les émotions.
– les déterminants du stress pour cette population : maîtrise du temps, planification difficile…
– Une forte corrélation entre les contraintes professionnelles et la charge émotionnelle avec par exemple une quasi-impossibilité d’avoir la maîtrise de son propre planning,
– des contraintes liées aux aspects ergonomiques des postes de travail.
Les auteurs ont conclu par ailleurs à la difficulté de mise en œuvre des préventeurs d’une telle démarche de par son ampleur et sa complexité méthodologique.
3. Présentation d’un outil composite : l’Occupational Stress Indicator (OSI)
50 La présentation de la démarche composite, tout en considérant les avantages et intérêts des autres approches, nous semble finalement être un atout majeur dans un environnement professionnel français dans lequel, quoi qu’on en dise, les préoccupations concernant le stress professionnel sont loin d’être encore considérées à leur juste nécessité. Ainsi, disposer d’une démarche qui permette une vision instantanée, synthétique, facile de mise en œuvre, d’analyse et de restitution pour un investissement qui n’est pas démesuré est un atout certain. Elle ne fermera, qui plus est, aucune évolution éventuelle vers l’utilisation d’autres moyens une fois le travail engagé, si les besoins et/ou la demande de l’entreprise s’en font sentir.
3.1 Présentation
51 Une première analyse de la littérature française sur le stress professionnel a permis de conclure à l’absence d’outils composites de mesure du stress professionnel qui :
- intègreraient une mesure des sources, des médiateurs et des effets du stress
- présenteraient des aspects psychométriques corrects,
- s’appuieraient sur une base de données normative importante,
53 Nous avons donc décidé de valider un outil existant en langue étrangère. Notre choix a été guidé par les travaux de J.J. Hurrel, D.L. Nelson et B.L. Simmons (1998), qui présentaient neuf outils de mesures composites du stress professionnel. Parmi eux, seul l’Occupational Stress Indicator (OSI) répondait entièrement aux besoins cités précédemment.
54 Après accord de l’éditeur et des auteurs, nous avons décidé de valider l’OSI dans sa version française. Si B. Stora (1993 a) en avait déjà fait une traduction, aucune étude de validation psychométrique n’avait suivi.
55 L’OSI a été développé initialement plus comme un indicateur que comme un test (C.L. Cooper et al. 1988). Comme le soulignent ces auteurs, il a été créé pour fournir une mesure étendue des différentes dimensions du stress au travail qui puisse être utile à la mise en œuvre de changements organisationnels ou encore à l’adaptation individuelle. En cela, cet outil peut être classé dans les approches dites composites.
56 Ses objectifs sont :
- l’identification des groupes et individus à risques pour leur apporter le soutien requis,
- la découverte des problèmes spécifiques, causes de stress,
- l’identification de tout besoin en formation ou développement pour mieux gérer les situations.
58 Pour atteindre ces objectifs, l’OSI analyse dans une version d’origine à 167 items, 7 échelles et 25 sous-échelles, les aspects clés de son modèle de référence (C.L. Cooper & J. Marshall, 1976) : sources de stress, type A, lieu de contrôle, stratégies de coping, santé physique et mentale et enfin satisfaction professionnelle. De nombreuses études de validation, en version anglaise ou étrangère, ont cependant montré certaines limites psychométriques redondantes de l’OSI, spécialement en termes de fidélité (R.C. Cunha, C.L. Cooper, M.I. Moura, M.E. Reis & P. Fernandes, 1992 ; A.J. Davis, 1996 ; I.T. Robertson, C.L. Cooper & J. Williams, 1990). Ainsi, les trois échelles de type A, lieu de contrôle et stratégies de coping ont souvent été mises en cause avec des alphas de Cronbach inférieurs à .70. Par ailleurs, si les études de validité de construit ont été conduites avec des résultats satisfaisants (C.L. Cooper & R.E. Bramwell, 1992 : C.L. Cooper & J. Williams, 1991 ; D.F. Ingledew, L. Hardy & C.L. Cooper, 1992), aucune d’entre elles ne s’est intéressée aux échelles de stratégie de coping et de sources du stress.
3.2 Validation de la version française
59 L’étude de validation de la version française a été conduite sur une population totale de 460 managers et assistants-managers provenant de quatre entreprises du secteur privé, représentatives de quatre secteurs d’activité différents. L’âge moyen des managers était de 45,27 ans pour une étendue de 25 à 63 ans. Celui des assistants-managers était de 23,76 pour une étendue de 20 à 48 ans. Parmi les managers, 66 étaient des femmes et 224 des hommes, pour 108 femmes et 62 hommes chez les assistants. La procédure s’est déroulée en quatre étapes. A partir des items d’origine, un travail de traduction et traduction en retour a été mené à plusieurs reprises, pour aboutir à la version finale. Une première évaluation psychométrique a tenté de mesurer les qualités de l’OSI dans sa version traduite à partir de la structure d’origine de l’outil. La faiblesse de fidélité de nombreuses sous-échelles, mesurée par l’alpha de Cronbach (10 inférieures à .60) nous a conduits à mettre en place une procédure d’extraction factorielle. Celle-ci a permis d’aboutir à une structure nouvelle qui conservait les 7 facteurs principaux, mais présentait seulement 12 sous-échelles pour 136 items évalués sur une échelle de Likert de 0 à 6. Enfin, une analyse confirmatoire nous a conduits vers une version finalisée à 133 items. Un précédent travail fournit de manière exhaustive les données statistiques de validation. (D. Steiler, 2005).
60 Une description succincte des facteurs retenus est présentée ci-dessous.
-
Sources de Stress (47 items)
- Pressions professionnelles (20) : cette sous-échelle mesure les caractéristiques des sources de stress centrées sur le manque d’influence, la charge de travail ou encore l’ambiguïté de rôle.
- Sources managériales (11) : ce facteur mesure des dimensions liées aux fonctions de manager telles que prendre des décisions, des risques ou gérer le travail des autres,
- Relations maison/travail (16) : plus complexe, il mesure les dimensions d’équilibre vie privée/vie familiale et de développement personnel.
- Type A (11 items) : mesure certaines caractéristiques des comportements de type A
- Lieu de Contrôle (8 items) : mesure la perception d’internalité ou d’externalité du contrôle de la personne,
-
Stratégies de Coping (19 items)
- Centrées sur le problème (10) : mesure les stratégies centrées sur le problème, telles que prendre du recul ou réorganiser son travail.
- Centrées sur l’émotion (9) : mesure les stratégies centrées sur l’émotion, telles que parler à des amis ou avoir recours à des distractions.
- Santé Mentale (17 items) et Physique (12 items) : mesure de caractéristiques mentales et physiques significatives dans les symptômes de réponse de stress.
-
Satisfaction au travail (19 items)
- Extrinsèque organisationnelle (8) : mesure des caractéristiques environnementales telles que le climat, le style de supervision.
- Ajustement personne/travail (6) : mesure des caractéristiques centrées sur la motivation et les attentes personnelles.
- Récompenses personnelles (5) : mesure des caractéristiques de reconnaissance telles que le salaire ou la valorisation personnelle.
62 La fidélité de cette nouvelle version était satisfaisante, toutes les sous-échelles présentent un score alpha supérieur à .70. Il en était de même pour la validité de construit, mesurée à partir d’une matrice multitraits-multiméthodes. Chacune des échelles présentait une validité convergente et discriminante de bon niveau (D. Steiler & B. Paty, 2009).
63 Pour conclure, si la version française par la réduction du nombre de sous-échelles, semble limiter un tant soit peu les qualités opérationnelles de l’outil, ses qualités psychométriques, de bien meilleure facture, renforcent quant à elles nettement la validité globale de la mesure.
64 L’OSI à travers de très nombreuses études dans différents pays et secteurs d’activité a répondu de façon adéquate à de nombreux types de demandes :
- Conduire une évaluation initiale avant approfondissement, grâce à sa capacité à fournir une image instantanée de la situation pour un investissement faible,
- Etre l’un des outils d’une approche globale si l’entreprise désire approfondir son audit,
- Fournir des informations utiles aux décisions managériales en termes de risque humain,
- Suggérer les changements au niveau organisationnel, managérial ou individuel,
- Mesurer l’efficacité d’une démarche de gestion du stress,
- Faciliter les études et recherches scientifiques.
66 Ainsi, l’utilisation de ce type d’approche, voir l’exemple ci-dessous, permet une visualisation rapide et simple des résultats du groupe étudié.
Un exemple d’utilisation d’un questionnaire
schéma
Il est apparent ici que de tels résultats, dans leur présentation, faciliteront la lecture, la mesure initiale, le monitoring à long terme ainsi que les comparaisons intra ou inter-entreprises.
Conclusion
67 La première étape de ce travail était de présenter différentes approches conceptuelles du stress professionnel. Dans un second temps, nous avons pu aborder trois méthodologies de mesure de ce phénomène. Enfin, nous avons soutenu l’intérêt pour les entreprises d’utiliser en premier lieu les démarches dites composites pour leur intérêt opérationnel de facilité de mise en œuvre, de facilité de traitement et d’utilisation des résultats et leur investissement initial relativement faible. Nous avons alors présenté un outil composite validé en français – l’OSI.
68 Quelle que soit la méthodologie retenue, il est important de garder à l’esprit ce que nous rappelle S.C. Cloninger (1999) : « les évaluations ne sont jamais parfaites. Chaque méthode d’évaluation joue un rôle dans le score obtenu. Ceux qui répondent aux questions peuvent mal les lire. Ils peuvent déformer leurs réponses pour apparaître sous un meilleur jour que s’ils répondaient honnêtement. Ils peuvent également ne pas se souvenir exactement de ce qu’ils voulaient dire » (pp. 64-65).
69 De plus, l’un des rôles du chercheur ou du consultant sera, lors de l’investigation initiale, de déterminer les méthodes à utiliser en fonction de la population étudiée, du contexte, des participants, du type d’organisation, de la demande et des moyens proposés par les décideurs de l’entreprise.
70 Si nous avons soutenu les approches composites essentiellement pour leurs facilités opérationnelles, les trois méthodologies sont avant tout à sélectionner en fonction du but de la demande initiale de l’entreprise.
- Si ce but est de faire une mesure spécifique du stress professionnel, pour des besoins de recherche ou pour une visée opérationnelle, tel qu’évaluer l’impact d’un séminaire de gestion du stress sur le climat de travail, une approche « sur-mesure » peut être utile et suffisante grâce à sa capacité à sélectionner les outils spécifiques.
- S’il est d’obtenir une image instantanée du phénomène de stress, utilisable en tant qu’outil de management pour définir un problème et fournir une base utile au développement d’une stratégie spécifique ou même globale, avec un engagement de ressources qui ne soit pas prohibitif, l’utilisation d’un outil composite peut être appropriée, dans la mesure où ses qualités psychométriques sont satisfaisantes.
- Finalement, si le but est de mener une étude aussi complète que possible, bien que l’utilisation d’un outil composite puisse être utile et permettre le remplacement d’un panel d’outils disparates, elle ne sera pas suffisante. Une approche globale sera plus exhaustive, rendra possible par ses méthodes multiples, de croiser les données, donc de limiter les biais, mais sera également plus complexe et coûteuse à mettre en œuvre.
72 Si le concept de gestion du stress professionnel s’inscrit aujourd’hui facilement dans le cadre de la responsabilité et de la performance sociale des entreprises, il se doit d’inclure un diagnostic en amont permettant de considérer la pertinence et l’orientation d’une intervention potentielle.
73 Enfin, considérant que le stress au travail est une préoccupation qui devient centrale dans les entreprises et qui est relayée par des dispositions légales au niveau européen (Directive-cadre « Santé-Sécurité » 89/391/CEE) et nationales pour certains pays membres de l’union (Belgique – Arrêté Royal du 21 juin 1999 ; Suède - Arbetsskade försäkringar, 1976 : 380), il devient nécessaire dans le contexte français de renforcer les efforts de mesure de ce phénomène afin d’agir au mieux des intérêts des entreprises et des personnes.
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Mots-clés éditeurs : évaluation, OSI, questionnaires, Stress professionnel
Date de mise en ligne : 03/02/2012
https://doi.org/10.3917/rsg.251.0071