Pour une sociologie de la parenté
Penser les frontières de la famille
Pages 3 à 22
Citer cet article
- BIDET, Jennifer
- et LE PAPE, Marie-Clémence,
- Bidet, Jennifer.
- et al.
- Bidet, J.
- et Le Pape, M.-C.
https://doi.org/10.3917/rpsf.152.0003
Citer cet article
- Bidet, J.
- et Le Pape, M.-C.
- Bidet, Jennifer.
- et al.
- BIDET, Jennifer
- et LE PAPE, Marie-Clémence,
https://doi.org/10.3917/rpsf.152.0003
Notes
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[1]
. Le contenu de cette introduction n’engage que ses autrices.
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. Plusieurs types d’aides peuvent être distingués : les aides descendantes visent à permettre l’installation (soutien matériel et financier lors de leur départ du domicile parental) ou à maintenir le niveau de vie des enfants (en cas de séparation, par exemple) ; les aides ascendantes sont tournées vers la prise en charge du vieillissement et de la dépendance. Les enjeux de chiffrage de ces aides sont discutés dans la recension du webinaire « Études sur la famille et la parenté », proposée par C. Chassagnac et C. Legras dans ce numéro.
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[3]
. Par exemple, dans le numéro de la RPSF intitulé « Instituer la famille. Entre parenté et parentalité » (2021, vol. 139-140, n° 2-3).
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[4]
. Le modèle de parenté renvoie à l’ensemble des principes qui énoncent qui est parent de qui (Déchaux et Le Pape, 2021).
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[5]
. J.-H. Déchaux et F. Weber constituent deux figures intellectuelles majeures de la sociologie de la parenté, d’une part par leur intérêt de longue date pour les questions de recherche présentées ici, d’autre part par leur approche théorique qui a contribué à renouveler le regard porté sur la parenté dans les sociétés occidentales contemporaines. Leurs travaux, empruntant des voies différentes, se sont rejoints sur une attention à la famille « débordant » la cellule conjugale. Ils ont été invités à revenir sur leurs parcours de recherche respectifs dans un entretien croisé en mars 2024. Cet entretien filmé, réalisé par A. Castino, J. Bidet et M.-C. Le Pape constitue un complément précieux à ce numéro : www.youtube.com/watch?v=VaRufeiMJj4 (consulté le 25 juillet 2024).
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[7]
. Le fait que le couple conjugal s’installe dans un logement indépendant des parents.
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[9]
. Dans ces groupes se superposent, même imparfaitement, corésidence, travail domestique et travail reproductif. Ils sont organisés selon des normes prédéfinies, en l’occurrence pour les soins, selon une norme matrilinéaire.
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[10]
. Les travaux ne sont pas inexistants par le passé. A. Fine (2011) en a proposé une synthèse éclairante. Ce n’est que très récemment que des numéros de revue se consacrent centralement à cette question, par exemple : « Prendre soin des fratries », Rhizome, vol. 86, n° 3, 2023 ; « Frères et sœurs », Recherches familiales, n° 21, 2024.
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[11]
. L’exogamie suppose de chercher son conjoint à l’extérieur de son groupe social. À l’inverse, l’endogamie est une règle matrimoniale privilégiant les alliances à l’intérieur du groupe social.
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[13]
. Voir la revue de littérature dans l’article d’A. Béliard et al.
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[14]
. Un « obligé alimentaire » est une personne qui doit verser des aliments à une autre personne à l’égard de laquelle elle a une obligation alimentaire à la mesure de ses ressources et des besoins de son créancier. En France, il existe une obligation alimentaire entre ascendants et descendants en ligne directe, entre époux et à l’égard des beaux-parents.
1 En sociologie, depuis la fin du xix e siècle et les travaux d’É. Durkheim sur la famille conjugale, les relations familiales sont analysées sous l’angle du changement social et de l’autonomisation de la cellule conjugale (constituée par le couple et ses enfants mineurs) du reste de la parenté. Dans cette perspective, le couple se forme de plus en plus indépendamment des intérêts du groupe qui pouvait jusque-là contrôler les alliances. Avec le développement du salariat, il trouve ses ressources à l’extérieur de la parenté et sa survie économique est de moins en moins dépendante de son inscription dans une production domestique. La protection sociale, qui fournit un soutien aux différents âges de la vie (allocations familiales pour l’éducation des enfants, retraite pour l’autonomie financière des plus âgés), facilite également l’autonomisation des générations familiales. La sociologie de la famille renouvelle alors le regard porté sur les dynamiques familiales en se concentrant sur les nouvelles formes de liens qui unissent les membres de cette famille conjugale : ces relations sont étudiées dans leur dimension affective plus que matérielle et sont vues comme reposant moins sur les positions statutaires de chacun et chacune (des positions définies par des obligations morales, voire juridiques) que sur la valorisation d’identités personnelles et la qualité des liens interindividuels (Singly, 1996).
2 Dès les années 1970 pourtant, des travaux rendent visible le maintien de relations familiales dépassant la cellule conjugale. Ainsi, la pérennité du lien entre parents et enfants après le passage à l’âge adulte de ces derniers est entretenue par des aides financières et matérielles, des sociabilités et du soutien moral. Ces liens reposent souvent sur une proximité résidentielle qui consacre l’autonomie de résidence des familles conjugales tout en permettant le maintien de liens parfois intenses d’entraide (Bott, 1971 ; Pitrou, 1978 ; Roussel et Bourguignon, 1976 ; Young et Willmott, 1957). Cette mise en avant de liens tout à la fois affectifs et matériels, dépassant la sphère strictement conjugale, a alimenté dans les années 1980 et 1990 des travaux sur les « solidarités familiales », dans un contexte politique de remise en cause de la solidarité publique. Alors que l’idée d’une solidarité face aux difficultés au sein de la famille conjugale semble relever de l’évidence, les liens d’entraide entre parents âgés et enfants adultes sont redécouverts [2] et leurs effets sur les inégalités de sexe, de classe et de générations sont également interrogés (Debordeaux et Strobel, 2003 ; Martin, 2015).
3 C’est donc dans un double mouvement que l’étude des systèmes de parenté, entendus ici comme « l’ensemble des liens et relations entre individus apparentés, les uns cohabitant dans un même foyer, les autres résidant à l’écart » (Déchaux, 2003, p. 53), a décalé le regard de la sociologie de la famille : d’une entrée par la famille conjugale vers une attention portée à la famille dite « élargie » ou « étendue » ; de l’analyse des relations affinitaires, permettant à chaque individu de développer sa propre identité individuelle, à une focale sur les relations matérielles et la reproduction des inégalités, à l’intérieur des familles et entre familles de différents milieux sociaux.
4 Ce numéro thématique de la Revue des politiques sociales et familiales (RPSF) propose de prolonger les analyses en termes de parenté développées dans la sociologie française depuis les années 1990, à trois niveaux. Il s’agit tout d’abord de redonner une place à des liens longtemps pensés comme « secondaires » par la sociologie de la famille, à l’instar de ceux entre les grands-parents et leurs petits-enfants ou de ceux entretenus par des frères et des sœurs à l’âge adulte. Ce numéro documente ainsi la force de ces liens, pourtant souvent considérés comme « périphériques » au regard d’autres relations familiales caractérisées comme « élémentaires » (entre conjoints ou entre parents et enfants). Certaines circonstances (comme la maladie d’un proche ou la précarité faisant suite à une séparation) remettent en lumière ces liens « périphériques », soit parce que les pratiques (aides financières apportées ou temps donné, par exemple) témoignent de leur intensité, soit parce que l’absence d’un geste manifeste a contrario la faiblesse des relations. Le deuxième objectif de ce dossier est de montrer l’intérêt de partir des pratiques pour comprendre la parenté : ce qui rapproche certains individus autour d’une cause commune, ce qui les incite à vivre à côté de leurs proches ou, au contraire, à s’en éloigner, etc. Ce parti pris amène à nuancer une définition et une hiérarchie a priori des différents liens de parenté, sans pour autant renoncer à identifier les normes qui sous-tendent les relations. Le troisième enjeu de ce numéro vise précisément à mieux appréhender les morales qui s’articulent à ces registres pratiques et matériels et qui ne se révèlent jamais autant que dans les situations de conflits ou de désaccords. Si les règles de la filiation et les normes de la parentalité ont été interrogées par des changements sociaux en cours (procréation médicalement assistée, homoparentalité, familles recomposées) [3], la sociologie de la famille a été un peu moins attentive à l’évolution des normes régissant d’autres liens de parenté. Analyser les pratiques familiales concrètes qui débordent de la cellule conjugale, c’est-à-dire les systèmes de parenté, permet donc de s’interroger à nouveaux frais sur des modèles de parenté [4], en ne se limitant pas à une réflexion sous l’angle de la filiation.
5 Cette introduction, appuyée sur les contributions du numéro et sur une interview croisée des sociologues J.-H. Déchaux et F. Weber [5], a pour objectif de rendre compte des approches en sociologie qui ont proposé de repenser ces liens, en s’inspirant d’une anthropologie de la parenté elle-même profondément renouvelée depuis les années 1980. Cette sociologie de la parenté invite alors à repenser les frontières de la famille.
Penser la parenté par les liens familiaux « secondaires »
6 Un premier niveau de réflexion sur la parenté contemporaine consiste à identifier et à analyser des types de liens familiaux longtemps pensés par la sociologie comme « secondaires » dans les structures familiales françaises contemporaines – à l’image du lien entre grands-parents et petits-enfants ou entre frères et sœurs.
Parenté et parentèle : des liens et des structures
7 En s’intéressant à la parenté, il ne s’agit pas de penser les liens de parenté comme un résidu des études sur la famille conjugale, tel un catalogue de liens secondaires uniquement hiérarchisés par des affinités interindividuelles. L’enjeu d’une sociologie de la famille attentive à la parenté est d’identifier les régularités dans l’organisation des liens, une forme de structure qui régule la parenté dans les sociétés occidentales contemporaines – à l’image des travaux de l’anthropologie classique qui classent les sociétés selon leurs organisations de parenté. Pour J.-H. Déchaux, une opposition désuète entre anthropologie des sociétés exotiques, pensées comme traditionnelles, intéressée par l’explicitation des organisations de parenté, et une sociologie des sociétés occidentales, pensées comme modernes, centrée sur la famille conjugale, a relégué pendant longtemps au second plan l’attention pour la parenté dans les sociétés euroaméricaines contemporaines (Déchaux, 2003). À rebours, il propose d’identifier les traits fondamentaux du système de parenté qui structure ces sociétés. Dans l’entretien croisé avec F. Weber, il revient sur ce qui constitue, selon lui, les fondements d’une approche structurale de la parenté :
« Pour moi, la parenté c’est une structure primaire de la vie commune. J’entends par là que le lien précède l’individu, ce qui invite aussi à penser le temps des vies individuelles comme étant enchâssé dans un temps plus long, qui est à la fois le temps des origines et le temps de la descendance. […] Je pense qu’il y a fort longtemps que l’anthropologie de la parenté a compris que faire l’analyse de la parenté, c’est repérer des unités de parenté qui comprennent un certain nombre d’individus, qui présentent certaines similitudes quant aux relations qu’ils entretiennent les uns avec les autres. Donc repérer ces unités de parenté, regarder la manière dont elles s’agencent les unes avec les autres pour construire un ensemble ordonné, pour moi, c’est ça l’analyse structurale de la parenté. » [6]
9 Le primat de la cellule conjugale est, d’après lui, un fait structural indéniable mais qui n’est pas incompatible avec le maintien de relations entre les membres de cette cellule conjugale et d’autres personnes apparentées. Dans un système basé sur une filiation indifférenciée, où les individus n’appartiennent pas de manière privilégiée à la lignée de leur mère ou à celle de leur père, où la filiation ne définit pas un groupe solidaire, cohérent et stable dans le temps, les liens de parenté prennent rarement la forme d’un groupe et plus souvent celle d’un réseau. Ce dernier, nommé « parentèle », met en lien plusieurs personnes apparentées autour d’Ego, la personne à partir de laquelle le sociologue souhaite étudier les relations de parenté.
10 Cette organisation en réseau plutôt qu’en groupe n’est pas pour autant parfaitement fluide et sans hiérarchie, elle reste clairement structurée par plusieurs régularités. Certes, le système de parenté des sociétés occidentales – du moins de la société française – semble s’organiser autour du primat de l’unité nucléaire, qui se concrétise par une préférence pour la néolocalité [7] amenant le couple à s’établir dans une résidence autonome du reste de la parenté. Cela ne signifie pas pour autant que cette unité s’isole. Les liens de parenté s’organisent par cercles concentriques, définis autour du primat du lien de filiation sur le lien de germanité. J.-H. Déchaux reprend ainsi la métaphore de l’oignon développée par T. Parsons (1943) et nuance la lecture qui a pu être faite de cet auteur :
« Il me semble que la thèse de Talcott Parsons, qui a vu le jour au milieu du xx e siècle – que l’on appelle la thèse de la nucléarisation familiale –, est beaucoup plus complexe et intéressante que ce que l’on a pu en dire. Parsons nous dit en réalité deux choses dans sa thèse. Il y a deux arguments qui se situent à des niveaux différents, que j’appellerai l’argument relationnel et l’argument structural. L’argument relationnel, c’est l’idée que la fréquence des relations et la réalité des relations qui s’établissent entre la famille élémentaire, qu’il appelle la famille nucléaire, et le reste de la parentèle deviennent tout à fait marginales et qu’on a une concentration relationnelle qui s’opère sur le noyau restreint de la famille nucléaire. Affirmation forte qui s’est trouvée démentie frontalement ou de manière plus nuancée par toute une série de travaux ultérieurs. Et il y a un deuxième argument chez Parsons qui est l’analyse structurale, c’est-à-dire l’idée du primat structural de l’unité nucléaire. Et ses idées le conduisent à proposer une métaphore qui me semble intéressante, qui est la métaphore de l’oignon, c’est-à-dire la métaphore qui part d’un noyau et qui identifie différentes couches concentriques autour de ce noyau et qui rappelle qu’en réalité l’univers de parenté est un univers stratifié. » [8]
12 Selon cette conception, trois cercles se détachent. Un cercle restreint est constitué des liens entre mère/père/fille/fils, quel que soit l’âge de chacun. Il correspond à la sociabilité quotidienne ou hebdomadaire ainsi qu’à l’échelle d’organisation du soutien domestique. Vient ensuite un cercle intermédiaire, regroupant grands-parents et petits-enfants (liens de filiation secondaires) et frères et sœurs (liens de germanité). À cette échelle, les sociabilités sont souvent plus espacées mais restent régulières, notamment autour de fêtes familiales annuelles. Enfin vient le cercle périphérique, réunissant les liens de parenté a priori plus éloignés – oncles et tantes, cousines et cousins, etc. –, plus souvent réunis à l’occasion de grandes célébrations ponctuelles comme les mariages ou les enterrements.
13 Si l’aide quotidienne est surtout dispensée par le cercle restreint, les deux autres cercles recouvrent des liens faibles qui donnent accès à des ressources de réseau (emploi, formation, etc.). Selon cette logique, plus les liens sont éloignés, moins ils sont normés juridiquement (pas d’obligation alimentaire, par exemple, pour le cercle intermédiaire et périphérique) et socialement. Cependant, des normes, régulant les relations familiales, demeurent : un individu a, envers un frère ou une sœur, ou encore envers un grand-parent, à la fois des obligations et des attachements affectifs a priori plus forts que pour un cousin ou une tante. L’ambition de ce numéro est donc, d’abord, de mettre en lumière les travaux qui poursuivent la réflexion sur les formes d’organisation des parentèles – en particulier autour de deux types de lien : celui construit par les grands-parents dans la société contemporaine et celui unissant les frères et sœurs.
Les formes contemporaines de la grand-parentalité
14 Vieillissement en bonne santé, âge relativement précoce de la retraite, grossesses plus tardives sont autant de phénomènes démographiques qui ont contribué à redéfinir la place des grands-parents dans leur relation aux petits-enfants – par l’intermédiaire de la génération des parents. La norme de la néolocalité remet en cause la coexistence quotidienne entre générations ainsi que la participation directe et soutenue des grands-parents à la prise en charge matérielle des petits-enfants. La norme d’autonomie, en particulier dans les classes moyennes et supérieures, amène les grands-parents à garder leurs petits-enfants sur des modalités présentées comme ponctuelles et libérées des contraintes éducatives. C’est l’image caricaturale du « grand-parent gâteau », souvent reprise par les médias mais fortement nuancée par les analyses sociologiques qui montrent comment les grands-parents doivent composer avec des injonctions parfois contradictoires, c’est-à-dire autoriser de petites transgressions qui ne remettent pas fondamentalement en cause le système de valeurs des parents (Attias-Donfut et Segalen, 2014 ; Hummel et Perrenoud, 2009 ; Kitzmann, 2019).
15 Dans la lignée de ces analyses, A. Bister analyse dans ce numéro les écarts aux normes nutritionnelles et éducatives des parents de classes moyennes et supérieures quand les enfants sont pris en charge pour les repas par leurs grands-parents. Des parents interrogés rendent compte des horaires décalés (grignoter entre les repas), ou du contenu des repas ou des encas (privilégier le principe de plaisir), en reconnaissant un relâchement ponctuel des normes nutritionnelles pendant les moments passés avec les grands-parents, pensés comme des moments festifs, ponctuels, sortant de la vie quotidienne. Cependant, les grands-parents qui interviennent de manière plus régulière dans la garde des enfants sont souvent amenés à se conformer davantage aux normes nutritionnelles défendues par les parents.
16 Ce rôle grand-parental secondaire se distingue d’autres organisations sociales dans lesquelles la cohabitation entre générations reste la norme et confère aux grands-parents un rôle plus quotidien dans la prise en charge des petits-enfants. Dans son étude ethnographique centrée sur un groupe domestique en Papouasie-Nouvelle-Guinée, L. Protar décrit les modalités de la cohabitation résidentielle entre un couple de personnes d’une cinquantaine d’années, leurs filles et leur fils adoptif, et une partie de leurs petits-enfants. La résidence et le partage des tâches domestiques (nourriture, soin) se définissent sur une norme matrilatérale : les femmes qui viennent d’avoir un enfant vivent chez leurs parents et leurs enfants sont en partie pris en charge par ces grands-parents. Cet article rend compte d’une organisation des liens de parenté sous forme de groupes relativement solidaires mettant en commun le travail domestique et reproductif [9], qui contraste avec d’autres organisations dans lesquelles les liens de parenté sont moins explicitement normés, fonctionnant davantage en réseau qu’en groupe.
17 Ce rôle important des grands-parents – en particulier des grands-mères – dans les économies domestiques n’est pas un trait propre à des sociétés apparemment éloignées, comme celle étudiée par L. Protar. Dans son travail sur un immeuble à Bruxelles se définissant comme un « habitat partagé féministe » proposant des logements à des femmes en situation de précarité ainsi que des espaces partagés ayant pour but de développer des pratiques d’entraide entre voisines, N. Emmanuel analyse aussi bien les nouveaux liens créés par les relations de voisinage que les liens intergénérationnels réouverts par l’accès de ces femmes à des logements pérennes. Une femme de 59 ans vivant dans l’immeuble y héberge ainsi régulièrement sa fille aînée pour l’aider à garder ses enfants en bas âge après deux grossesses rapprochées.
18 Si la comparaison internationale permet d’identifier des structures contrastées de parenté, ces dernières ne sont pas figées et sont soumises à des évolutions ainsi qu’à de possibles convergences. L’augmentation des séparations conjugales a pu, par exemple, modifier l’organisation structurale des liens de parenté dans la société française. Pour les enfants de couples séparés gardés encore majoritairement par leur mère, le réseau de parenté se recompose non pas autour de l’unité conjugale (malgré la norme de coparentalité défendue par l’institution judiciaire), ni même autour de l’unité résidentielle (autour de la nouvelle unité conjugale éventuellement reconstituée par la mère gardienne et un nouveau conjoint) mais autour de la mère (Deshayes, 2018 ; Kitzmann, 2017 ; Pillonel et al., 2013). L’augmentation des séparations accroît ainsi le biais matrilatéral déjà identifié dans les structures de parenté françaises hors séparation. Cela peut amener à redéfinir le rôle des grands-parents, en particulier maternels, dans la prise en charge des petits-enfants. Ces structures familiales, notamment autour de la garde des jeunes enfants, sont proches de celles étudiées dans d’autres sociétés souvent décrites comme « matriarcales » – à l’image de la société des Seychelles étudiée par L. Gatignol dans ce numéro. En s’intéressant à l’histoire de la prise en charge des enfants de femmes migrantes dans les années 1960 dans l’archipel, l’auteur montre des formes de continuité des organisations familiales, souvent centrées sur la mère et la grand-mère maternelle, avant et après la migration internationale des mères cherchant des perspectives professionnelles et économiques dans les emplois domestiques au Liban, notamment. Ces formes de confiage n’apparaissent pas avec le développement des migrations internationales. Elles leur préexistaient, en lien avec l’instabilité des relations conjugales et l’ancienneté des migrations périodiques de travail au sein de l’archipel, pour les femmes et les hommes de milieu populaire. Ces études de cas permettent de questionner la stabilité des frontières entre le cercle restreint et le cercle intermédiaire, les grands-parents, notamment la grand-mère maternelle, pouvant être inclus dans le cercle restreint, aussi bien dans les sociétés occidentales que dans d’autres formes d’organisation sociale.
Les relations entre frères et sœurs : entre norme égalitaire et inégalités objectives
19 Si les travaux sur les grands-parents sont relativement nombreux, la relation de germanité directe – celle unissant les frères et sœurs à l’âge adulte, parfois aussi appelée « relation adelphique » – a longtemps été négligée par les travaux en sociologie de la famille [10]. Comme le souligne P. Blum dans son article, trois orientations ressortent des travaux existants. L’une s’intéresse davantage à la spécificité de ce lien par rapport à d’autres relations familiales (Déchaux, 2007a ; Martial, 1998 ; Widmer, 1999). Un deuxième angle éclaire les modalités de participation des frères et des sœurs à l’aide familiale (Béliard et Billaud, 2015 ; Desjeux et Chambon, 2023 ; Yvon, 2024). Enfin, une troisième perspective insiste davantage sur les destins sociaux inégaux entre frères et sœurs, affinant l’analyse des processus de reproduction sociale au sein de la famille (Beaud, 2018 ; Bessière, 2010 ; Camara, 2024 ; Gollac, 2013).
20 Pour J.-H. Déchaux, la germanité est un « lien dérivé » : il ne peut se comprendre indépendamment des liens qui associent Ego à ses mère(s) et père(s) ou des relations entre ces mère(s) et père(s) aux frères et sœurs (Déchaux, 2007b). C’est souvent la mère qui orchestre les relations de germanité, dans la mesure où les normes régulant les relations adelphiques sont peu formalisées et privilégient l’autonomie et l’égalité entre les membres de l’adelphie. Étudiant les transferts d’argent de femmes et d’hommes migrants vivant en Suisse en famille conjugale (conjoints et enfants) à destination d’apparentés vivant dans leur pays d’origine, C. Henchoz décrit les différents « circuits de rémitances » dans lesquels sont prises ces personnes. Les motifs d’envoi d’argent au pays d’origine sont multiples : financer de manière ponctuelle et assez imprévisible des besoins primaires pour la famille élargie (comme contribuer aux funérailles d’un apparenté) ; assurer des ressources pérennes pour les pères et mères trop âgés pour travailler et vivant dans un pays où l’assurance retraite est faible ou inexistante ; prêter de l’argent à un frère ou à une nièce pour soutenir un projet de développement d’une activité commerciale ou artisanale au pays. Ces envois prennent des formes matérielles (envoi régulier ou non, inclus ou non dans le budget familial mensuel) et symboliques (contrôle ou non de l’utilisation de l’argent, attente ou non d’une contrepartie) variées. Dans le contexte de ces différents circuits de rémitances, C. Henchoz souligne la nature dérivée du lien adelphique : quand de l’argent est envoyé à une sœur ou à un frère, c’est le plus souvent dans le but d’alléger la charge que représente pour les parents la prise en charge de cette sœur ou de ce frère.
21 Récemment, les travaux s’intéressant à la différenciation des socialisations internes à une adelphie, selon le genre ou la place dans la fratrie (Bourguignon et al., 2023 ; Gollac, 2013 ; Vinel, 2024), ont donné une certaine visibilité à ces relations : s’intéresser à l’épaisseur des trajectoires familiales de mobilité sociale sur plusieurs générations amène à regarder les écarts, voire les inégalités, entre les parcours des sœurs et des frères, des aînés et des cadets. La norme d’égalité au sein de la fratrie entre ainsi en tension avec une réalité souvent inégalitaire dans cette répartition des ressources (Bessière, 2010 ; Bessière et Gollac, 2020 ; Le Pape et Tenret, 2023).
22 Médiation parentale et tension sur la norme d’égalité entre germains sont particulièrement visibles dans les relations adelphiques analysées par P. Blum, lorsqu’un frère ou une sœur est atteint de troubles psychiques. La norme d’égalité de traitement entre frères et sœurs par les parents y est particulièrement fragilisée, les frères ou sœurs atteints de troubles psychiques mobilisant davantage les parents que les autres membres de l’adelphie, à la fois dans le quotidien mais aussi à long terme, dans les transmissions parentales nécessaires à la reproduction des positions sociales. Ces entorses à la norme d’égalité sont d’autant moins bien vécues par les frères ou les sœurs quand ces derniers ont l’impression que l’aide matérielle prodiguée par leurs parents à leur frère ou à leur sœur malade est mal utilisée, voire dilapidée.
23 Selon la configuration familiale, et notamment le milieu social de la famille, la mise à distance d’une relation jugée parfois négativement par les frères et sœurs non malades est plus ou moins possible, analyse la chercheuse. Dans les classes supérieures, la norme d’autonomie et du souci de soi, ainsi que la possibilité matérielle d’accompagner cette autonomie tout en assurant la prise en charge de l’enfant atteint de troubles, amènent les parents à encourager leurs enfants non atteints de troubles psychiques à s’éloigner du domicile familial pour ne pas avoir à porter une partie de la prise en charge de l’adelphe malade. Dans les milieux plus modestes, la limitation des moyens économiques pouvant être investis dans la location d’un appartement indépendant pour les enfants non malades oblige à une plus longue cohabitation. Cette contrainte économique peut se combiner avec une plus forte adhésion au principe de solidarité familiale, jouer le rôle d’aidant en relais de ses parents pouvant aussi être vécu comme un statut social valorisant.
24 En portant sur des liens familiaux moins étudiés que le lien conjugal ou de filiation directe, les articles de ce numéro documentent les modes de fonctionnement contemporains de la « parentèle », de ces liens pensés comme « secondaires ». S’il est possible de définir les systèmes de parenté par des liens hiérarchisés inscrits dans une structure a priori qui conditionne les types de pratiques susceptibles de s’y déployer, une autre approche consiste à partir des pratiques – notamment des pratiques d’entraide entre proches – pour analyser des configurations de liens familiaux.
Penser la parenté par les pratiques
25 Si une sociologie de la parenté s’est construite sur le projet de rendre visibles des relations dépassant la cellule conjugale en s’inspirant de l’anthropologie et de son goût pour les structures, elle a aussi accompagné les mutations de cette discipline sœur dans ses remises en question des approches canoniques de la parenté. Plutôt que de partir des liens officiels inscrits dans des modèles généalogiques prédéfinis, les sociologues de la parenté ont cherché à saisir ces liens à partir des pratiques quotidiennes. Des enjeux très contemporains, tels que la prise en charge des personnes âgées dépendantes, ont été au cœur d’un renouvellement de l’étude sociologique de la parenté en interrogeant les modalités d’organisation des groupes familiaux dans des situations de crise.
Crise et renouveau de l’anthropologie de la parenté : de la parenté officielle à la parenté pratique
26 La parenté constitue un domaine central de l’anthropologie depuis la fin du xix e siècle et a longtemps consisté à décrire les formes d’organisations sociales basées sur la filiation et l’alliance dans différentes sociétés. Identifier des systèmes spécifiques de parenté, qui organisent la filiation (patrilinéarité, matrilinéarité ou filiation indifférenciée), l’alliance (à travers des règles de choix préférentiel des conjoints qui varient selon les sociétés) ou les règles de résidence (virilocalité/uxorilocalité), a été au centre du travail des anthropologues. Depuis les années 1960, et encore plus explicitement dans les années 1980 avec la publication de A critique of the Study of Kinship de D. Schneider (1984), des débats internes à la discipline viennent interroger les fondements de cette anthropologie de la parenté. En remettant en cause une forme d’ethnocentrisme des anthropologues euroaméricains qui auraient plaqué les catégories de perception de leur société d’origine sur les sociétés étudiées (en laissant notamment une grande place à la dimension biologique de la filiation), les travaux critiques d’anthropologie de la parenté remettent en cause la centralité première de la parenté par rapport à d’autres dimensions de la vie sociale pour comprendre une société : selon D. Schneider par exemple, ce qui structure la société océanienne qu’il a étudiée dans les années 1950 (sur l’île de Yap), ce n’est pas tant la parenté définie a priori, notamment sur un critère de filiation biologique, que le travail partagé d’une même parcelle de terre. La nouvelle anthropologie de la parenté va davantage chercher à comprendre les modes de construction des liens de parenté à partir des pratiques quotidiennes, plutôt que de les considérer comme des liens préétablis permettant d’expliquer d’autres pratiques sociales : il s’agit de plus en plus d’étudier les pratiques de parenté (doing kin) plutôt que de rendre compte des règles officielles ou formelles de la parenté (being kin).
27 Cette critique rejoint, d’une certaine manière, celle formulée par P. Bourdieu à l’égard du structuralisme et de son formalisme jugé excessif. Le sociologue reproche notamment aux anthropologues de la parenté de produire des schémas issus de leur propre découpage du réel et non de celui des personnes enquêtées : en interrogeant les individus sur leurs ascendants et collatéraux, l’arbre de parenté produit par l’ethnologue sépare arbitrairement les rapports de parenté et les autres rapports sociaux. Contre l’approche structuraliste classique de la parenté, selon laquelle les liens de parenté répondraient à certaines règles prédéfinies, il propose d’y voir un des outils possibles de la pratique, un résultat de stratégies des agents. P. Bourdieu (1972) s’attaque à un cas classique de l’anthropologie de la parenté, celui du mariage arabe, qui viendrait perturber le modèle classique du mariage exogame [11]. En effet, le mariage arabe se distinguerait par la valorisation du mariage avec la cousine parallèle, c’est-à-dire la fille du frère du père, soit un mariage endogame dans un système de filiation patrilinéaire (où sont considérés comme « parents » ceux qui sont liés à la famille du père). Dans la réalité des pratiques, deux mariages entre cousins parallèles peuvent avoir des significations tout à fait distinctes : pour l’un, le mariage avec la fille du frère du père donne la possibilité de conserver le patrimoine à l’intérieur d’un groupe ; pour un autre, la même structure d’alliance peut être une solution par défaut quand le statut économique ne permet pas une alliance prestigieuse avec une étrangère au groupe de parenté. Selon P. Bourdieu, le choix du conjoint n’est pas tant déterminé par la contrainte interne du système de parenté que par des critères sociaux et économiques. Il en appelle alors à « traiter les relations de parenté comme quelque chose que l’on fait et dont on fait quelque chose » (ibid., p. 81).
28 Dans la lignée de cette critique de l’anthropologie de la parenté, les New Kinship Studies prenant racine dans les pays anglo-saxons au milieu des années 1990 mettent l’accent sur l’importance du quotidien partagé et du fondement matériel de la parenté. L’anthropologue J. Carsten (2003) est une figure importante de ce courant. À partir de son ethnographie d’une communauté de pêcheurs en Malaisie, elle montre que la parenté y est fondée non pas tant sur la biologie ou sur le droit que sur le partage de nourriture (en particulier, du riz) et de la vie quotidienne. Pour ces chercheurs et chercheuses, ce sont les moments partagés, les biens matériels mis en commun (en premier lieu, la nourriture) ainsi que les soins quotidiens qui font la parenté. Ces approches permettent de repenser les formes d’affiliation quand les fondements biologique et juridique de la parenté sont remis en cause : familles recomposées, enfants issus de la procréation médicalement assistée, etc. Le compte rendu du webinaire « Études sur la famille et la parenté », proposé par C. Chassagnac et C. Legras dans ce présent numéro, revient plus précisément sur les questions de recherche suscitées par ces nouvelles configurations familiales. Dans ce dossier thématique, les pratiques partagées sont également au cœur des relations de parenté étudiées : envoi d’argent aux apparentés dans le pays d’origine (C. Henchoz), partage de repas (L. Protar et A. Bister), circulation d’objets ordinaires (B. Mortain) mais aussi de soins et/ou de personnes à soigner (confiage des enfants dans la contribution de L. Gatignol, prise en charge de personnes âgées atteintes de la maladie d’Alzheimer dans l’article d’A. Béliard, A. Gramain et F. Weber).
29 Dans son article de synthèse et perspective, B. Mortain présente par exemple des pistes stimulantes pour penser la circulation des objets comme un analyseur des relations de parenté. Son originalité est de s’intéresser à la circulation d’objets de toutes sortes dans des circonstances plus ordinaires que celles plus souvent étudiées, comme l’héritage ou l’échange de cadeaux. À partir de l’exemple du piano que l’un de ses enquêtés a récupéré chez sa grand-mère quand elle est partie vivre en maison de retraite, B. Mortain tire les fils analytiques sur la place des objets dans la parenté. L’article souligne à quel point s’intéresser aux relations matérielles dans la parenté, aux objets qui y circulent, n’amène pas à réduire les relations de parenté à des relations intéressées, purement économiques, tout comme ces relations ne sont pas de pures relations affectives détachées des intérêts matériels. Dans la continuité des travaux de V. Zelizer (2001), la chercheuse souligne qu’à travers la matérialité des objets s’entremêlent intérêts économiques et sentiments d’attachement. Ce constat est également perceptible dans les autres articles – à l’image de celui de C. Henchoz où l’argent envoyé aux proches dans le pays d’origine véhicule toujours des sentiments d’attachement, mais aussi de rancœur, qui animent les relations de parenté.
L’espace, support d’une parenté quotidienne ?
30 Partir des pratiques quotidiennes pour analyser les liens de parenté, plutôt que des liens formels définis par le droit ou la biologie, amène rapidement à se poser la question de l’ancrage spatial de ces liens. Si la parenté se construit sur des pratiques, sur des circulations de biens ou de soins, sur un quotidien ou des moments partagés, alors il est nécessaire de s’interroger sur l’organisation géographique de ces liens. La néolocalité est la norme dans la société française contemporaine, mais cela n’empêche pas que les liens de parenté s’organisent malgré tout autour d’une certaine proximité géographique.
31 Des travaux classiques de sociologie urbaine (Bott, 1971 ; Young et Willmott, 1957) ont contesté la thèse de la nucléarisation de la famille en mettant en lumière la forte proximité géographique entre ménages apparentés, en particulier entre les filles adultes et leur mère. Dans la continuité des travaux fondateurs de C. Bonvalet (2003) sur la « famille-entourage local », l’article de J. Pinel, E. Lerou, R. Gallou, S. Aouici et C. Bonvalet étudie les géographies familiales de retraités en mettant en regard le niveau de proximité géographique de ces personnes avec des proches et l’intensité des contacts entre ces apparentés (mesurée par la fréquence et les types de contacts). Dans cette enquête qualitative, la configuration la plus courante est celle de famille-entourage locale : les retraités vivent à moins de 25 kilomètres d’un membre de leur famille et le voient au moins une fois par semaine, la proximité géographique rendant possibles ces visites régulières qui permettent d’entretenir le lien. Pourtant, cette proximité n’est pas une condition nécessaire ni suffisante au maintien de liens entre générations. Le modèle de « famille atténuée locale » combine ainsi proximité géographique et distance relationnelle. Au contraire, celui de la « famille-entourage dispersée » occupe une place significative dans le corpus de cette recherche : malgré la distance géographique entre les personnes retraitées et leurs enfants et petits-enfants, elles maintiennent des contacts fréquents, soit par l’intermédiaire des moyens de communication, soit par la ritualisation de retrouvailles dans des lieux de vacances communs. Cependant, avec l’avancée du vieillissement et l’augmentation des risques de dépendance, la proximité géographique devient progressivement un enjeu important, le soutien matériel et moral des parents vieillissants étant alors plus facile à dispenser pour les descendants si la personne vit à proximité. Cette injonction au rapprochement par les enfants peut cependant être vécue comme une perte d’autonomie de la part des parents retraités.
32 Poussée à son extrême, l’idée d’une parenté entièrement définie par un quotidien partagé davantage que par des liens définis en référence à la biologie ou au droit amène à penser des relations de voisinage entre non-apparentés sous l’angle des catégories de la parenté – à l’image de l’étude de N. Emmanuel d’un immeuble d’« habitat partagé féministe ». Comme cela a déjà été développé plus haut, cet habitat est un support permettant le maintien de liens de parenté avec des apparentées extérieures au voisinage. Il a aussi pour vocation de créer un lien de « quasi-parenté » entre voisines, c’est-à-dire d’encourager les relations sur le registre de la parenté : être comme des sœurs. Ce lien quasi adelphique n’est pas alors présenté sur un registre affinitaire. Parlant de sa relation avec sa voisine, une enquêtée souligne d’abord le caractère contraint de cette relation, qu’elle compare au sentiment d’obligation qui peut lier à une sœur ou un frère :
« Il y a un truc familial aussi, parce qu’on a des univers très différents et on ne s’est peut-être pas vraiment choisies. […] C’est un peu comme avec mes frères et sœurs, je les aime bien, mais on est quand même très différents. C’est là que je sens le lien familial, quand tu vas quand même avoir un lien avec quelqu’un que tu n’as pas vraiment choisi. »
34 La proximité spatiale à elle seule ne suffit pas à susciter un tel lien : les habitantes de l’immeuble sont prises dans l’idéologie défendue par le projet d’habitat collectif, qui valorise la création de ces liens.
35 À l’opposé, les travaux sur les familles transnationales documentent les manières de « faire famille » malgré la distance imposée par la migration internationale. Dans sa recension du Handbook of Transnational Families around the World (2023), A. Unterreiner montre ainsi que la question des liens entretenus à distance constitue l’un des axes structurants de ce champ de recherche. Si une partie de ces travaux ont eu tendance à mettre en avant la dimension pathologique de ces configurations familiales, insistant notamment sur les difficultés émotionnelles liées à la séparation entre mère et enfants (Ehrenreich et Hochschild, 2003), d’autres ont plutôt montré comment ces organisations familiales au-delà de la cellule nucléaire – en particulier le confiage d’enfants à des proches (grands-parents, oncles ou tantes) – s’inscrivent dans la continuité de pratiques habituelles en dehors même d’un contexte de migration (Bidet, 2024 ; Coe, 2013 ; Grysole, 2020). Malgré tout, la distance physique oblige à renégocier les modalités du lien de parenté quotidienne : le soin matériel aux personnes doit être délégué et, avec lui, une partie du lien affectif, comme le souligne L. Gatignol à propos d’enfants de migrantes seychelloises des années 1960. Pour C. Henchoz, ce maintien à distance des liens familiaux à travers notamment l’envoi d’argent est un véritable travail pour les personnes émigrées : il faut hiérarchiser les besoins entre l’aide quotidienne et inconditionnelle aux parents, l’aide ponctuelle à la communauté villageoise pour contribuer au financement de grands événements et l’aide conditionnelle apportée à un frère pour développer un projet de petit commerce. À chaque fois, il faut évaluer ces besoins et négocier les principes de justice associés à cet argent avec ses proches vivant à distance.
Des pratiques quotidiennes inscrites dans un fonctionnement en maisonnée
36 Des travaux inspirés du vocabulaire et des méthodes de l’anthropologie de la parenté ont pensé autrement les relations de parenté dans la France contemporaine : plutôt que de partir des liens de parenté pour en étudier le contenu, ces travaux sont partis des échanges dans des situations particulières pour voir comment s’organisaient (et se réorganisaient) les liens au sein de groupes familiaux. C’est en étudiant les formes de mobilisation familiale autour de la dépendance qu’un collectif de travail, impulsé par F. Weber, a mis au jour les logiques de fonctionnement de groupes de parenté qu’elle désigne comme « maisonnée ». Ce terme, importé de l’anthropologie de la parenté, fait référence à la dimension spatiale du lien familial (la « maison ») mais en tenant compte des modes de vie contemporains souvent fondés sur la décohabitation entre générations : une « maisonnée » au sens sociologique n’est pas tant un groupe de cohabitation qu’un groupe d’entraide réuni autour d’une « cause commune » concentrant les ressources (en temps, en argent, en savoir-faire, en attention, etc.) dont disposent les membres du groupe pour faire face aux enjeux du quotidien (Gollac, 2003 ; Weber, 2002). Dans son entretien croisé avec J.-H. Déchaux, F. Weber revient sur les raisons qui l’ont amenée à prêter attention à ces formes d’organisation des relations de parenté :
« J’ai repris le terme de “maisonnée” parce que, grâce à la question que nous posions (que font les familles lorsqu’elles sont confrontées à la dépendance d’un des leurs ?), notre première découverte empirique a été que certaines personnes, à la même distance généalogique, ne sont pas informées de l’état de santé d’un malade et que d’autres, bien qu’informées, ne s’impliquent pas de la même façon, ni au même degré. Nous avons donc dû répondre à une question empirique très pratique : comment définir un groupe de personnes qui se sentent concernées par l’état de dépendance d’un des leurs et, d’abord, qui en est informé ? […] Notre constat était le suivant : quelque chose de grave arrive dans un entourage familial et les personnes qui le savent, qui se mobilisent, ne sont ni tous les membres d’une lignée, ni tous les membres d’un ménage, ni tous les membres de la parentèle. Nous avions donc besoin d’un terme comme celui de “maisonnée” , qui ne repose pas seulement sur la cohabitation mais sur la mutualisation d’un “souci” , d’un objectif. Une partie des personnes impliquées cohabitent avec les personnes dépendantes, mais une partie s’impliquent à distance. Cela avait déjà été montré par des économistes (qui avaient pris le terme de “cohabitation à distance” ) et par des sociologues (qui parlaient d’ “entourage” et d’ “entraide” ). Selon l’évolution de la maladie, le groupe qui se cristallise autour de cet enjeu, très pratique et très lourd, ce groupe peut évoluer et c’est à ça qu’on voulait travailler. C’est comme ça qu’on a repris le terme de “maisonnée” , en adaptant les concepts de parenté classiques : un groupe solidaire distinct de la lignée de transmission et du réseau de parentèle. » [12]
38 Autour de la prise en charge d’une personne atteinte d’Alzheimer peut ainsi s’organiser un groupe mêlant des cohabitants (par exemple, la conjointe) et des non-cohabitants. Dans ce numéro, A. Béliard, A. Gramain et F. Weber décrivent des collectifs de prise en charge qui dépassent le logement de la personne dépendante. Les autrices se proposent de réfléchir aux enjeux méthodologiques soulevés par les enquêtes sur ces fonctionnements collectifs autour de personnes dépendantes, ici à partir d’une enquête dite « polyphonique » sur des proches de personnes souffrant de la maladie d’Alzheimer. Elles examinent les réponses apportées par plusieurs membres de l’entourage d’une personne dépendante au sujet de l’aide en temps, l’aide financière et les prises de décision, puis analysent les décalages constatés entre les réponses des uns et des autres. Si des enquêtes ont pu interroger les décalages de points de vue au sein de relations dyadiques (entre conjoints, entre frères et sœurs, entre aidants et aidés [13]), leur approche a l’originalité de s’intéresser à l’ensemble des « obligés alimentaires » [14] (conjoints et enfants) et des personnes déclarées comme « aidantes » par le premier contact, ce qui permet de dépasser la relation interpersonnelle entre Ego et son réseau de relations. La conception même de l’aide se joue dans ces collectifs et influe sur les décalages de déclaration. Dans certains cas, l’accompagnement proposé dans les démarches administratives autour de la prise en charge du parent dépendant n’est pas considéré comme de l’aide (« c’est normal ») – à l’image des parents qui résistent aux tentatives sociologiques d’objectivation de l’aide apportée à leurs enfants dans des enquêtes sur l’aide parentale aux jeunes adultes (Le Pape et al., 2018a).
39 Ces groupes de parenté solidaires qui se cristallisent autour d’une cause commune, en particulier d’une personne dépendante, peuvent apparaître comme des collectifs provisoires, éphémères, et de ce fait parfois difficiles à circonscrire. Par exemple, dans le cas de la maladie d’Alzheimer, qui est une maladie évolutive, les besoins de la personne dépendante vont aller grandissant et chaque étape est susceptible de voir s’opérer une reconfiguration du collectif. Au premier stade de la maladie, les conjointes de personnes malades peuvent nier le diagnostic et sous-déclarer les aides extérieures au couple pour affirmer l’autonomie du couple conjugal, quand les enfants, eux, déclarent déjà une aide aux démarches ou à la décision. Au cours de la maladie, les configurations résidentielles, professionnelles et conjugales des aidantes et des aidants impliqués peuvent changer. Ces situations génèrent alors des différences de points de vue et de déclaration sur une même situation.
40 La démarche est ici de partir des pratiques quotidiennes de soutien à la personne dépendante pour reconstruire ensuite le collectif qui gravite autour de cette personne, plutôt que de hiérarchiser les liens a priori et d’en étudier ensuite le contenu spécifique. Dans cette enquête sont interrogés à la fois ceux qui sont définis comme parents quotidiens par l’aide apportée (les enquêteurs demandent au premier contact d’accéder à tous les aidants) et les parents juridiques (reconnus comme obligés alimentaires par la loi). L. Protar revendique une démarche semblable dans son étude sur les rapports de genre et le travail dans la parenté en Papouasie-Nouvelle-Guinée : construire une approche monographique à partir de ce que les gens font pour leurs proches, et notamment leur implication dans le travail de soin. Ce choix méthodologique suppose, selon la chercheuse, de renoncer à une « composition figée de la parenté qui se donne à lire dans sa composition généalogique et statutaire » :
« Commencer l’enquête par l’observation des actions et des interactions au sein d’un groupe, en ignorant ou en mettant de côté pour un temps sa composition généalogique et statutaire, donne à voir des pratiques sans en poser a priori des définitions ou des limites, potentiellement ethnocentrées ou prêtes à l’emploi, qu’elles soient celles du ménage, de la famille nucléaire, du lignage matrilinéaire ou du clan. »
42 À cet égard, le terme d’« entourage », employé par A. Béliard, A. Gramain et F. Weber dans le titre de leur article, est particulièrement significatif de ce refus d’une parenté définie uniquement dans ses dimensions juridique et biologique.
43 Le renouvellement de l’étude de la parenté par les pratiques a pu amener parfois à confondre parenté quotidienne et parenté pratique. Les deux expressions ne sont pourtant pas synonymes. Ainsi, la parenté quotidienne désigne les liens activés, maintenus ou créés par des contacts fréquents (si ce n’est quotidiens), mêlant proximité affective et aide matérielle. Elle ne suffit pas pour autant à définir et à circonscrire les liens de parenté, qui restent puissamment définis – dans les représentations sociales et dans le droit – en association avec une origine biologique, d’une part, et fondés sur un ordre juridique, de l’autre. La « force du quotidien » mise notamment en évidence par F. Weber (2013) doit être pensée en articulation avec « le sang » (renvoyant à la reproduction biologique) et « le nom » (renvoyant à l’institution juridique de la parenté). Étudier la parenté pratique ne se réduit donc pas à analyser des formes quotidiennes de solidarité mais bien à considérer ces liens du quotidien dans leur articulation avec les conceptions juridiques et biologiques de la parenté : pour comprendre comment les pratiques fondent la parenté, il faut comprendre comment elles s’appuient sur des normes sociales parfois contradictoires et sur des morales variées de la parenté.
Penser les morales de la parenté
44 Finalement, penser la parenté par les pratiques ne signifie nullement renoncer à saisir les principes et les normes qui les sous-tendent. Au contraire, ces normes sont particulièrement saillantes dans les tensions ou les conflits, comme ceux opposant une sœur à son frère atteint d’un trouble psychique et accaparant toutes les ressources de la maisonnée, ou encore ceux divisant des enfants devenus adultes autour de la prise en charge d’un parent âgé. Ces moments de crise autour de l’aide donnée et reçue rappellent que les ordres de mobilisation, révélés par les pratiques, restent fortement normés et ancrés dans des morales que les différentes contributions de ce numéro contribuent à éclairer.
Partir des tensions pour mieux caractériser les normes : l’intérêt méthodologique d’étudier les discordances
45 Dans la plupart des articles de ce dossier thématique, l’attention portée aux tensions – et parfois aux conflits – permet d’analyser plus en profondeur des normes de parenté, qui s’expriment d’ordinaire sur le registre de l’évidence (« cela va de soi ») ou de l’implicite (« je fais ça car c’est mon frère/ma mère »). Or, le sentiment d’injustice, la rancœur, la colère ou la tristesse expriment des attentes déçues que les individus sont davantage enclins à justifier.
46 La contrepartie du temps ou de l’argent donné s’exprime ainsi particulièrement dans les expectatives échaudées des aidantes et des aidants. C’est le cas de l’argent jugé « mal » dépensé ou « mal » investi. S’inscrivant dans la lignée des travaux de V. Zelizer (2001) ou d’A. Wilkis (2020), ou plus spécifiquement des recherches portant sur l’argent en migration (Bidet, 2021 ; Chort et Dia, 2013), C. Henchoz montre que ce principe d’un argent « bien » utilisé structure fortement les transferts financiers des migrants à leur famille. Il leur permet de distinguer, parmi les bénéficiaires, ceux qui le « méritent » de ceux qui ne le « méritent » pas. Cette distinction morale permet ainsi aux migrants de répondre favorablement à certaines demandes et d’en refuser d’autres. L’argent « gâché » est aussi structurant dans les tensions analysées par P. Blum. Ces deux contributions ont en commun de montrer que l’argent « donné » est moralement construit comme un argent « mérité ». Ce principe du mérite, qui se décline différemment selon les contextes, organise ainsi fortement les échanges économiques dans la parenté.
47 Les griefs exposés par les aidantes et les aidants donnent également à lire d’autres contreparties attendues, prenant des formes distinctes mais qui relèvent pour la plupart d’une morale de la bienveillance, c’est-à-dire une modalité d’attention à l’autre assez conventionnelle, qui régit les relations de parenté (Fortes, 1969). Il s’agit, par exemple, de la reconnaissance attendue par les migrants enquêtés par C. Henchoz concernant les efforts (privations, frugalité du mode de vie) que supposent certains transferts financiers, gratitude censée se manifester par une forme de prévenance dans les échanges (téléphoniques, par SMS) de la part de celles et ceux qui bénéficient de leur aide monétaire. Un manque supposé de prévenance alimente des tensions et des conflits qui mettent fin aux versements du migrant à sa famille. Cette morale de la bienveillance s’exprime également par la revendication d’une réciprocité du soutien moral, même a minima, entre frères et sœurs (Déchaux, 2007a). Selon P. Blum, cette attente, parfois déçue, est une cause de conflit fréquente dans les adelphies où un jeune est atteint d’un trouble psychique.
48 Les tensions observées dans les articles de ce numéro de la RPSF se manifestent également autour de l’inégale distribution des biens. Dans son article, B. Mortain invite ainsi à prendre au sérieux la circulation des objets dans la parenté. Si la répartition de ces biens se matérialise particulièrement au moment de l’héritage, elle ne s’y réduit pas. L’autrice propose de prendre en considération d’autres moments où ces transactions ordinaires entrent en jeu : lors d’un déménagement, d’une séparation, au moment où les jeunes quittent le domicile parental, etc. Ces transactions s’organisent le plus souvent sur un mode tacite, notamment entre parents et enfants puisque les premiers se doivent de ne rien imposer (respect de la norme d’autonomie et d’indépendance entre les générations) tandis que les seconds ne doivent pas paraître insistants ni intéressés (norme de l’amour inconditionnel). Elles sont cependant organisées selon des règles de justice distributive qui sont réaffirmées ou rediscutées lorsque le partage est jugé injuste par l’un des protagonistes. Selon la chercheuse, ces tensions sont particulièrement perceptibles lorsque des objets sont donnés en échange d’un service rendu ou d’une attention particulière. Tout ce qui pourrait révéler une forme de préférence – notamment d’un parent vis-à-vis de l’un de ses enfants – est ainsi jugé contraire à la morale familiale. B. Mortain montre également que la répartition des biens met en balance des normes différenciées qui peuvent entrer en concurrence les unes avec les autres : par exemple, respecter la règle égalitaire (ne pas favoriser un enfant) tout en tenant compte des goûts différenciés de chacun des enfants. Comme elle le conclut, ces normes contradictoires mettent ainsi en jeu des « principes de justice distributive (le résultat est satisfaisant) mais aussi procédurale (la manière dont on s’y est pris l’est aussi) qui participent de la cohésion du groupe familial ».
49 Cette cohésion du groupe familial peut également être mise à mal quand les individus n’ont pas la même perception d’un évènement et de ce qu’il convient de faire. Comme le relèvent A. Béliard, A. Gramain et F. Weber, ces discordances – entendues ici comme des « récits incompatibles faits par plusieurs individus confrontés aux mêmes situations » – sont pourtant courantes, dès lors que l’enquêtrice ou l’enquêteur circule dans la parenté. Dans le cas d’une enquête sur l’entourage de personnes suivies pour une maladie d’Alzheimer, ces discordances permettent, d’une part, de mettre au jour des normes d’aide contradictoires et, d’autre part, de pointer les rapports de pouvoir intrafamiliaux. Dans le cas de l’enquête menée par L. Protar, les discordances portent sur des versions concurrentes de l’histoire familiale. Selon L. Protar, « la confrontation des points de vue » est ce qui permet d’accéder à une « temporalité plus longue des arrangements familiaux ».
50 L’accès à cette polyphonie est ainsi l’un des intérêts majeurs des monographies de famille. Cette méthode d’enquête s’est peu à peu diffusée depuis le milieu des années 2000 et ses apports sont discutés dans ces deux articles. Si la confrontation dyadique des points de vue est relativement ancienne en sociologie de la famille (entre conjoints, entre frères et sœurs, entre aidant et aidé, etc.), les monographies de famille, issues de la tradition anthropologique, sont en revanche plus récentes. Les conditions de circulation de l’enquêteur – et ce qu’elles révèlent – y sont particulièrement discutées dans ces deux contributions. L’article d’A. Béliard, A. Gramain et F. Weber montre qu’une plus large circulation dans la parenté ne conduit pas nécessairement à davantage de discordances observées. En effet, le rôle du premier contact – notamment concernant les personnes à qui il donne accès – est fondamental, ce qui constitue, en soi, un résultat d’enquête (Eideliman, 2009). Les autrices soulignent également que les discordances sont d’autant plus fortes que le premier contact donne à voir une représentation très consensuelle de la prise en charge de la personne suivie pour des troubles d’Alzheimer. C’est notamment le cas des fils qui, tout en donnant largement accès à l’entourage, ont plus de chance d’être contredits ensuite. Ce résultat d’enquête révèle des logiques de genre différenciées : alors que les fils portent une représentation collective de l’aide apportée, les filles soulignent davantage l’inégale implication de chacun et de chacune dans le travail quotidien. Les déclarations des femmes renvoient donc « au fonctionnement effectif de la maisonnée » tandis que celles des hommes traduisent une représentation plus statutaire de l’aide familiale, ce qui est également vérifié dans d’autres enquêtes (Le Pape et al., 2018b).
Des ordres de mobilisation normés
51 Le choix de partir d’une « parenté pratique » (Weber, 2013) ne signifie pas pour autant que des normes statutaires n’interfèrent pas sur ce que font les individus, quand il s’agit, par exemple, de venir en aide à une personne apparentée. L’intensité de l’aide apportée est ainsi définie par un ordre moral de mobilisation, qui varie selon que les sociologues regardent les pratiques effectives ou l’implication attendue de chacun dans la parenté. En ce sens, les articles d’A. Béliard, A. Gramain et F. Weber, d’une part, et de J. Pinel, E. Leroy, R. Gallou, S. Aouici et C. Bonvalet, d’autre part, aboutissent à plusieurs conclusions relativement similaires, sur des terrains et avec des méthodologies différentes. Face au vieillissement, les deux articles montrent le souhait des parents âgés de maintenir une différence de statut (et de décision) face à leurs enfants. J. Pinel et ses co-auteurs soulignent ainsi « le désir des parents de rester maîtres de leurs choix », alors même que certains sont de plus en plus dépendants de l’aide apportée par leurs enfants. A. Béliard et ses co-autrices font le même constat d’une prérogative parentale, qui passe par le fait de limiter l’accès de l’enquêtrice ou de l’enquêteur à la parole des enfants afin de garder le contrôle sur la version officielle de ce qui est dit de la situation et des troubles de la personne suivie pour un diagnostic d’Alzheimer. La norme de l’autonomie conjugale structure ainsi fortement les témoignages de ces deux articles, en particulier ceux des parents vieillissants. S’ils souhaitent garder le contrôle (autonomie décisionnelle), les parents comptent en premier sur leurs enfants pour les aider en cas de besoin. C’est ce qui motive certains rapprochements résidentiels près des enfants au moment de la retraite, les parents anticipant d’éventuels problèmes de santé, notamment si la personne est veuve ou n’a pas de conjoint (article de J. Pinel et al.). Cette norme de solidarité familiale, qui passe par le registre discursif d’une famille mobilisée, structure également le récit de certains enquêtés cités par A. Béliard, A. Gramain et F. Weber : il s’agit pour les parents de mettre en avant les pratiques accréditant cette représentation (mise en avant des aides apportées par les enfants et parfois des coups de main donnés par les petits-enfants), tandis que la confrontation avec la parole des fils et des filles des enquêtés nuance cette implication supposée des enfants.
52 Les normes statutaires resurgissent également pour souligner les limites de la parenté d’exercice. La « parenté d’exercice » (Déchaux, 2018) ou la « quasi-parenté » (Weber, 2013) désignent les situations où un individu fait office de parent, par son implication effective et/ou par la place qui lui est reconnue dans la parenté, sans en avoir la reconnaissance juridique ou sociale. Cette parenté d’exercice est particulièrement patente sur le terrain de N. Emmanuel. Dans cet habitat féministe où cohabitent plusieurs générations de femmes (femmes seules, retraitées ou mères de famille monoparentales accompagnées de leurs enfants), la solidarité entre voisines est construite sur le modèle de la maisonnée et se matérialise par de nombreuses aides qui sont d’ordinaire associées à des pratiques familiales : garde d’enfants, mobilisation en cas de souci de santé, mutualisation de certaines ressources matérielles, etc. Certaines enquêtées mobilisent d’ailleurs le registre de la parenté pour exprimer la relation qui les lie à leurs voisines. Cependant, alors même que le projet féministe vise à promouvoir cette parenté d’exercice et que les résidentes semblent également le valoriser, certaines situations en montrent également les limites. C’est le cas d’Emma qui refuse d’endosser, seule, le soutien apporté à sa voisine, Liliane, atteinte d’une maladie incurable. C’est le registre de la parenté statutaire que mobilise Emma pour poser les limites de son implication : « c’est pas ma mère ni ma sœur, on peut pas prendre les mêmes responsabilités. » Si Emma accepte de s’investir matériellement et physiquement auprès de Liliane, elle refuse, en revanche, d’endosser la charge décisionnelle qui va, selon elle, de pair, avec la parenté officielle.
53 Porter attention à l’ordre de mobilisation à partir des pratiques permet ainsi de comprendre comment il définit et hiérarchise la place de chacun dans la parenté, mais aussi comment il fluctue selon les circonstances et les conditions effectives qui permettent aux individus de s’impliquer. Cet ordre de mobilisation, qui ne se réduit pas à la parenté généalogique mais qui n’échappe pas aux normes statutaires, est donc loin d’être figé.
Lignée, parentèle et maisonnée : des morales parfois concurrentielles
54 Cette attention particulière aux dissensions, aux différends, aux malentendus permet de définir quand et pourquoi des individus s’impliquent tandis que d’autres restent en retrait ou sont exclus. À cet égard, il peut être intéressant d’analyser comment certaines causes entrent en conflit les unes avec les autres, ouvrant la possibilité de mieux comprendre le poids de différentes morales familiales. Plusieurs articles de ce numéro montrent ainsi que les enjeux de maisonnée, de parentèle et de lignée sont parfois mis en concurrence.
55 Cette mise en concurrence est, par exemple, perceptible dans les transferts financiers des migrants à leur famille. L’une des dimensions du travail de rémitance, analysé par C. Henchoz, est la modération des différentes demandes qui peuvent leur parvenir simultanément. Leurs arbitrages les amènent ainsi à produire « un ordre moral » qui ne relève pas uniquement des caractéristiques du bénéficiaire mais aussi des finalités de ces aides monétaires. C’est pourquoi elles sont classées par la chercheuse selon le degré de parenté du parent aidé, le type de financement qu’elles mobilisent (budget familial, épargne, petits crédits, etc.) et leur temporalité. Les différents types de circuit identifiés sont ainsi rattachés à des logiques différenciées. Le circuit d’urgence relève, par exemple, d’une logique de maisonnée. Il s’agit, de faire cause commune autour d’un évènement qui engage « des besoins, parfois vitaux, des destinataires ». Le circuit des évènements familiaux s’inscrit, quant à lui, dans une logique de parentèle et vise à assurer la place du donateur « au sein d’un réseau familial », marqué par de nombreux échanges (dons et contre-dons) inscrits « dans le cadre d’attentes et d’obligations familiales, sociales et religieuses plus ou moins intériorisées ». Les circuits assurantiels et de substitution parentale sont structurés autour du maintien ou de la (re)production du capital économique dans la lignée. La priorité donnée par les migrants à l’un ou l’autre de ces circuits est mouvante et révèle comment leur morale familiale se reconfigure selon les circonstances.
56 Dans l’article de P. Blum, ces causes concurrentielles sont également au centre de l’analyse. Tandis que le jeune atteint de trouble psychique fait souvent l’objet d’une intense mobilisation (par le temps qui lui est consacré mais aussi par la diversité des aides matérielles et financières qui sont parfois déployées), la multiplicité des ressources qui lui sont octroyées est parfois perçue comme pouvant entraver d’autres projets. Il s’agit plus particulièrement de ceux de ses frères et sœurs, notamment de leur insertion professionnelle au moment de l’entrée dans l’âge adulte. La répartition de l’aide parentale y est ainsi un enjeu particulièrement saillant. Comme l’écrit la sociologue, les conflits interviennent « quand la logique de la cause commune », c’est-à-dire de la maisonnée constituée autour du jeune perçu comme le plus vulnérable (du fait de ses troubles psychiques), « entre en contradiction avec la logique de la lignée », davantage centrée sur des enjeux de mobilité sociale et de reproduction. Or, les parents ne disposent pas des mêmes ressources matérielles, financières et temporelles pour maintenir un équilibre entre ces différentes logiques : assurer la protection des uns sans entraver l’insertion sociale des autres. Dans les classes moyennes et supérieures, cela passe par un cloisonnement des espaces, notamment par la mobilité géographique des frères et des sœurs du jeune souffrant de troubles psychiques (mobilités étudiantes qui sont, par ailleurs, davantage valorisées dans ces milieux sociaux). Ce sont les parents qui construisent ainsi la possibilité du retrait des frères et des sœurs de la maisonnée, sans que ce retrait ne soit moralement condamnable.
57 Ce cloisonnement des espaces est également relevé par A. Bister qui montre comment l’alimentation permet de penser ces enjeux de parentèle et de maisonnée. Tandis que les pratiques alimentaires sont explicitement construites comme le support de relations affectives dans la parentèle et associées à des temps rares mais festifs, elles sont régies dans la maisonnée par des règles différentes et davantage subordonnées aux normes nutritionnelles des parents. Grands-parents et parents connaissent ces différentes normes et les ajustent en fonction de l’endroit où ils se trouvent :
« L’établissement d’une frontière claire entre les foyers parentaux et grands-parentaux, parce qu’elle permet aux parents de mettre en cohérence des normes alimentaires en apparence contradictoires, est ainsi nécessaire pour éviter l’apparition de tensions au sein de la famille. »
59 Les différentes contributions de ce numéro thématique de la RPSF, tout en insistant sur les tensions normatives, montrent ainsi les ressources mobilisées par les individus – ressources inégales et socialement situées – pour faire tenir les différentes injonctions morales auxquelles ils peuvent être soumis. Ce dossier cherche à montrer l’actualité d’une sociologie de la parenté pensant la famille hors du ménage et à susciter des idées pour de nouvelles recherches : par exemple sur des liens de parenté encore peu étudiés et présentant pourtant une certaine vigueur, dans différentes couches de la société, comme les liens entre cousins, ou bien sur des pratiques, aujourd’hui largement diffusées, permettant d’objectiver les frontières mouvantes des relations de parenté à travers les nouvelles technologies de la communication, permettant de « faire famille » à distance – une analyse des groupes WhatsApp familiaux combinant souvent plusieurs échelles de définition du groupe familial ouvrirait ainsi la voie à l’analyse de ce que l’on pourrait appeler des « maisonnées numériques ».
Varia dans ce numéro
60 À ce dossier thématique s’ajoute l’article scientifique de J. Rannoux et M. Saussey portant sur la place accordée aux pères dans le suivi périnatal. Les autrices soulignent, à partir d’une enquête ethnographique réalisée dans une maternité, qu’il s’agit là d’un « rendez-vous manqué » entre les professionnels de santé et les (futurs) pères. Enfin, quatre comptes rendus viennent clore ce numéro : celui de l’ouvrage Misère de l’ethnographie de la misère, de L. Wacquant, réalisé par J. Buyssens, celui de la nouvelle édition de Sociologie des familles contemporaines de F. de Singly, rédigé par H. Kouao, suivi de la recension de Le temps, la crise familiale et la justice. Entre urgence et prudence, de C. Siffrein-Blanc, F. Bacro et G. Kessler, effectuée par F. Barthélémy et, enfin, de Deux « maisons », un « chez-soi ». Expériences de vie de jeunes en hébergement égalitaire, de B. Nobels et L. Merla, recensé par T. Vacher.
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