Il y a vingt ans, l’opération Trident : sas d’entrée du groupe aéronaval vers le XXIe siècle
Pages 80 à 87
Citer cet article
- LAVERNHE, Thibault,
- Lavernhe, Thibault.
- Lavernhe, T.
https://doi.org/10.3917/rdna.817.0080
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- Lavernhe, T.
- Lavernhe, Thibault.
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https://doi.org/10.3917/rdna.817.0080
Notes
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[1]
« Ce n’est donc pas une crise, mais une guerre » (Jacques Lanxade, Quand le monde a basculé, Paris, Nil éditions, 2002, p. 152).
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[2]
Mission de vérification du Kosovo (MVK), force internationale d’extraction (Trident/FE), opération de secours en faveur des camps de réfugiés albanais au Kosovo (Trident/Humanitaire).
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[3]
Opération Balbuzard de janvier 1993 à juillet 1995 puis opération Salamandre de janvier à décembre 1996. La complémentarité entre le Foch et le Clemenceau joue à plein durant cette période.
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[4]
En particulier, pour les forces de surface, création de la force d’action navale (FAN) et du groupe d’action sous-marine (GASM) en 1992. L’amiral commandant l’aviation embarquée et le groupe de porte-avions (ALPA) devient à cette occasion un commandement purement organique sous l’appellation d’ALAE (amiral commandant l’aviation embarquée).
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[5]
Selon une formule de l’amiral Coldefy, alors commandant du Clemenceau. Entretien avec l’auteur du 7 novembre 2016.
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[6]
La Marine déploie un dispositif important dans le cadre de la guerre du Golfe de 1990 à 1991, mais le GAN ne participe pas à l’offensive de Desert Storm en 1991.
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[7]
Par exemple, protection des éléments français de la Forpronu engagés sur le territoire bosniaque.
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[8]
Par exemple, participation à la mission Deny Flight otanienne (application d’une zone d’exclusion aérienne dans le cadre de la résolution n° 816 de l’ONU) et à la mission Sharp Guard sous double tutelle Otan-UEO (mission d’embargo dans le canal d’Otrante).
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[9]
Jusqu’en 1997, les chasseurs du GAé ne tirent que de l’armement non guidé.
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[10]
Combat Search And Rescue.
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[11]
Bombe GBU-12 de 250 kg, missile AS-30 laser, pod de désignation ATLIS2. Il leur faudra néanmoins attendre encore plusieurs années pour disposer d’une capacité nocturne avec la mise en place d’un traitement JVN (jumelles de vision nocturne) et d’une hybridation de la centrale inertielle du SEM au GPS.
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[12]
Le CRFN est la structure de renseignement de niveau tactique de l’état-major de la force navale, qui fusionne, exploite et diffuse le renseignement au sein de la force navale et vers les niveaux supérieurs.
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[13]
Cette limitation sera finalement levée durant Trident le 20 avril 1999, après quelques jours d’opérations aériennes.
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[14]
L’exercice Îles d’Or 97 voit le test d’un centre de coordination des opérations aériennes embarquées (CCOAN) et d’une cellule de contrôle tactique d’un SNA en soutien direct, en plus d’un état-major de Task Group, selon un principe de colocalisation au PC opérations du Clemenceau.
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[15]
Lettre n° 58 FOCH/SG/DR du 2 août 1999, « Rapport de fin de commandement du capitaine de vaisseau de Saint-Salvy », SHD – Vincennes, 2007, ZF 76/7 DR.
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[16]
Cet aspect de l’opération Trident est parfaitement développé dans Dominique Guillemin, « Durer face à un littoral hostile dans une mer étroite : la logistique de la Marine nationale pendant la guerre du Kosovo (1998-1999) », in Jean de Preneuf, Éric Grove et Andrew Lambert (dir.) : Entre terre et mer. L’occupation des espaces maritimes et littoraux en Europe de l’époque moderne à nos jours ; Paris, Économica, coll. « Bibliothèque stratégique », 2013.
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[17]
Le HMS Somerset et le HMS Grafton seront ainsi intégrés au sein de la TF 470 durant Trident.
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[18]
COMFRMarfor désigne la structure de commandement tactique maritime créée en 2005 en remplacement d’Alfan/TAC, en déclinaison du modèle otanien de la NATO Response Force.
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[19]
Centre d’expertise, d’instruction et de préparation de missions. Le commandant du CEIPM assume également les fonctions de commandant du groupe aérien embarqué (COMGAé), les officiers du CEIPM constituant l’ossature de son état-major.
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[20]
L’amiral Delaunay, alors CEMM, prend en 2000 la décision de ne pas poursuivre le programme antinavire supersonique et, au contraire, de privilégier les sommes dégagées pour se lancer dans le missile de croisière naval.
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[21]
Gilles Humeau (capitaine de frégate) : « Opération Trident – Un renouveau pour les porte-avions », La Tribune, 19/1999, p. 49.
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[22]
Entretien de l’auteur avec le vice-amiral d’escadre de Saint-Salvy, commandant du Foch de 1997 à 1999, le 6 décembre 2016.
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[23]
Selon les termes du contre-amiral Lebas, alors commandant en second de la flottille 11F. Entretien avec l’auteur du 1er février 2017.
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[24]
La décision de désarmer le Foch au 31 décembre 1999 est prise en avril 1998 après une revue de programmes.
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[25]
Le taux d’annulation de missions du GAé durant Allied Force est inférieur de moitié à celui des autres aéronefs français (21 % contre 50 %). Philippe Sautter (vice-amiral d’escadre) : « Un porte-avions pour quoi faire ? », Revue Défense Nationale, hors-série, 2008, Porte-avions Charles-de-Gaulle, p. 15.
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[26]
Douze puis seize, puis dix-huit avions sur les vingt-deux SEM présents à bord seront progressivement mis à disposition de la coalition.
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[27]
Xavier de Villepin (sénateur), Rapport sénat n° 464, « 1998-1999 : les premiers enseignements de l’opération “Force Alliée” en Yougoslavie », Paris, 1999, p. 32.
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[28]
Entretien de l’auteur avec l’amiral Coldefy le 7 novembre 2016.
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[29]
André Boyer (sénateur), Rapport sénat n° 358, « 1999-2000 : l’avenir du groupe aéronaval », Paris, 2000, p. 5.
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[30]
Son action se limitera à l’escorte des bombardiers américains par les Sea Harriers.
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[31]
Déploiement du Charles-de-Gaulle en océan Indien de décembre 2001 à juillet 2002 dans le cadre de l’opération Enduring Freedom.
1 Voici deux décennies, du 24 mars au 8 juin 1999, l’Alliance atlantique conduisait l’opération Allied Force pour contraindre par la force la république fédérale de Yougoslavie à retirer ses forces de la province du Kosovo. Au sein de cette guerre [1], la participation française prend le nom d’opération Trident, avec un triple volet : aérien, terrestre [2] et maritime. Structuré autour du porte-avions Foch, le groupe aéronaval (GAN) français, déployé de janvier à juin 1999, y prend une part significative, réalisant une grande partie de l’effort national au sein d’une coalition alliée sous leadership américain. Riche d’enseignements, ce dernier acte des conflits de l’ex-Yougoslavie a été largement commenté par les acteurs militaires et politiques, et fait l’objet d’une littérature abondante. L’amiral Coldefy, ancien directeur de la Revue Défense Nationale et commandant de la Task Force 470 embarqué à bord du Foch durant cette période, y a d’ailleurs largement contribué.
2 Aussi, sans entrer dans le détail des opérations aéromaritimes, nous nous proposons d’examiner, avec le recul de vingt années, le positionnement de Trident dans la généalogie des opérations du GAN, en montrant en quoi cette mission est un essai transformé au tournant du XXe siècle finissant : avec Trident, le GAN arrive non seulement sur l’autre rive de la décennie 1990 en recueillant les fruits de ses efforts d’adaptation et en prouvant sa pertinence, mais crée également les conditions de sa réussite dans le siècle qui s’ouvre, alors qu’au même moment le renouvellement de ses capacités matérielles est largement engagé.
3 Nous verrons ainsi comment Trident est l’aboutissement naturel de la mue opérée par le GAN au cours des crises yougoslaves des années 1990, pour ensuite montrer que cette opération est l’incubateur de la réussite des déploiements ultérieurs du GAN. Mais c’est surtout la pertinence du concept même du GAN que Trident a incontestablement confirmé, dans une guerre pourtant conduite aux portes de l’Europe.
L’aboutissement logique d’une décennie d’adaptation
4 Trident est d’abord l’aboutissement de plusieurs années de présence opérationnelle de la Marine en Adriatique, dans le cadre de la crise bosniaque (de 1993 à 1996) [3], période durant laquelle le GAN adapte son organisation, ses savoir-faire et ses capacités, en découvrant progressivement les exigences des opérations interarmées en coalition.
5 L’adaptation du GAN est d’abord celle de son commandement, sur fond de transformation plus générale de la Marine et des armées dans le sillage de la guerre du Golfe. Côté Marine, ce sont les conséquences de la réforme baptisée « Optimar 95 », lancée en 1992, qui engendre une refonte du commandement des forces aéromaritimes [4]. Pour le GAN, il s’agit de donner une meilleure continuité à son commandement (enseignement direct des crises libanaises des années 1980) en instaurant un fonctionnement à deux états-majors, ce fonctionnement prenant véritablement corps à partir de 1998. Côté armées, il s’agit de la montée en puissance inexorable du fait interarmées dans le commandement des opérations depuis la création du Centre opérationnel interarmées (COIA, ancêtre de l’actuel CPCO) en 1992 : si, lors de premières opérations Balbuzard en 1993, « la Marine fait ses opérations » [5], ce n’est plus le cas en 1999, où le commandement de niveau stratégique est alors pleinement interarmées. Enfin, l’adaptation du commandement du GAN au cours des années 1990 est celle de son intégration dans un cadre allié, où la mission du groupe aérien embarqué (GAé) n’est plus décidée sur le porte-avions mais depuis un Combined Air Operations Center (CAOC) basé à terre, dans lequel il est nécessaire d’être représenté et où il faut apprendre à se positionner.
6 Après l’épisode manqué de la guerre du Golfe [6], les années Balbuzard sont également celles de l’adaptation des savoir-faire opérationnels à l’environnement des opérations otaniennes. Tout d’abord, de manière assez triviale, par la pratique de l’anglais : l’exception culturelle française a eu la vie dure durant la guerre froide, et toute une génération d’officiers doit alors se hisser aux standards requis pour interagir avec ses homologues alliés, absorber la masse de documentation opérationnelle et surtout faire valoir son point de vue. Cette adaptation passe ensuite par l’aptitude à catapulter des avions en vertu d’un contrat opérationnel au profit de « clients », qu’ils soient nationaux [7] ou alliés [8] : c’est toute l’organisation du pont d’envol qui doit être repensée en conséquence, loin de la logique qui prévalait dans le cadre purement national des années 1980. Le GAN apprend également à s’insérer dans un environnement aéromaritime complexe qu’il est nécessaire de décrypter : les unités se confrontent à l’intégration dans des réseaux de liaison de données tactiques couvrant l’ensemble du théâtre, du détroit d’Otrante aux confins de l’Adriatique, accédant ainsi à une masse d’informations à analyser. Cette évolution passe en outre par l’aptitude à opérer dans la durée à proximité d’autres GAN dans un espace maritime contraint, avec des exigences de connectivité toujours plus importantes. Mais cette adaptation des savoir-faire est surtout celle du GAé, qui durant la période bosniaque tire les conséquences de la complexification des opérations aériennes. Avant les missions, avec la dynamique de préparation qui se met progressivement en place. Pendant les missions, avec les planchers de vol qui ne permettent pas de délivrer un armement non guidé avec la précision souhaitée [9], avec le ravitaillement sur tanker, avec le contrôle par AWACS, avec l’apparition du CSAR [10]. Après les missions, avec le besoin de valoriser le renseignement recueilli, parfois au prix de risques fous pris par les Étendard IVP de la flottille 16F. Dans tous ces domaines, les équipages engrangent une connaissance poussée du théâtre balkanique, qui sera restituée au moment de Trident.
7 En dernier lieu, cette mue progressive du GAN en amont de Trident est celle de ses équipements. Au premier chef, c’est l’évolution du Super Étendard modernisé (SEM), fer de lance du GAé, qui donne le ton : après l’arrivée du SEM en flottilles de chasse en 1994, c’est surtout le passage de cet aéronef au standard 3 en 1997 qui permet au GAé de rattraper son retard technologique en disposant d’une capacité à délivrer de l’armement guidé laser de jour [11]. L’arrivée de cette capacité dans le GAé nécessite alors un gros travail d’appropriation par les flottilles. La seconde mue capacitaire qui bénéficie de l’expérience de l’Adriatique est celle du Foch, qui est l’objet d’une refonte d’envergure entre 1996 et 1997, durant laquelle il se voit doté d’une capacité de communication haut débit par satellite, d’un des premiers réseaux informatique de la flotte et fait l’objet d’un réagencement des locaux opérationnels pour permettre la mise en place d’un centre de renseignement de force navale (CRFN) [12] et d’un local dédié à la préparation de missions aériennes. Ces évolutions positives ne sauraient cependant occulter les graves retards qu’accuse encore le GAN à la veille de la mission Trident (Crusader et Alizé hors d’âge, débit satellitaire insuffisant, incapacité à apponter avec de l’armement en retour de mission [13], etc.). Pour autant, les années 1990 sont celles d’une prise de conscience du pas à franchir pour obtenir le ticket d’entrée dans les coalitions qui deviennent la règle.
8 Dans tous ces domaines, dont la liste n’est pas exhaustive, les années passées en Adriatique créent les conditions de la réussite de l’opération Trident, grâce à la mise en place des jalons d’une culture expéditionnaire. Au-delà des opérations, l’exercice Îles d’Or 97, organisé autour du porte-avions Clemenceau [14], en sera également une excellente synthèse. Mais c’est bien Trident qui scellera cette évolution, en faisant entrer le GAN dans une nouvelle dimension.
L’OPÉRATION TRIDENT EN CHIFFRES
- Un GAN composé du porte-avions Foch, des frégates antiaériennes Cassard puis Jean Bart, de la frégate anti-sous-marine Montcalm puis HMS Somerset et HMS Grafton, des SNA Améthyste, Émeraude puis Saphir, et du pétrolier ravitailleur Meuse.
- Un groupe aérien embarqué composé de 18 SEM std 3, 4 Étendard IVP, 6 Crusader (jusqu’au 1er mars 1999), 6 Alizé et 6 hélicoptères.
- En 128 jours d’opérations, 877 sorties dont 412 offensives (240 appuis aériens rapprochés et 172 assauts délibérés), 58 reconnaissances, 245 ravitaillements en vol, 158 missions de surveillance maritime, 4 missions CSAR.
- Soit 40 % de missions aériennes françaises, dont un tiers des missions d’assaut, soit 4 % des missions d’assaut de l’Otan (dont la France a assuré 12,8 %).
- 268 GBU-12 tirées, 2 AS-30 laser tirés, avec le meilleur taux de coups au but de l’Otan (73 %).
- 92 ravitaillements à la mer dont un tous les trois ou quatre jours pour le Foch.
- À titre de comparaison, Allied Force regroupe 1 058 aéronefs dont 786 avions de combat, dont 731 avions américains. La France engage 97 aéronefs dont 76 avions de combat, soit légèrement plus que l’équivalent du groupe aérien embarqué sur le seul porte-avions Theodore Roosevelt.
Le sas d’entrée vers la guerre qui vient
9 « Première opération de combat de cette intensité pour le GAN depuis la guerre d’Indochine » [15] selon les mots du commandant du Foch, Trident est un aboutissement mais surtout une bascule qui permet au GAN – et plus généralement à la Marine – de se configurer pour la nouvelle conflictualité expéditionnaire du XXIe siècle.
10 La bascule s’opère d’abord dans le champ tactique. Avec Trident, le GAé plonge définitivement dans le grand bain : missions longues récurrentes avec plusieurs ravitaillements, préparation, conduite et évaluation de missions de frappes délibérées dans la profondeur à raison de plusieurs patrouilles par jour, commandement de raids alliés de plusieurs dizaines d’aéronefs, etc. L’exploitation et la diffusion du renseignement y tiennent une place essentielle. De son côté, l’état-major du GAN doit composer avec le CAOC de Vicenza, la Task Force du porte-avions Theodore Roosevelt tout proche, l’intégration dans le processus de ciblage, l’analyse d’une activité aérienne alliée très dense, et enfin le commandement tactique d’un sous-marin nucléaire d’attaque (SNA) placé en soutien direct de la TF 470. Première du genre en opération, cette intégration consacre la dilatation tactique du GAN dans la deuxième dimension. Cette bascule tactique s’illustre également dans la manœuvre logistique de la force, qui doit prendre en compte l’impératif de durer au combat alors même que le Foch est désormais seul depuis le retrait du service actif du Clemenceau en 1997, dans un cadre plus général de faible disponibilité des moyens navals [16]. Dans ce contexte, au-delà de l’optimisation du potentiel des bâtiments et de la limitation des coups de catapulte du Foch, qui ne sont pas fondamentalement des nouveautés, on peut mentionner la régularité des ravitaillements à la mer en munitions aéroportées, fait nouveau pour le GAN.
11 La bascule est ensuite organisationnelle : les constats dressés dans les années précédentes sont confirmés et amplifiés, et ouvrent la voie à un héritage immédiat. Premièrement, le besoin s’impose de disposer d’un état-major de taille suffisante pour commander une force navale au combat au sein d’une architecture otanienne, dans un environnement dense, en traitant une grande masse d’informations et en intégrant au besoin des bâtiments étrangers [17]. De ce besoin sortira, au début des années 2000, la création de l’état-major FRMarfor [18]. Deuxièmement, Trident voit l’aboutissement de la réflexion sur la mise en place d’un commandant du groupe aérien embarqué, sur un modèle proche de l’US Navy, après une période de tâtonnement dans les années précédentes. Troisièmement, la campagne du Kosovo confirme la nécessité de professionnaliser la fonction de préparation de mission aérienne, sous le double effet de leur complexité et de la croissance du nombre d’outils informatiques associés. Une filière dédiée sera ainsi mise en place, tandis que le CEIPM [19] sera créé en 2000 sur les cendres de la flottille 16F. Quatrièmement, Trident fait prendre conscience de l’urgence de lancer résolument la numérisation des processus au sein des forces navales, et d’engager la Marine dans la voie du développement d’une capacité de missile de croisière [20]. Au total, dix ans après la fin de la guerre froide, Trident sonne la fin des tâtonnements.
12 La bascule est enfin celle de l’état d’esprit : avec Trident, le GAN entre dans une logique de combat expéditionnaire qu’il ne quittera plus. « Avant Trident on pouvait légitimement douter de l’efficacité au combat du GAé » [21] écrit en 1999 le capitaine de frégate Humeau, commandant de la flottille 16F. Après Trident, ce n’est plus le cas, et toute une génération de pilotes en ressort marquée : l’expérience progressivement acquise durant les années 1993-1996 est ainsi approfondie et surtout généralisée à une grande partie du GAé. Ce changement d’état d’esprit touche d’ailleurs l’ensemble du GAN, à commencer par l’équipage du porte-avions Foch dont le commandant note avoir nettement perçu cette transition durant son commandement [22]. Cette bascule d’état d’esprit se traduit également sur le plan politique : la page des atermoiements de la crise bosniaque, où la France souhaitait s’engager uniquement jusqu’à un certain point, est tournée. Trident marque par ailleurs l’entrée dans la cobelligérance sous leadership américain et la fin de l’autonomie nationale de bout en bout, y compris pour un conflit régional à proximité du territoire national. Or, dans ce nouveau cadre politique de l’usage de la force, le double enjeu devient celui de l’interopérabilité et du maintien de l’autonomie décisionnelle nationale : c’est dans cette nouvelle grammaire des coalitions que le GAN va désormais s’inscrire, pour y faire valoir des atouts majeurs.
13 À son retour à Toulon le 3 juin 1999, le GAN a donc le sentiment d’avoir « passé une étape » et d’être désormais « au standard des opérations aériennes modernes » [23]. Mais au-delà de l’expérience acquise, c’est le concept même du GAN qui se trouve renforcé avec l’opération Trident.
Trident , confirmation de la pertinence du GAN au sortir de la guerre froide
14 À l’heure des bilans, c’est sans doute sur le plan conceptuel que Trident apporte ses enseignements les plus riches, en montrant toute la pertinence du GAN sur les plans tactiques et stratégiques, et justifiant ainsi l’effort important de renouvellement de ses moyens.
15 Sur un plan purement opérationnel, la plus-value du GAN n’allait pas de soi en 1998 pour un tel conflit à portée d’aviation basée à terre, de surcroît dans un contexte général de compression de l’effort de défense suite au changement de majorité en 1997 [24]. Et pourtant, l’implication du GAN dans Allied Force illustre a posteriori tous les avantages comparatifs du GAN dans la conduite d’une action aéroterrestre en complément des forces basées à terre. D’abord, par la réactivité de réponse aux demandes du CAOC par rapport aux avions basés en Italie, les avions du Foch étant très proches des couloirs d’entrée vers le Kosovo. Ensuite, par la moindre dépendance au tanking et par la capacité à composer avec les contraintes météorologiques, engendrant ainsi le plus faible taux d’annulation de missions [25] de la composante nationale. Également, par la concentration d’un nombre important d’aéronefs directement sur le théâtre, avec la possibilité de moduler le taux de participation aux missions de la coalition [26]. Enfin, par l’acculturation que procure la présence permanente sur zone : dans un contexte où la connaissance du théâtre demande un travail important de préparation, il est plus rentable de maintenir en permanence et dans la durée des équipages prêts au combat que d’effectuer des relèves ponctuelles dans le temps. En somme, autant d’atouts intrinsèques qui avaient déjà joué à plein en Indochine, mais que l’on redécouvre utilement dix ans après la fin de la guerre froide. Tirant les enseignements du conflit, le sénateur Xavier de Villepin souligne ainsi que « ces différents exemples illustrent la complémentarité entre moyens aériens basés à terre et moyens aériens embarqués, qui ne répondent pas exactement aux mêmes situations d’emploi » [27].
16 Sur le plan stratégique, Trident donne en revanche une illustration inédite des atouts du GAN dans un cadre multinational où la France n’aligne que 8 % des avions et ne réalise que 5 % des sorties de la coalition. Dans ce contexte où la France est réduite sur le plan quantitatif au statut de minorité de blocage, l’atout est d’abord celui de la qualité de moyens : un porte-avions et un SNA permettent à la France de disposer d’un statut particulier sur le théâtre naval pour y négocier son emplacement – à proximité du Monténégro, le sous-marin prenant place devant les bouches de Kotor – mais également d’une position favorable au CAOC, le représentant d’un Carrier Strike Group disposant naturellement d’un statut privilégié dans les schémas mentaux américains. Il est d’ailleurs intéressant de noter que rétrospectivement, l’amiral Copland, qui commandait alors le Carrier Group du Theodore Roosevelt opérant à proximité du Foch, retient surtout de ses interactions avec le GAN français l’affaire du SNA [28]. Ensuite, s’agissant d’autonomie d’appréciation et de décision, le GAN s’avère durant Trident un complément utile aux moyens nationaux en cours de développement à la fin des années 1990, qu’il s’agisse d’acquérir du renseignement sur l’ennemi ou d’observer le comportement des alliés. Enfin, le GAN apporte une première brique à l’édifice du concept de « nation-cadre » qui émerge alors, tandis que sa capacité à intégrer des bâtiments étrangers illustre son rôle de catalyseur interallié, essentiel dans les coalitions à venir.
17 En dernière analyse, c’est sans doute la faculté d’adaptation qui émerge comme le principal facteur de pertinence du GAN à la fin de la décennie 1990. Cette adaptabilité s’illustre d’abord par sa capacité à répondre à des besoins nouveaux (projection de puissance en coalition et gestion de crise, en alternative à une politique de points d’appui) en complément de missions plus traditionnelles (dissuasion nucléaire, protection des intérêts nationaux et incarnation de la souveraineté) : admis au service actif en 1963, le Foch est toujours pertinent trente-six ans plus tard. Cette adaptabilité s’illustre ensuite par le potentiel favorable du GAN dans la course à l’interopérabilité qui est alors lancée – la capacité à s’interfacer avec le leader américain devenant, à partir des années 2000, un objectif en soi pour les alliés – et qui trouvera son accomplissement dans le renouvellement de ses moyens (porte-avions Charles-de-Gaulle et avion de guet aérien Hawkeye, en particulier).
18 « Le porte-avions reste encore aujourd’hui un outil particulièrement adapté pour répondre aux besoins opérationnels du contexte géopolitique de l’après-guerre-froide » [29] écrit ainsi le sénateur Boyer dans un rapport parlementaire publié en 2000. Une sentence confirmée du côté américain, mais également illustrée en creux par le contre-exemple britannique, dont le HMS Invincible fait alors pâle figure dans la campagne du Kosovo [30].
19 ***
20 Dans une armure vieillissante appelée à être modernisée, le GAN de Trident entérine un renouvellement intérieur entamé dès le début des années 1990. Par son intensité, Trident peut ainsi être vu comme le catalyseur d’une lente réaction amorcée lors des premières opérations Balbuzard, alors qu’au même moment le tout jeune Charles-de-Gaulle entame ses essais à la mer au large de Brest, avec à son bord une grande partie des anciens membres de l’équipage du Clemenceau. Les hommes et les organisations sortiront remodelés de Trident, posant ainsi les bases du succès de la mission Héraclès [31] qui se déclenchera deux ans plus tard.
21 Évoquer l’opération Trident en 2019, c’est ainsi mesurer le chemin parcouru par la Marine au sortir de la guerre froide pour s’adapter à la nouvelle donne de la conflictualité. C’est aussi mesurer le potentiel d’adaptation du GAN et l’importance de la continuité dans l’entretien de ses savoir-faire. C’est enfin, alors que les études sur le successeur du Charles-de-Gaulle sont lancées, souligner l’importance de l’anticipation – sur le plan capacitaire bien sûr, mais aussi sur les plans de l’organisation et de la doctrine d’emploi du GAN – pour être au rendez-vous des conflits de demain. Hier, pour Trident, les marges de progression étaient l’organisation du commandement, la capacité à délivrer de l’armement de précision par tous les temps et la numérisation des processus, autant de défis qui ont été relevés avec le renouvellement du GAN. Aujourd’hui, après dix-huit années d’emploi opérationnel du Charles-de-Gaule et de son GAé de nouvelle génération, cette question des marges de progression est de nouveau posée. De cette anticipation dépend l’adaptabilité – et donc le succès opérationnel – d’une capacité majeure qui sera probablement en service jusqu’à la fin du siècle.
UNE BRÈVE CHRONOLOGIE DE L’OPÉRATION TRIDENT
- 14 décembre 1995 : Accords de Dayton sur le règlement de la guerre civile yougoslave (qui ne prennent pas en compte le Kosovo).
- 22 mars 1998 : l’UCK (armée de libération du Kosovo) prend le contrôle d’un tiers du territoire.
- 31 mars 1998 : résolution n° 1160 ONU relative à l’embargo sur les armes à destination de la Yougoslavie (y compris le Kosovo).
- 15 octobre – 12 novembre 1998 : première mission Trident (dite « Trident I ») pour le Foch.
- 13 octobre 1998 : ultimatum de l’Otan à la partie serbe pour le retrait de ses forces.
- 6 décembre 1998 : publication du rapport de l’OSCE sur les crimes commis au Kosovo.
- 15 janvier 1999 : massacre de Racak (Kosovo).
- 26 janvier 1999 : appareillage du Foch pour une seconde mission Trident, dans un premier temps en posture de vigilance du temps de paix.
- 30 janvier 1999 : le conseil de l’Otan autorise à engager des actions militaires.
- 15-19 mars 1999 : reprise des négociations de Rambouillet sur l’avenir du Kosovo, nouvel échec.
- 24 mars 1999 : début de l’opération Allied Force.
- 4 avril 1999 : l’Otan élargit ses cibles et vise les infrastructures civiles en plus des objectifs militaires.
- 5 avril 1999 : début de participation des SEM à la campagne aérienne.
- 21-26 avril 1999 : escale du Foch à Trieste.
- 3 juin 1999 : retour du Foch à Toulon.
- 3 juin 1999 : la Serbie accepte le plan de paix pour le Kosovo.
- 8 juin 1999 : fin des bombardements de la Serbie.
Le Foch en ravitaillement à la mer avec la Meuse durant l’opération Trident (crédits : Marine nationale).
Le Foch en ravitaillement à la mer avec la Meuse durant l’opération Trident (crédits : Marine nationale).
Deux Étendard IV P en retour de mission renseignement, dans le circuit d’appontage du Foch (crédits : ARDHAN).
Deux Étendard IV P en retour de mission renseignement, dans le circuit d’appontage du Foch (crédits : ARDHAN).
Mots-clés éditeurs : groupe aéronaval, interopérabilité, opération, porte-avions, SNA
Date de mise en ligne : 17/02/2020
https://doi.org/10.3917/rdna.817.0080