Article de revue

La dissuasion selon François Hollande : continuité, précisions et inflexions

Pages 23 à 27

Citer cet article


  • Tertrais, B.
(2015). La dissuasion selon François Hollande : continuité, précisions et inflexions. Revue Défense Nationale, 782(7), 23-27. https://doi.org/10.3917/rdna.782.0023.

  • Tertrais, Bruno.
« La dissuasion selon François Hollande : continuité, précisions et inflexions ». Revue Défense Nationale, 2015/7 N° 782, 2015. p.23-27. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-defense-nationale-2015-7-page-23?lang=fr.

  • TERTRAIS, Bruno,
2015. La dissuasion selon François Hollande : continuité, précisions et inflexions. Revue Défense Nationale, 2015/7 N° 782, p.23-27. DOI : 10.3917/rdna.782.0023. URL : https://shs.cairn.info/revue-defense-nationale-2015-7-page-23?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rdna.782.0023


Notes

  • [1]
    NDLR : Cet article est une version allongée d’une note publiée par la Fondation pour la recherche stratégique en juin 2015.

« Rafale et missile ASMP-A » de Patrick Macary, spécialement réalisé pour la Revue Défense Nationale.

Description de l'image par IA : Bateau rapide avec missile sous-marin.

« Rafale et missile ASMP-A » de Patrick Macary, spécialement réalisé pour la Revue Défense Nationale.

1 Le discours prononcé par le président de la République le 19 février 2015 n’a rien de révolutionnaire. Néanmoins, il contient quelques précisions et ajustements qui rendent son analyse utile. Il complète en effet le cadrage qui avait été fait sur le sujet par le Livre blanc de 2013, dont la brièveté n’avait pas permis de développer la question de la dissuasion nucléaire.

« Lancement d’un engin stratégique depuis un SNLE français classe Triomphant » : une vision de la dissuasion par Patrick Macary.

Description de l'image par IA : Dessin montrant le lancement d'un missile stratégique depuis un sous-marin nucléaire lanceur d'engins français classe Triomphant.

« Lancement d’un engin stratégique depuis un SNLE français classe Triomphant » : une vision de la dissuasion par Patrick Macary.

2 Le premier mérite d’un tel discours est d’exister : la France est en effet le seul État nucléaire occidental (et l’un des seuls pays disposant de capacités nucléaires militaires) dans lequel le chef de l’État ou du gouvernement consacre un discours public entier à la dissuasion, tous les cinq ans en moyenne. Il s’agit d’une tradition précieuse. D’abord pour la crédibilité même de la dissuasion, qui suppose un engagement clair des autorités du pays envers « qui de droit ». Ensuite pour la motivation de tous ceux, au sein des forces armées et de l’industrie en particulier, qui travaillent pour les forces nucléaires françaises. Enfin, pour la démocratie : l’existence même de ce pouvoir suprême implique, c’est bien le moins, que son titulaire s’exprime régulièrement devant les Français qui l’ont élu et lui ont donné cette capacité. C’est aussi l’occasion de leur rappeler que le terrorisme n’est pas la seule menace potentielle sur la France : de par ses fonctions, le président de la République doit voir loin dans le temps… ainsi que dans l’espace : la mention de l’évolution préoccupante des arsenaux nucléaires asiatiques rappelle que certains des pays concernés ont, ou auront un jour, la capacité d’atteindre notre territoire.

3 Le paysage stratégique dépeint par le président de la République justifie, selon lui, la rétention et la pérennisation de la force de dissuasion française. M. Hollande s’abstient, toutefois – au contraire de ce qui est souvent le cas dans d’autres pays – de nommer les États susceptibles d’être concernés. Cette discrétion permet de ne pas envenimer inutilement les relations diplomatiques avec certains pays (on pense par exemple au rôle de la France dans les tentatives de règlement de la crise ukrainienne), et de ne pas tracer inutilement de distinction artificielle entre pays « concernés » et pays « non concernés ». Par définition, la dissuasion s’adresse à tout État susceptible d’avoir la capacité et la volonté de s’en prendre à nos intérêts vitaux.

4 On notera également la mention par M. Hollande des évolutions technologiques susceptibles de bouleverser la donne stratégique. Dans les États disposant de capacités nucléaires, on s’interroge, il est vrai, sur la possibilité que les moyens cybernétiques, notamment, puissent un jour être utilisés de telle sorte qu’ils paralysent totalement la capacité d’un État à fonctionner – situation qui pourrait alors relever de la dissuasion nucléaire. Le troisième élément traditionnel du « cœur » de nos intérêts vitaux, le libre exercice de notre souveraineté, n’est pas mentionné dans le discours (alors qu’il l’avait été dans le Livre blanc de 2008, par exemple). Mais il est vrai que la préservation de la « liberté d’action » l’est à plusieurs reprises dans le discours. Cette liberté d’action est d’ailleurs au cœur de la conception française de la dissuasion. Il s’agit, d’une part, de se protéger d’une menace qui viserait à nous empêcher (« chantage ») de défendre nos intérêts ou d’exercer nos responsabilités internationales, et, d’autre part, de se prémunir contre les pressions que pourrait exercer ce que le général de Gaulle appelait un « protecteur abusif » dont nous dépendrions, faute d’une dissuasion indépendante, pour la sécurisation de nos intérêts vitaux.

5 En dépit des débats sur l’opportunité du désarmement, qui prennent des formes diverses (discours de Prague en 2009, rencontres internationales sur la prétendue « dimension humanitaire » depuis 2012…), notre pays ne se sent nullement menacé, politiquement, par quelque pression ou demande que ce soit dans ce domaine. Toutefois, certaines voix s’élèvent parfois, en France, pour contester le poids de la dépense nucléaire, par exemple. C’est en partie pour cette raison que M. Hollande a souhaité s’exprimer sur les justifications de la possession par la France d’une force de dissuasion indépendante.

6 Le président de la République explique ainsi que « la France est l’un des rares pays au monde dont l’influence et la responsabilité se situent à l’échelle planétaire ». En creux, cela signifie que du point de vue de la légitimité (et non de la légalité) la possession de l’arme nucléaire, notre pays est plutôt mieux placé que d’autres…

7 À l’instar de ce qui avait été fait dans le Livre blanc de 2013 (pour la première fois dans un document officiel de haut niveau), le discours de M. Hollande égrène aussi les bénéfices capacitaires, technologiques et industriels du maintien de la dissuasion. C’est parce qu’elle est une puissance nucléaire – et surtout une puissance nucléaire indépendante – que la France conserve un volume significatif de capacités clés (satellites de renseignement, sous-marins nucléaires d’attaque, ravitailleurs, frégates anti-sous-marines, bâtiments anti-mines, avions de patrouille maritime…), qu’elle est capable d’opérations de bombardement à longue distance sans préavis (Mali…). C’est aussi pour cette raison que son industrie de défense est aussi performante dans des domaines hautement technologiques.

8 M. Hollande n’en a pas moins clairement signifié que, contrairement à ce que suggère un certain discours dénonçant la sanctuarisation budgétaire de la dissuasion française, cette dernière n’était nullement exempte de l’effort financier demandé aujourd’hui à la nation. C’est en vertu de cette pérennisation au plus juste qu’il a été décidé, entre autres mesures (comme le décalage à 2016 de l’entrée en service du M51.2), de ne pas développer de nouveau missile, mais de remplacer le M51.2, à la fin de vie de ce dernier, par un M51.3 (et non par un hypothétique M6). Cela a pour conséquence, comme l’a souligné le président de la République, que les SNLE de la prochaine génération auront un tonnage très proche de celui des bâtiments actuels.

9 De même M. Hollande a-t-il confirmé que la France ne produirait « pas de nouveau type d’arme », reprenant un engagement fait dès la fin des essais nucléaires en 1996 (le Livre blanc de 2008 évoquait lui un engagement à ne pas développer de « nouvelles filières » d’armes, mais la nuance n’est pas significative).

10 Par ailleurs, il a mentionné le successeur du missile aérobie (provisoirement dénommé ASN4G pour « air-sol nucléaire de 4e génération »), qui sera développé le moment venu. Il s’agira d’un missile sans doute hypersonique, caractéristique importante pour déjouer les défenses antiaériennes prévisibles du milieu du siècle.

11 La France se situe bien dans une logique de « maintien à niveau », et non de « modernisation » à proprement parler, des deux composantes, qui se veulent complémentaires et réactives. M. Hollande n’a pas été disert sur ce dernier point, mais le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian l’avait été un peu plus lors de son discours de novembre 2014 en rappelant les avantages de la composante aéroportée, « visible », créant une « contrainte supplémentaire » pour l’adversaire, et « contribuant fortement (…) à l’exercice d’effets stratégiques ciblés ». Il est vrai que cette composante bénéficie d’un couple énergie-précision différent de celui de la composante balistique.

12 Cette logique de continuité se retrouve sur les questions doctrinales et politiques. Le président de la République a repris à son compte l’expression « circonstances extrêmes de légitime défense », héritée du quinquennat précédent (et qui permettait à la France de se dire en cohérence avec l’avis de la Cour internationale de justice de 1996). M. Hollande a repris à son compte le langage classique français sur ce que l’on appelle les « garanties négatives de sécurité », engagements de non-emploi de l’arme nucléaire contre les États non-nucléaires, avec la réserve traditionnelle selon laquelle Paris se délierait de ces engagements au cas où le pays considéré ne respectait pas ses engagements de non-prolifération. Sur ce plan, le langage français est légèrement différent de celui employé par nos alliés anglo-saxons (depuis leurs décisions de 2010, qui restreignent, sur le papier, les conditions d’emploi de l’arme nucléaire), car la prolifération nucléaire n’est pas la seule concernée. C’est la première fois que ces éléments étaient affirmés au plus haut niveau.

13 Les forces françaises doivent être capables d’exercer des dommages « absolument » inacceptables, mais cet adverbe (déjà employé par Jacques Chirac en 2001) n’a pas de conséquence pratique en termes de planification.

14 Continuité aussi sur le type d’objectifs concernés : il s’agit des centres de pouvoir de l’adversaire, ou encore (c’est une explicitation, non un changement de doctrine) des « centres névralgiques », installations particulièrement sensibles et précieuses pour les décideurs adverses.

15 Mais contrairement à son prédécesseur, M. Hollande n’a pas dit que la dissuasion française s’adressait « en priorité » à ces centres de pouvoir. La nuance n’est pas anodine. Il est logique d’en déduire que la France a désormais renoncé à toute planification de type « démographique », c’est-à-dire ayant pour but la destruction délibérée de populations civiles.

16 Quant au concept d’avertissement nucléaire, il reste pertinent. Le Président n’a pas mentionné son caractère « ultime », mais celui-ci avait été rappelé par le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian dans son discours de novembre 2014.

17 Sur l’Otan, M. Hollande a fermement rappelé la volonté française de demeurer en dehors des mécanismes nucléaires intégrés, tout en marquant sa volonté de contribuer aux débats de politique nucléaire de l’Alliance. Sur l’Europe, comme ses prédécesseurs depuis une vingtaine d’années, il a suggéré que la dissuasion française contribuait dans les faits à la protection des intérêts vitaux de l’Union. Il ne s’agit pas ici d’octroyer un « parapluie nucléaire », mais plutôt d’avertir tout État qui envisagerait de s’en prendre à un allié ou partenaire européen qu’il ferait mieux de prendre en compte l’existence de la dissuasion française…

18 En termes de transparence, la France persiste dans une tradition désormais bien établie : elle confirme qu’elle ne dispose que de trois lots de missiles balistiques pour ses SNLE, et annonce le nombre de vecteurs ASMPA (54) qu’elle possède. Ces 54 vecteurs ne sont pas des « missiles » (un vecteur ne devient un missile que lorsqu’il est doté d’une charge explosive). Le nombre d’armes nucléaires disponibles pour ce pool commun destiné aux FAS (Forces aériennes stratégiques) et à la FANu (Force aéronavale nucléaire) est bien évidemment inférieur. Certains de ces vecteurs sont destinés par exemple à des essais.

19 Cette annonce n’est pas négligeable, mais l’on peut regretter que le président de la République n’ait pas souhaité aller plus loin – alors même que son lointain prédécesseur François Mitterrand avait, lui, détaillé publiquement, en 1994, toutes les caractéristiques techniques des forces nucléaires françaises… Si l’on part du principe que les missiles M45 et M51.1 n’emportent pas tous six armes TN75 (ce qui avait été annoncé dès 2006), les analystes pourront en déduire que la composante aérienne peut disposer d’environ un sixième du total (moins de 300 armes) de l’arsenal français.

20 Mais on note un nouvel effort de transparence également sur les installations : Paris ouvre à des visites internationales l’ancien site du Plateau d’Albion et la base aérienne (désormais non-nucléaire) de Luxeuil. Une première visite internationale à Luxeuil a d’ailleurs été organisée dès la mi-avril 2015 et une autre à Albion à la mi-juin.

21 Enfin, pour démontrer s’il en était besoin la volonté française de voir au plus vite être conclu un traité d’interdiction de la production de matières fissiles à des fins explosives, M. Hollande a annoncé que Paris élaborerait un projet de texte destiné à être soumis à la communauté internationale. Si la France promeut depuis longtemps la négociation d’un tel traité, cette annonce devait bien évidemment être vue à la lumière de la Conférence d’examen du Traité de non-prolifération qui s’est tenue en mai 2015.

22 Le président de la République a clairement choisi de mettre l’accent sur la continuité. On peut s’en féliciter dans la mesure où cela confirme que ce domaine, régalien par excellence, et summum de la responsabilité politique, reste généralement exempt des controverses politiciennes. On peut aussi craindre qu’un certain conservatisme français donne prise à des accusations d’immobilisme (et ce, alors même que la politique nucléaire fait l’objet de réexamens réguliers au sommet de l’État).

23 En tout état de cause, la pédagogie mais aussi le débat ouvert seront nécessaires pour que le précieux « consensus français sur la dissuasion » puisse continuer d’exister. Cela sera tout particulièrement le cas dès lors que notre pays s’apprête à entamer un nouveau cycle programmatique destiné à pérenniser la force de dissuasion, ce qui mécaniquement signifiera une montée de la dépense nucléaire dans un budget de la défense structurellement contraint.


Date de mise en ligne : 17/02/2020

https://doi.org/10.3917/rdna.782.0023