Fins de groupes analytiques d’enfants et d’adolescents. Entre mort et naissance, travail de deuil et travail de séparation
Pages 11 à 26
Citer cet article
- CHAPELLIÈRE, Hervé,
- Chapellière, Hervé.
- Chapellière, H.
https://doi.org/10.3917/rppg.074.0011
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- Chapellière, H.
- Chapellière, Hervé.
- CHAPELLIÈRE, Hervé,
https://doi.org/10.3917/rppg.074.0011
Notes
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[1]
Le meurtre de Meursault est d’une certaine façon un suicide. Dans cette perspective, c’est un échec du travail de mélancolie au sens de Rosenberg.
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[2]
Voir le film L’Atelier de Laurent Cantet (2017). C’est l’histoire d’un groupe d’écriture proposé à de grands adolescents. L’animatrice du groupe, face au silence de la première séance, lance : « C’est comme ça au début, il n’y a rien. » Les adolescents imaginent alors une histoire de meurtre… qui n’est pas sans lien transférentiel…
-
[3]
Fédération des associations de psychothérapies analytiques de groupe.
-
[4]
Centre d’information et de recherche en psychologie et psychanalyse appliquées aux groupes.
-
[5]
Pierre Privat était psychiatre-psychanalyste (spp) et co-fondateur du cirppa.
-
[6]
P. Privat, « Fantasme d’indifférenciation et différence des sexes », dans N. Kacha, F. Sacco (sous la direction de), Voies nouvelles pour les psychothérapies de groupe, Toulouse, érès, 2013, p. 176.
-
[7]
R. Kaës, « Entre le sujet et le groupe, trois espaces de réalité psychique : comment les penser avec la psychanalyse ? », dans N. Kacha, F. Sacco (sous la direction de), Voies nouvelles pour les psychothérapies de groupe, op. cit., p. 18.
-
[8]
J.-C. Arfouilloux, « Le travail de la séparation chez l’enfant », Les Cahiers de l’ippec, n°10, 1989, p. 18.
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[9]
Ou : qui était le plus proche du mort ?… Ou encore, autre compétition plus ou moins masquée, déplacée et inconsciente, de la sollicitation autour d’une personne endeuillée. Qui sera le plus à même de la soutenir ?…
-
[10]
J.-C. Arfouilloux, « Le travail de la séparation chez l’enfant », op. cit., p. 23.
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[11]
Autour de ces notions, voir H. Chapellière (2019).
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[12]
P.-C. Racamier, « Questions à Paul-Claude Racamier à propos des processus de deuil et résurgences familiales », Groupal, n° 1, 1995, p. 49.
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[13]
Voir P. Privat et J.-B. Chapelier (1987) ainsi qu’H. Chapellière et R. Riand (2018).
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[14]
Voir H. Chapellière (2001a).
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[15]
Nous avons également une belle illustration de ce phénomène d’indifférenciation dans les albums d’Astérix, dans les innombrables et mémorables disputes du petit village gaulois où, lors d’une bagarre générale, on ne sait plus à qui appartient telle ou telle partie du corps des uns et des autres.
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[16]
Voir H. Chapellière (1999).
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[17]
Caroline Garland (2015) évoque l’expérience de l’orchestre de Toscanini qui avait tenté de se retrouver après le décès du grand chef. La musique ne sonnait plus de la même façon…
-
[18]
Ce dispositif a ensuite été modifié pour les raisons qui viennent d’être évoquées.
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[19]
D. Quélin, P. Privat, « Fin de groupe et travail de séparation », dans Travailler avec les groupes d’enfants, Paris, Dunod, 2005, p. 96.
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[20]
À la troisième séance, Harold avait déjà associé le silence du groupe à une situation entre amis quand on a perdu quelqu’un de proche…
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[21]
Voir H. Chapellière (2009).
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[22]
Voir H. Chapellière, « Le double et le groupe », Dialogue, n° 189, 2010. Notamment autour de La classe morte, pièce du dramaturge polonais Tadeusz Kantor où les personnages portent des enfants sur le dos, pantins inanimés, comme une image du passé, de leur enfance perdue, de l’enfant-double mort en eux (p. 86).
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[23]
D. Kaswin-Bonnefond, « Martin s’en va », Revue française de psychanalyse, t. lxxii, n° 1, 2008, p. 147.
-
[24]
Voir H. Chapellière (2001b).
-
[25]
R. Roussillon, « La capacité d’être seul en face du groupe », Revue française de psychanalyse, t. lxxiii, n° 3, 1999, p. 796.
-
[26]
Ce que Jean-Bernard Chapelier (2019) appelle la loi des pairs.
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[27]
R. Roussillon, « La capacité d’être seul en face du groupe », op. cit., p. 798. C’est nous qui soulignons.
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[28]
F. Feder, « Dernières séances : entre détachement et séparation », Revue française de psychanalyse, t. lxxii, n° 1, 2008, p. 139.
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[29]
Ibid., p. 141.
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[30]
G. Bayle, « Travail de fin de cure et névrose d’intendance », Revue française de psychanalyse, t. lxxii, n° 1, 2008, p. 18.
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[31]
Ibid., p. 19.
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[32]
B. Rosenberg, « Le travail de mélancolie… », dans Masochisme mortifère et masochisme gardien de la vie, Monographie de la rfp, 1991, p. 99.
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[33]
H. Chapellière ; E. Schembri, « Des corps blessés à l’émergence d’une chorégraphie », dans D. Chaulet, B. Guettier (sous la direction de), Corps, geste et langage, Toulouse, érès, 2015, p. 242.
1« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : “Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués.” Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier. »
2Certains auront peut-être reconnu le début du premier roman d’Albert Camus, L’étranger. Avec toute la potentialité d’un travail de deuil et de l’élaboration de l’étranger à soi et en soi, travail psychique qui, chez Meursault, ne trouvera pourtant qu’une issue – à certains égards mélancolique [1] – à travers le meurtre et finalement sa propre condamnation à mort.
3Meursault est non seulement condamné pour son assassinat, mais aussi pour son insensibilité, son « manque d’âme », son absence de regrets vis-à-vis de sa victime et plus encore vis-à-vis de sa réaction face à la mort de sa mère. Autrement dit, il est reconnu coupable d’indifférence et d’absence de sentiment de culpabilité, en particulier par rapport à un matricide « moral ».
4Camus laisse pourtant une porte ouverte à la fin de son roman, dans l’attente pour Meursault d’un pourvoi ou d’une grâce, mais aussi dans une sorte d’accessibilité à l’affect – « …et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine » – et, d’une certaine façon, à l’objet. Cette dimension sera d’une importance essentielle pour notre propos.
5C’est également cette représentation liminaire – au début d’une histoire, d’un processus – du fantasme de mort, voire de meurtre [2], et tout particulièrement du fantasme de matricide, tout au moins de la perte de la mère, que je souhaiterais mettre en exergue pour amorcer une réflexion sur ce qui peut se jouer au niveau psychique dans les fins de groupes thérapeutiques d’enfants. En apparence, cette référence à L’étranger ne s’y prête guère si l’on considère qu’il s’agit d’une situation individuelle d’adulte et, de surcroît, mélancolique. Néanmoins, il me semble que nous sommes au carrefour d’un certain nombre de questions qui ne manquent pas d’être convoquées dans un travail de groupe et qui méritent d’être abordées dans toute élaboration psychique, quel que soit le dispositif analytique.
6Imaginons un instant un nouveau destin au personnage de Meursault : il n’est pas condamné à mort, purge sa peine de prison et commence un soin analytique… Offrons-lui trois possibilités dont l’exclusivité serait à discuter :
7– il frappe à la porte d’un analyste, ayant notamment intégré la pensée de Benno Rosenberg afin d’amorcer un travail de mélancolie et d’accéder à la détachabilité de l’objet ; ou de Catherine Chabert pour pouvoir maintenant se quitter et, enfin, se séparer de sa mère ;
8– il commence un psychodrame analytique avec Alain Gibeault (2019), afin d’élaborer la symbolisation des enjeux meurtriers et matricidaires pour accéder au fantasme ;
9– il intègre un groupe analytique issu de la fapag [3], favorisant notamment l’élaboration psychique autour de la confrontation à l’autre ; l’autre qui vient révéler des parties inconnues, refoulées ou clivées du sujet, de l’étranger à soi-même.
10À moins que, de façon préventive, enfant à l’âge de la latence, devant certains passages à l’acte masquant mal des éléments dépressifs, il bénéficie d’un groupe analytique fermé, à durée non définie à l’avance, conduit par un membre du cirppa [4], ce qui permettra d’aborder les questions identitaires, la possibilité d’un travail de fin de groupe, et l’élaboration du deuil originaire et de la séparation.
11Après un long silence, lors d’une première séance de groupe, un garçon murmure : « Je pense à ma mère qui est morte, l’année dernière. » Étrange écho à L’étranger. Il s’agit d’un groupe animé par Pierre Privat [5] qui évoque cette séance liminaire en ces termes : « Tous le regarde et le silence persiste, comme si tout le monde partageait sa tristesse. Cela m’évoque une veillée mortuaire et je dis : “C’est vrai qu’ici, on peut avoir des idées tristes” […] “Et même des idées qui font peur !”, reprend un garçon. Le silence continue, j’ai l’impression qu’ils auraient envie de se serrer les uns contre les autres, de faire bloc pour se protéger. Mais le silence me semble de moins en moins angoissant, ce qui m’amène à leur dire : “Le silence tous ensemble, ça peut aussi protéger des pensées douloureuses.” Plusieurs enfants me sourient, le silence est moins lourd. À la fin de la séance, chacun me serre la main en me disant : “À la semaine prochaine [6].” »
12Cette similarité entre les propos de Meursault et ceux du garçon du groupe ne tient pas seulement dans l’évocation de la perte maternelle. Elle contient d’emblée une dimension temporelle. « L’année dernière » fait également écho à « C’était peut-être hier », proposition qui vient parler de l’inconscient, du temps de l’inconscient.
13Travail complexe qui se met en marche lors de ces débuts de groupe, comme dans tout traitement, où la question de la perte est posée d’emblée. Mais de quelle mère s’agit-il ? Et de quel travail de deuil et/ou de séparation ?
14Une piste nous est ici proposée par la récurrence, dans les contes d’enfants ou dans de célèbres dessins animés, de la disparition, de la mort de la mère d’origine (Cendrillon, Blanche Neige, Babar, Bambi…) et de l’apparition fréquente de la fameuse marâtre ou, sous une autre forme, de l’absence ponctuelle du personnage maternel laissant possible l’intrusion d’un personnage inquiétant et dangereux, bien souvent sous les traits du loup (Les sept biquets, Le Petit Chaperon rouge…). Dans les deux cas, c’est une représentation de mère persécutive, archaïque, de mère primaire qui est mise en scène. D’une certaine façon, l’un des versants de la mère appartenant à l’univers de l’unisson narcissique. Les contes offrent une série de clivages structurants entre la mère protectrice et la mère qui abandonne, la « bonne » et la « mauvaise » mère, mais aussi la mère d’avant et la mère d’après, soulignant un changement d’objet. Nous reviendrons sur cet aspect.
15Lorsque nous sommes amenés à réfléchir sur les fins de traitement, nous sommes devant la nécessité de mettre en perspective cette fin et la façon dont les choses se sont engagées. Pas seulement en termes de contenus transféro/contre-transférentiels, mais parce que, irrémédiablement, le début et la fin mettent en jeu la question de la séparation psychique.
16Nous avions antérieurement souligné (Chapellière, 1996, 2001, 2010, 2018, 2019), via Freud (1915, 1917) et Kaës (1973), une certaine forme de résonance entre l’élaboration d’un deuil, dès que la thérapie se met en route, et celui correspondant à la fin du traitement.
17Ce deuil est liminaire tout d’abord et à entendre dans un sens assez large. Il tient en premier lieu, lorsque le travail analytique en groupe commence, à une forme d’anticipation inconsciente au détour d’une évocation – possiblement prise dans le réel mais à portée fantasmatique et métaphorique (par exemple : ma mère est morte) – de ce qui est susceptible, pour chaque patient, d’être perdu pour pouvoir progresser, grandir, avancer sur le plan de la croissance psychique ; comme si ce qu’il y avait alors à perdre était à ce moment, comme nous l’avons déjà souligné, difficilement métabolisable autrement que sous la représentation de mort.
18Mais il tient encore à cette nécessité de renoncer à l’illusion – issue des entretiens préliminaires lors du travail préparatoire au groupe – d’un thérapeute tout entièrement et uniquement dédié ou consacré à lui. Le thérapeute groupaliste, en effet, s’engage à s’occuper de tous les membres du collectif, mais pas de chacun individuellement. C’est un parti pris qui, a priori, peut accentuer d’emblée les phénomènes de perte identitaire (Missenard, 1982), laissant chaque sujet comme devant un manque de préoccupation maternelle primaire du thérapeute à son endroit. Autrement dit, les débuts de groupe – et pas seulement les fins – réactivent d’emblée des pertes antérieures, notamment autour de l’image maternelle et/ou de ses substituts. Nous devons beaucoup à Pierre Privat qui n’eut de cesse, auprès des psychothérapeutes qu’il a pu former, d’insister sur la nécessité de traiter, et en quelque sorte de compenser, les aléas identitaires par une préoccupation maternelle primaire pour le groupe. Dans une formule quelque peu triviale, il recommandait, lors des premières séances, de s’abstenir de « faire le Sphinx » (analyste silencieux ou interprétatif sur les contenus) pour adopter une attitude attentive et bienveillante marquée par une qualité de présence, d’entourance, facilitant ce travail primordial de constitution de l’enveloppe psychique du groupe.
19Deuil terminal enfin, bien complexe à plusieurs égards. En effet, de qui, de quoi, faut-il faire le deuil ? Nous sommes en groupe devant une configuration très particulière, en raison des différents transferts qui s’y déploient : transfert central sur le thérapeute, transferts latéraux sur les autres membres du groupe, transfert sur l’objet-groupe. Ce triptyque fait écho, sans toutefois leur être superposable, aux trois espaces de la réalité psychique proposés par Kaës [7] : l’espace du sujet singulier, l’espace du lien et l’espace psychique du groupe. Ces trois espaces sont en permanence intriqués et l’amèneront à penser ce qu’il appelle une « métapsychologie de troisième type ».
20Nous ne pouvons que renvoyer ici à la lecture attentive de ces travaux, car une autre difficulté nous attend : la pertinence d’une différenciation, en fin de groupe, entre travail de deuil et travail de séparation. C’est une question qui a déjà suscité de nombreux débats. En 1989, L’Institut de psychopathologie clinique organisait un congrès autour des séparations dont la publication révèle une discussion très ouverte sur ce point. Jean-Claude Arfouilloux, ouvrant les débats, défend cette différenciation avec l’argumentation suivante : « …la séparation se différencie du deuil en ce qu’il n’apparaît pas d’abord comme définitive et irréversible. […] La survie de l’objet séparé entretient l’espoir de retrouvailles ou de reconquête, au moins d’une rencontre possible avec cet objet qui demeure théoriquement accessible dans la réalité [8] ». Il nous semble qu’il n’est pas suffisamment tenu compte ici de certains aspects processuels du deuil où, dans une première phase, la disparition n’est pas vécue comme définitive – en particulier chez le jeune enfant – et que, par ailleurs, nous ne sommes pas sûr non plus qu’alors, la relation fantasmatique à l’égard d’un défunt soit dénuée d’enjeux libidinaux ou de jalousie. Preuve en est la compétition [9] fraternelle, parfois féroce, qui suit le décès d’un parent, et qui, parfois, ne trouve pas d’issue, reflet de l’échec d’un certain travail psychique. Nous constatons également chez les enfants la perdurance des enjeux œdipiens après le décès de l’un des parents…
21Arfouilloux insiste sur la notion de tiers, qu’il désigne comme l’autre de la séparation [10]. Dit autrement, le deuil impliquerait deux personnes ; la séparation, trois. Ce tiers permettrait de ne pas être confronté à une absence insoutenable, qui, elle, renverrait à la mort. Ce point nous paraît très intéressant, mais là encore, pas comme élément différenciateur entre deuil et séparation. N’est-il pas en effet nécessaire, dans le travail de deuil, de trouver, au niveau interne, ce tiers et de considérer alors l’accessibilité à l’autre de la séparation comme l’accomplissement du travail de deuil ? En définitive, tant pour le deuil que pour la séparation, force est de considérer que doivent être pris en compte un objet externe et un objet interne.
22Quelques années plus tard, lors d’un autre colloque organisé par le Collège de psychanalyse groupale et familiale et consacré à la question du deuil, s’opposent cette fois deux conceptions de cette différenciation, celle de Didier Anzieu, d’un côté, et celle de Paul-Claude Racamier et de Michel Hanus, de l’autre. Didier Anzieu tient à l’opposition entre deuil restreint et deuil élargi, entre réaction face à la mort d’un être cher et toute forme de renoncement ou de désillusion, alors que Racamier et Hanus tentent plutôt d’explorer les similitudes entre deuil et séparation à travers, respectivement, leurs conceptions du deuil originaire (1992) et du deuil narcissique (1994) [11]. Chacun reste sur ses positions, peut-être d’ailleurs parce qu’ils ne parlent pas tout à fait du même processus. Racamier souligne : « Alors, nous admettrons que quelque chose dans la psyché de la mère, dans l’attente de la mère et dans les forces de croissance qui sont dans le bébé, les amène à se déprendre de l’unisson primaire. Et c’est une perte, mais une perte en vue d’une découverte. Je crois là que nous suivons et élargissons l’idée de Freud qui était qu’il faut qu’après un deuil, il y ait réinvestissement d’autres objets [12]. »
23Encore une fois, la potentialité du travail élaboratif doit prendre en compte, ici, non seulement les liens entre les différents membres du groupe, mais aussi le lien interne entretenu avec le groupe lui-même en tant qu’entité, c’est-à-dire avec « l’objet-groupe ». Nous pourrons nous appuyer, dès lors, pour préciser cette dynamique groupale, sur notre propre expérience clinique, ainsi que sur certains invariants concernant le processus dans les groupes thérapeutiques d’enfants [13].
24Dans les premiers temps, les enfants, face à l’inconnu du groupe, essayent de se raccrocher au connu, à leur identité, à leur histoire individuelle. Chacun se sent menacé et doublement : menace de débordement pulsionnel et menace de perte identitaire. C’est une période qui s’actualise bien souvent par des fantasmes d’incorporation, de dévoration, qui signent notamment une première identification au(x) thérapeute(s), sur un mode primitif [14]. Des thèmes autour de la naissance et/ou de la mort peuvent surgir, comme nous l’avons vu précédemment, et témoignent de phénomènes extrêmement condensés. L’émergence de la représentation de mort est alors, à mon sens, autant une crainte qu’une nécessité. Elle correspond à une forme de désindividuation, afin que le groupe puisse se constituer, avoir son existence propre. Elle s’accompagne de mouvements d’indifférenciation dont l’image prototypique s’actualise dans une sorte de masse d’enfants agglutinés sous le regard du thérapeute impuissant [15], témoignant par ailleurs de l’émergence d’une scène primitive des plus archaïques [16]. C’est à cette période, pour limiter le risque d’indifférenciation, que le bouc émissaire est convoqué, véritable attracteur du négatif dans le groupe. Puis viendra le moment d’illusion groupale (Anzieu, 1984) où toute différence est annulée dans un climat a-conflictuel, voire festif, une ambiance d’indifférenciation générale et d’excitation hypomaniaque. Ce qui nous intéresse tout particulièrement ici, c’est que, pour un temps, l’objet libidinal n’est plus le thérapeute, mais le groupe lui-même, dernier bastion défensif et important, participant à la mise en latence de la problématique œdipienne. C’est donc, d’une certaine façon, une deuxième étape importante de la constitution de « l’objet-groupe » après la période liminaire de désindividualisation. Enfin, après l’illusion, vient la nécessité d’une désillusion. Une nouvelle étape s’impose où le thérapeute va pouvoir reprendre sa place, pouvant maintenant être porteur de gratifications narcissiques. Une phase où l’interprétation de la différence générationnelle entre enfant et adulte peut être entendue, conduisant à l’élaboration collective de l’angoisse de castration. Il est remarquable que, conjointement, l’évocation de thèmes de perte, d’échec, est possible, ouvrant la voie à l’élaboration de la position dépressive. Le thérapeute est alors investi comme tel, dans sa fonction thérapeutique, ainsi que le groupe lui-même, avec l’éventualité pour les enfants d’aborder des thématiques personnelles. Nous assistons dans cette phase terminale à une possible et nécessaire ré-individualisation. Le groupe devient alors un espace de symbolisation, dans une possibilité d’un travail partagé entre enfants et thérapeute.
25Cette retraversée des mouvements importants dans ce voyage groupal vient rappeler l’importance de prendre en considération, pour aborder la question des fins de groupe, non seulement le processus de séparation entre les membres, thérapeute compris, mais également la séparation d’avec cet objet-groupe. Soulignons ici que, si chacun des participants part vers un ailleurs à la fin de la dernière séance, le groupe, lui, meurt.
26Différents exemples de la vie sociale sont à notre disposition pour illustrer l’impact extrêmement fort suscité par la confrontation à une expérience de groupe qui prend fin. En effet, la violence, parfois extrême, entre supporters après une fin de rencontre sportive semble être à la hauteur de celle ressentie par tout un groupe qui vient de perdre son unité et qui, somme toute, semble relativement indépendante de la victoire ou de la défaite de l’équipe à laquelle ce groupe a pu s’identifier. S’il y a perte, elle est donc probablement du côté des supporters eux-mêmes et c’est bien souvent alors un sous-groupe qui l’exprime, dans une forme d’intolérance à la différence. Mais comme l’avait bien souligné René Girard (1978), ce n’est pas tant la différence qui hante les persécuteurs que le risque d’indifférenciation. Ainsi, la violence de fin de match, ou, de façon plus générale, de fin de manifestation, vient lutter tout à la fois contre le risque d’indifférenciation actualisé pendant le rassemblement – remettre de la différenciation en s’opposant à un autre sous-groupe ou ce qui peut le représenter – et rend compte de l’impact de la perte du grand groupe qui a toutes les caractéristiques de la foule primitive identifiée par Le Bon et mise en exergue par Freud dans « Psychologie des foules et analyse du moi ».
27Il semble qu’il y ait là un renoncement, un travail de deuil à accomplir du moment d’élation groupale pendant le rassemblement, en particulier dans un grand groupe ou une foule, au moment où chacun doit quitter le groupe et rentrer chez soi. La fameuse troisième mi-temps a fonction de transition entre le groupe et le retour vers l’individuel.
28Dans les groupes plus restreints, ce phénomène est moins prégnant, mais bien présent. Nous connaissons la difficulté à se séparer, lors de réunions festives adolescentes, après d’intenses moments partagés en groupe.
29Les groupes de formation n’échappent pas à la règle. Nous pourrions témoigner de notre propre et ancienne expérience d’une sensibilisation aux phénomènes groupaux lors d’une formation. À cette époque, lors du même week-end, ce groupe de sensibilisation faisait place à l’enseignement théorico-clinique. Les stagiaires continuaient ensemble, mais voyaient disparaître le conducteur du premier groupe pour rencontrer de nouveaux formateurs. Ce passage fut vécu avec une grande violence. Il était alors difficilement supportable de changer de registre de travail, de passer de façon très abrupte d’un groupe où les enjeux inconscients étaient très sollicités à un groupe à tâche. Mais, et c’est l’objet de notre propos, c’est la fin de notre groupe en tant qu’entité à laquelle nous étions douloureusement confrontés. L’illusion, portée par le fait que les mêmes stagiaires se retrouvaient, masquait la mort de l’objet-groupe [17], le groupe de sensibilisation avec son conducteur pour lequel le deuil n’avait pas encore pu être suffisamment élaboré [18].
30Les thérapies de groupes d’enfants psychanalytiques proposées par le cirppa, groupes fermés à durée non définie à l’avance, animés par un seul thérapeute, permettent, dans la mesure où tous les membres du groupe commencent et finissent ensemble, tout un travail d’élaboration autour des fins de groupe. Quelquefois, c’est le départ obligé de l’un des enfants – déménagement, internat, rupture… – qui conduit l’ensemble du groupe à commencer à s’interroger et à imaginer la fin du groupe. Le plus souvent, à un moment donné du processus, l’un des enfants exprime un désir d’autonomie, d’émancipation par rapport au groupe. Dans la mesure où ce souhait ne vient pas de façon prématurée pour témoigner d’un mouvement de fuite défensive, le thérapeute peut s’en saisir pour évaluer auprès de l’ensemble des enfants la pertinence d’envisager, un jour, la fin de la psychothérapie de groupe. Un deuxième temps permettra d’envisager une date plus précise autour de cet arrêt. Les réactions sont alors fréquemment disparates – un enfant propose d’arrêter le lendemain, un autre dans un temps très lointain, un autre encore à la veille des prochaines vacances… Généralement, un compromis est trouvé entre l’ensemble des diverses propositions. La prise de décision de la date de fin est donc commune entre enfants et thérapeute. C’est alors que commence un travail spécifique, celui de la phase terminale du groupe. Au cours de cette période très importante, il sera éventuellement intéressant de réenvisager une nouvelle date en fonction de ce qui pourra émerger dans les différents échanges. Comme le soulignent Quélin et Privat, « …le temps infini du groupe, en devenant relatif dans une appropriation de la représentation de la fin, prend des qualités de malléabilité qui en ferait un médium permettant le travail sur l’omnipotence et la séparation […] La proposition de prolongation vient les rassurer et la prise en commun de cette décision permet aussi de relativiser la toute-puissance de l’adulte [19] ».
31Nous donnerons un court extrait de l’une des dernières séances d’un groupe d’enfants, âgés de 8 à 10 ans, aux profils névrotiques, groupe conduit en monothérapie, séquence pouvant illustrer une certaine dynamique autour de cette élaboration.
32Il est tout d’abord question des absences, en particulier celle de David à la séance précédente : « Il fait sa retraite pour préparer sa communion. » Marie-Ange parle alors de son baptême à venir et du fait qu’elle ne sera peut-être pas là dans le groupe l’année prochaine. Je leur propose d’échanger sur ce thème et, en guise de réponse, les enfants dessinent deux boules poilues et un pénis. « C’est monsieur Chapellière ! », propos faisant également suite à un commentaire sur mon retard. Les enfants ont bien repéré que je discutais juste avant la séance avec la secrétaire et ils soulignent : « Vous étiez avec votre femme ! » David se perche sur l’armoire du groupe et dessine pendant que Marie-Ange fait des roues au milieu de la pièce. Puis cette dernière déchire le dessin. David ne se décourage pas et en recommence un autre. Marie-Ange le déchire à nouveau ! M’interrogeant sur cette impossibilité à garder le dessin entier, dessin qui reste hors de ma vue, je repense à l’évocation de Marie-Ange concernant l’année suivante : « Je ne serai peut-être pas là. » Je le reprends en soulignant qu’ils pourraient se demander ce qui va se passer pour eux l’an prochain, y compris dans le groupe. David : « Je serai en 6e. » Je demande ce que cela peut représenter pour eux. Marie-Ange : « Plein de profs et pas rester avec ce minable (le thérapeute…), avoir un petit copain. » Je propose alors : « Tout cela peut faire penser au moment, à cette situation plus tard où l’on quitte papa et maman et que l’on a une maison pour soi. » David : « On se croirait dans un feuilleton ! » Fort de cet encouragement, je continue : « Aller en 6e, c’est montrer que l’on grandit, que peut-être vous n’êtes plus tout à fait les mêmes qu’il y a deux ans quand vous avez commencé le groupe. » « Ah, oui ! », lance David. Je demande : « Qu’est ce qui a changé ? » Marie-Ange : « Pas sexuel ! » Et elle inscrit au tableau : « Monsieur Chapellière pue du cul et sexuelle ! » Je termine en soulignant qu’il y a des enfants et des adultes, des différences, des enfants qui grandissent et qui deviendront un jour des adultes. David conclut : « On est plus des bébés ! » Précisons qu’après cette séance, je découvrirai le contenu du dessin toujours perché en haut de l’armoire : un grand cœur tracé grâce à une série d’initiales correspondant au nom des enfants…
33Nous ne reviendrons pas ici sur certains éléments d’analyses précédemment proposés autour de cette fin de groupe (Chapellière, 2019). Soulignons toutefois deux mouvements conjoints que nous rencontrons le plus souvent : d’une part, la reconnaissance d’un couple d’adultes fantasmatiquement fondateur du groupe – ici, le thérapeute et la secrétaire –, deux acteurs de la scène primitive figurés et identifiés ; d’autre part, la disqualification du thérapeute, témoignage de la désillusion ou plutôt de la désidéalisation nécessaire afin de pouvoir grandir et se séparer.
34Dans un autre groupe, d’adolescents cette fois, à l’avant-dernière séance, Harold, le leader des jeunes, me lance : « Vous ne voulez pas aller vous prendre un petit café ? » Quelques mois plus tôt, à la veille des vacances d’été, les adolescents avaient témoigné de leurs progrès, scolaires, relationnels et internes. Puis, à la rentrée, deux mois avant la fin du groupe, il est question de l’avenir, de leur avenir. La séance qui suit plonge le groupe dans un profond silence. Il est même question d’une minute de silence [20]… Comprenant ce silence comme un sentiment de perte et les incitant à associer à ce propos, Harold me répond : « Ici, on a perdu du temps ! » Puis, il demande ce que les autres regardaient quand ils étaient petits. « Bonne nuit les petits [21] ? »
35La perte de temps évoquée rend compte de la prise de distance avec le thérapeute, une certaine désidéalisation, en écho avec l’invitation à aller voir ailleurs pour prendre un café… Plus tard, il proposera encore : « On pourrait tous arrêter maintenant, sauf le psy qui continuera jusqu’à la fin. Peut-être qu’on reviendra… ! »
36Nous voyons ici certains aspects élaboratifs et les aménagements défensifs face à l’idée de la séparation, en particulier par rapport au thérapeute, et de la fin du groupe. L’avenir est anxiogène pour ces adolescents et il génère même une « minute de silence » rappelant la veillée mortuaire de début de groupe évoquée plus haut ; avant-goût du deuil autour de la fin du groupe renvoyant aussi à une autre perte, celle de l’enfance [22].
37En même temps, cette proposition d’une séparation d’avec l’adulte du groupe pour un moment circonscrit dans le temps est un moyen d’expérimenter et d’anticiper fantasmatiquement, en douceur, sur celle qui s’annonce de façon définitive. Dans les groupes d’enfants, ce passage s’exprime bien souvent par des allers-retours dans la salle de groupe des uns et des autres, des jeux de portes ouvertes et fermées, d’enfants qui se postent juste derrière la porte, dans le couloir, seuls ou à plusieurs, dans une sorte de décollement progressif également de l’objet-groupe.
38La désidéalisation, que l’on rencontre aussi bien dans les traitements individuels que groupaux, s’accompagne d’un mouvement identificatoire [23] à ce même thérapeute, signant le processus introjectif ou plutôt et surtout, d’une identification à la fonction analysante de l’adulte. Dans le groupe d’adolescents précédemment cité, l’une des dernières séances voit l’introduction d’un jeu de pendu où émergent des représentations de métiers imaginés pour leur avenir. Le mot « psychologue » fera partie de la liste… Dans un autre groupe, d’enfants à l’âge de la latence cette fois, alors que le processus est bien avancé, un garçon me lance en souriant : « Pourquoi tu as fait ça, hein ? C’est encore pour (se) poser des questions ? » C’est un moment où, manifestement, cet enfant, porte-parole de l’ensemble du groupe, a bien compris ma fonction thérapeutique et peut maintenant y adhérer, voire s’identifier à cette position [24].
39Notons que l’identification, dans le groupe, n’a pas pour unique objet le thérapeute, mais l’ensemble de ses membres, empruntant tout à la fois un axe horizontal et vertical.
40Après une première phase groupale, frappée du sceau de mouvements essentiellement projectifs (l’autre est mauvais, nul, ne comprend rien, est un fou, un idiot, un bébé...), vient en effet la possibilité d’une prise en compte du discours des uns et des autres (« Ah, oui, c’est pas si bête ce qu’il a dit... ») comme une source d’interrogation et de réflexion. Chacun repart, à la fin de l’aventure groupale, avec des parties psychiques des uns et des autres glanées au fil des séances et du processus.
41Pour accepter de prendre, il a fallu aussi accepter de perdre. C’est là tout l’enjeu et l’importance des fantasmes originaires qui émergent et proposent une mise en forme de ce qui peut se jouer pour chacun à la fin de l’aventure groupale, en particulier autour de la scène primitive et de la castration, et cela, à différents niveaux, pour les enfants et pour le(s) thérapeute(s). Pour les enfants, la clinique nous a montré maintes fois, comme nous l’avons déjà souligné, qu’ils peuvent intégrer psychiquement une scène originaire secondarisée, celle de la double différence des sexes et des générations. René Roussillon [25], via Winnicott, souligne l’intérêt de la capacité d’être seul en face de l’autre, et donc des autres, du groupe, pour proposer dans une perspective processuelle, la capacité d’être seul en face du couple, signant l’accessibilité à la scène primitive. Pour Roussillon, c’est une étape, en particulier pour les adolescents, qui conduit à la possibilité de « paraître seul en face du père » en appui latent sur le groupe et le Surmoi « groupal » [26].
42C’est, poursuit-il, « en s’individualisant ainsi seul face au père, en présence du groupe et au nom de la loi du meurtre de la figure du narcissisme primitif [27] […], qu’il gagne le droit à l’individualité au sein du collectif ». L’on peut se demander si l’hypothèse de Roussillon pourrait nous éclairer sur l’évolution de ces enfants qui, en fin de groupe, approchent de l’adolescence. À l’image de Marie-Ange qui peut s’affronter au thérapeute (« minable ») pour voler de ses propres ailes.
43C’est alors, associativement, l’histoire du Petit Poucet qui nous vient à l’esprit. Dans ce conte, le groupe d’enfants échappe à la mère du tout ou rien, rejetante (et potentiellement cannibale), pour affronter la solitude et la maison de l’Ogre (déplacement, donc, de cette figure maternelle). Après un mouvement différenciateur entre groupes de filles et de garçons (c’est l’Ogre dévorant ses filles qui est dans la confusion, l’indifférenciation, témoignant de sa représentation de figure primitive), le Petit Poucet revient seul, en héros, se présenter à son père, signant le mouvement élaboratif. Outre la question du fantasme infanticide que cette histoire met en jeu, elle éclaire également la nécessité pour l’enfant de se présenter seul face au père, de s’extraire du groupe fraternel et se différencier. Petit Poucet, ainsi, devient grand…
44Plusieurs analystes ont en effet insisté sur l’importance de pouvoir se différencier pour se séparer. Catherine Chabert (2017) souligne que, dans la reconnaissance de la différence, il y a l’idée d’avoir à renoncer à être tout, à avoir les deux sexes, à aimer tout le monde, à être aimé de tous, et cela soutient à la fois la question de la séparation et celle de la castration. Françoise Feder, de son côté, situe la séparation dans l’axe transféro/contre-transférentiel : « Du détachement/décollement de l’objet à une séparation objectale aboutie, en passant par le sevrage et qui suivrait une direction allant du maternel primaire à l’Œdipe [28]. » Et, souligne-t-elle un peu plus loin, « que le travail analytique ait pu aboutir in fine à ce que l’analyste, d’objet de transfert, devienne une personne à part entière que l’on peut quitter sans la perdre [29]… »
45Se séparer est à la fois ainsi se détacher et se différencier. Dans cette lignée, Gérard Bayle, via Claude Le Guen et son Œdipe originaire, reprend sa conception du non-mère. « Source d’un mouvement de symbolisation, le non-mère rompt la position symbiotique antérieure et constitue une triangulation d’emblée. Il impose une angoisse d’abandon, par et pour la mère, une angoisse d’intrusion liée à la présence du non-mère, et constitue une structure d’accueil pour le domptage des mouvements pulsionnels à venir. La menace de castration y trouve ses racines [30]… » Bayle émet l’hypothèse, à partir d’une situation de fin de traitement de psychodrame individuel en groupe pour une pré-adolescente, d’une poussée pulsionnelle commune ou intriquée entre la proximité pour cette jeune fille de l’adolescence et l’annonce de la fin du psychodrame. « L’étrange fait son entrée [31] », propose-t-il alors…
46Revenons un instant à Meursault et à la problématique de L’étranger. Nous serions tenté, au point où nous en sommes, de faire un pont entre l’indifférence et l’indifférenciation. Autrement dit, Meursault souffre du manque de différenciation d’avec l’image maternelle, d’avec sa mère interne. Détaché du monde, il ne semble pas avoir accès, paradoxalement, à ce que Rosenberg appelle la possibilité de détachabilité de l’objet. Il ne peut se soumettre non plus à la castration et va chercher à l’extérieur, de façon dramatique, cette coupure en étant condamné à mort et la perspective d’avoir la tête tranchée. Il tue l’étranger externe en lieu et place de la confrontation à l’étranger en lui-même, ce qui risque de lui coûter la vie… y compris au niveau psychique.
47Pour Benno Rosenberg [32], la détachabilité est du côté du travail du deuil qui consiste dans le détachement de l’objet perdu, dans son désinvestissement et dans le réinvestissement d’un autre objet. Dans le travail de mélancolie, il s’agit, avant que le détachement soit possible, d’assurer la détachabilité. Et c’est l’investissement narcissique d’objet qui prédispose à la mélancolie et qui rend le travail de deuil très difficile, voire impossible.
48En revanche, dans l’investissement objectal et le travail de deuil, le processus de détachement est justement facilité par le narcissisme. Le moi joue alors l’investissement narcissique de soi contre l’investissement de l’objet.
49Il est clair que la séparation d’avec un objet est plus facile si le sujet ne lui a pas délégué tout son investissement narcissique. Lors de la dernière phase d’un travail groupal, la ré-individualisation des différents protagonistes du groupe, c’est-à-dire le rééquilibrage entre le narcissisme et l’objectal au profit de ce dernier, est ce qui permet une séparation dans de bonnes conditions. Cette individualisation s’exprime notamment par l’appel aux objets tiers dont le fantasme de scène primitive est l’un des témoins et des organisateurs. Ce mouvement est contemporain de la capacité de se déprendre de l’objet-groupe sur lequel chaque membre avait déposé, en son temps, son narcissisme.
50Dans l’un des groupes évoqué plus haut, le dessin du cœur constitué des initiales de chaque enfant est déchiré, se retrouve en morceaux. Cette scène se propose comme une métaphore à la fois de la mort du groupe et de la séparation concernant les uns et les autres, une coupure, et une déchirure à la mesure des affects probablement ressentis de façon plus silencieuse.
51Si le groupe meurt, le psychisme de chacun peut, lui, s’ouvrir, à l’image d’une autre fin de groupe que nous allons, en guise de conclusion, proposer : c’est un groupe de jeunes enfants animés en cothérapie dont nous restituons ici l’une des dernières séances où il ne reste plus que deux enfants : « Dans la salle d’attente, Jules appelle ma collègue Mme Chapellière… Une fois dans la pièce, il essaie de décoller le film protecteur collé au carreau de la fenêtre. Cherche-t-il à éprouver la solidité de l’enveloppe face à l’angoisse de la séparation annoncée ? Il s’agite, puis s’empare d’un tunnel et le fait virevolter avec une grande habileté, l’enfile sur sa tête ou ses pieds, y disparaît et en ressort comme un papillon d’une chrysalide. Isabelle se joint à lui et chacun debout à une extrémité du tunnel, ils forment à présent une sorte de personnage double, tel un pont ou un U. Ils créent toutes sortes de figures d’une très belle inventivité. Le spectacle est enchanteur [33] ! »
52Le travail de deuil n’est pas perdre l’objet, mais changer la relation à cet objet. Cela implique notamment pour le thérapeute une certaine tolérance à l’inachèvement. Deuil à effectuer d’avoir tout réglé, d’avoir « guéri » tous les enfants du groupe…
53Mourir à soi-même, ou plutôt à une partie de soi-même, celle qui est laissée au groupe dont il faut se séparer, permet, au fil du processus et des transformations de la vie groupale, une véritable naissance. Elle passe généralement par l’accessibilité aux affects et l’acceptation de la différence. De l’indifférence à la différence. Ne pourrions-nous pas alors concevoir combien le groupe n’est pas seulement un pourvoyeur de fantasmes, mais également, à travers l’élaboration de l’étranger en soi, un pourvoyeur d’affects… ?
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Mots-clés éditeurs : deuil, fin de groupe, Groupe analytique d’enfants et d’adolescents, indifférenciation/différenciation, l’étranger, mort, naissance, narcissisme, objet-groupe, séparation
Date de mise en ligne : 13/05/2020
https://doi.org/10.3917/rppg.074.0011