Article de revue

Le scénodrame. Un espace groupal analytique favorisant l'articulation du sujet de l'inconscient et du sujet culturel

Pages 197 à 212

Citer cet article


  • Baron-Preter, B.,
  • Clément, S.,
  • Béon, S.
  • et Allain, L.
(2014). Le scénodrame. Un espace groupal analytique favorisant l'articulation du sujet de l'inconscient et du sujet culturel. Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, 62(1), 197-212. https://doi.org/10.3917/rppg.062.0197.

  • Baron-Preter, Brigitte.,
  • et al.
« Le scénodrame. Un espace groupal analytique favorisant l'articulation du sujet de l'inconscient et du sujet culturel ». Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, 2014/1 n° 62, 2014. p.197-212. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-de-psychotherapie-psychanalytique-de-groupe-2014-1-page-197?lang=fr.

  • BARON-PRETER, Brigitte,
  • CLÉMENT, Sandra,
  • BÉON, Sébastien
  • et ALLAIN, Lisa,
2014. Le scénodrame. Un espace groupal analytique favorisant l'articulation du sujet de l'inconscient et du sujet culturel. Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, 2014/1 n° 62, p.197-212. DOI : 10.3917/rppg.062.0197. URL : https://shs.cairn.info/revue-de-psychotherapie-psychanalytique-de-groupe-2014-1-page-197?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rppg.062.0197


1 R. Kaës (2012) introduit son travail sur le « malêtre » dans l’hypermodernité en mettant en exergue « les entraves majeures qui contrarient le processus de la subjectivation, le devenir Je, la capacité d’exister, de nouer des liens et de faire société ». Face à cette réalité, il nous appartient de penser et créer quotidiennement dans notre clinique ce qui peut promouvoir le sujet. Nous allons présenter le dispositif groupal du scénodrame comme un espace analytique de refondation du sujet permettant l’articulation du sujet de l’inconscient et du sujet culturel.

2 Une brève présentation de ce dispositif groupal pour jeunes enfants et familles monoparentales, avec enfants, aidera à se représenter sa structuration particulièrement contenante qui permet de déployer le monde intrasubjectif de chacun et de le mettre en relation avec le monde intersubjectif du groupe.

3 Nous verrons comment l’objet médiateur du scénodrame favorise la « processualisation interne » et donc la construction du sujet dans l’appareil psychique groupal.

4 Nous verrons enfin comment cet objet médiateur contribue à l’instauration de la position mythopoétique et, par là même, à l’inscription des sujets du groupe dans le processus culturel. Nous nous appuierons sur quelques vignettes cliniques pour en illustrer le propos.

5 Nous présenterons tout d’abord quelques caractéristiques du dispositif de ces groupes de scénodrame et nous verrons comment elles contribuent à l’élaboration par l’enfant de son identité en tant que sujet, sujet social et culturel.

Caractéristiques du dispositif du scénodrame

6 Les groupes de scénodrame sont destinés principalement aux jeunes enfants qui ont besoin d’un soutien particulier pour faciliter et sécuriser le développement de leur processus de subjectivation entravé par des alliances inconscientes métadéfensives. Dans ces groupes de scénodrame, il s’agit alors de désentraver ce processus en permettant aux enfants d’expérimenter, avec l’aide des thérapeutes, une situation intersubjective suffisamment subjectalisante. « La subjectalisation, dans sa dimension d’instauration d’une continuité de soi, tient de la rencontre avec un objet subjectalisant » (Cahn, 2006).

7 Nous verrons comment le groupe de scénodrame occupe une fonction d’objet subjectalisant en soutenant « le processus d’appropriation subjective » (Roussillon, 2008).

8 Le scénodrame est un soin structuré en enveloppes contenantes et différenciantes articulées en emboîtements successifs.

9 En nous référant au travail de D. Anzieu (1979) sur le « Moi-peau », nous pouvons dire que le scénodrame soutient l’intégration d’un « Moi-peau » grâce aux fonctions d’enveloppes contenantes et rassemblantes coconstitutives du dispositif. Ces enveloppes fonctionnent comme des barrières protectrices qui protègent le moi contre les excès quantitatifs d’excitation, obstacles à l’acquisition de l’expérience d’une continuité de soi.

10 Dans le scénodrame, les effets d’enveloppes sont rendues tangibles par la disposition des participants, les caractéristiques du matériel, la structuration temporelle, la spécificité des règles et par la fonction des contenants de regards.

Les effets d’enveloppes résultant de l’emplacement des participants

11 Les groupes de scénodrame sont composés de trois ou quatre enfants et de quatre adultes. Chacun à leur place, les enfants sont installés autour d’une table ronde avec deux thérapeutes, un directeur de jeu et un ego-auxiliaire, assis comme eux face à leur propre territoire. Ensemble, ils constituent l’enveloppe interne du groupe. Les autres adultes, le directeur de séance et l’observateur, installés à distance, constituent une deuxième enveloppe qui prend fonction d’enveloppe corporelle et psychique autour du premier groupe installé à la table.

Les effets d’enveloppes résultant de l’emplacement du matériel

12 Les territoires personnels sont bornés par des barrières de couleur et par le rebord d’une bassine remplie d’eau installée au centre de la table. Les enfants choisissent leur territoire en fonction de la couleur qui différencie leurs barrières et leurs objets. Ces objets sont à leur disposition pour figurer les mises en scène qu’ils inventent. Ce sont des territoires inviolables, les barrières ne pouvant être ouvertes que suite à une demande acceptée. L’espace central est un espace collectif. L’eau étant un bien commun, elle ne peut être renversée. C’est l’investissement de cette construction spatiale par chacun des membres du groupe qui permet et soutient la représentation d’être un sujet différencié dans un espace collectif contenant. Après avoir évoqué la fonction d’enveloppe matérialisée par les objets et leur disposition, nous allons présenter la fonction d’enveloppe assurée par la structuration temporelle.

Les effets d’enveloppes résultant de la structuration du temps

13 B. Chouvier (2013) présente la temporalité psychique comme un continuum intégrateur d’unités temporelles successives. C’est le directeur de séance qui garantit la continuité des unités temporelles rassemblées en séquences structurées. Il en soutient l’intégration grâce à la congruence du séquençage avec le déploiement des processus inconscients dans le groupe. La séance de 45 minutes s’articule en cinq séquences qui sont les suivantes : l’accueil (temps de discussion collective), la construction de la mise en scène (temps personnel), le récit du scénario personnel (temps personnel partagé), le jeu (temps collectif), la discussion après jeu (temps collectif partagé). Ces cinq temps sont modulables, le directeur de séance en règle le déroulement et l’articulation en fonction de l’analyse des processus inconscients actifs dans le groupe. C’est lui qui est le garant de la qualité de cette enveloppe temporelle. Il en résultera un nouvel étayage du sentiment de la durée chez les enfants.

Les effets d’enveloppes résultant de l’articulation des règles avec les contenants spatio-temporels

14 Quand l’enfant a choisi la couleur de son territoire, celui-ci devient le sien pour toute l’année. Les barrières qui l’encadrent sont inamovibles (en cas d’ouverture acceptée, seule une moitié des barrières est déplacée). Les objets personnels sont déplacés en étant tenus en main (personne d’autre ne peut se les approprier). Les histoires personnelles sont présentées à tour de rôle quand toutes les constructions sont terminées (personne ne peut s’attribuer l’histoire d’un autre, il peut s’en inspirer). Dialogues et actions dans le jeu passent par la médiation des personnages (les déplacements des participants ne sont autorisés dans le jeu que pour accompagner les personnages tenus en main). Ce sont les personnages qui se touchent et non les enfants.

Les effets d’enveloppe résultant de la tenue psychique dans les contenants de regard

15 Les regards ont une fonction de soutien des enveloppes spatio-temporelles dont la qualité de contenance s’articule avec les règles déjà énoncées. Une grande partie de ces règles concerne le respect de la construction spatiale. Les enfants intègrent l’ensemble des règles avec facilité dès la première séance. Ils regardent avec attention l’emplacement des objets sur la table. Ils s’investissent dans une fonction d’observation, de contrôle et de maintenance du dispositif. Ils interviennent quand les limites spatiales sont bousculées, ils font alors appel au directeur de séance qui contient le groupe dans son regard et occupe une fonction de garant des règles. Le regard du directeur de séance a valeur de regard surmoïque protecteur du moi, il soutient l’intériorisation de cette fonction protectrice dans la dynamique intrapsychique des participants.

16 Les enfants se sentent contenus par les regards des thérapeutes qui les encouragent et les soutiennent dans les moments les plus délicats. Il s’agit, par exemple, du moment pendant lequel l’enfant construit son scénario avec ses objets sur son territoire personnel. Il s’agit également du moment où l’enfant expose son scénario devant le groupe.

17 Après avoir présenté quelques caractéristiques du dispositif de ces groupes de scénodrame, nous allons voir comment celles-ci contribuent à l’élaboration, par l’enfant, de son identité en tant que sujet et sujet culturel.

Symbolisation de l’expérience subjective et intersubjectalisation

18 Le processus de symbolisation résulte d’un travail psychique de liaison entre les processus primaires et les processus secondaires. Les processus tertiaires contribuent à leur articulation en effectuant un double travail psychique de liaison entre le conscient et l’inconscient, d’une part, et entre le sujet et le groupe, d’autre part (Vacheret, 2002).

19 La fonction contenante du dispositif, évoquée précédemment à travers sa construction en enveloppes, revêt une importance majeure puisque la problématique des transformations psychiques qui implique symbolisation et appropriation subjective requiert l’acquisition de contenants psychiques intra- et intersubjectifs.

20 R. Kaës (2007) appelle « intersubjectivité, la structure dynamique de l’espace psychique entre deux ou plusieurs sujets ». Chez l’enfant, la qualité de la structure dynamique de l’espace psychique dans son groupe primaire puis dans les groupes secondaires aidera ou entravera sa construction psychique en tant que « sujet de l’inconscient et sujet du groupe. »

21 R. Kaës (2012) énumère, en les caractérisant, trois ensembles de défaillances des fonctions métapsychiques entravant profondément les processus de transformation psychique et de socialisation de l’enfant. Il énumère les défaillances dans la structuration des étayages de la vie pulsionnelle, dans la formation des identifications et alliances intersubjectives de base ainsi que dans les processus de transformation et de médiation.

22 Le scénodrame, en tant que groupe à médiation, permet une contenance de la pulsionnalité. Il soutient la formation des identifications et des alliances intersubjectives. Il accélère les processus de transformation et de médiation intra- et inter-psychiques.

Le scénodrame, en tant que groupe à médiation, offre une contenance de la pulsionnalité

23 La pulsionnalité est contenue dans le dispositif par les contenants spatio-temporels et les règles, nous l’avons évoqué. La tenue de ces contenants est assurée par la fonction conteneur des thérapeutes. Ceux-ci, nous l’avons mentionné, occupent des fonctions différentes qui infléchissent différemment les contenus transférentiels. La diffraction du transfert sur le groupe, et en particulier sur les thérapeutes, permet une nouvelle répartition économique des charges pulsionnelles (Kaës, 1993).

24 Le directeur de séance, occupant la place de garant des règles, rassemble sur lui les connexions d’objets imagoïques. Par ses interventions dans le transfert, il facilitera la contenance pulsionnelle et il aidera à la transformation du surmoi archaïque en surmoi protecteur du Moi. Engagé avec ses collègues dans l’intertransfert, le directeur de séance s’implique avec eux dans l’expérience collective de soutien et d’analyse du groupe à son niveau spécifique. L’internalisation de ce groupe de collègues lui permet d’articuler les connexions de transfert déployées dans le groupe avec sa propre groupalité interne. Il en résulte une triangulation permanente qui s’exerce entre chaque enfant, le groupe d’enfants, le groupe de thérapeutes et le directeur de séance. La circulation des regards entre les thérapeutes est vecteur et soutient des liens intersubjectifs, elle en permet la tenue et la transformation.

25 Le directeur de jeu, qui occupe toujours le territoire dont les objets sont blancs, tient à sa disposition des objets spécifiques en bois non peints qui représentent des figures d’autorité (chef suprême des juges, de la police et des secours). Il pourra spontanément faire intervenir ces objets dans le jeu à partir de son analyse des processus psychiques en cours. Il pourra également intervenir à la demande du directeur de séance ou encore à la demande directe des enfants quand ceux-ci, identifiés à leurs personnages, se vivent exposés à un danger dans le jeu. Si sa fonction limitatrice stimule des projections dans le registre surmoïque, la double médiation par les personnages et par le jeu dans lequel il s’implique, assouplit, enrichit et transforme les rapports intrapsychiques au surmoi. Le directeur de jeu présente son histoire en dernier. De ce fait, son scénario peut rassembler tous les personnages auxquels la vie fantasmatique groupale a donné forme, ce qui facilite l’articulation des histoires et des rôles dans le jeu. Il peut ainsi entrer en relation avec tous et réguler les investissements et les charges pulsionnelles contenus dans les liens intra- et intersubjectifs.

26 L’ego-auxiliaire prend la couleur qui n’a pas été choisie par les enfants. Il installe son territoire en face du directeur de jeu de telle sorte que l’enfant le plus en difficulté soit assis entre les deux thérapeutes. Il occupe une fonction de grande proximité avec les enfants. Lui aussi invente et joue une histoire. Il présentera la sienne immédiatement après que les enfants auront présenté la leur.

27 Cette fonction de soutien intime au monde intérieur de l’enfant l’amène à éprouver une grande résonance aux mouvements psychiques qui se déploient dans le groupe. C’est en accueillant cette résonance dans le transfert et le contre-transfert et en la transformant, grâce au mouvement créatif de la mise en figuration, qu’il proposera son histoire. Celle-ci mettra en scène des objets figuratifs, humains et animaux, les plus en mesure de devenir des conteneurs de projections identifiantes. Ces objets aideront à la décondensation et à la mise en sens de l’expérience vécue par les enfants tant dans le groupe que dans leur vie. Sa position de grande proximité fait de sa fonction un accélérateur de transfert.

28 L’observateur est assis en face du directeur de séance en clôture silencieuse de ce deuxième cercle qui entoure le groupe installé à la table. Son écoute plurielle de « scribe » et de témoin « réceptacle » participe de l’effet conteneur en signifiant aux enfants l’investissement par les thérapeutes de cette aventure groupale. Il en assure une survivance temporelle consultable qui aidera à la constitution de l’histoire du groupe et de chacun de ses membres. Dans le groupe de thérapeutes, il facilitera la recherche de sens grâce aux effets de liaison réalisés par son récit.

29 Nous avons vu comment le groupe des thérapeutes contribue à la fonction de conteneur dans le scénodrame. Un cas clinique va nous aider à percevoir les processus d’identification et de transformation résultant de l’engagement dans les alliances intersubjectives.

Le scénodrame soutient les identifications et alliances intersubjectives

30 C’est par le truchement d’élaborations successives que l’enfant va découvrir les caractères différentiels et différenciés du monde environnant. L’accès à cette découverte n’est nullement linéaire. Certains enfants restent prisonniers des effets sur leur psyché de relations trop serrées ou trop lâches qui ne leur permettent pas de trouver les appuis nécessaires à l’élaboration psychique de leur position de sujet pensant et parlant par lui-même. De ce fait, ils sont exposés à un dangereux collapsus de leurs instances psychiques.

31 Le scénodrame met au travail les processus de subjectivation pour faire advenir le sujet à partir d’un Nous initial indifférencié. Nous allons suivre l’évolution de Laurent dans son accès à la subjectivité à partir de quelques étapes majeures dans la mise en jeu de ses scénarios articulés aux scénarios des autres membres du groupe.

32 Laurent (8 ans) est l’enfant cadet de sa famille. Il ne fait les choses qu’avec l’aide de sa mère. Il est en grande difficulté lorsqu’il s’agit d’être seul face à n’importe quelle tâche. L’autonomie n’est pas sa seule difficulté. Il se présente aussi comme un enfant particulièrement inhibé, en souffrance à l’école, tant dans les apprentissages que dans les relations aux autres.

33 Laurent s’est servi des premières séances pour faire connaissance avec le matériel, les autres enfants et les thérapeutes. Il s’est peu à peu figé dans une observation silencieuse. Les thérapeutes ont respecté cette position en retrait, mettant en priorité l’accueil de ses quelques mouvements participatifs. Il a pu ainsi faire l’expérience d’une certaine solitude sans risquer d’être privé de liens dans le groupe.

34 Dans un deuxième temps, Laurent a pris le « risque » de construire et de mettre en scène ses idées. Il a pu métaphoriser son inquiétude et l’exprimer dans la thématique de ses scénarii. Il a d’abord mis en scène un loup « perdu dans la forêt » puis, à la séance suivante, un loup qui allait « manger tout le monde ». La confiance dans ses nouveaux liens lui a permis de limiter ses craintes de la nouveauté et de l’inconnu figurées par des loups dévorants. Ensuite, Laurent a mis en scène un groupe familial indissociable, fermé et aliénant. Il lui était impossible d’en nommer les différents membres, il s’agissait d’un tout indifférencié.

35 Lors d’une séance, marquée par l’absence d’un des leurs, les enfants firent arriver tous leurs personnages sur le territoire du directeur de jeu, face à un temple. On peut penser que cette absence avait éveillé des angoisses de mort dont il fallait se protéger par un rituel collectif. À la séance suivante, Laurent traduira cette fantasmatique groupale en mettant en scène une famille et deux statues représentant « ceux qui sont morts ». Il manifestait ainsi qu’il entrait dans une historisation, il lui restait alors à se représenter les articulations intergénérationnelles. Ce fut la représentation d’un grand-père qui lui permit d’accéder à la différence des générations et des personnes constituant la famille.

36 Ce travail de différentiation mobilisa chez lui un tel investissement qu’il eut besoin de répéter défensivement un scénario où il faisait intervenir les membres de la famille dans des situations variées (fête, promenade, visite…), à l’occasion desquelles de nouveaux liens pouvaient apparaître entre les personnages puisqu’ils n’étaient plus collés.

37 Lors d’une séance, un enfant amena le personnage du loup en identification à un thérapeute et Laurent fit de même. Il présenta un scénario dans lequel son loup et celui de son camarade allaient jouer à cache-cache avec les différents membres de la famille. Il reprenait ainsi d’une façon ludique la question de l’absence, de la présence mais aussi celle du danger à se différencier et à s’exposer seul devant les loups. Ce jeu n’avait sans doute pas pu être élaboré dans son enfance. Les angoisses de mort circulant dans sa famille avaient pu entraîner des empiètements psychiques défensifs entravant les processus d’individuation. Il fallait que la circulation de l’agressivité dans le groupe, représentée par les loups, soit contenue et détoxiquée des angoisses de mort pour que Laurent puisse être en contact avec sa propre agressivité mise en figuration et jouée. Après avoir répété ce jeu, les loups disparurent de ses mises en scènes.

38 C’est grâce à la richesse des relations intersubjectives qu’il put sortir de son accrochage à cette thématique. En effet, vivement intéressé par la mise en scène d’un marché présenté par un enfant, il prit appui sur ses liens identificatoires et proposa un marché pour son propre compte. Ses défenses restaient encore trop vives pour se projeter en se représentant des personnages familiaux impliqués dans des activités différenciées. Ils étaient tous à servir le même produit derrière un grand étal. Une séquence de jeu collectif lui permit d’accélérer ce travail psychique de la différenciation. Face aux demandes diversifiées des acheteurs, Laurent fut confronté au manque. Peu à peu, il se montra suffisamment créatif pour proposer une variété de produits présentés par différents vendeurs sur des étals différents.

39 Pour accéder à la complexité des processus de subjectivation il avait dû traverser les angoisses de la séparation. Il le fit à son rythme. C’est la qualité et la diversité de ses appuis identificatoires dans le groupe qui ont permis à Laurent d’internaliser des relations nouvelles investies libidinalement et porteuses de créativité interne. On peut penser qu’il fut peut-être aidé en cela par son appui dans le transfert sur les fonctions différenciées des thérapeutes.

Le scénodrame accélère les processus de transformation et de médiation intra- et inter-psychique

40 R. Kaës (2007) met l’accent sur les « résonances et sur la transformation des énoncés associatifs par leur assemblage dans la chaîne associative groupale ». Comme nous l’avons vu avec Laurent, ce travail associatif prend appui sur les liens intersubjectifs et sur les liaisons entre les représentations résultant du travail psychique créatif de l’ensemble des membres du groupe. Il est contenu et stimulé par les rapports d’accordage entre les formations intrapsychiques et les formations inter- et trans-subjectives. C’est dans l’espace-temps de la médiation en séance que s’inscrivent les processus de transformation. Ils se développent dans une oscillation permanente entre créativité et destructivité et accélèrent la reprise des rapports entre instances intrapsychiques. La créativité enrichit l’expérience du moi et favorise la transformation de l’idéal du moi dans le surmoi. La destructivité met à l’épreuve le moi, elle interfère dans la dynamique du refoulement et dans la structuration du préconscient.

41 Grâce à leur contenance, les thérapeutes agissent sur les flux pulsionnels qui régissent le processus créatif (Chouvier, 2013). Ils contribuent à freiner ou redynamiser les mécanismes psychiques à l’œuvre. Grâce à leur créativité, ils aident les enfants à investir et à s’approprier les objets médiateurs choisis et mis en relation dans les scénarii. Cette appropriation provoque un effet de transformation des liens intra- et intersubjectifs. Elle sert de moteur au changement interne. Une vignette clinique va à nouveau nous aider pour illustrer la processualisation de ces mouvements psychiques engagés dans ces transformations.

42 François, 8 ans, avait été exclu de l’école après avoir fracturé le nez d’un camarade qui avait franchi distraitement son périmètre d’autoprotection. Intégré à l’hôpital de jour, il avait été rassuré par la présence attentive des soignants. Ceux-ci avaient la fonction de bouclier psychique entre lui et les autres enfants. Faute d’une enveloppe psychocorporelle suffisamment constituée et pare-excitante, François se sentait menacé par les autres, il était alors exposé à des vécus persécutifs intenses. Le dispositif du scénodrame, avec ses effets contenants et pare-excitants, était une bonne indication. Rassuré immédiatement par le choix de son territoire protégé par les barrières, il investit ses objets et se montra heureux de les présenter dans une histoire plus proche de la nomination que de la narration.

43 Pour lui, ce n’était pas encore le temps d’investir des relations hors de son territoire. Son plaisir principal était la construction d’une mise en scène. Pendant le jeu, il lui suffisait de déplacer ses personnages avec beaucoup d’attention. Nous pouvions nous représenter qu’en appui sur sa groupalité interne il faisait alors l’expérience d’être seul, en sécurité en présence des autres. En s’appuyant sur la maîtrise anale de son monde interne, il devint vite un bon observateur des relations qui se nouaient dans le groupe au moment du jeu. Ses activités de liaison en furent stimulées, ce qui lui permit de penser des scénarios dans lesquels il sollicitait les personnages des thérapeutes pour entrer en relation avec eux dans le jeu. Cette expérience vécue dans les liens transférentiels lui permit de construire en interne une enveloppe du moi plus souple et contenante.

44 Il se représenta progressivement qu’il pouvait recevoir les personnages de l’ensemble des participants dans son territoire. Il commença par chercher du plaisir en satisfaisant son moi idéal, ce qui se traduisit métaphoriquement lors d’une séance en offrant au groupe une « super production » dans le grand cinéma dont il était propriétaire. L’ego-auxiliaire proposa que la maman de son histoire s’occupe des entrées au cinéma. Le directeur de jeu proposa de fêter l’anniversaire d’un de ses enfants sur son territoire en y invitant tous les enfants. Quand ceux-ci arrivèrent, il informa parents et enfants qu’il leur offrait de partir tous ensemble au cinéma. François manifesta alors beaucoup de plaisir devant le succès qu’avait obtenu sa proposition.

45 La communication des regards entre les thérapeutes exprima également un plaisir. Il leur semblait que François accédait à de toutes nouvelles capacités d’accueil. C’était oublier l’intensité de ses angoisses d’intrusion et la destructivité résultant de la radicalité de ses défenses. À peine arrivés, François se mit à crier pour faire fuir les personnages, enfants et adultes qui étaient devenus pour lui des assaillants. François repoussa tout le monde en hurlant. À partir de cette séance, nous observerons cette oscillation entre destructivité et créativité dans les processus de transformation à l’œuvre chez François. Nous allons l’illustrer avec deux autres moments significatifs.

46 Au fil des mois, les relations intersubjectives s’étaient développées dans le groupe. Des scénarii de plus en plus créatifs traduisaient cette évolution et permettaient une diversité des rencontres dans le jeu. Les thèmes de piscines et de visites facilitaient ces rencontres dans un climat de plaisir. C’est ainsi que François proposa le thème d’un parc avec des surprises et « même des pièges ». Ses défenses obsessionnelles assouplies pouvaient se conjuguer avec ses capacités créatives. Moins écrasé par un surmoi trop archaïque, délié psychiquement par des circulations intrapsychiques plus fluides grâce à la transformation des rapports entre ses instances, il pouvait être en contact avec un idéal du moi stimulant. Il construisit méthodiquement un parc avec des statues amovibles, des passages secrets… Son besoin de maîtrise des visiteurs était évident, mais il facilitait leur parcours en les faisant accompagner par un guide. Ses identifications dans les transferts lui avaient permis d’internaliser un objet groupal protecteur. Il pouvait traduire son ambivalence par l’expression de l’agressivité : les pièges et par l’expression de son amour objectal : le guide protecteur. Cette fois, il put accueillir des visiteurs pour le plaisir de tous.

47 Après un autre laps de temps pendant lequel les enfants avaient psychiquement réalisé que leur sortie de l’hôpital était proche, François nous montra à l’occasion d’une séance la force de ces deux mouvements destructivité/créativité. Depuis plusieurs séances, il se protégeait de ses angoisses de quitter l’hôpital. Ses mécanismes obsessionnels mettaient le groupe en danger et appauvrissaient gravement sa vie psychique. Pendant le temps de construction, François se fixait sur des déplacements millimétrés de ses objets, sans aucun regard pour le groupe qu’il vint à priver du temps de jeu et même du temps de présentation des histoires. Il ne pouvait se saisir d’aucune interprétation, d’aucun rappel de la règle de respect du fonctionnement du groupe. La règle lui fut donc appliquée. Le directeur de séance l’accompagna sur les sièges de la salle d’attente, en face de la salle de scénodrame. Il pouvait revenir quand il se sentirait en mesure de respecter les tempi du groupe.

48 Robert, soutenu par le « travail de transformation réalisé au sein de l’appareil psychique groupal » (Kaës, 2012) occupa alors la « fonction phorique de porte-parole du groupe ». Il traduisit métaphoriquement dans son histoire la souffrance éprouvée par tous, du fait de la destruction de leurs activités créatives. Dans son histoire, une maman et son fils étaient écrasés par la voiture de François. Le directeur de séance rappela qu’il ne pouvait s’approprier les objets des autres. Il exprima à cet enfant et au groupe qu’il traduisait peut-être le sentiment éprouvé par tous d’être écrasés par la lenteur de François. C’est à ce moment-là que ce denier demanda à rentrer. À son arrivée, Robert cria : « T’as écrasé la maman et l’enfant avec ta voiture. » François s’accrocha à la protection offerte par les règles pour lui répondre en hurlant : « Tu peux pas, la règle ! » Les thérapeutes rappelèrent à nouveau la règle, ce qui eut immédiatement un effet contenant. Le calme revenu, François dut présenter son histoire en se contentant de ce qu’il avait réussi à mettre sur son territoire.

49 La contenance groupale lui permit d’offrir à tous un scénario réparateur témoignant de sa nouvelle capacité à se réparer et à réparer l’objet grâce à cette créativité restaurée qu’il pouvait mettre au service du groupe. Il construisit trois espaces attenants et disposa deux adultes et deux enfants. Il expliqua son scénario. C’était un garage tenu par le papa et la maman, l’un réparait les voitures, l’autre accueillait les clients. Comme il fallait souvent attendre, il avait installé une salle d’attente à côté du garage et du bureau. Ils avaient deux garçons, le grand était apprenti et le plus jeune aidait après l’école.

50 François avait pu utiliser le temps très bref de sa mise à l’écart dans la salle d’attente pour retrouver son sentiment d’appartenance au groupe, ses investissements et sa créativité. Sa réintroduction dans le groupe, à sa demande, avait permis une levée de ses défenses.

51 À travers la mise en scène du garage, François métaphorise les liens à l’intérieur du groupe. Le couple des garagistes garantit la qualité du garage tout en préparant la transmission. Ce n’est plus un guide qui accompagne seul des visiteurs exposés à des pièges, c’est un couple qui assure la transmission à ses enfants pour qu’ils puissent réparer les avaries auxquelles sont exposés leurs clients. Au-delà de la symbolisation de ses liens dans le groupe et de la fonction des liens groupaux dans le scénodrame, François laisse entrevoir son accès à des liens groupaux et sociaux apaisés, porteurs de réparations réciproques. Ces liens l’introduisent dans ce que R. Kaës (2012) distingue comme « quatrième espace de réalité psychique, celui qui se produit dans la société […] dans la culture et la religion, dans les grands récits collectifs. »

Élaboration du sujet culturel

52 Nous avons présenté le scénodrame comme creuset participant à la refondation du sujet de l’inconscient. Nous allons maintenant apprécier comment il opère tel un métacadre social et culturel soutenant l’accès du sujet à ce « quatrième espace de réalité psychique » dans lequel il se structure comme sujet culturel.

53 Le scénodrame s’appuie sur un ensemble de règles et de codes choisis pour soutenir et faciliter l’accès au sens de ces règles et codes qui inscrivent le sujet au sein du domaine de la culture. Dès lors que nous parlons du sujet humain, il est toujours question de culture. « Il n’existe pas d’homme sans culture » (Moro, 1998). Cette dernière rappelle que l’homme universel n’existe pas, il est inscrit dans une culture. Seul le métacadre culturel qui lui préexiste est universel. La culture contient et maintient le fond syncrétique de la psyché. En référence aux travaux de J. Bleger (1979) sur le cadre, R. Kaës (1998) définit le « cadre culturel […] comme étant constitué par les aspects non-moi, muets et indifférenciés du psychisme, formations […] relativement immuables dans une aire culturelle donnée. » Le métacadre culturel soutient le processus de structuration psychique « en introduisant le sujet à l’ordre de la différence, […] à l’ordre de la langue, […] à l’ordre de la nomination. »

54 Le scénodrame a été pensé, nous l’avons vu, pour contenir et permettre la structuration de la psyché de chacun de ses participants grâce au travail de l’appareil psychique groupal. Ce dispositif, tel que nous l’avons décrit, introduit le sujet à l’ordre de la différence, métaphorisée par les territoires de couleur ; il introduit à l’ordre de la langue en engageant chacun des participants dans le récit personnel de son scénario ; il introduit également chacun à l’ordre de la nomination en lui demandant de nommer et de présenter ses personnages sujets et acteurs dans les scénarii qui seront joués groupalement.

55 Dans un groupe de scénodrame, chacun des participants est invité à se servir de ses objets pour réaliser une construction qui facilitera la compréhension de son scénario par les autres. Cette construction abritera et soutiendra les mouvements et actions de ses personnages. Les capacités créatrices de chacun s’exercent ainsi tant dans le champ du langage et des échanges sociaux déployés dans le jeu, que dans le champ de la construction spatiale. Du fait de la pluralité des espaces et des participants, cette construction est investie initialement comme un lieu-enveloppe d’un moi à protéger et à signifier dans un champ identitaire personnel et social. Cet investissement narcissique s’exprime dans une utilisation maximale de l’espace tant vertical qu’horizontal. Pendant de nombreuses séances, les enfants traduisent un besoin impérieux d’extension à l’intérieur de leurs barrières-frontières souvent renforcées par des rangées de cubes ou d’arbres. En verticalité, les tours se multiplient pour atteindre des hauteurs à la mesure de leurs ambitions et de leurs pulsions narcissiques. En horizontalité, les objets s’entassent en contiguïté, se répandant sur tout leur territoire sous l’effet de leurs pulsions anales. Progressivement, le travail de transformation psychique intra- et intersubjectif les conduit à investir et à enrichir tant leurs constructions que leurs récits, dans une visée de communication et d’accueil des autres membres du groupe. Ces récits traduisent souvent une histoire du groupe. Ils font souvent référence à l’histoire de l’humanité et à ses mythes (temples, récits universels.) Leur exploration psychique et sensorielle de ce qui se met en représentation leur donne accès à une fondation ou refondation de leur expérience d’« être au monde » en tant que Sujet culturel.

56 Leur parcours expérientiel dans le champ esthésique peut se penser comme une recherche subjective tendant vers l’humanisation et la rencontre avec l’Autre. Elle conduit à présentifier une part interne de soi aux autres, une part suffisamment belle et bonne pour permettre une rencontre, source de créativité réciproque. La création de l’objet esthétique ouvre un espace psychique propre aux activités de sublimation du sujet. Elle va permettre de déposer au-dehors ce qui se construit au-dedans dans la topique interne. Comme le développe J. Guillaumin (1998) : « L’objet esthétique est […] consciemment et inconsciemment chargé par le créateur de donner un lieu spécial, une existence et une réalité propres, tangibles et perceptibles, à ce qui dans son Moi dépasse, transcende ce Moi. » Ce travail de sublimation opéré par le sujet sur ce qu’il construit présuppose un important processus transformateur inhérent au passage sublimatoire de la forme au beau.

57 Au travers des séances, les constructions vont évoluer et s’édifier d’une tout autre manière. Nous avons identifié une phase particulièrement féconde dans l’évolution personnelle et groupale au sein des groupes de scénodrame. Nous avons nommé cette phase, celle de la création de « l’objet évolutionnel Maison esthétique » (Baron-Préter, 2000). Un processus créatif nouveau se déploie à travers la construction de la « Maison esthétique » définie comme une activité représentative et transformatrice du Moi. Par l’objet esthétique, le Moi vit une sorte d’extraterritorialité qui lui permet d’être dehors, tout en étant dans un dedans. J. Guillaumin (1998) définit cette « région psychique comme a-topique, ayant valeur de passage […] désigné de la communication trans-préconsciente dedans-dehors ». Elle « recevrait un investissement narcissique spécial destiné à équilibrer, par une prime de plaisir dans la pensée, la blessure de la séparation […] naturalisée en son sein par le processus secondaire lui-même. »

58 Nous avons observé que cette phase créative de la « Maison Esthétique » se développe également après une épreuve de séparation vécue dans le groupe. Cette séparation peut résulter de l’absence d’un membre du groupe ou de l’absence collective liée à la suspension des séances pendant les congés scolaires. Nous observons une reprise de cette phase dans la période d’élaboration des angoisses de séparation réactivées dans les séances précédant la fin du groupe.

59 Cet objet évolutionnel apparaît quand le plaisir de la recherche se développe et que la créativité de l’enfant le conduit à la construction de structures complexes originales et harmonieuses offertes au groupe. L’enfant assure le développement de ces représentations dans une posture particulière de concentration, en écoute et regard intérieur en appui intrapsychique sur le groupe intériorisé.

60 Une vignette clinique va nous permettre d’illustrer notre propos.

61 Marie (7 ans) avait l’habitude de réaliser des constructions massives dans la précipitation et dans une excitation maniaque. Elles étaient faites pour occuper l’espace et obtenir l’admiration des autres, principalement lorsqu’elle réussissait à les faire tenir dans une verticalité phallique qu’elle voulait imposante. Au retour des vacances et après plusieurs absences d’un thérapeute, elle commença à se concentrer dans le calme sur la construction minutieuse d’un ensemble architectural en bordure de la bassine d’eau, lieu collectif. Elle énoncera qu’il s’agit d’une école où le nouveau maître et les élèves préparent une sortie à la piscine. Elle introduit dans son récit […] puis dans le jeu l’installation minutieuse de toilettes […]. Pendant les séances suivantes, alors qu’elle est préoccupée par l’absence du thérapeute, elle prend beaucoup de temps pour construire avec soin une haute structure faite de symétries et ornée de statues d’oiseaux et de loups. Cette construction est attenante au territoire du thérapeute absent. Elle se complexifiera ensuite […] et deviendra l’ébauche d’une ville où il y a une cathédrale et la tour Eiffel. Au fur et à mesure de l’enrichissement architectural, Marie nomme que c’est Paris, la capitale d’un empire. Le créateur de la capitale, ayant ouvert son bâtiment au public, fêtera cette ouverture par un spectacle avec des otaries et un feu d’artifice.

62 Dans le programme du spectacle, elle introduisit des numéros proposés auparavant par des enfants du groupe. Pendant plusieurs séances, ce spectacle ne put pas être joué faute de temps. Marie put surmonter cette frustration, témoignant ainsi de sa confiance dans le groupe et dans ses capacités de maintenir sa créativité et ses investissements.

63 Quand le spectacle put être présenté, tous témoignèrent de leur satisfaction et de leur plaisir. Marie manifesta une « jubilation » intense (Chouvier, 2013). Elle dit à la fin de la séance : « Je regarde bien mon territoire et je regarde aussi tous les autres territoires. » Pendant ces séances, Marie avait introduit un personnage, garde du corps, dont on peut penser qu’il métaphorisait l’assistance d’un Surmoi suffisamment bon pour protéger ses fonctions créatrices et assurer leurs articulations avec les capacités créatrices des membres du groupe au sein d’un scénario mythique.

64 On peut avancer que ce travail de sublimation, opéré par le sujet sur sa construction, témoigne d’un important processus sublimatoire. La transformation ne peut se faire sans un appui sur « l’autre » qui est à l’origine de la création et qui participe à sa conclusion dans un mouvement de « re-création renversée ». Ainsi, le sujet culturel ne peut se penser que comme sujet individuel et social.

65 Le triptyque transformation-création-sublimation participe à la refondation subjective dans l’expérience groupale en scénodrame. Lorsque le sujet peut éprouver « un certain sentiment d’équilibre et de constance » (Guillaumin, 1998) dans ce qu’il est capable de se représenter de la vie psychique intra-, intersubjective, sociale et dans ce qu’il y produit, on peut envisager qu’une grande part du travail psychanalytique groupal en scénodrame est réalisée et que le sujet est en mesure de s’inscrire socialement. C’est ce que l’on a constaté pour Laurent, François et Marie dans leur nouvelle insertion scolaire. Les concepts d’« organisateurs psychiques inconscients » de « groupalité psychique » d’« espace onirique commun et partagé » d’« alliances inconscientes » nous ont accompagnés dans notre lecture et compréhension du travail psychique des membres du groupe et de l’ensemble groupal. La métapsychologie freudienne nous avait amenés à penser tant à l’articulation topique et dynamique des espaces psychiques internes qu’à la spécificité des processus qui s’y développent. Dans l’introduction de Psychologie des masses et analyse du moi, S. Freud (1921) énonçait que « la psychologie individuelle est aussi d’emblée et simultanément une psychologie sociale. » L’explicitation par R. Kaës (2012) d’un niveau « méta » dans l’analyse des rapports entre les différents espaces psychiques personnels, institutionnels et sociaux a donné un cadre contenant à notre réflexion. Ceci nous a permis de nous représenter certains processus contribuant à l’articulation du sujet de l’inconscient et du sujet culturel.

Bibliographie

  • anzieu, d. 1979. Le Moi-peau, Paris, Dunod, 1985.
  • baron-preter, b. 2000. « Les groupes de scénodrame. Leur rôle dans l’aide à la représentation du temps et l’élaboration du deuil », Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, n° 33.
  • Bleger, J. 1979. « Crise, rupture et dépassement », Paris, Dunod.
  • Cahn, R. 2006. « Origines et destins de la subjectivation », dans La subjectivation, Paris, Dunod.
  • Chouvier, B. 2013. « Interaction entre art et clinique : créativité et création », dans Manuel des médiations thérapeutiques, Paris, Dunod.
  • Freud, S. 1921. Psychologie des foules et analyse du moi, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2012.
  • Guillaumin, J. 1998. Le moi sublimé, Paris, Dunod.
  • Kaës, R. 1993. Le groupe et le sujet du groupe, Paris, Dunod.
  • Kaës, R. et coll. 1998. Différence culturelle, souffrance de la langue et travail du préconscient dans deux dispositifs de groupe, Paris, Dunod.
  • Kaës, R. 2007. Un singulier pluriel, Paris, Dunod.
  • Kaës, R. 2012. Le malêtre, Paris, Dunod.
  • Moro, M.-R. 1998. « Soi-même dans l’exil. Les figures de l’altérité dans un dispositif psychothérapique », dans Différence culturelle et souffrances de l’identité, Paris, Dunod.
  • roussillon, r. 2008. Le transitionnel, le sexuel et la réflexivité, Paris, Dunod.
  • Vacheret, C. 2002. « De l’image au symbole : le photolangage. Dispositif et processus psychique », dans Pratiquer les médiations en groupes thérapeutiques, Paris, Dunod.

Mots-clés éditeurs : contenant, création, enveloppe groupale, Scénodrame, sublimation, sujet culturel, transformation

Date de mise en ligne : 21/05/2014

https://doi.org/10.3917/rppg.062.0197