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« Ceci est mon corps, ceci est mon sang » : sens et étymologie du substantif grec βρότος

Pages 75 à 113

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  • Dieu, É.
(2022). « Ceci est mon corps, ceci est mon sang » : sens et étymologie du substantif grec βρότος. Revue de philologie, de littérature et d'histoire anciennes, Tome XCVI(2), 75-113. https://doi.org/10.3917/phil.962.0075.

  • Dieu, Éric.
« “Ceci est mon corps, ceci est mon sang” : sens et étymologie du substantif grec βρότος ». Revue de philologie, de littérature et d'histoire anciennes, 2022/2 Tome XCVI, 2022. p.75-113. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-de-philologie-litterature-et-histoire-anciennes-2022-2-page-75?lang=fr.

  • DIEU, Éric,
2022. « Ceci est mon corps, ceci est mon sang » : sens et étymologie du substantif grec βρότος. Revue de philologie, de littérature et d'histoire anciennes, 2022/2 Tome XCVI, p.75-113. DOI : 10.3917/phil.962.0075. URL : https://shs.cairn.info/revue-de-philologie-litterature-et-histoire-anciennes-2022-2-page-75?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/phil.962.0075


Notes

  • [1]
    P. Chantraine, Dictionnaire étymologique de la langue grecque. Histoire des mots, Paris, 1968-1980, p. 198.
  • [2]
    Hj. Frisk, Griechisches etymologisches Wörterbuch, Heidelberg, 1960-1972, I, p. 271 ; R. S. P. Beekes, Etymological Dictionary of Greek, Leyde / Boston, 2010, p. 243.
  • [3]
    S. Bugge, « Zur etymologischen Wortforschung », ZVS, 19, 1870, p. 446.
  • [4]
    À propos du fait que βρότος désigne le sang séché, voir § 2.3. Sur cette étymologie, voir aussi § 3.5.
  • [5]
    Sur la question complexe des formes homériques où un ancien * a été traité par ρο après une consonne labiale, voir L. van Beek, The Reflexes of Syllabic Liquids in Ancient Greek. Linguistic Prehistory of the Greek Dialects and Homeric Kunstsprache, Leyde / Boston, 2022 (passim, et en particulier p. 291-354), pour qui les formes en question ne seraient pas des éolismes, mais présenteraient le traitement attendu de * après une consonne labiale dans la langue de l’épopée ancienne, en regard de ρα après une consonne non labiale (l’auteur, p. 291 n. 1, laisse de côté le substantif βρότος « sang » et les formes apparentées dans les poèmes homériques, considérant que l’origine de ρο y est incertaine, et que βρότος « has no etymology »). Il faut observer néanmoins qu’il peut sembler délicat de postuler un traitement phonétique du * qui soit propre à la langue épique, indépendamment de tel ou tel dialecte particulier : en ce sens, voir les réticences argumentées exprimées par J. Lundquist, Bryn Mawr Classical Review 2023.01.25 (https://bmcr.brynmawr.edu/2023/2023.01.25/).
  • [6]
    Néanmoins, les exemples avérés de remontée éolienne de l’accent dans les poèmes homériques sont fort rares : voir É. Dieu, Traité d’accentuation grecque, Innsbruck, 2022, p. 597-601. Parmi les partisans d’une parenté entre βρότος et mūrtá-, on notera la position peut-être plus prudente de N. van Brock, Recherches sur le vocabulaire médical du grec ancien. Soins et guérison, Paris, 1961, p. 22 et n. 5, en ce qui concerne l’accentuation de βρότος : selon elle, la remontée de l’accent par rapport à mūrtá- serait liée à la substantivation. Sur ce point, voir plus de détails plus bas, § 3.2 et notes 55-56.
  • [7]
    « Under unknown circumstances », comme l’indique R. S. P. Beekes, Etymological Dictionary, op. cit., p. 243.
  • [8]
    Voir notamment P. Thieme, Studien zur indogermanischen Wortkunde und Religionsgeschichte, Berlin, 1952, p. 24-25 n. 2, qui, après avoir avancé plusieurs hypothèses sur le sens de ἄµβροτον αἷµα en E 339, propose en priorité celui de « nicht gerinnbares Blut » : selon lui, le sang des dieux ne pourrait pas coaguler, parce qu’il ne perdrait jamais sa force vitale. Non liquet. M. Mayrhofer (Etymologisches Wörterbuch des Altindoarischen, Heidelberg, 1986-2001, II, p. 368) tend à suivre, semble-t-il, l’interprétation de P. Thieme.
  • [9]
    *C = consonne ; *R = sonante ; *H = laryngale ; *V = voyelle.
  • [10]
    Cf. M. Mayrhofer, Etymologisches Wörterbuch, op. cit., II, p. 368. Sur la loi νεογνός, développée chez R. S. P. Beekes, The Development of the Proto-Indo-European Laryngeals in Greek, La Haye / Paris, 1969, p. 242-245, voir une brève synthèse chez M. Fritz et M. Meier-Brügger, Indogermanische Sprachwissenschaft, Berlin / Boston, 2020, 10e éd., p. 129 (avec bibl.).
  • [11]
    Voir R. S. P. Beekes, The Development…, op. cit., p. 243. Hj. Frisk (op. cit., I, p. 271) tendait à accepter l’idée d’une correspondance, à l’accent près (conçu comme éolien dans βρότος), entre βρότος et mūrtá-, mais, pour le traitement phonétique, au moyen d’un parallèle dont on trouvera la critique chez R. S. P. Beekes, Etymological Dictionary, op. cit., p. 243. Sur l’idée d’une équation entre véd. mūrtá- et gr. βρότος, ainsi que sur celle, fort improbable, d’une parenté entre la racine de véd. mūrtá- et la racine *mer- « mourir », voir d’autres renvois bibliographiques chez M. Mayrhofer, Kurzgefaßtes etymologisches Wörterbuch des Altindischen, Heidelberg, 1956-1980, II, p. 665. Outre les références présentes dans les études signalées précédemment, le rapprochement entre βρότος et mūrtá- tend également à être accepté par E. Tagliaferro (« Sangue: area lessicale nell’epica greca arcaica », dans F. Vattioni [éd.], Sangue e Antropologia Biblica. Atti della Settimana, Roma, 10-15 marzo 1980, Rome, 1981, p. 183), mais à la suite d’une hypothèse de M. Durante (Sulla preistoria della tradizione poetica greca, II, Rome, 1976, p. 40) qui rejetait au moyen d’un argument spécieux l’idée d’une ancienne racine seṭ en sanskrit.
  • [12]
    M. Leumann, Homerische Wörter, Bâle, 1950, p. 124-127.
  • [13]
    J. Jouanna et P. Demont, « Le sens d’ἰχώρ chez Homère (Iliade V, v. 340 et 416) et Eschyle (Agamemnon, v. 1480) en relation avec les emplois du mot dans la Collection hippocratique », Revue des études anciennes, 83, 1981, p. 200.
  • [14]
    Art. cit., p. 202-204.
  • [15]
    Sur ce dossier lexical, outre les références indiquées chez J. Jouanna et P. Demont, voir en particulier B. Zannini Quirini, « Ἰχώρ ‘il sangue’ degli dèi », Orpheus, N. S. 4, 1983, p. 355-363. Cf. E. Tagliaferro, « Sangue: area lessicale nell’epica greca arcaica », art. cit., p. 192-196.
  • [16]
    Et qui, de fait, est fort difficile à expliquer exactement, et a donné lieu à de nombreuses tentatives d’interprétation chez les commentateurs anciens (cf. § 2.2) comme modernes (cf. § 2.3).
  • [17]
    Cf. R. S. P. Beekes, The Development of the Proto-Indo-European Laryngeals in Greek, op. cit., p. 243 : « Leumann […] gives another explanation that is difficult to summarize ».
  • [18]
    P. Chantraine, Dictionnaire étymologique, op. cit., p. 198. Mêmes réticences chez R. S. P. Beekes (The Development…, op. cit., p. 243 ; Etymological Dictionary, op. cit., p. 243), ou encore chez E. Tagliaferro (art. cit., p. 182-183). Voir aussi les critiques de D. M. Jones, The Classical Review, 5, 1955, p. 24-25. Pour une autre hypothèse étymologique, contemporaine de celle de M. Leumann, qui cherchait à mettre en relation βρότος avec βροτός « mortel ; homme », mais dans des conditions fort différentes, voir R. B. Onians, The Origins of European Thought about the Body, the Mind, the Soul, the World, Time, and Fate, Cambridge, 1951, p. 506-507 : βρότος, originellement, ne signifierait pas « sang », mais serait exactement le même mot que βροτός « mortel ; homme » (avec toutefois une accentuation différente), et signifierait « mortel » ou « mort ». Pour autant que son raisonnement, assez elliptique, puisse être résumé ici, il semble que R. B. Onians considère que dans les poèmes homériques, βρότος désigne le sang « mortel », par opposition au sang immortel (ἄµβροτον αἷµα) des dieux, à propos duquel cet auteur recourt aussi (mais indépendamment de la théorie de M. Leumann) à une comparaison avec les vers E 339-342. Non liquet.
  • [19]
    Pour d’autres hypothèses étymologiques, selon lesquelles βρότος serait originellement lié à l’idée de souillure, de saleté, ou bien d’un liquide corporel sortant d’une blessure (non seulement sang, mais aussi sanie, sérosité, etc.), voir § 2.3. Voir en outre § 4, note 132.
  • [20]
    En ce sens, voir par exemple B. Snell et al. (éd.), Lexikon des frühgriechischen Epos, Göttingen, 1955-2010, II, col. 100. Sur les emplois homériques de βρότος et de ses dérivés, outre la notice de ce Lexikon, voir notamment E. Tagliaferro, art. cit., p. 181-186.
  • [21]
    Collection des Universités de France, Paris, Les Belles Lettres.
  • [22]
    Sur ce point, cf. L. Deroy, « Boucliers, formules et vieilles méprises. À propos de quelques termes homériques », Les Études classiques, 47, 1979, p. 239. Cf. § 4, note 132.
  • [23]
    Pour une brève synthèse à ce sujet, voir par exemple A. Heubeck et al., A Commentary on Homer’s Odyssey, Oxford, 1988-1992, III, p. 353-355.
  • [24]
    L’idée d’une influence de µέλαν αἷµα […] ἐξ ὠτειλῆς (Δ 149) sur µέλανα βρότον ἐξ ὠτειλέων (ω 189) a été bien repérée par E. Tagliaferro (art. cit., p. 184 n. 46), qui évoque aussi plus lointainement, pour ce qui concerne l’association de αἷµα et de ἐξ ὠτειλῆς, les vers Δ 140 (fin de vers αἷµα κελαινεϕὲς ἐξ ὠτειλῆς, avec κελαινεϕής « noir » comme équivalent de µέλας) et Λ 266 (αἷµ′ […] ἐξ ὠτειλῆς). Elle peut d’autant mieux être avancée qu’en regard de l’Iliade, où le substantif ὠτειλή « blessure, plaie » n’est pas si rare (onze occurrences), ὠτειλή n’apparaît que deux autres fois dans l’Odyssée (κ 164, τ 456).
  • [25]
    Après Homère, βρότος ne se rencontre que très sporadiquement dans la poésie de l’époque hellénistique et romaine. Voir Lyc., v. 992, où il est question d’un prêtre qui, mort, ensanglante (αἱµάξῃ) l’autel « de son sang noir » (κελαινῷ […] βρότῳ) ; Q.S. III, v. 522-523, où, comme dans les poèmes homériques, il s’agit de laver le βρότος d’un héros mort (en l’occurrence, Achille) : Ἀλλ′ ἄγε δὴ βρότον αἰνὸν ἀταρβέος Αἰακίδαο # λούσαντες « mais à présent, c’est l’heure de laver l’intrépide Éacide du sang qui le souille » (trad. F. Vian [CUF] ; αἰνός, qui signifie proprement « terrible, affreux, effrayant », se retrouve ailleurs chez Quintus comme épithète d’un liquide corporel, à savoir la sueur au chant VIII, v. 288 : αἰνὸς […] ἱδρώς « une sueur sinistre » [trad. F. Vian], à propos d’Ényo dont il est également dit, au vers 287, que les mains et les épaules sont couvertes de sang).
  • [26]
    Plus tard, cf. Sc. 367, avec ἔναρα βροτόεντα en fin de vers.
  • [27]
    Et d’ailleurs, dans un passage (v. 508-510) que les Anciens ont songé à athétiser : pour plus de précisions à ce sujet, voir R. Janko dans G. S. Kirk (dir.), The Iliad: A Commentary, Cambridge, 1985-1993, IV, p. 223.
  • [28]
    Sur ἔναρα et ἀνδράγρια, mots qui dénotent l’un comme l’autre les armes enlevées à un ennemi tué, les dépouilles, voir notamment H. Trümpy, Kriegerische Fachausdrücke im griechischen Epos. Untersuchungen zum Wortschatze Homers, Bâle, 1950, p. 86-88.
  • [29]
    N 640-641 : τὰ µὲν ἔντε′ ἀπὸ χροὸς αἱµατόεντα # συλήσας « détachant du corps les armes sanglantes » ; X 368-369 : ὁ δ′ ἀπ′ ὤµων τεύχε′ ἐσύλα # αἱµατόεντ′ « puis, des épaules, il détache les armes sanglantes » (trad. P. Mazon, CUF). Sur τεύχεα et ἔντεα, qui, à la différence de ἔναρα, ne désignent que d’une manière occasionnelle les armes d’un ennemi tué, voir H. Trümpy, op. cit., p. 75-81, 87.
  • [30]
    À propos de βροτόεις, on signalera encore à l’époque archaïque, avec des phraséologies différentes de l’Iliade, un fragment « homérique » (fr. 8 Davies [M. Davies, éd., Epicorum Graecorum fragmenta, Göttingen, 1988, p. 107] = Arist., fr. 167 Rose = sch. Ω 420b [T] Erbse) où βροτόεσσα apparaît comme épithète de ὠτειλή « blessure, plaie » (cf. Lexikon des frühgriechischen Epos, op. cit., II, col. 100), ainsi que le passage suivant de Stésichore (fr. S15, col. 2, v. 12-13 Page = Davies = fr. 19 [S15 + S21], v. 42-43 Davies et Finglass) : ἐµίαινε δ′ ἄρ′ αἵµατι πο̣ρ̣ϕ̣[υρέωι # θώρακά τε καὶ βροτό̣ε̣ντ̣[α µέλεα· « et il souillait de sang pourpre sa cuirasse et ses membres sanglants ». Voir toutefois Diccionario Griego-Español (F. R. Adrados, dir.), Madrid, 1980-, s.u. 2 βροτόεις, où l’emploi de βροτόεις chez Stésichore est rattaché à βροτός « mortel ; homme » (cf. ci-dessous, note 31) : βροτό̣ε̣ντ̣[α µέλεα signifierait « membres mortels, humains » (< « de mortel, d’humain »), avec une valeur génitivale plutôt que possessive du suffixe (sur ce point, cf. § 3.4), dont il ne semble néanmoins nullement indispensable de faire l’hypothèse ici, d’autant que βροτόεις au sens de βρότε(ι)ος (« mortel, humain ») ne se rencontre pas, par la suite, avant une époque bien tardive, chez Nonnos de Panopolis (D. XLVII, v. 431, sous forme de uaria lectio). En ce qui concerne βρότε(ι)ος (« mortel, humain »), il faut préciser que certaines de ses occurrences ont été suspectées d’être rattachées, en réalité, à βρότος, dans des passages où βρότε(ι)ος serait susceptible de présenter aussi le sens de « sanglant, ensanglanté » : en ce sens, voir le supplément (P. G. W. Glare, éd., 1996) du Greek-English Lexicon de H. G. Liddell et R. Scott (Oxford, 1940, 9e éd. révisée par H. S. Jones et R. McKenzie), p. 72, avec mention de deux passages d’Euripide (Heracl., v. 822 ; IA, v. 1083) sur lesquels, pour plus de détails, voir W. Stockert, Euripides, Iphigenie in Aulis, II, Detailkommentar, Vienne, 1992, p. 509 (avec bibl.).
  • [31]
    Comme indiqué dans l’apparat de l’édition de M. L. West, Homerus. Odyssea, Berlin / Boston, 2017, p. 226. Le participe parfait passif βεβροτωµένος se retrouve très tardivement, chez Quintus de Smyrne (I, v. 717), dans un syntagme identique βεβροτωµένα τεύχεα emprunté à l’Odyssée, mais en association avec le verbe συλάω « dépouiller » (cf. ci-dessus, note 29, τεύχε′ ἐσύλα # αἱµατόεντ′ en X 368-369) : σύλεον ἐσσυµένως βεβροτωµένα τεύχεα νεκρῶν « [les fils des Argiens] s’affairent à dépouiller les morts de leurs armes sanglantes » (trad. F. Vian [CUF]). À l’époque archaïque, on trouve aussi une attestation de βεβροτωµένος chez Stésichore dans un contexte différent (fr. 42, v. 1 Page = fr. 219, v. 1 Davies = fr. 180, v. 1 Davies et Finglass) : δράκων […] κάρα βεβροτωµένος ἄκρον « un serpent au sommet de la tête ensanglanté ». L’interprétation selon laquelle βεβροτωµένος devrait être rapproché ici non pas de βρότος, mais de βροτός (ainsi dans le Diccionario Griego-Español, op. cit., s.u. 2 βροτόοµαι : « dragón humano en cuanto a la cabeza, e.e. de cabeza humana » ; cf. ci-dessus, note 30), est inutilement compliquée. La tête ensanglantée du serpent en question évoque celle d’Agamemnon une fois mort, la tête frappée par la hache de Clytemnestre : voir M. Davies et P. J. Finglass, Stesichorus. The Poems. Edited with Introduction, Translation, and Commentary, Cambridge, 2014, p. 505-506.
  • [32]
    Et bien mieux qu’à travers l’explication étymologisante avancée dans la scholie ad Ξ 7a (A) Erbse (cf. § 2.2).
  • [33]
    B. Snell et al. (éd.), Lexikon des frühgriechischen Epos, Göttingen, 1955-2010, II, col. 100, s.u. βρότ(ος).
  • [34]
    En ce sens, voir aussi les réflexions d’E. Tagliaferro (« Sangue: area lessicale nell’epica greca arcaica », art. cit., p. 184), qui insiste sur le fait que les commentateurs anciens, qui ne comprenaient plus vraiment ce mot, ne pouvaient guère que chercher des sens possibles en relation avec le contexte d’apparition de βρότος : le βρότος est lavé, donc il devait s’agir de quelque chose de sale (d’où les gloses par ῥύπος « crasse », etc.) ; le βρότος est versé lors d’un combat, donc il pouvait être glosé par ϕόνος « sang répandu par un meurtre » (sur ce sens du mot ϕόνος, voir E. Tagliaferro, art. cit., p. 190-192) ; etc.
  • [35]
    Cf. Π 486 : κόνιος δεδραγµένος αἱµατοέσσης # « serrant la poussière sanglante ».
  • [36]
    Z 268, χ 402, ψ 48 : # αἵµατι καὶ λύθρῳ πεπαλαγµένον « souillé de sang et de boue » (trad. P. Mazon [CUF] en Z 268) ; Λ 169, Y 503 : λύθρῳ δὲ παλάσσετο χεῖρας ἀάπτους # « et une poussière sanglante souille ses mains redoutables » (trad. P. Mazon [CUF]), avec, quelques vers avant chacun de ces deux derniers passages, une occurrence du substantif αἷµα « sang », associé l’une des deux fois au même verbe παλάσσω « souiller, éclabousser » (Λ 164 : ἔκ θ′ αἵµατος ; Y 499-500 : αἵµατι δ′ ἄξων # νέρθεν ἅπας πεπάλακτο καὶ ἄντυγες αἳ περὶ δίϕρον « et l’essieu sous la caisse, et la rampe, autour, sont tout souillés de sang » ; trad. P. Mazon [CUF]). J. J.-G. Abbenes (dans le Lexikon des frühgriechischen Epos, op. cit., II, col. 1717-1718) va jusqu’à indiquer que ce mot, à partir d’un sens originel de « souillure, impureté » (« Verunreinigung »), signifierait exactement « sang » dans les poèmes homériques, avec un tour purement pléonastique dans αἵµατι καὶ λύθρῳ. Cette position est peut-être quelque peu forcée, et il vaut mieux suivre E. Tagliaferro (art. cit., p. 187) lorsqu’elle parle pour cette formule d’une sorte d’hendyadyn dont le premier terme désigne « l’élément concret » (le sang), et dont le second ajoute une connotation de saleté. E. Tagliaferro ne parle prudemment de quasi-synonymie entre ce mot et αἷµα que dans l’épopée tardive (avec des exemples p. 187 n. 57).
  • [37]
    Cf. Apollonius le Sophiste, Lexicon Homericum, p. 16 l. 22-23 Bekker : λύθρον γάρ ἐστι τὸ µῖγµα ἱδρῶτος καὶ κόνεως καὶ αἵµατος « λύθρον est le mélange de sueur, de poussière et de sang » ; sch. Z 268a (b) Erbse : αἵµατι καὶ λύθρῳ· αἵµατι τῷ ἐκ πολέµου, ὁµοίως καὶ λύθρῳ τῷ τῇ κόνει ἐπιµίκτῳ « αἵµατι καὶ λύθρῳ : αἵµατι, le sang qui provient du combat, et de même, λύθρῳ, celui qui est mêlé de poussière » ; sch. Υ 503 (D) Van Thiel : λύθρος· ὁ ἐκ τῆς πολεµικῆς ἐνεργείας µολυσµός. ἢ τὸ µετὰ κονιορτοῦ καὶ ἱδρῶτος ἀνθρώπινον αἷµα « λύθρος : la souillure issue de l’activité guerrière, ou bien le sang humain mêlé de poussière et de sueur » ; etc.
  • [38]
    Cf. P. Chantraine, Dictionnaire étymologique de la langue grecque. Histoire des mots, Paris, 1968-1980, p. 650-651. Pour des réflexions sur cette famille de mots, voir aussi A. Blanc, « Λῦµα et Description de l'image par IA : lambda indice suscrire v avec barre horizontalle exposant suscrire v avec barre horizontalle position de base mû nû (“saleté” et “mauvais traitement”) : quel lien sémantique ? », REG, 115, 2002, p. 1-21. Sur les emplois de λύθρος ou λύθρον dans la langue homérique, et plus généralement en grec ancien, voir surtout E. Tagliaferro (art. cit., p. 186-189).
  • [39]
    Cf. A. J. van Windekens, Dictionnaire étymologique complémentaire de la langue grecque, Louvain / Paris, 1986, p. 50, qui, pour le prototype *µρότος, parle d’une métathèse par rapport à µόρτος, mais sans chercher à la justifier. Voir aussi Diccionario Griego-Español (F. R. Adrados, dir.), Madrid, 1980-, s.u. βρότος.
  • [40]
    Ces gloses suivent immédiatement d’autres gloses par ἄνθρωπος, θνητός « homme, mortel » : celles-ci renvoient à un mot différent documenté en composition dans l’onomastique, ainsi que, sous sa forme simple, chez Callimaque (fr. 467 Pfeiffer), où µορτός, à accent final, est un équivalent sémantique de βροτός « mortel ». Suivant une reconstruction fréquemment retenue, ce substantif µορτός, avec un accent final secondaire, serait issu de *mόrto- (cf. véd. márta- « mortel, homme »), et ne remonterait donc pas au même étymon que βροτός < *mr̥tό- (cf. véd. mr̥tá-, avest. récent mǝrǝta- « mort »). Pour des renvois bibliographiques sur cette question disputée, voir M. Mayrhofer, Etymologisches Wörterbuch des Altindoarischen, Heidelberg, 1986-2001, II, p. 327, ainsi que D. S. Wodtko, B. Irslinger et C. Schneider, Nomina im Indogermanischen Lexikon, Heidelberg, 2008, p. 489, 490 n. 9, 491 n. 14, avec mention de l’hypothèse de H. Katz (« Zu idg. *mr̥tό- », Die Sprache, 29, 1983, p. 174-177) qui tire véd. márta- d’une formation à vr̥ddhi *mérto-, et qui tient dès lors µορτός pour une forme issue du même étymon que βροτός, mais avec une autre vocalisation de * (de type éolien).
  • [41]
    Ce verbe est attesté dans l’Odyssée sous la forme du participe parfait passif µεµορυγµένος (variante µεµορυχµένος), dans κακῷ µεµορυχ/γµένα καπνῷ « souillés d’épaisse fumée » (trad. M. Dufour et J. Raison, éditions Garnier Frères), en parlant de vêtements.
  • [42]
    V. P. Kazanskiene (В. П. Казанскене), « К этимологии гомеровского βρότος », Philologia Classica, 3 (Язык и стиль памятников античной литературы), 1987, p. 65-72.
  • [43]
    Rappelons que dans les poèmes homériques, la sérosité, la sanie, se dit ἰχώρ, et le pus, πύον : cf. § 1.
  • [44]
    Cf. notamment E. Tagliaferro, art. cit., p. 185-186.
  • [45]
    Cf. Lexikon des frühgriechischen Epos, op. cit., II, col. 100, s.u. βρότ(ος) : « getrocknetes Blut », ainsi que s.u. βροτό(εις).
  • [46]
    M. Leumann, Homerische Wörter, Bâle, 1950. Pour un autre ouvrage sur les réinterprétations de termes homériques, voir S. Reece, Homer’s Winged Words. The Evolution of Early Greek Epic Diction in the Light of Oral Theory, Leyde / Boston, 2009 (sur les changements linguistiques liés au phénomène de resegmentation, de métanalyse à la jonction de deux mots, dans la transmission orale des épopées).
  • [47]
    C. Le Feuvre, Ὅµηρος δύσγνωστος. Réinterprétations de termes homériques en grec archaïque et classique, Genève, 2015, p. 4.
  • [48]
    Voir C. Le Feuvre, op. cit., p. 43. Sur le principe de glose, voir plus généralement C. Le Feuvre, op. cit., p. 43-45 et 686-687 pour la théorie, et passim pour des exemples concrets, référencés dans l’index p. 789.
  • [49]
    Qui plus est, au sein des vers 225-234 qui introduisent le catalogue des héroïnes des vers 235-332, lui-même souvent considéré comme une interpolation : voir une discussion à ce sujet chez A. Heubeck et al., A Commentary on Homer’s Odyssey, Oxford, 1988-1992, II, p. 90-91.
  • [50]
    Pour le détail de l’analyse, voir C. Le Feuvre, op. cit., p. 189-202.
  • [51]
    M. Leumann, op. cit., p. 217-218.
  • [52]
    Voir C. Le Feuvre, op. cit., p. 9.
  • [53]
    Sur ce principe de réduplication, voir C. Le Feuvre, op. cit., p. 45-46.
  • [54]
    Et ce, dans des conditions bien différentes des étymologies antérieures qui cherchaient à rapprocher βρότος de βροτός : cf. § 1 (hypothèses de M. Leumann et de R. B. Onians).
  • [55]
    En ce sens, voir N. van Brock, Recherches sur le vocabulaire médical du grec ancien. Soins et guérison, Paris, 1961, p. 22 et n. 5, mais dans le cadre de l’étymologie selon laquelle βρότος serait apparenté à véd. mūrtá- : cf. § 1, note 6.
  • [56]
    Sur la loi des appellatifs, voir É. Dieu, Traité d’accentuation grecque, Innsbruck, 2022, p. 264-271 (avec bibl.). Voir néanmoins le même Traité p. 287 et 318, à propos du fait que les substantifs en -τος ou en -τη tirés d’adjectifs verbaux en -τός échappent souvent à cette loi, et préservent fréquemment l’accent de l’adjectif verbal (ainsi dans στρατός « armée », cf. l’adjectif verbal véd. str̥tá- « étendu, répandu »). D’où l’intérêt de songer aussi au fait que βρότος n’était plus motivé comme une forme tirée de βροτός. Βροτός avait d’ailleurs également perdu sa motivation comme un adjectif verbal, du fait de la disparition de sa base verbale en grec.
  • [57]
    Sur les attestations épigraphiques de µροτός, voir, en dernier lieu, L. van Beek, The Reflexes of Syllabic Liquids in Ancient Greek. Linguistic Prehistory of the Greek Dialects and Homeric Kunstsprache, Leyde / Boston, 2022, p. 298 et n. 16, avec bibl.
  • [58]
    Pour la différence de sens (« mort » vs « mortel »), voir § 3.3.
  • [59]
    Cette vocalisation est traditionnellement interprétée comme éolienne, et nous tendons nous-même à suivre cette tradition. Sur l’idée opposée d’une vocalisation proprement épique, non éolienne, avancée par L. van Beek, op. cit., p. 291-354, voir § 1, note 5.
  • [60]
    Comme le remarque justement R. Renehan, « The Meaning of σῶµα in Homer: A Study in Methodology », California Studies in Classical Antiquity, 12, 1979, p. 279. Parmi la très vaste bibliographie sur cette question complexe, qu’il ne serait pas possible de développer ici, voir en particulier B. Holmes, The Symptom and the Subject: The Emergence of the Physical Body in Ancient Greece, Princeton / Oxford, 2010, p. 29-37, et passim.
  • [61]
    Cf. Ch. de Lamberterie, « Grec, phrygien, arménien : des anciens aux modernes », Journal des savants, 2013, p. 47, à propos du mot arménien մարմին marmin « corps », pour lequel il pose un prototype *mr̥-meno- « qui meurt, périssable » (§ 3.3), motivé sémantiquement parce que « le corps se distingue de l’âme par le fait qu’il est mortel ». Cf. aussi les expressions, pour parler du corps, d’enveloppe mortelle en français, de sterbliche Hülle en allemand, etc.
  • [62]
    Dans ce cas, l’emploi de βρότος au vers Ψ 41, où Achille, semble-t-il, n’est pas du tout blessé (cf. § 2.1), devrait être tenu pour secondaire par rapport aux autres. Cf. § 4, note 132.
  • [63]
    H. Mühlestein, « Interprétations de mots mycéniens », Athenaeum, N. S. 36, 1958, p. 361-365 (= Atti del 2° Colloquio internazionale di studi minoico-micenei, Pavia, 1-5 IX 1958, p. 67-71) ; « Einige mykenische Wörter », Museum Helveticum, 15, 1958, p. 223-226.
  • [64]
    P. Wathelet, « La coupe syllabique et les liquides voyelles dans la tradition formulaire de l’épopée grecque », dans Y. Lebrun (éd.), Linguistic Research in Belgium, Wetteren, 1966, p. 145-173.
  • [65]
    L. van Beek, The Reflexes of Syllabic Liquids, op. cit.
  • [66]
    Il n’est pas possible de développer ici la vaste bibliographie relative à cette idée : on se reportera au livre de L. van Beek (op. cit., passim) pour une histoire circonstanciée de la question (et aussi pour une brève synthèse, p. 5-7), avec une discussion serrée des diverses critiques qui ont pu être émises à l’encontre de cette hypothèse.
  • [67]
    En Ξ 509, après la penthémimère, βροτόεντ′, dans // βροτόεντ′ ἀνδράγρι′ Ἀχαιῶν #, suit πρῶτος, mot terminé par une syllabe fermée : la syllabe finale de πρῶτος est donc longue par position indépendamment de la question qui nous occupe ici (ο devant -ς β-).
  • [68]
    Op. cit., p. 299-301.
  • [69]
    Dans la famille de βρότος, une scansion comparable devant un groupe « occlusive + liquide » ne se rencontre qu’avec βεβροτωµένα en λ 41. Mais malgré P. Wathelet (art. cit., p. 168), qui pensait que βεβροτωµένα « pourrait être formulaire » et préserver la trace d’une époque de la composition épique où la sonante voyelle * existait encore, il se peut que la scansion brève de βε- devant « occlusive + liquide », nécessaire pour permettre à cette forme d’entrer dans l’hexamètre, relève d’un fait secondaire, analogique des cas du type de βροτοῖσι(ν). Il est difficile, en tout cas, de tirer des conclusions bien nettes à partir d’un exemple isolé, comme le signale bien L. van Beek (op. cit., p. 291 n. 1), qui laisse prudemment de côté ce mot lors de son examen des traces métriques possibles de sonantes voyelles dans l’épopée ancienne.
  • [70]
    Op. cit., p. 299.
  • [71]
    Il en va de même avec le nominatif pluriel βροτοί, à une exception près (τ 360) : αἶψα γὰρ ἐν κακότητι βροτοὶ καταγηράσκουσιν (3e pied dactylique …τητι βρο…). Mais avec βροτοί immédiatement après la césure trochaïque, l’absence d’allongement par position de la brève finale de κακότητι ne surprend pas : voir P. Wathelet, art. cit., p. 150-151, 166 ; cf. L. van Beek, op. cit., p. 247, 299 n. 19.
  • [72]
    Cf. L. van Beek, op. cit., p. 301, pour qui cette rareté pourrait constituer une autre trace de la présence originelle d’un * dans βροτός : de ce point de vue, les faits métriques du dossier de βροτός diffèrent donc du dossier de βρότος. Mais cela est-il vraiment gênant pour penser que βροτός et βρότος seraient apparentés ? À dire vrai, le petit nombre d’attestations de βρότος et de ses dérivés rend difficile de tirer des conclusions définitives sur ce point.
  • [73]
    Op. cit., p. 299. Cf. p. 301, toujours à propos des formes dissyllabiques du singulier et de βροτοί : « M[uta] c[um] L[iquida] was avoided as far as possible: their root syllable was henceforth placed exclusively in the first thesis syllable. »
  • [74]
    Pour une discussion des positions de βροτολοιγός dans l’hexamètre, voir L. van Beek, op. cit., p. 302.
  • [75]
    Ch. de Lamberterie, « Grec, phrygien, arménien : des anciens aux modernes », Journal des savants, 2013, p. 43-47. Cf. déjà Ch. de Lamberterie, Kratylos, 54, 2009, p. 54-55.
  • [76]
    A. Meillet, « Les adjectifs grecs en -τος », dans Donum natalicium Schrijnen, Nimègue / Utrecht, 1929, p. 635-639.
  • [77]
    Sur ce dernier point, qui se vérifie déjà en mycénien (par exemple, ki-ti-me-na /ktimenā/ « mis en culture, cultivé » [PY Ea 71, etc.] vs a-ki-ti-to /aktiton/ « non cultivé » [PY Er 880.4, etc.]), et sur ses implications sur le dossier étymologique de մարմին marmin, voir le détail chez Ch. de Lamberterie, « Grec, phrygien, arménien », art. cit., p. 45-47.
  • [78]
    Cf. Ch. de Lamberterie, art. cit., p. 46. Plus anciennement, voir en particulier H. Katz, « Zu idg. *mr̥tό- », Die Sprache, 29, 1983, p. 175.
  • [79]
    Ch. de Lamberterie, art. cit., p. 47.
  • [80]
    G. Klingenschmitt, « Tocharisch und Urindogermanisch », dans H. Rix (éd.), Flexion und Wortbildung. Akten der V. Fachtagung der Indogermanischen Gesellschaft (Regensburg, 9.-14. September 1973), Wiesbaden, 1975, p. 159-163 = G. Klingenschmitt, Aufsätze zur Indogermanistik (M. Janda, R. Lühr, J. Matzinger et S. Schaffner, éd.), Hambourg, 2005, p. 143-147.
  • [81]
    Voir à cet égard l’étude approfondie consacrée à l’origine de ce suffixe par G.-J. Pinault, « Sound laws and the suffix of the PIE ‘middle’ participle », dans R. Sukač et O. Šefčík (éd.), The Sound of Indo-European 2. Papers on Indo-European Phonetics, Phonemics and Morphophonemics, Munich, 2012, p. 227-251.
  • [82]
    L’aboutissement de *-mh1no- en arménien devrait être *-man, comme le rappelle Ch. de Lamberterie, art. cit., p. 44 et n. 111 : pour le traitement de la laryngale en syllabe intérieure après une sonante, cf. Description de l'image par IA : O majuscule u u u u n p cnawłk῾ « parents » (avec la marque de pluriel Description de l'image par IA : e -k῾), mot pour lequel il faut partir d’un nominatif singulier proto-arménien *cináθuł < *g̑enh1-tōl (avec *-t(e/o)l- variante de *-t(e/o)r-, cf. v. sl. -тель -telь, hitt. -talla- ; pour ce mot précis, cf. les formes véd. jánitā, gr. γενέτωρ, lat. genitor < *g̑enh1-tōr).
  • [83]
    Voir la bibliographie antérieure à 2012 chez G.-J. Pinault (art. cit.). Par rapport à l’article de G.-J. Pinault, où l’on trouvera (p. 229-230) une discussion critique d’une étude de H. C. Melchert (« A ‘New’ PIE *men Suffix », Die Sprache, 29, 1983, p. 23-25) qui rejetait la reconstruction *-mh1no-, il faut signaler qu’en fin de compte, H. C. Melchert s’est exprimé en faveur de *-mh1no- (« Anatolian nominal stems in *-(C)o- », dans N. Oettinger et Th. Steer, éd., Das Nomen im Indogermanischen. Morphologie, Substantiv versus Adjektiv, Kollektivum. Akten der Arbeitstagung der Indogermanischen Gesellschaft vom 14. bis 16. September 2011 in Erlangen, Wiesbaden, 2014, p. 206, avec bibl.). C’est également la reconstruction *-mh1no- que nous avons citée prioritairement à plusieurs reprises dans nos publications antérieures (par exemple, voir É. Dieu, Traité d’accentuation grecque, Innsbruck, 2022, p. 249-250), mais chaque fois en signalant nettement l’existence d’une reconstruction différente qui reste intéressante afin de rendre compte des données arméniennes. À cet égard, il faut d’ailleurs préciser que le dossier arménien ne se limite pas au substantif մարմին marmin : le suffixe « participial » -ուն -own est également susceptible d’entrer en ligne de compte (voir Ch. de Lamberterie, art. cit., p. 44, avec bibl.).
  • [84]
    Voir V. Martzloff, « Quelques mots latins suffixés en -mnus, -mna, -minus, -mina », dans L. Unceta Gómez, C. González Vázquez, R. López Gregoris et A. M. Martín Rodríguez (éd.), Amice benigneque honorem nostrum habes. Estudios lingüísticos en homenaje al Profesor Benjamín García-Hernández, Madrid, 2021, p. 99-100.
  • [85]
    Pour une rapide synthèse, mais où manquent plusieurs références bibliographiques essentielles (notamment les articles de G.-J. Pinault et de Ch. de Lamberterie), voir M. Fritz et M. Meier-Brügger, Indogermanische Sprachwissenschaft, Berlin / Boston, 2020, 10e éd., p. 192-193, qui tendent à laisser la question ouverte. Ces auteurs suggèrent que les reconstructions *-meno- (degré zéro *-mno-) et *-mh1no- pourraient éventuellement être toutes deux légitimes, si l’on concevait *-mh1no- et *-mno- comme deux degrés zéros répondant à un même degré plein *-mh1eno- (degré zéro ancien *-mh1no-) ayant évolué vers *-meno- (d’où un degré zéro secondaire *-mno-) après consonne suivant une loi phonétique *R̥HV > *RV (*R = sonante, *H = laryngale, *V = voyelle) avancée par M. Fritz (voir aussi M. Fritz et M. Meier-Brügger, op. cit., p. 128-129, avec bibl.). Un tel degré plein *-mh1eno- apparaît toutefois comme purement théorique, et n’offrirait guère qu’une solution ad hoc, qui ne saurait être acceptée en l’état.
  • [86]
    À moins de supposer que dans la préhistoire du grec, un vieux participe issu de *mr̥-meno- « qui meurt » ait déjà pu être substantivé au sens de « corps », et que la disparition de ce vieux participe (disparition qui serait consécutive au remplacement de la racine *mer- « mourir », sous une forme verbale, par celle de θνῄσκω), y compris sous sa variante substantivée (en admettant, donc, qu’elle n’ait pas encore été complètement lexicalisée), ait pu être accompagnée du remplacement de cette dernière par une substantivation de βροτός sous la forme βρότος (« corps ») ? Ce n’est pas totalement impossible, mais il faut reconnaître que nous ne disposons d’absolument aucun indice en faveur de ce scénario.
  • [87]
    Voir déjà H. Hübschmann, Armenische Grammatik, I, Armenische Etymologie, Leipzig, 1897, p. 473, qui, après avoir mentionné la forme védique márman-, signalait laconiquement : « Arm. marmin aus *mr̥meno-? ».
  • [88]
    Pour une étude synthétique sur la concrétisation des abstraits dans les langues indo-européennes, avec, entre autres exemples, le cas des neutres en *-men-, voir notamment G.-J. Pinault, « Aspects de la reconstruction de l’abstrait en indo-européen », dans N. Flaux, M. Glatigny et D. Samain (éd.), Les noms abstraits, histoire et théories. Actes du colloque de Dunkerque (15-18 septembre 1992), Villeneuve d’Ascq, 1996 (en particulier p. 207 sur les neutres en *-men-). Cf. É. Dieu, L’accentuation des noms en *-ā (*-eh2) en grec ancien et dans les langues indo-européennes. Étude morphologique et sémantique, Innsbruck, 2016, p. 16-19 ; É. Dieu, Traité d’accentuation grecque, Innsbruck, 2022, p. 258-260. Sur la tendance à la concrétisation des neutres védiques en -mán-, voir plus particulièrement A. Debrunner, Altindische Grammatik, II/2, Die Nominalsuffixe, Göttingen, 1954, p. 759 (avec bibl.). Sur les fonctions des noms indo-européens en *-men-, voir en outre J. Haudry, « Le suffixe i.-e. *-men- », BSL, 66/1, 1971, p. 109-137 ; H. C. Melchert, « A ‘New’ PIE *men Suffix », Die Sprache, 29, 1983, p. 15-16.
  • [89]
    Comme l’observe M. Mayrhofer (Etymologisches Wörterbuch des Altindoarischen, Heidelberg, 1986-2001, II, p. 329), qui rejette dès lors l’idée d’une parenté entre márman- et մարմին marmin, aussi bien directement à partir de l’indo-européen, qu’indirectement à partir d’un emprunt, pour մարմին marmin, à un vieux mot iranien apparenté à véd. márman-.
  • [90]
    Voir notamment M. Mayrhofer, Etymologisches Wörterbuch, op. cit., II, p. 329. Cf. M. Mayrhofer, Kurzgefaßtes etymologisches Wörterbuch des Altindischen, Heidelberg, 1956-1980, II, p. 596. Voir plus généralement ces deux dictionnaires pour la bibliographie plus ancienne relative à l’idée d’un rattachement à la racine sanskrite mar- « mourir », ainsi que pour la mention d’autres hypothèses plus spéculatives.
  • [91]
    Je tiens à remercier Daniel Kölligan : l’idée alternative d’une dérivation de *mr̥-men-o- à partir d’un abstrait *mér-mn- / *mr̥-mén- doit beaucoup aux conversations que nous avons eues dans le cadre de mon séjour de recherche en tant que boursier de la fondation Humboldt à la chaire de linguistique comparée de l’université de Würzburg au premier semestre 2023, au cours duquel j’ai achevé la rédaction de cet article. Pour une tout autre tentative d’étymologie de մարմին marmin, avec l’idée d’un emprunt à l’iranien, mais sans rapport avec la racine signifiant « mourir », voir B. A. Olsen, The Noun in Biblical Armenian. Origin and Word-Formation, Berlin / New York, 1999, p. 472 : cette idée a été critiquée par Ch. de Lamberterie (art. cit., p. 45 n. 112), qui observe avec raison qu’entre autres défauts, elle repose sur la reconstruction d’un prototype iranien « qui est une pure invention ad hoc », et qu’« elle est dénuée de toute vraisemblance pour un mot dont la flexion en -o- est constante ».
  • [92]
    Cf. B. Snell et al. (éd.), Lexikon des frühgriechischen Epos, Göttingen, 1955-2010, III, col. 402, s.u. νίζω / νίπτ(ω). Avec le verbe simple, cf. ζ 224-225 : χρόα νίζετο […] # ἅλµην « il se lava le corps de l’écume ».
  • [93]
    Trad. P. Mazon (CUF).
  • [94]
    Cf. Lexikon des frühgriechischen Epos, op. cit., III, col. 402, s.u. νίζω / νίπτ(ω).
  • [95]
    Cf. χ 478, où le même préverbé a pour compléments des noms de parties du corps, χεῖράς τε πόδας τε (« les mains et les pieds »).
  • [96]
    Cela dit, en Π 669 et 679, où il est question de Sarpédon mort au combat, cela se produit peu après la mention, au vers 667, du fait qu’il s’agit en premier lieu d’effacer sur Sarpédon le sang noir (κελαινεϕὲς αἷµα κάθηρον), avant, dans un second temps (ἔπειτα), de laver (λοῦσον) Sarpédon dans les eaux d’un fleuve (v. 668-669 : καί µιν ἔπειτα # […] λοῦσον) et de l’oindre d’ambroisie.
  • [97]
    Trad. P. Mazon (CUF).
  • [98]
    L’emploi de βρότος au chant ω de l’Odyssée n’entre pas en ligne de compte ici, puisqu’il peut aisément résulter d’une réinterprétation interne à la tradition homérique (cf. § 2.1).
  • [99]
    Pour une discussion très synthétique de l’archaïsme respectif de l’Iliade et de l’Odyssée en matière de réinterprétation de termes homériques, qui va nettement, comme sur bien d’autres sujets, dans le sens d’un plus grand archaïsme de l’Iliade, voir C. Le Feuvre, Ὅµηρος δύσγνωστος, op. cit., p. 657-658. Dans le dossier qui nous occupe ici, on insistera à cet égard sur le fait que la réinterprétation était déjà acquise à l’intérieur de l’Iliade, où le sens ancien de « corps » ne peut être décelé, à nos yeux, qu’à l’état de trace dans une seule formule.
  • [100]
    Une cinquième occurrence, sous forme de uaria lectio, est documentée par Eustathe en E 797 : voir Lexikon des frühgriechischen Epos, op. cit., I, col. 672, s.u. ἀµϕιβρότ(η).
  • [101]
    Voir par exemple Lexikon des frühgriechischen Epos, op. cit., I, col. 673, s.u. ἀµϕιβρότ(η) ; P. Wathelet, « La coupe syllabique et les liquides voyelles dans la tradition formulaire de l’épopée grecque », art. cit., p. 167-168 (avec bibl.).
  • [102]
    Pour d’autres scholies ou gloses de ce type de la part des lexicographes anciens, outre celles qui seront signalées ci-dessous, voir A. Bernabé, « Hom. ἀµϕίβροτος y mic. a-pi-qo-to, ¿un caso de etimología popular? », dans L. Gil, M. Martínez Pastor et R. M. Aguilar (éd.), Corolla Complutensis in memoriam Josephi S. Lasso de la Vega contexta, Madrid, 1998, p. 41-42 n. 11, et N. Rousseau, Du syntagme au lexique. Sur la composition en grec ancien, Paris, 2016, p. 247, avec mention de diverses gloses qui indiquent que le bouclier en question couvrait l’homme « de toutes parts » (πανταχόθεν) ou « de chaque côté » (ἑκατέρωθεν, ἀµϕοτέρωθεν).
  • [103]
    En ce sens, voir par exemple B. Hainsworth dans G. S. Kirk (dir.), The Iliad: A Commentary, Cambridge, 1985-1993, III, p. 220.
  • [104]
    Voir à ce sujet plusieurs renvois bibliographiques (dont H. Trümpy, Kriegerische Fachausdrücke im griechischen Epos. Untersuchungen zum Wortschatze Homers, Bâle, 1950, p. 23-24) dans le Lexikon des frühgriechischen Epos, op. cit., I, col. 673, s.u. ἀµϕιβρότ(η). Plus récemment, voir aussi une présentation très développée de ce dossier complexe, avec de fort nombreux renvois bibliographiques, par A. Bernabé (art. cit., p. 41-44), qui reste très utile, même si l’on ne doit pas forcément suivre cet auteur lorsqu’il pense que le bouclier ἀµϕιβρότη serait en forme de huit (cf. plus bas, note 123 ; sur l’idée d’un bouclier en forme de huit, voir en outre § 4, note 132). Voir également C. Brügger, M. Stoevesandt, E. Visser et al., Homers Ilias. Gesamtkommentar (J. Latacz, dir.), II, Zweiter Gesang (B), 2, Kommentar, Berlin / New York, 2010 (2e éd. révisée), p. 118, avec bibl.
  • [105]
    Voir E. Tichy, « Hom. ἀνδροτῆτα und die Vorgeschichte des daktylischen Hexameters », Glotta, 59, 1981, p. 32-34 = E. Tichy, Kleine Schriften (A. Metzger, éd.), Brême, 2018, p. 128-130. Cf. L. van Beek, The Reflexes of Syllabic Liquids, op. cit., p. 302-303, qui tend à suivre E. Tichy sur cette question sémantique. Voir aussi les réflexions de H. van Wees, Status Warriors: War, Violence and Society in Homer and History, Amsterdam, 1992, p. 320 n. 32 (référence citée chez L. van Beek, op. cit., p. 302 n. 31), au sujet de ἀµϕιβρότη : des boucliers de toutes tailles et de toutes formes semblent susceptibles d’être qualifiés par une épithète signifiant « man-covering ».
  • [106]
    Cf. N. Rousseau, Du syntagme au lexique, op. cit., p. 247, qui signale nettement que βροτός « ne désigne généralement pas l’être humain […] de manière concrète ».
  • [107]
    N. Rousseau, op. cit., p. 246. Cf. la glose par « body-shield » dans la notice du Lexikon des frühgriechischen Epos, op. cit., I, col. 673, s.u. ἀµϕιβρότ(η).
  • [108]
    Cf. Apollonius le Sophiste, Lexicon Homericum, p. 28 l. 7 Bekker : ἀµϕιβρότη ἡ περὶ ὅλον τὸν ἄνθρωπον ἀσπίς « ἀµϕιβρότη, le bouclier autour de l’homme tout entier » ; Eustathe, Commentarii ad Homeri Iliadem, I, p. 371 l. 12-13 Van der Valk : Ἀσπὶς δὲ ἀµϕιβρότη ἡ ἀµϕὶ τὸν βροτὸν ἄνθρωπον ἢ ἡ σκέπουσα ὅλον τὸν ἄνθρωπον « Le bouclier ἀµϕιβρότη, celui qui est autour de l’homme mortel ou qui protège l’homme tout entier » ; etc.
  • [109]
    Sur cet emploi de ἀµϕιβρότη chez Empédocle, voir notamment A. Bernabé, art. cit., p. 40-41 (avec bibl.).
  • [110]
    Trad. J.-M. Jacques (CUF).
  • [111]
    Comme le traduit la notice du Diccionario Griego-Español (F. R. Adrados, dir.), Madrid, 1980-, s.u. ἀµϕίβροτος : ἀµϕιβρότην κώδειαν, « la cabeza, cima del cuerpo ».
  • [112]
    Voir une brève histoire de la question chez J.-M. Jacques, Nicandre. Œuvres, III, Les Alexipharmaques. Lieux parallèles du Livre XIII des Iatrica d’Aétius, Paris, CUF, 2007, p. 122, avec mention du fait que R. Volkmann approuvait cette scholie d’après laquelle, pour reprendre les termes de J.-M. Jacques lorsqu’il cherche à traduire la pensée de R. Volkmann, ἀµϕιβρότη « rapporté à la tête a sa justification dans le fait que la tête, en tant que siège de l’âme, “contient tout le corps” » (cf. R. Volkmann, Commentationes epicae, Leipzig, 1854, p. 46-47 : « caput, utpote animae sedem, totum corpus continere dicit », tandis que chez Homère, le bouclier « totum corpus tuetur et circumdat »). Outre les références citées par J.-M. Jacques, on peut encore évoquer l’interprétation (guère vraisemblable) de la scholie 216b Geymonat (ἴσως, τὴν στρογγύλην « peut-être, la [tête] ronde »), ainsi que l’idée d’un lien avec βρότος au sens de « sang », inutilement spéculative à nos yeux (à moins, à la grande rigueur, de supposer une double lecture possible, voulue par Nicandre, du second membre de ἀµϕιβρότη ?), qui a été avancée par E. Goebel, « Zu Nikandros », Jahrbücher für classische Philologie, 141, 1890, p. 828 (« dem der rings blutende kopf mit schwertern verhauen ist »). Sur ce passage de Nicandre, voir en outre A. Bernabé, art. cit., p. 41 (avec bibl.).
  • [113]
    W. Schulze, « Miscellen », ZVS, 29, 1888, p. 257-258 = W. Schulze, Kleine Schriften, Göttingen, 1934 (2e éd. révisée par W. Wissmann, 1966), p. 361-362.
  • [114]
    W. Schulze pensait spontanément à un adjectif neutre substantivé. Mais l’idée d’une substantivation sous la forme d’un masculin en -ος n’est pas moins légitime : voir § 3.2.
  • [115]
    Voir les présentations critiques de P. Chantraine, Dictionnaire étymologique de la langue grecque. Histoire des mots, Paris, 1968-1980, p. 197, et de R. S. P. Beekes, Etymological Dictionary of Greek, Leyde / Boston, 2010, p. 243. Voir aussi N. Rousseau, op. cit., p. 247, qui, tout en rejetant l’hypothèse de W. Schulze, admet néanmoins qu’elle permettrait d’éviter la difficulté posée par le fait qu’en principe, en dehors de ἀµϕιβρότη, βροτός ne désigne pas l’homme de manière concrète.
  • [116]
    Double réinterprétation suivant le « principe de glose » pour la seconde (cf. § 3.1), et suivant le « principe d’homonymie » pour la première (le second membre de ἀµϕιβρότη pouvant théoriquement, d’un point de vue formel, être tiré aussi bien de βροτός que de βρότος). Sur ce second principe, voir C. Le Feuvre, Ὅµηρος δύσγνωστος, op. cit., p. 34-35, qui observe bien que le terme le plus courant (en l’occurrence, βροτός) « attire […] le terme plus rare » (dans le cas présent, βρότος).
  • [117]
    L. van Beek, The Reflexes of Syllabic Liquids, op. cit., p. 302-303.
  • [118]
    Voir E. Tichy, « Hom. ἀνδροτῆτα und die Vorgeschichte des daktylischen Hexameters », art. cit., p. 34.
  • [119]
    Sur ce dernier point, voir L. van Beek, op. cit., p. 303 et n. 33, avec une présentation des vues divergentes d’E. Tichy (art. cit., p. 32) relatives au caractère non épicène de ἀµϕιβρότη, qui relèverait pour elle d’un trait de langue récent, analogique d’une part d’un composé commençant par ἀµϕι- tel que ἀµϕιρύτῃ (α 50, etc.) « baignée tout autour, entourée de flots », ainsi que, d’autre part, d’autres épithètes de ἀσπίς dans les poèmes homériques.
  • [120]
    En ce sens, voir déjà P. Wathelet, « La coupe syllabique et les liquides voyelles dans la tradition formulaire de l’épopée grecque », art. cit., p. 167-168, ou encore M. L. West, « The Rise of the Greek Epic », JHS, 108, 1988, p. 157 = M. L. West, Hellenica. Selected Papers on Greek Literature and Thought, Oxford, 2011-2013, I, p. 45-46. Sur ce type de raisonnement, voir plus de détails plus haut, § 3.2.
  • [121]
    Voir L. van Beek, op. cit., p. 304-306, 486.
  • [122]
    De même que *ἀµϕι-µβρότη serait impossible du point de vue du mètre : pour des réflexions sur -βρότη et non pas *-µβρότη dans ces deux composés, à la différence des trois composés homériques en -µβροτος que sont τερψί-µβροτος « qui charme / réjouit les mortels », ϕαεσί-µβροτος « qui brille pour les mortels » et ϕθεισί-µβροτος / ϕθῑσί-µβροτος « qui consume / fait périr les mortels », voir aussi L. van Beek, op. cit., p. 302-303.
  • [123]
    L. van Beek (op. cit., p. 303-304 n. 34) fait par ailleurs référence, tout en la tenant avec raison pour conjecturale, à une hypothèse étymologique d’A. Bernabé (« Hom. ἀµϕίβροτος y mic. a-pi-qo-to, ¿un caso de etimología popular? », art. cit.). À la suite d’une brève remarque de B. Hainsworth (dans G. S. Kirk [dir.], The Iliad: A Commentary, Cambridge, 1985-1993, III, p. 220), A. Bernabé cherchait ingénieusement à voir dans ἀµϕιβρότη le produit d’une réinterprétation par étymologie populaire, sous l’influence de βροτός « mortel », d’un vieux composé *ἀµϕιβότη. Il faudrait poser un composé *ἀµϕίβοτος dont le second membre devrait être rattaché à βαίνω « marcher, s’avancer ». Il s’agirait du répondant exact, en grec alphabétique, du mycénien a-pi-qo-to, forme principalement attestée comme épithète de to-pe-za « table » dans plusieurs tablettes de la série Ta de Pylos : pour A. Bernabé, le point commun entre ces tables mycéniennes et les boucliers homériques serait leur forme en huit (cf. § 4, note 132), que dénoterait le composé *ἀµϕίβοτος / *ἀµϕίγwοτος (< *-gm̥-to-). Non liquet.
  • [124]
    Cf. C. D. Buck, A Dictionary of Selected Synonyms in the Principal Indo-European Languages: A Contribution to the History of Ideas, Chicago, 1949, p. 290, qui évoque non seulement le cas de figure, largement répandu dans les langues indo-européennes, où le mot signifiant « (le) mort » est utilisé de préférence à celui qui désigne spécifiquement un cadavre, mais aussi les langues où le terme usuel pour désigner un cadavre est un mot signifiant « (le) mort » ou un dérivé d’un mot signifiant « (le) mort » (par exemple en vieil irlandais : marb, marbán, etc.).
  • [125]
    Sur ce type théorique d’évolution sémantique, qui pourrait sembler plus curieuse a priori, voir quelques éléments de réflexion ci-dessous (§ 3.6, notes 127, 131).
  • [126]
    Voir Lexikon des frühgriechischen Epos, op. cit., IV, col. 284, avec de prudents points d’interrogation à propos de certaines occurrences homériques où l’on pourrait se demander si l’on a affaire exclusivement à des corps morts, par exemple en µ 67 (cf. R. Renehan, « The Meaning of σῶµα in Homer: A Study in Methodology », California Studies in Classical Antiquity, 12, 1979, p. 272, ainsi que p. 273 sur l’occurrence de σῶµα en Γ 23). Sur la question complexe, qui a fait couler beaucoup d’encre, de savoir si l’application de σῶµα à des corps vivants constitue ou non un fait relativement récent, voir la bibliographie rassemblée dans le Lexikon des frühgriechischen Epos, IV, col. 284 : notamment B. Snell (Die Entdeckung des Geistes: Studien zur Entstehung des europäischen Denkens bei den Griechen, Göttingen, 1975, 4e éd. révisée [1re éd., 1946], p. 16-18 = La découverte de l’esprit : la genèse de la pensée européenne chez les Grecs, trad. française par M. Charrière et P. Escaig, Combas, 1994, p. 21-25), qui pensait qu’il s’agissait d’un fait posthomérique, en lien avec l’idée que les poèmes homériques ne concevraient pas le corps comme une unité, ainsi que R. Renehan (art. cit., p. 269-282), qui s’est nettement opposé à cette idée (pour une critique assez récente de l’idée de B. Snell, cf. S. Galhac, « De l’Iliade à l’Odyssée : l’émergence d’une pensée de la sensation tactile et de l’unité du corps », Gaia, 20, 2017, p. 81-94, avec bien d’autres renvois bibliographiques à ce propos ; notons que notre idée selon laquelle βρότος signifierait anciennement « corps » ne changerait guère les données du débat relatif à la question de savoir si le corps était perçu ou non comme une unité dans les poèmes homériques, puisque βρότος, tombé en désuétude, aurait été réinterprété en un autre sens très tôt, dès l’Iliade). Plus récemment, sur les emplois de σῶµα chez Homère, voir en outre B. Holmes, The Symptom and the Subject: The Emergence of the Physical Body in Ancient Greece, Princeton / Oxford, 2010, p. 5-7, 32-34, et passim ; voir aussi S. Galhac, « The Word σῶµα in the Iliad and the Odyssey », Rosetta, 13, 2013, p. 32-41 (avec bibl.), pour qui, dans la lignée de travaux tels que celui de R. Renehan (art. cit.), σῶµα dénoterait aussi bien le corps mort que le corps vivant chez Homère.
  • [127]
    Voir le commentaire de M. L. West, Hesiod. Works and Days, Oxford, 1978, p. 295, qui admet néanmoins qu’il est parfaitement possible que σῶµα ait pu dénoter un corps vivant avant Hésiode, même si les poèmes homériques ne le manifestent clairement nulle part. Cela est vrai, bien que l’un des arguments auxquels M. L. West a recours ne soit pas absolument parfait : M. L. West considère comme invraisemblable une évolution sémantique de « corps mort, cadavre » vers « corps (vivant) » (même argument chez bien d’autres auteurs, par exemple chez R. Renehan, art. cit., p. 271, ou encore chez B. Holmes, op. cit., p. 32, avec bibl.). Voir néanmoins ci-dessous (note 131) l’histoire du mot allemand Körper, qui doit inviter à la prudence en matière de raisonnement sur ce qui doit ou ne doit pas être tenu abstraitement pour vraisemblable en la matière.
  • [128]
    Voir sch. Γ 23 (bT) Erbse ; Apollonius le Sophiste, Lexicon Homericum, p. 148 l. 23-26 Bekker.
  • [129]
    En faveur d’un ancien nom du corps mort, du cadavre, voir H. Rix (dir.), Lexikon der indogermanischen Verben, Wiesbaden, 2001, 2e éd., p. 603 (notice de M. Kümmel, avec bibl.), avec l’idée, qui remonte à P. Thieme (en note complémentaire d’un article de G. Roth, « Zu Sanskrit śava ‚Leichnam‘ », ZVS, 78, 1963, p. 114 n. 4 : *[s]ti̯ō-mn̥ « das, was steif wird »), d’un rattachement à une racine *sti̯eH- « devenir raide, rigide » attestée sous une forme verbale en indo-aryen (véd. styā́yate « se congeler, durcir ; augmenter, se densifier ; etc. ») : σῶµα signifierait originellement « corps raide, rigide », d’où « corps mort, cadavre », et remonterait théoriquement à *sti̯éh3-mn̥ (Lexikon der indogermanischen Verben, op. cit., p. 603) ou, selon R. S. P. Beekes (Etymological Dictionary of Greek, Leyde / Boston, 2010, p. 1440), à *(s)ti̯όH-mn̥. Cette reconstruction doit néanmoins être tenue pour incertaine, même si les autres hypothèses envisagées jusqu’ici ne semblent pas supérieures (cf. Hj. Frisk, Griechisches etymologisches Wörterbuch, Heidelberg, 1960-1972, II, p. 842-843 ; R. S. P. Beekes, Etymological Dictionary, op. cit., p. 1440).
  • [130]
    En ce sens, voir par exemple M. L. West, Hesiod. Works and Days, Oxford, 1978, p. 295 (avec bibl.) ; R. Renehan, art. cit., p. 278.
  • [131]
    Une certaine diversité de noms du « corps » se retrouve dans d’autres langues, y compris en lien avec l’idée de corps vivant ou de corps mort : voir un aperçu général dans la famille des langues indo-européennes chez C. D. Buck, A Dictionary of Selected Synonyms, op. cit., p. 198-199, 290-291. En grec même, d’ailleurs, pour désigner un corps mort, existent encore non seulement le groupe de νέκυς et de νεκρός (Hom.+) « mort ; corps mort, cadavre », mais aussi le substantif πτῶµα, qui dénote proprement une chute, d’où, en un sens concrétisé, tout objet tombé, dont, au moins depuis l’époque hellénistique (Polybe, etc.), un corps mort, un cadavre (avec, déjà chez les Tragiques, des emplois de πτῶµα qui permettent de comprendre comment s’est faite progressivement cette évolution sémantique : détails chez H. F. Johansen et E. W. Whittle, Aeschylus. The Suppliants, Copenhague, 1980, III, p. 30). À titre de comparaison, nous nous limiterons ici au cas de l’allemand, qui est particulièrement suggestif des évolutions possibles en matière de désignations du corps vivant et/ou mort. Le substantif de l’allemand moderne Leib « corps » (de genre masculin), est un ancien nom de la « vie » (issu du germanique *līƀa-, cf. les neutres v. isl. líf, v. angl. līf, etc.) ; le sens de « vie » a été préservé jusqu’en moyen haut-allemand (līp, līb), et se retrouve encore sous une forme figée en allemand moderne (cf. Leib-rente « rente viagère »). Leib au sens de « corps » s’est naturellement appliqué en premier lieu à un corps vivant. À l’inverse, le vieux nom du « corps » en germanique qu’est le neutre *līka- (got. leik, v. isl. lík, v. angl. līc, v.h.a. lī[c]h [féminin ou neutre], etc.) est devenu en allemand un nom du corps mort (pour des faits au moins partiellement comparables dans d’autres langues germaniques, voir C. D. Buck, A Dictionary of Selected Synonyms, op. cit., p. 199), sous la forme d’un mot secondairement féminin, Leiche (cf. aussi l’ancien composé Leichnam « cadavre », qui dénotait encore aussi bien le corps vivant que le corps mort en vieux haut-allemand : v.h.a. lī[c]h-hamo « corps » < germ. *līka-χamōn, originellement « enveloppe du corps », « vêtement du corps »). À ces vieux noms d’origine germanique s’ajoute le masculin Körper « corps », emprunté au latin corpus « corps » (et plus précisément au latin ecclésiastique, ainsi qu’au latin des médecins), qui est venu concurrencer progressivement, à partir du xiiie siècle (m.h.a. korper, körper), les mots plus anciens dont proviennent Leib (v.h.a. līb, līp[h] à partir du viiie siècle) et Leiche (v.h.a. lī[c]h à partir du viiie siècle ; Leichnam aussi remonte au viiie siècle, sous la forme v.h.a. lī[c]h-hamo). Au départ, Körper s’appliquait essentiellement au corps mort (en anglais moderne, cf. corpse « cadavre »), tandis que Leib désignait le corps vivant. Pour un exposé plus précis de l’histoire de ces mots, voir J. Grimm et W. Grimm (et al.), Deutsches Wörterbuch, Leipzig, 1854-1971, s.u. Leib, Leiche, Leichnam, Körper.
  • [132]
    L’idée selon laquelle le sens de « sang » serait le fruit d’une réinterprétation n’est, en soi, pas nouvelle : voir une étude de L. Deroy (« Boucliers, formules et vieilles méprises. À propos de quelques termes homériques », Les Études classiques, 47, 1979, p. 235-243) selon laquelle βρότον αἱµατόεντα signifierait en réalité « plaie ensanglantée ». Ce serait le cas dans trois des quatre attestations de cette formule (H 425, Ξ 8, Σ 345), qui pourraient encore être comprises de la sorte. Dans la quatrième (Ψ 41), βρότον αἱµατόεντα renverrait à la « crasse mêlée de sang » couvrant Achille de retour du combat (Achille étant indemne, et donc sans plaie). L’association de αἱµατόεις à βρότος aurait fini par effacer dans βρότος, aux yeux des aèdes, le sens de « plaie » au profit de celui de « sang » (ainsi en Ψ 41, et plus nettement encore en ω 189). L’idée d’un sens de « plaie » pour βρότος n’aurait rien d’aberrant, et de ce point de vue, le raisonnement de L. Deroy n’est nullement dépourvu d’intérêt. Mais son idée ne débouche sur aucune étymologie sérieuse. En outre, les autres interprétations sémantiques avancées par L. Deroy sont plus hasardeuses : l’auteur pose pour βρότος le sens premier de « trou, entaille, brèche, échancrure », d’où, pour βροτόεντα et βεβροτωµένα, celui de « troué, percé, entaillé », renvoyant à l’idée d’armes des vaincus portant la trace des coups reçus (L. Deroy pense aussi à interpréter βροτόεντα et βεβροτωµένα au sens d’« ensanglanté », postérieur à la réinterprétation de βρότος par les aèdes, ce qui, à nos yeux, serait tout de même moins spéculatif). L. Deroy traite également du mot ἀµϕιβρότη, qu’il interprète, en pensant au bouclier en forme de huit (cf. § 3.5, notes 104 et 123), comme un composé possessif signifiant « présentant une échancrure des deux côtés, à double échancrure latérale » (il rattache aussi à βρότος le composé ἀβρότη dans νὺξ ἀβρότη [cf. § 3.5], qui ne dénoterait pas la « nuit immortelle », mais la nuit « dense, épaisse, compacte, pleine », littéralement « sans trou » !). Pour l’étymologie, L. Deroy achève son étude par une proposition avancée prudemment, et sans trop y croire, semble-t-il : le seul rapprochement qui lui vienne à l’esprit serait avec βρέτας (Eschl.+), « sorte d’idole en bois, grossièrement taillée », qui suggérerait une racine signifiant « tailler ». L’idée est ingénieuse, mais elle reste en l’air.
  • [133]
    Le syntagme βρότον αἱµατόεντα ne serait pas non plus redondant si on le comprenait comme L. Deroy (« plaie ensanglantée »), même si son occurrence en Ψ 41 serait alors forcément secondaire. Mais cette hypothèse ne débouche sur rien de convaincant : cf. ci-dessus, note 132. Quant aux tentatives des commentateurs anciens (« souillure sanglante, etc. »), partagées par plusieurs modernes, elles témoignent certainement bien plus d’une volonté de leur part de chercher à éviter à toute force une apparente redondance, que d’une connaissance véritable du sens ancien de ce syntagme (cf. § 2.2, 2.3).
  • [134]
    Un tel rapprochement, nous l’avons vu, a déjà été avancé par W. Schulze, mais au prix d’une étymologie beaucoup plus spéculative sur le plan formel (cf. § 3.5) ; ainsi que par L. Deroy (cf. note 132), mais sans proposition étymologique réelle.
Français

Cet article propose un réexamen du sens et de l’étymologie du substantif grec βρότος, presque exclusivement attesté dans les poèmes homériques, qui est généralement interprété au sens de « sang » (et/ou de « croûte faite de sang et de saleté », uel sim.) : il s’agirait en réalité d’un ancien nom du « corps » (< « ce qui est mortel »), tiré d’une substantivation de βροτός « mortel ; homme ». Le sens de « sang » résulterait d’une réinterprétation interne à la composition pluriséculaire des poèmes homériques. Cette étymologie permettrait notamment de mieux comprendre le syntagme formulaire de l’Iliade βρότον αἱµατόεντα (originellement, « corps sanglant »), qui serait lui-même à l’origine de la réinterprétation de βρότος au sens de « sang ». Elle peut être confortée par l’existence du composé hypostatique ἀµϕιβρότη, appliqué dans l’Iliade à un bouclier (ἀσπίς) placé « autour du corps ». Cette étymologie s’appuie en outre sur le parallèle possible du substantif arménien մարմին marmin « corps » (< « ce qui est mortel »), qui doit être issu, comme βροτός et βρότος, de la racine indo-européenne *mer- « mourir ».


Deutsch

„Dies ist mein Leib, dies ist mein Blut“: Zur Bedeutung und Etymologie des altgriechischen Substantivs βρότος

Der Aufsatz untersucht die Bedeutung des altgriechischen Substantivs βρότος und schlägt eine neue Etymologie vor. Βρότος kommt fast ausschließlich in den homerischen Epen vor und wird gewöhnlich im Sinne von „Blut“ (und/oder „Blut- und Schmutzkruste“, uel sim.) interpretiert: Der neue Vorschlag sieht darin vielmehr eine alte Bezeichnung für den „Körper“ (< „das, was sterblich ist“), die aus einer Substantivierung von βροτός „sterblich; Sterblicher, Mensch“ hervorgegangen ist. Die Bedeutung „Blut“ kann das Ergebnis einer internen Umdeutung innerhalb der jahrhundertelangen Entstehungsgeschichte der homerischen Epen sein. Diese Etymologie würde insbesondere ein besseres Verständnis für den in der Ilias belegten formelhaften Ausdruck βρότον αἱµατόεντα ermöglichen (ursprünglich „blutiger Körper“), der seinerseits die Ursache für die Umdeutung von βρότος als Bezeichnung für Blut sein kann. Die Deutung wird durch die Existenz des hypostatischen Kompositums ἀµϕιβρότη gestützt, das in der Ilias auf einen Schild (ἀσπίς) angewendet wird, der „um den Körper herum“ gelegt wird. Die Etymologie stützt sich auch auf die mögliche Parallele des altarmenischen Substantivs մարմին marmin „Körper“ (< „das, was sterblich ist“), das wie βροτός und βρότος von der indogermanischen Wurzel *mer- „sterben“ abstammen dürfte.


Date de mise en ligne : 07/10/2024

https://doi.org/10.3917/phil.962.0075

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