Michel COLLOT, Pour une géographie littéraire, Paris, Corti, « Les essais », 2014, 280 pages
- Par Yves Clavaron
Page I
Citer cet article
- CLAVARON, Yves,
- Clavaron, Yves.
- Clavaron, Y.
https://doi.org/10.3917/rlc.355.0327a
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1 L’ouvrage proposé par Michel Collot marque l’aboutissement d’une recherche personnelle sur la notion de géographie littéraire qui se justifie doublement : d’abord, par le fait que la catégorie du temps a longtemps été privilégiée par la philosophie occidentale au détriment de celle d’espace (caractère tardif du spatial turn), ensuite parce que la critique française est restée assez longtemps indifférente à ce sujet, même si Michel Collot tire de l’oubli des précurseurs comme Albert Thibaudet ou André Ferret. Organisé en deux sections portant des titres à valeur spatiale, « Orientations » et « Explorations », l’essai fait se succéder une série de rappels théoriques et une suite d’analyses pratiques, huit études de cas où sont essentiellement abordées des œuvres d’auteurs contemporains à l’exception de Barbey d’Aurevilly. Certains sont attendus tels Claude Simon et surtout Michel Butor et son inévitable « génie du lieu », d’autres moins, à l’instar de Pierre-Yves Soucy ou de Jean-Christophe Bailly. Michel Collot ne privilégie pas une méthodologie en particulier, mais multiplie les approches afin de les adapter à l’idiosyncrasie de l’auteur étudié. Pour cela, il distingue trois orientations possibles de la géographie littéraire qu’il tente d’articuler : l’approche de type géographique (les attaches avec des lieux réels), géocritique (l’étude des représentations de l’espace dans les textes eux-mêmes) et géopoétique (la poétique associée à la spatialité du texte).
2 Chemin faisant, Michel Collot aborde des problématiques très contemporaines comme le rapport entre local et global en littérature (régionalisme, littérature mondiale), la question de « l’appel » du monde ou du « retour » au monde, réclamé par exemple par les auteurs du « Manifeste pour une littérature-monde en français » publié en 2007 dans Le Monde, tout en s’intéressant de près aux propositions de Franco Moretti dans son Atlas du roman européen. Le modèle cartographique est effectivement au centre de la géographie littéraire ; c’est pourquoi l’essai de Brian Harley, The New Nature of Maps (2001), pouvait s’avérer une référence utile pour l’appréhension de l’espace postcolonial, que Michel Collot ne néglige pas. Si Bertrand Westphal présente la géocritique comme irréductible à un regard singulier et à un corpus monographique, c’est qu’il l’oppose à l’imagologie, mieux à même de cerner les géographies « egocentrées », mais cela ne signifie pas nécessairement une exclusion des géographies imaginaires (P. Jourde), qui peuvent aussi êtres soumises à une approche géocritique. Il faut également rendre grâce à Michel Collot d’éclaircir la « nébuleuse » géopoétique en distinguant la version de Michel Tanguy de celle de Kenneth White par le critère linguistique et le rattachement au logos qui caractérise la première. L’essai de Michel Collot traduit une réelle ouverture à la critique anglo-saxonne, qui fait autorité dans ce domaine, et à des disciplines comme la littérature comparée « qui a toujours dû compter avec la géographie autant qu’avec l’histoire » (p. 65).
3 Les analyses les plus convaincantes de Michel Collot concernent, d’une part, les déclinaisons de la géographie littéraire selon les genres littéraires (nouvelle, roman, poésie, théâtre) et, d’autre part, les développements sur la notion de paysage. À ce titre, il faut signaler le remarquable article « Y a-t-il un paysage africain ? » qui aborde une question absolument neuve et qui sort de la perspective monographique. S’appuyant sur les travaux de J. M. Coetzee (qui se prénomme John Maxwell et non Jean-Marie comme indiqué note 2, p. 173), Michel Collot montre comment la vision esthétisante des voyageurs européens a transformé les paysages africains en tableaux, comment ce regard n’a pas su exprimer la sauvagerie des grands espaces par l’esthétique du sublime généralement associée à la verticalité, alors qu’il existe pourtant depuis le romantisme un sublime horizontal lié précisément à la ligne d’horizon (p. 178-179). Quant aux articles « Jules Supervielle entre l’Amérique et l’Europe » et « Silvia Baron Supervielle entre deux rives », ils pourraient s’inscrire dans une tendance récente de la critique qui vise à établir une histoire littéraire Atlantique comme il existe une histoire Atlantique, adaptée aux dynamiques internationales et transculturelles des études littéraires contemporaines.
4 L’ouvrage de Michel Collot, qui se distingue par la pertinence de son « close reading », propose une géographie littéraire qui fonde le mythe personnel de différents auteurs et revient à interroger à nouveaux frais la notion de lieu mythique (et de génie du lieu). Le comparatiste qui lit cet essai se réjouit de voir parfois l’analyse se risquer hors des rives familières du monde et de l’auteur francophones pour aborder les rivages moins assurés d’autres espaces continentaux et linguistiques.
5 — Yves CLAVARON